Saïd BranineBienvenue dans Esprit d'actu. Je reçois aujourd'hui Jacques Huntzinger, ex-ambassadeur de France, auteur du livre Les Printemps arabes et le religieux.
Bienvenue, Jacques Huntzinger.
Jacques HuntzingerBonjour.
Saïd BranineAlors vous êtes ex-ambassadeur de France, mais également directeur de recherche au Collège des Bernardins. Et vous êtes l'auteur de cet ouvrage, donc Les Printemps arabes et le religieux : la sécularisation de l'islam. Alors, avant d'entrer dans le vif du sujet, on va un petit peu parler de votre parcours puisque vous êtes un grand spécialiste de la Méditerranée et du monde arabe.
Jacques HuntzingerOui, on peut dire cela. C'est-à-dire que c'est une, c'est un monde, ou plutôt c'est plusieurs mondes dans un monde que je pratique depuis plus de 40 ans. Dans les années 68-70, j'ai été jeune coopérant, professeur de droit au Liban et en Syrie. Ensuite, j'ai travaillé avec François Mitterrand lors de la création du Parti socialiste, avant son élection comme président de la République, à l'établissement des relations avec tous les grands acteurs de la région : le président Boumédiène, les dirigeants égyptiens, le président Sadate, les différentes forces arabes de la région, l'OLP palestinienne, mais aussi les acteurs israéliens. Et donc, tout ce travail de contacts, de rencontres, a nourri mon expérience qui par la suite s'est développée dans ma vie diplomatique lorsque, après avoir été en poste dans les Balkans où avoir traité la question de Bosnie et du Kosovo, qui est déjà une question dans laquelle la question islamique s'est posée, été ambassadeur de France en Israël, et puis j'ai terminé comme ambassadeur auprès de l'Union pour la Méditerranée, où là, pendant plusieurs années, j'ai pérégriné dans tout le monde méditerranéen. Ce qui m'a conduit donc à accumuler cette expérience de vie des années 70 aux années 2010. Vous voyez, ça fait 40 ans de pérégrination et de vie dans le monde méditerranéen.
Saïd BranineAlors cet ouvrage est le résultat d'une réflexion menée par des chercheurs des deux rives de la Méditerranée, à l'initiative du Collège des Bernardins.
Jacques HuntzingerVoilà. Le Collège des Bernardins a un pôle de recherche dans lequel il y a différents départements. Et j'ai été amené à créer ce département Islam et Méditerranée. Et l'intérêt de ce de cette création, c'est qu'elle s'est faite tout de suite en partenariat entre la rive nord et la rive sud, avec la Fondation Abdul-Aziz du roi Abdul-Aziz, la Fondation de Casablanca, où il y a de très très bons experts de la question : Mohamed-Chérif Ferjani, Abdou Filali-Ansary et autres, qui ont contribué immédiatement à cette réflexion partagée sur l'évolution du monde arabo-musulman.
Saïd BranineAlors vous rappelez dans l'ouvrage que l'islam a dès ses débuts noué une relation profonde et singulière entre le religieux et le politique.
Jacques HuntzingerLa relation qui s'est nouée dans le monde de l'islam entre le religieux et le politique n'a pas été la même que celle qui s'est nouée dans le judaïsme et surtout dans le christianisme. En effet, c'est un, c'est cette histoire, et les grands historiens arabes l'ont bien montré, Hichem Djaït et les autres, que assez rapidement, dès que le Prophète va arriver à Médine après avoir quitté La Mecque, il va créer une communauté religieuse, politique, l'oumma à Médine, à partir de laquelle ensuite va se créer un empire. Et là, le religieux et le politique vont s'imbriquer étroitement. La création de l'empire, qui va se faire en une quarantaine d'années, de façon prodigieusement rapide, partant de la ville de Médine et allant de de de l'Afghanistan jusqu'au Maroc et à l'Espagne, va être un empire qui va se créer sur la base du djihad, c'est-à-dire l'appel à la voie de la de de la conversion à l'islam, même en étant tolérant à l'égard des autres religions dites du Livre que sont les chrétiens et les juifs. Donc le religieux va jouer un rôle dans la création d'empires. Le religieux va jouer un rôle dans la contestation des califes par ceux qui vont estimer que les califes en place ont usurpé le pouvoir par rapport à la famille du Prophète, ça va donner naissance au chiisme. Donc le religieux va toujours habiller le politique, va légitimer le politique en place, mais va légitimer la contestation du pouvoir politique en place.
Saïd BranineAlors vous rappelez également que les Printemps arabes, à leur début, n'ont rien eu à voir avec le religieux. C'est ensuite que ces révolutions arabes ont rencontré le religieux.
Jacques HuntzingerIl faut rappeler aujourd'hui que les événements de 2011 s'expliquent avant tout par ce qui s'est passé avant 2011 dans les sociétés les plus évoluées du monde arabe, c'est-à-dire le développement de couches sociales nouvelles, modernisées, mondialisées, laïcisées, celles qui vont être sur la place Tahrir, celles qui vont être dans les rues de Tunis, et qui ne vont pas du tout brandir des slogans religieux. Au contraire, le slogan de la dignité, de la liberté, de la démocratie ont été brandis par ces foules arabes, ces nouvelles générations arabes dans les différents pays du monde arabe, du Yémen au Maroc. Et c'est 2 ans après, au moment des élections, que là, on va voir la complexité des sociétés arabes actuelles, c'est-à-dire la présence de courants laïcs, mais aussi la présence de courants religieux issus des Frères musulmans qui s'étaient établis dès les années 20, 1920, en Égypte et avaient essaimé dans le monde arabe. Donc cette cohabitation plus ou moins pacifique d'un courant laïque et d'un courant religieux, ce sont les élections qui vont les révéler 2 ans après les Printemps arabes de 2011.
Saïd BranineAlors il n'y a pas que des musulmans dans le monde arabe. Quelle a été l'attitude et le comportement et l'action des chrétiens d'Orient dans les Printemps arabes ?
Jacques HuntzingerIl faut rappeler que la première Renaissance arabe, la Nahda, de la fin du XIXe siècle, début du XXe, a été essentiellement le fait de chrétiens arabes, de chrétiens syriens, de chrétiens égyptiens, de chrétiens libanais, qui ont créé des journaux, qui ont lancé des manifestes sur le thème de la Renaissance arabe. Et on va retrouver des chrétiens sur la place Tahrir. Sur la place Tahrir, vous allez voir beaucoup de jeunes coptes qui vont être présents, jeunes hommes et jeunes filles. Également, vous retrouverez des chrétiens dans les premières manifestations syriennes, même si par la suite les chrétiens vont prendre peur à la suite du développement du djihadisme dans dans dans le conflit syrien. Donc les chrétiens vont être présents au même titre que les musulmans.
Saïd BranineAlors est-ce que justement la Turquie peut être un modèle pour les révolutions arabes ?
Jacques HuntzingerElle voudrait bien l'être. Dès les événements de 2011, monsieur Erdoğan, le Premier ministre turc, a fait une tournée au Caire, à Tunis. Il a été diversement reçu. Il a été très mal reçu au Caire, il a été mieux reçu à Tunis. La Turquie voudrait être un petit peu le modèle de référence, mais ce n'est pas le cas. Ce n'est pas le cas parce que les les les les révolutions arabes veulent faire des révolutions sur leurs propres expériences, sur leurs propres spécificités, leur propre histoire. Et on ne peut pas dire aujourd'hui qu'il y ait un modèle turc. La Turquie n'est plus un modèle dans la mesure où il y a quand même, sous l'appellation d'un régime laïque, un très fort contrôle du religieux par le pouvoir d'État en Turquie. Ce n'est pas un régime de liberté pleine et complète que le régime turc.
Saïd BranineAlors sur la Tunisie, vous affirmez que la Tunisie est en train d'inventer un nouveau modèle de relation entre le politique et le religieux.
Jacques HuntzingerÇa pourrait. Faut parler au conditionnel. Disons que les premières étapes sont intéressantes et positives. Dans la première étape entre 2011 et 2012, vous allez avoir l'élection qui va conduire à la victoire du parti islamiste, le parti Ennahdha. On a beaucoup craint ce qui allait se passer. On est en 2014, où en est-on aujourd'hui ? L'adoption d'une constitution par toutes les forces politiques, après les événements très difficiles de 2013, les deux assassinats politiques. Le peuple tunisien s'est rassemblé, et puis les islamistes tunisiens ne veulent pas subir le sort de leurs congénères égyptiens. Donc une constitution très démocratique, mais aussi une constitution qui affirme un principe tout à fait nouveau dans le monde arabe, qui est le principe de la liberté religieuse. La liberté de croire et de changer de religion, le droit à l'apostasie, l'article 6 de la constitution tunisienne. C'est extrêmement important. Une autre caractéristique de la révolution tunisienne, c'est que les les associations, le mouvement civil, les organisations non gouvernementales jouent un rôle très important dans l'élaboration. Ils l'ont fait pour la constitution, ils continuent à le faire dans les débats actuels sur le système électoral. Donc il y a une véritable richesse démocratique de la société tunisienne qui devrait permettre à la Tunisie de créer un un système qui, d'une façon ou de l'autre, inspirera les uns et les autres dans l'ensemble du monde arabe, qui fera débat dans le monde arabe.
Saïd BranineAlors dans le monde arabe, la révolution égyptienne a échoué. Alors pourquoi cet échec ?
Jacques HuntzingerÀ mon avis, pour deux raisons. La première, la plus apparente, incontestable, c'est la stratégie d'échec des Frères musulmans égyptiens, qui ont cru que par leur victoire électorale, ils pouvaient se permettre de faire ce qu'ils voulaient. Non. Dans des phases de transition politique aussi importantes que cela, on ne peut pas s'appuyer seulement sur la victoire électorale. Il faut gouverner au plus près du peuple et de façon sage et modérée. Et ça, les Frères musulmans ne l'ont pas compris comme l'ont compris leurs frères tunisiens. Mais derrière cela, il y a une autre raison : c'est que l'Égypte n'a pas la culture politique démocratique développée au même titre que la Tunisie. L'Égypte est un pays qui n'a pas le même système éducatif, qui n'a pas encore la je dirais la culture politique, si vous voulez, qui permettrait véritablement d'asseoir la démocratie. On est encore dans le culte du pharaon, du raïs, beaucoup plus que dans une culture vraiment démocratique. La transition va va se faire, mais il faudra le temps, il y aura des allers et retours. Mais les sociétés arabes sont à des niveaux différents. Le Maroc n'est pas l'Égypte, qui elle-même n'est pas le Yémen. Donc il faut que chacun suive sa voie, même si les germes de la révolution arabe sont plantés dans tous les pays arabes actuellement, même si la modernité, les germes de la modernité sont plantés dans chacune des sociétés arabes dans le monde contemporain.
Saïd BranineMerci Jacques Huntzinger. Alors je rappelle le titre de votre ouvrage : Les Printemps arabes et le religieux : la sécularisation de l'islam, aux éditions Parole et Silence. Vous êtes également l'auteur d'un autre livre, Il était une fois la Méditerranée, qui vient de sortir justement aux éditions Biblis.