L'Esprit d'actu reçoit aujourd'hui Agnès Levallois, consultante, spécialiste du monde arabe, qui a dirigé l'excellent dossier Qatar : jusqu'où ? paru dans la revue Confluences Méditerranée.
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8 mars 2013 à 12 h 00
L'Esprit d'actu reçoit aujourd'hui Agnès Levallois, consultante, spécialiste du monde arabe, qui a dirigé l'excellent dossier Qatar : jusqu'où ? paru dans la revue Confluences Méditerranée.
Transcription intégrale de la vidéo
Saïd BranineBienvenue dans L'esprit de l'actu. « Le Qatar jusqu'où ? » est l'un des titres du dernier numéro de la revue Confluences Méditerranée dirigée par Agnès Levallois. Bonjour Agnès Levallois.
Agnès LevalloisBonjour.
Saïd BranineVous êtes spécialiste reconnue du monde arabe. Avant de rentrer dans la politique de fond du Qatar, j'aimerais qu'on s'arrête un peu sur la nature du régime qatari, ainsi que sur le rôle central joué par la famille Al Thani.
Agnès LevalloisQuand on travaille sur le Qatar, au-delà des images que l'on peut avoir à travers la presse occidentale, ce qui est très intéressant, c'est d'essayer de comprendre ce qu'est cet émirat, d'où il vient et pourquoi il a réussi à avoir le poids qu'il a actuellement.
Il faut bien comprendre que le Qatar est un tout petit pays, très peu peuplé : on parle de 200 000 Qataris. C'est un émirat dirigé par l'émir qui souhaite apparaître sur la carte du monde. Il souhaite avoir une influence et, à partir de là, tous les moyens sont bons pour tenter d'obtenir cette reconnaissance, surtout par rapport à un autre pays beaucoup plus important : l'Arabie saoudite.
Toute la stratégie menée par l'émir actuel du Qatar consiste à faire en sorte de pouvoir apparaître sur cette carte du monde, d'être un acteur régional mais également international, et de tenir tête, d'une certaine façon, à l'Arabie saoudite, qui est un pays bien plus important que lui, avec une population bien plus importante. Il n'y a pas de commune mesure entre les deux pays.
Cette stratégie a vraiment été menée par l'émir lui-même depuis son arrivée aux affaires. Il récolte aujourd'hui les fruits de cette politique, puisque tout le monde connaît le Qatar, ce qui n'était pas le cas il y a une quinzaine d'années.
Le premier élément important est la diffusion de cette chaîne de télévision Al Jazeera, qui émet du Qatar, qui est une chaîne qatarie et qui a réussi à entrer dans tous les foyers arabophones, mais pas seulement, grâce à Al Jazeera en anglais et, maintenant, aux chaînes sportives.
Cette stratégie a été menée par cet émir et par sa famille pour avoir cette présence sur le terrain régional et international. Cela lui donne aujourd'hui une influence absolument considérable, surtout si on la met au regard de l'importance géographique et démographique que représente ce petit pays.
Saïd BranineEst-ce que, justement, cet activisme tous azimuts du Qatar ne cache pas plutôt une fragilité, tant sur le plan interne qu'externe ?
Agnès LevalloisCette politique menée par l'émir n'est pas forcément acceptée par l'ensemble de la population, même si celle-ci ne s'exprime pas beaucoup. Avec 200 000 nationaux et la richesse du Qatar, vous imaginez bien que beaucoup d'avantages sont donnés à cette population pour qu'elle se satisfasse de cette situation.
Il n'en demeure pas moins que, depuis que cet émirat existe (ce qui n'est pas très ancien), les coups d'État sont toujours venus de la famille même, de branches de la famille qui prennent le pouvoir. L'émir actuel avait d'ailleurs destitué son père lorsque celui-ci était en vacances sur la Côte d'Azur et avait pris le pouvoir pendant son absence.
Il peut éventuellement y avoir des tensions en interne. La seule menace qui pourrait exister actuellement est cette menace intérieure, si une branche de la famille avait envie de prendre le pouvoir à la place de l'émir, que l'on sait quand même malade. Il prépare son fils, Tamim, pour lui succéder, mais on pourrait imaginer que d'autres aient aussi des ambitions politiques.
Sur le plan extérieur, l'émirat du Qatar se sent quand même un peu fragile, entre l'Iran d'un côté et l'Arabie saoudite de l'autre. C'est la raison pour laquelle ce pays entretient pour l'instant de bonnes relations avec l'Iran. Ils partagent d'ailleurs un champ gazier qui nécessite une entente. Il y a une relativement bonne entente, ou en tout cas l'émir fait en sorte de garder des relations diplomatiques avec l'Iran parce qu'il ne peut pas se permettre d'entrer en confrontation avec ce pays. Il essaie aussi de garder des relations correctes avec ses autres voisins, en particulier l'Arabie saoudite, car là non plus, en termes d'importance, il ne fait pas le poids.
Il y a cette volonté de garder des relations et de faire en sorte de ne pas être mis en danger en raison de sa situation géopolitique et géostratégique, de ne pas être en difficulté avec ses deux plus grands voisins.
Saïd BranineSur le rôle du Qatar dans le Printemps arabe, est-ce qu'on n'a pas plutôt surévalué le rôle qui était le sien ?
Agnès LevalloisÀ travers l'influence de la chaîne de télévision Al Jazeera, on a vu que la chaîne a très vite pris fait et cause pour les mouvements de contestation ou de révolte dans le monde arabe, ce qui a fait dire que le Qatar avait un rôle très important.
Le Qatar a joué un rôle en prenant la décision de soutenir les contestations à travers Al Jazeera. Ensuite, dans l'affaire libyenne, on a vu le Qatar intervenir, apporter son soutien et la caution arabe à l'intervention étrangère sur la Libye. Tout cela a donné un poids significatif au Qatar dans ce soulèvement, avec aussi, bien évidemment, des interrogations. Dans le cas de Bahreïn, par exemple...
Saïd BranineIl n'intervient pas là.
Agnès LevalloisIl n'est pas intervenu. Al Jazeera a été très discrète sur ce qui se passait. Pourquoi cela s'est-il passé de la sorte dans le cas de Bahreïn ? Il s'agit d'une ligne rouge que le Qatar n'a pas pu franchir vis-à-vis de l'Arabie saoudite. Qu'est-ce que je veux dire par là ? Pour l'Arabie saoudite, ce qui se passe dans les pays du Golfe relève de son arrière-cour, et c'est elle qui doit gérer.
Il y a eu un partage des rôles entre le Qatar et l'Arabie saoudite. L'Arabie saoudite a dit au Qatar : « Écoutez, sur cette histoire de Bahreïn, vous ne vous en occupez pas, vous nous aidez même à intervenir militairement. En revanche, vous soutenez ce que vous voulez des autres révolutions, on vous laisse faire parce que vous êtes en dehors du pré carré que représentent pour nous les pays de la péninsule arabique. »
On voit bien qu'il y a eu une répartition des rôles. C'est la raison pour laquelle Al Jazeera ne s'est absolument pas mêlée de la contestation à Bahreïn, ne l'a pas du tout soutenue, et a même apporté son soutien à l'opération militaire lancée par les Saoudiens en soutien à la dynastie bahreïnie.
Saïd BranineMais est-ce que, justement, il n'y a pas une contradiction, puisque le Qatar encourage les printemps arabes alors qu'au sein de la société qatarie, on ne peut pas dire que ce soit un modèle de démocratie ?
Agnès LevalloisC'est la contradiction. Pour moi, le Qatar est le pays des paradoxes. C'est une société extrêmement conservatrice où le wahhabisme est maître, puisqu'il y a eu cette grande mosquée inaugurée il n'y a pas très longtemps qui porte le nom d'Ibn Abdelwahhab : on voit bien la filiation que reconnaît le Qatar vis-à-vis du wahhabisme. Il y a aussi la position du prédicateur Qaradawi, qui s'exprime régulièrement sur la chaîne Al Jazeera. On voit bien ce côté très conservateur et, en même temps, le soutien à ces démocraties.
C'est ce qui fait sourire quand on analyse la situationcomment cet État peut-il soutenir des mouvements de contestation ? Mais on voit bien qu'ils ont aussi un objectif à terme. Qu'est-ce qu'ils soutiennent dans ces mouvements de contestation ? Ce sont les Frères musulmans. Le Qatar a toujours soutenu les Frères musulmans. Tous les responsables Frères musulmans qui n'ont plus droit de cité dans leur pays d'origine se retrouvent à Doha, habitent à Doha et sont soutenus par l'émir du Qatar.
Saïd BranineJustement, sur le soutien apporté aux Frères musulmans, il y a un article très intéressant de Karim Sader qui affirme que le Qatar est plutôt utilisé par les États-Unis pour amadouer, domestiquer les Frères musulmans, à deux conditions : qu'ils acceptent une politique libérale sur le plan économique et surtout qu'ils ne remettent pas en cause la paix froide avec Israël.
Agnès LevalloisD'une façon générale, les Occidentaux et les Américains n'ayant pas de contact direct avec les Frères musulmans, ou commençant à en avoir sans relations suivies, le Qatar sert d'intermédiaire entre ces nouvelles élites des Frères musulmans qui arrivent au pouvoir dans les différents pays issus des révolutions et les Américains. Il se pose en facilitateur de ces relations.
Cela pose d'autant moins de problème à Washington que le programme économique des Frères musulmans n'est pas très élaboré, ou en tout cas le libéralisme ne leur pose aucun problème. Il y a une capacité pour les Américains de négocier avec les Frères musulmans, surtout si le Qatar joue ce rôle de facilitateur et favorise les contacts entre les uns et les autres. Là encore, il y a une répartition des rôles. C'est vraiment la marque de fabrique du Qatar d'être dans cette position de facilitateur dans différents domaines, et dans celui-ci en particulier.
Saïd BranineDernière question sur les relations entre la France et le Qatar : c'est une relation qui soulève un certain nombre d'inquiétudes. Pour quelle raison exactement ?
Agnès LevalloisAvant l'arrivée de François Hollande aux affaires, il y a eu une relation très forte entre Nicolas Sarkozy et l'émir du Qatar, entre les deux familles. Il y a eu un activisme de la part de Nicolas Sarkozy vis-à-vis du Qatar, qui a facilité les investissements en France grâce à cette convention fiscale très favorable aux intérêts qataris. Il y a eu un intérêt réciproque entre la France et le Qatar.
Aujourd'hui, c'est un peu remis en question. Non pas qu'il y ait un retour en arrière, mais la nouvelle équipe aux affaires en France souhaite diversifier et ne souhaite pas mettre l'Arabie saoudite à l'écart, car la puissance majeure régionale reste beaucoup plus l'Arabie saoudite que le Qatar.
La France veut rééquilibrer ses relations. C'est la raison pour laquelle François Hollande s'est rendu en Arabie saoudite pour son premier voyage dans la région, et non au Qatar. Il n'a pas non plus reçu l'émir du Qatar comme premier visiteur, puisque c'était le roi du Maroc.
Il y a cette volonté de rééquilibrer, car il y aurait un danger pour la France à n'avoir des relations qu'avec le Qatar. Elle n'a aucun intérêt à se mettre dans cette position. Pouvoir dialoguer avec l'ensemble des parties dans tout le monde arabe est la seule position raisonnable que peut avoir la France dans le contexte actuel.
Saïd BranineMerci à vous, Agnès Levallois. Je rappelle le dernier numéro de Confluences Méditerranée, « Qatar : jusqu'où ? ». Pour tout savoir sur le Qatar, vous pouvez vous procurer ce numéro paru aux éditions L'Harmattan.
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