Saïd BranineBienvenue dans L'esprit d'actu. Je reçois aujourd'hui le philosophe Pierre Tévanian, auteur de cet ouvrage La Haine de la religion. Comment l'athéisme est devenu l'opium du peuple de gauche. Merci d'avoir accepté notre invitation, Pierre Tévanian. Vous êtes philosophe, écrivain.
Vous avez écrit ce petit livre vraiment passionnant. Vous affirmez que la gauche, pour justifier son rejet de la religion, reprend souvent en boucle la fameuse citation de Karl Marx : « La religion est l'opium du peuple ». Or, vous affirmez que la plupart des révolutionnaires marxistes comme Lénine, Trotsky, Rosa Luxemburg et Marx lui-même étaient loin d'être hostiles à la religion.
Le matérialisme face au fait religieux
Pierre TévanianOui, je l'affirme. Ce n'est même pas une opinion personnelle, cela peut se vérifier dans les textes. Pour Marx lui-même, c'est dans le fameux texte sur l'opium du peuple.
Ce qui ressort si on le lit bien, et ce n'est pas une interprétation personnelle, c'est que Marx, comme d'ailleurs Lénine, Trotsky ou Rosa Luxemburg, sont irréligieux, c'est-à-dire qu'ils ne sont pas croyants, ils sont athées.
Ils sont parfaitement critiques et sans complaisance vis-à-vis de toutes les collusions qui peuvent avoir lieu au cours de l'histoire entre des institutions religieuses, des pouvoirs religieux et des pouvoirs politiques oppresseurs.
Mais ils ont sur la religion et le fait religieux un point de vue qui n'est pas une hostilité primaire, pour la simple raison qu'ils ont un point de vue matérialiste. Ils estiment que ce ne sont pas les idées en tant que telles qui mènent le monde, mais que ce sont les pratiques et les rapports sociaux qui déterminent le cours de l'histoire. Par conséquent, ce point de vue matérialiste consiste à dire que l'important n'est pas ce qu'un individu pense ou ce qu'il croit, mais ce qu'il fait concrètement. Il ne suffit pas de savoir si quelqu'un croit ou non au ciel, en tel ou tel dieu ou en tel ou tel prophète. Il s'agit de voir ce qu'il fait au nom de cette croyance, et quelles conclusions, non seulement théoriques mais surtout pratiques, il en tire lui-même. Si, pour aller au ciel, il estime qu'il doit se mettre en grève ou combattre un dictateur, ce n'est pas la même chose que s'il croit qu'il faut se soumettre ou soutenir un pouvoir oppresseur. C'est tout simplement cela que Marx appelle un point de vue matérialiste : ne pas se focaliser sur ce que croient les gens, mais sur leurs pratiques, sur les rapports sociaux et sur les luttes sociales dans lesquels ils sont inscrits.
Saïd BranineEn France, le rejet de la religion touche l'ensemble de la gauche, de la plus « modérée », entre guillemets, à la plus radicale.
Pierre TévanianEntre guillemets aussi, oui.
Saïd BranineEntre guillemets également.
Une formule reprise à contre-sens
Pierre TévanianOui, bah effectivement, oui. C'est ce que j'ai pu constater. D'une certaine manière, se référer à Marx et à cette citation sur l'opium du peuple de gauche, en tout cas ce que j'ai voulu dire, c'est que cette phrase, je l'ai entendue un petit peu partout. Aussi bien de la part de gens qui se réclament d'une gauche entre guillemets modérée de gouvernement que de gens qui se réclament d'une gauche plus radicale, marxiste, marxiste-léniniste, libertaire, anarchiste, etc. On sort cette phrase de Marx et on l'utilise à contre-sens.
Saïd BranineMais c'est dû à quoi ? Est-ce réellement dû à une ignorance ? Y a-t-il de la mauvaise foi ?
Pierre TévanianSavoir à quoi c'est dû est très difficile : je ne sonde ni les cœurs ni les âmes. Cela peut être dû à des tas de choses. Mais avant de savoir pourquoi et de me poser la question, ce que je constate, c'est que cette phrase sert de fait, à chaque fois, à justifier un rejet, une hostilité, un soupçon, une suspicion assez viscérale, qui peut prendre des formes assez violentes envers la religion. Mais ce n'est jamais de la religion en tant que telle : il s'agit très concrètement de la méfiance vis-à-vis d'un individu membre du même parti, ou d'une candidate, dans le cas d'Ilham Moussaïd au NPA, en raison de son affiliation ou de son appartenance à une religion.
Ce qui pourrait paraître logique, c'est que des gens qui se réclament du marxisme se réfèrent à Marx. Il est déjà plus surprenant que, d'un côté, des anarchistes et, de l'autre, des socialistes ou des sociaux-démocrates qui ne se réclament pas de Marx se découvrent tout d'un coup tous marxistes. C'est un petit peu comme les pires machistes qui se sont découverts féministes, ou les plus cléricaux de nos hommes politiques qui se sont découverts laïques lorsqu'il s'agissait de taper sur le voile. C'est une première remarque que l'on peut faire : tout d'un coup, on découvre qu'il y a beaucoup de marxistes en France.
Je cite des exemples dans le livre de toutes les personnes qui se sont réclamées de cette phrase de Marx ou qui l'ont invoquée, de Nadine Morano à Aurélie Filippetti en passant par Éric Zemmour, je crois. Des gens qui n'ont rien de marxiste, qui ne l'ont jamais été spécialement et qui le deviennent tout d'un coup pour l'occasion. D'un côté, on pourrait penser qu'il est logique d'entendre cette phrase chez les marxistes et moins dans d'autres courants de la gauche. Mais on pourrait aussi retourner la chose et dire qu'il est encore plus choquant de l'entendre de la bouche de marxistes, parce qu'ils sont précisément censés connaître ce qu'a dit Marx et ne pas utiliser sa formule à contre-sens.
La fermeture des espaces de militance
Saïd BranineVous affirmez également qu'il ne s'agit plus seulement de protéger les institutions étatiques de la religion musulmane, mais également les institutions et tous les espaces politiques comme les partis, les syndicats, les associations et les mouvements sociaux notamment.
Pierre TévanianOui. Bah oui, parce que ce qui est un petit peu triste, et je fais ce parallèle dans le livre, c'est que l'on n'est plus simplement dans des opérations macropolitiques de gros partis de gouvernement qui légifèrent pour interdire un certain nombre d'espaces, par exemple l'accès à l'école publique aux filles qui portent un foulard : d'une certaine manière, c'est l'opposition qui s'y met. Les espaces qui restent quand on fait partie d'un groupe a fortiori opprimé, qui sont précisément les espaces de militance comme les partis politiques, les syndicats, les associations, les mouvements sociaux, la gauche et y compris la gauche radicale, deviennent aussi d'une certaine manière des zones interdites pour une femme voilée par exemple.
Sans que cela passe par l'appareil d'État ni par des lois, des processus analogues se mettent en place en interne dans ces espaces politiques. Je fais ce rapprochement un petit peu triste à la fin du livre : en 2010, lors de l'affaire Ilham Moussaïd, on avait d'un côté, à l'échelle macropolitique, l'État sarkozyste qui imposait au pays un grand débat sur l'identité nationale autour d'une figure repoussoir, d'un épouvantail qui était la femme voilée, puisqu'au même moment était lancé le débat entre guillemets sur le voile intégral. Et au même moment, au sein du NPA, principale force politique de ce qu'on appelle la gauche radicale, avait lieu un grand débat interne sur l'identité anticapitaliste dont la figure repoussoir, l'épouvantail, était quand même à peu près le même : la femme musulmane portant un foulard.
Bien entendu, il y a beaucoup de différences. Dans un cas, on est dans de grands partis, avec des implications qui sont d'un certain point de vue plus lourdes, puisque cela concerne l'accès à l'emploi et aux études, et que cela passe par des lois.
Mais en même temps, à l'échelle micro des espaces qui pourraient être des lieux de repli et de résistance pour des opprimés, le processus est analogue. D'un côté, c'était au nom de valeurs ou de principes consensuels, républicanistes, voire très marqués à droite, du type cohésion sociale, identité nationale, nation, ou identité catholique de la France opposée à l'islam.
De l'autre, au NPA, c'est la lutte de classes plutôt que la cohésion sociale, l'internationalisme plutôt que l'identité nationale, l'irréligion et le matérialisme plutôt que la catholicité. Mais finalement, au-delà de ces oppositions et de ces différences, cela aboutit au même dispositif : c'est la même figure qui sert de repoussoir, la femme musulmane voilée. Le NPA faisait partie des forces politiques qui s'élevaient le plus clairement et avec le plus d'éloquence contre l'imposture et l'infamie politique de ce débat sur l'identité nationale, y compris contre la loi antiburqa, et dénonçait des formules abjectes de Sarkozy affirmant que le voile n'était pas le bienvenu sur le territoire de la République française. Mais d'une certaine manière, le débat au sein du NPA nous disait la même chose : le voile n'est pas le bienvenu sur le territoire de l'anticapitalisme français.
La religion comme fait social et politique
Saïd BranineVous rappelez à juste titre également que, contrairement à ce que l'on croit en France, la religion n'est jamais restée dans le domaine privé.
Pierre TévanianOui. Contrairement à ce que beaucoup croient ou cherchent à nous faire croire, surtout récemment, ni en France ni ailleurs la religion n'est restée confinée au domaine privé. Par définition, c'est un fait social qui s'exprime dans l'espace public de mille manières. La religion n'a jamais été séparée de la politique. C'est un phénomène social qui a des implications politiques, qu'on le veuille ou non, qu'elles soient assumées ou non, et qui peuvent être aussi bien réactionnaires que progressistes suivant les cas.
Je ne sais même pas trop quoi dire tellement c'est évident. La charge de la preuve serait plutôt du côté de ceux qui veulent nous convaincre du contraire : prouvez-nous, montrez-nous une forme d'existence de la religion qui demeure totalement cantonnée dans la sphère intime. Cela n'existe pas.
Saïd BranineAlors pour sortir justement de ce...
Pierre TévanianPar contre, pour parler de la France et de la politique, il y a un certain nombre de faits qu'il est bon de rappeler, que je rappelle dans le livre et que d'autres ont rappelés. Ce qui a pu être dit lorsqu'Ilham Moussaïd a été candidate et que cela a provoqué un tollé, c'est que faire de la politique tout en affichant une référence religieuse n'a jamais été un problème pour la laïcité française. La laïcité ne veut absolument pas dire qu'il est interdit de faire de la politique en affichant sa référence religieuse.
C'est pour cela que, lorsque Christine Boutin avait brandi sa Bible pendant les débats sur le PACS, on peut se moquer d'elle, dire ce que l'on veut et surtout critiquer l'usage qu'elle fait de sa Bible ainsi que la position politique qu'elle prend à ce moment-là ; mais le fait de brandir une Bible, que ce soit pour s'opposer au PACS ou pour le soutenir, n'a absolument rien d'illicite en termes de laïcité. On peut brandir le livre que l'on veut dans l'Assemblée nationale : la vie politique implique cette liberté. On confond souvent, on fait mine de confondre ou l'on cherche à nous faire confondre la réalité de la laïcité telle que la loi de 1905 la définit, c'est-à-dire une séparation des autorités politiques et des autorités religieuses. Ce n'est pas du tout la même chose qu'une séparation de la vie politique et des convictions religieuses des citoyens, des électeurs, ou des personnes qui se présentent devant les suffrages.
Je rappelle aussi dans le livre que l'abbé Pierre a été candidat puis élu, qu'il a siégé à l'Assemblée nationale, et qu'il n'a pas été le seul. Aucun texte de loi, aucun principe laïque ne s'oppose à ce que quelqu'un se réclame plus ou moins ouvertement d'une religion, s'en inspire de manière diverse, aussi bien droitière que gauchiste, se présente devant les électeurs, en assume les conséquences et, s'il est élu, siège en tant que chrétien-démocrate, chrétien de gauche, prêtre-ouvrier ou ce que vous voulez.
Saïd BraninePour sortir de cette vision essentialiste de l'islam ou de la religion, vous reprenez une citation de Marx : « Ce n'est pas la religion qui fait l'homme, mais l'homme qui fait la religion ».
L'homme fait la religion
Pierre TévanianOui, c'est pareil. Ce n'est pas moi qui le souligne, c'est une phrase de Marx que je commente et que je souligne dans son texte. Je rappelle cette phrase de Marx et j'incite justement nos amis Nadine Morano, Aurélie Filippetti ou tous les professeurs de marxisme qui ont un petit peu ironisé sur la candidature d'Ilham Moussaïd à s'en souvenir : « Ce n'est pas la religion qui fait l'homme, mais l'homme qui fait la religion ».
Cela veut dire ce que j'expliquaisune même référence religieuse aura des déclinaisons extrêmement différentes suivant les contextes sociaux, suivant les forces qui s'en emparent, suivant la personne et, au-delà de la personne, car elle est insérée dans des rapports sociaux, suivant ces rapports sociaux et les forces sociales qui s'en emparent.
Très concrètement, l'histoire nous montre que, sur la référence catholique, protestante, juive ou musulmane, il existe des milliers de déclinaisons politiques multiples, variées et antagonistes. Elles vont de l'abstention, du retrait, du repli et de l'apolitisme, qui constitue une forme de positionnement politique, à un engagement très actif dans la vie politique.
Cet engagement très actif, suivant les lieux, les espaces, les temps, les milieux sociaux, les classes sociales et les individus, peut prendre des formes très variables au nom d'une référence chrétienne, juive ou musulmane. Cela va de l'extrême droite à l'extrême gauche, du soutien à une dictature à la résistance contre cette dictature, de la légitimation de l'esclavage au combat contre l'esclavage, et de la défense de l'égalité hommes-femmes à l'oppression des femmes. L'histoire donne des exemples d'absolument tout au nom d'une religion : elle a servi aux uns et aux autres à légitimer toutes sortes de positionnements politiques.
Saïd BranineVous concluez qu'il est plutôt urgent, dans cette France libérale, islamophobe et sexiste, de s'unir dans un combat anticapitaliste, féministe et antiraciste, et que ce combat doit rassembler aussi bien ceux qui croient au ciel que ceux qui n'y croient pas.
S'unir dans l'action
Pierre TévanianBah oui, en tout cas parmi ceux qui croient au ciel et parmi ceux qui n'y croient pas, ceux qui partagent un certain nombre de préoccupations et peuvent donc s'unir sur plusieurs combats.
Ceux qui, pour des raisons religieuses ou sans motivation religieuse, ont en commun le refus de certaines injustices et de certaines oppressions se retrouvent, au nom de leur religion ou sur d'autres bases, pour refuser des choses très concrètes : l'inégalité de traitement, l'inégalité des droits, l'inégalité des richesses, toutes sortes d'inégalités entre hommes et femmes, entre homos et hétéros, entre riches et pauvres, y compris les discriminations entre Blancs et non-Blancs, ou entre musulmans et non-musulmans.
Ceux qui refusent les discriminations, qu'ils soient croyants ou incroyants, se retrouvent autour de principes partagés, et je pense en particulier au principe d'égalité. Bah oui, ils existent aussi bien parmi les croyants que parmi les incroyants.
Ceux qui non seulement se retrouvent sur ces principes mais sont prêts à se battre sont trop peu nombreux pour s'arrêter à leurs divergences concernant la vie après la mort, l'existence d'un dieu ou la validité de tel ou tel prophète.
À la fin du livre, je cite un poème très connu de Louis Aragon qu'il a écrit à propos de la résistance au nazisme : « Quand les blés sont sous la grêle, fou qui fait le délicat ». Quand on est dans une situation sociale, politique et historique où les blés sont sous la grêle, c'est-à-dire où les menaces pèsent sur les libertés et sur les conditions de vie des gens, il est urgent que les gens s'unissent pour se défendre, sans s'arrêter à leurs divergences sur les questions métaphysiques. Ce n'est pas une manière de dire qu'elles n'ont pas d'importance, mais en termes d'urgence, il n'est peut-être pas bon de s'arrêter à ce type de divergences.
Je cite aussi cette phrase de Lénine qui dit, de mémoire, que d'un point de vue matérialiste, inspiré de Marx, ce n'est pas tant l'unité d'opinion parmi les opprimés sur la question du paradis céleste qui est importante, mais l'unité dans l'action pour produire quelque chose comme un paradis terrestre.
Saïd BranineMerci à vous, Pierre Tévanian. Je rappelle cet ouvrage vraiment excellent, à mettre entre toutes les mains : La Haine de la religion. Comment l'athéisme est devenu l'opium du peuple de gauche, aux éditions La Découverte.