Nacira Guénif-SouilamasIl n'y a pas de dialogue de sourds entre le monde musulman et l'Europe. C'est une c'est une fiction, en fait, qu'on essaie de de rendre de plus en plus crédible, mais qui, en fait, contredit à la fois ce que l'on sait de du passé en Méditerranée, pour ne prendre que cet exemple, mais même au-delà, ce que l'on sait de périodes plus récentes qui ont été par exemple la période coloniale, au cours de laquelle l'islam, en fait, a été particulièrement utile à l'instauration de l'ordre colonial. Alors c'était sans doute pas un dialogue d'égal à égal, mais c'était sans doute une utilisation bien pensée et bien raisonnée, effectivement, de tout un ensemble de de situations et puis d'une organisation qui était propre à aux sociétés musulmanes qui ont été colonisées.
Et si l'on parle de la période actuelle, on pourrait dire que on est plutôt dans des monologues qui ont du mal à opérer la jonction. Mais même cela, en fait, ça ressemble beaucoup à un dialogue. Alors comme souvent entre personnes qui sont à la fois des ennemis intimes ou des amis fâchés, elles ont beaucoup de mal à trouver un langage commun ou peut-être à trouver un lieu dans lequel la conversation puisse reprendre là où elle a été interrompue.
Donc je pense que le la question du dialogue de sourds est à la fois intéressante à poser parce qu'elle nous amène à affronter une réalité peut-être autrement qu'en disant, mais de toute façon, ce sont des mondes irréconciliables, parce que c'était en général la position la plus admise. Mais sans doute là aussi faut-il dépasser cette idée de dialogue de sourds pour retrouver toutes les voies par lesquelles et toutes les traces qui prouvent que ce dialogue a bien eu lieu et qu'il continue d'avoir lieu. J'en veux pour preuve ce lieu, en fait, l'Institut des cultures d'Islam est un lieu où, effectivement, l'idée c'est que toutes les voix puissent se faire entendre, y compris les plus discordantes sur les sujets les plus délicats ou les plus détestables aussi, et que des choses puissent être dites.
Donc c'est précisément en cela que consiste le dialogue. Le dialogue ne veut pas dire que tout le monde est d'accord, que l'on s'inscrit dans le consensus. Ça veut dire que l'on pose les termes de la controverse, que l'on pose les termes du dissensus et que on essaie de de les poser de manière intelligible pour tout le monde.
Donc ça voudrait dire d'abord poser la question de savoir qu'est-ce que c'est que l'Europe aujourd'hui ? Or, l'Europe n'est pas séparée du monde musulman. On pourrait même dire que, d'une certaine manière, l'Europe fait partie du monde musulman puisque il y a des musulmans en Europe. C'est c'est une à la fois une culture, une ethnicité, une religion minoritaire, mais elle est bien présente.
Alors pour autant, est-ce que l'islam est devenu musulmane ? Certainement pas, contrairement à ce que certains voudraient nous faire croire. Et dans tous les cas de figure, tout ce qui se joue aujourd'hui autour de l'islam et tout ce qui se vit parmi les musulmans ne constituent certainement pas dans son ensemble une menace. Donc il n'y a aucune raison effectivement pour qu'on persiste à penser que le dialogue de sourds est devenu inévitable, voire même que, à un moment donné, il va, lui aussi, être rompu et que chacun va retourner en quelque sorte dans son repli communautaire respectif pour ne plus jamais s'adresser la parole. C'est une vision complètement irréaliste et qui n'est jamais, en tout cas, certainement pas traduite dans la réalité qu'on connaît en France aujourd'hui.