Bienvenue dans Esprit d'actu. Je reçois aujourd'hui Julien Salingue, spécialiste de la question palestinienne.
Saïd BranineBienvenue, Julien Salingue. Alors, vous êtes chercheur en sciences politiques, spécialiste également de la question palestinienne. Donc, après dix jours de bombardements, on rentre dans une nouvelle phase, qui est l'invasion terrestre de Gaza. Quel est l'objectif de cette invasion terrestre ?
Julien SalingueDisons, pour l'instant, les l'invasion est, même si c'est horrible de le dire comme ça, est assez limitée, même si elle fait évidemment énormément de victimes. Mais on n'a pas eu une invasion massive de l'armée israélienne. Les tanks sont toujours postés à l'extérieur. Mais on a des commandos assez nombreux qui sont rentrés en expliquant que leur objectif était de s'en prendre directement aux infrastructures militaires du Hamas et des autres organisations de la résistance palestinienne. Donc, en réalité, il s'agit de prolonger ce qui a été entamé il y a une dizaine de jours maintenant, c'est-à-dire une campagne de bombardements et de destructions des infrastructures de la bande de Gaza. Mais bien évidemment, comme on le voit ces jours-ci au sol, et c'était déjà le cas en l'air, ce ne sont pas uniquement les infrastructures militaires qui sont ciblées, mais l'ensemble des infrastructures de la bande de Gaza, et donc l'ensemble de la population gazaouie. Ce que les chiffres de victimes, que ce soient les morts ou les blessés, confirment avec une très grande majorité de populations non-combattantes.
Saïd BranineAlors, quelles sont les armes dont dispose la résistance palestinienne ?
Julien SalingueC'est difficile de savoir exactement de quoi on parle, mais ce qui est certain, c'est qu'il y a plusieurs dizaines de milliers de de projectiles, on va dire, qui sont entrés ces dernières années dans dans la bande de Gaza, des roquettes à courte ou moyenne portée, souvent des roquettes artisanales par ailleurs, et quelques quelques projectiles de plus longue portée, mais en nombre, pour le coup, assez assez limité. Il suffit de voir, d'ailleurs, finalement, le peu de dégâts occasionnés par par les tirs des des organisations palestiniennes, qui ne s'explique pas que par la la présence du système de défense israélien Iron Dome, mais aussi par la faiblesse, en réalité, de l'arsenal militaire palestinien, surtout si on le compare évidemment à ce qu'il y a en face. Parce que l'armée israélienne, on parle quand même d'une armée qui, selon les critères qui sont retenus, est classée comme entre la 5e et la 10e place à l'échelle mondiale en termes de puissance militaire, qui est aujourd'hui en train de frapper une bande de terre qui mesure 360 kilomètres carrés, c'est-à-dire la taille de la principauté d'Andorre.
Saïd BranineAlors, on va parler du contexte géopolitique qui n'a jamais été aussi favorable à Israël.
Julien SalingueEn partie oui, mais finalement, quand on y réfléchit, c'est pas aussi unilatéral que ça. C'est-à-dire que, pendant très longtemps, l'État d'Israël s'est satisfait de la présence à ses côtés de dictatures stables, notamment la dictature d'Hosni Moubarak en Égypte. Et ce qui se passe depuis 2011 avec ces soulèvements dans la région, c'est que il y a un système régional qui vacille et qui est quand même assez instable. Même si le retour de l'armée directement au pouvoir en Égypte pourrait signifier, dans l'état d'esprit de certains, une restabilisation, l'Égypte n'est pas du tout stabilisée. Donc, finalement, Israël est dans un environnement qui n'est pas si favorable que ça, même si, dans la séquence actuelle, ce ne sont pas les forces les plus hostiles à l'État d'Israël, finalement, qui progressent. Mais sur le moyen terme, rien n'est sûr. C'est pour ça que l'État d'Israël, finalement, se crispe aussi, parce qu'il a perdu des alliés dans la région, parce qu'il a perdu une certaine stabilité régionale. Et c'est aussi pour ça qu'il s'en prend, de nouveau, aux Palestiniens pour éviter, entre guillemets, que l'isolement dans lequel il est se poursuive, parce que, en s'en prenant aux Palestiniens comme il le fait aujourd'hui, il se met de niveau de nouveau en situation de victime. Il explique : « Nous nous défendons, nous sommes agressés », et il espère comme ça rompre un peu l'isolement qui pouvait y avoir autour autour de lui.
Saïd BranineAlors, vous avez écrit un article sur cette offensive israélienne à Gaza. Vous êtes particulièrement critique sur le traitement médiatique des médias.
Julien SalingueOui, tout en faisant attention, c'est-à-dire que il y a énormément de journalistes qui font un bon travail, des journalistes qui sont là-bas, des journalistes qui sont ici, qui font un bon travail. Le problème, c'est que on a ce que moi j'ai appelé un bruit médiatique dominant, qui est absolument abominable quand on y réfléchit. C'est-à-dire que, globalement, on cherche à traiter au nom d'une prétendue neutralité, on est on cherche à traiter l'offensive israélienne actuelle de manière neutre et équilibrée. Et c'est-à-dire qu'on met sur un pied d'égalité, finalement, les Palestiniens et l'État d'Israël. Alors que, d'un point de vue évidemment militaire, ne serait-ce qu'en termes d'armes, c'est évident qu'il y a une disproportion. D'un point de vue de des victimes, c'est évident qu'il y a une disproportion. Puis d'un point de vue du droit, tout simplement, il n'y a pas égalité entre les deux parties. Les Palestiniens sont un peuple qui revendique des droits consacrés par les Nations unies. L'État d'Israël est une puissance coloniale et reconnue comme telle par les Nations unies. Donc, vouloir traiter de manière équilibrée une situation qui, à la base, est déséquilibrée, en réalité, c'est faire le jeu du plus fort. Et c'est ça qui est dominant, finalement, dans le traitement médiatique, c'est qu'à vouloir faire une pseudosymétrie, finalement, on fait le jeu du plus fort parce qu'on le met à égalité avec l'autre et on en arrive à des conclusions qui seraient que, finalement, les torts sont partagés, les responsabilités sont partagées, chacun devrait faire des efforts. Alors que tout indique que l'agresseur a un nom, c'est l'État d'Israël, et que les Palestiniens, une fois de plus, ne font que se défendre et continuer de revendiquer leurs droits consacrés, je le rappelle, par le droit international.
Saïd BranineUn mot sur la position de la France face à cette agression ?
Julien SalingueLa première déclaration de François Hollande a quand même été assez assez terrifiante, c'est-à-dire que il s'est totalement aligné derrière l'État d'Israël en reprenant même les formules de l'État d'Israël disant qu'Israël a le droit de se défendre et de prendre toutes les mesures nécessaires pour assurer la sécurité de ses citoyens. Donc toutes les mesures nécessaires, y compris bombarder des populations civiles, c'est ça qu'il fallait entendre. Il a essayé de corriger le tir, entre guillemets, le lendemain, mais finalement, l'orientation majoritaire reste la même. Et donc la position de la France aujourd'hui, c'est un soutien au début explicite et maintenant implicite à l'État d'Israël, des appels à la retenue depuis le début de l'offensive terrestre, alors qu'on parle quand même de dizaines de morts. Alors que c'est pas de la retenue qu'on devrait demander, c'est l'arrêt immédiat de l'offensive terrestre. Et tout à l'heure, dans une conférence de presse, François Hollande explique qu'il est pour un cessez-le-feu. Un cessez-le-feu, ça ne règle absolument rien. La solution est politique et c'est en réalité le droit et l'application du droit qu'il faudrait demander, mais là la France en est très très loin.
Saïd BranineEst-ce que la solution des deux États est encore viable ?
Julien SalingueQuand on regarde la situation concrète sur le terrain aujourd'hui, on a finalement un seul État, qui s'appelle l'État d'Israël et qui contrôle tout ce qui s'appelait autrefois la Palestine. Et au sein de cet État, vous avez des petites poches, dont la bande de Gaza, mais aussi quelques petits bantoustans en Cisjordanie, qu'on appelle « État palestinien », alors que c'est absolument pas un État. Donc la question aujourd'hui se pose plus de la même façon, finalement, qu'avant l'occupation de 1967, où il y avait une division, globalement, de la Palestine. Aujourd'hui, toute la Palestine est occupée, et de plus en plus de gens, y compris dans les territoires palestiniens, disent : « Le problème maintenant n'est pas de construire un pseudo hypothétique État parce que cette stratégie a échoué, mais c'est bien de poser la question de la nature de l'État qui domine aujourd'hui, qui s'appelle l'État d'Israël, et de revendiquer que l'ensemble des populations qui vivent dans cet ensemble aient des droits égaux, et que il n'y ait plus une catégorie de la population qui domine, qui exploite et qui, finalement, ait des privilèges par rapport aux autres. »
Saïd BranineUne dernière question : la préfecture de police de Paris a confirmé l'interdiction de manifestations qui aura lieu demain, samedi.
Julien SalingueOui, c'est une nouvelle qui me ferait tomber de ma chaise si je la découvrais maintenant. C'est un peu le le réflexe que j'ai eu tout à l'heure. On parle d'une interdiction d'une manifestation d'expression d'une solidarité avec une population dont les droits légitimes sont reconnus par l'ensemble des pays du monde, y compris la France. Et donc maintenant, il serait interdit de se prononcer en faveur de l'application de ces droits, ce qui est quand même assez scandaleux. L'État français prend prétexte des incidents consécutifs à la précédente manifestation, qui sont la résultante, maintenant tout le monde le sait, on a vu les vidéos, des journalistes ont enquêté, qui sont la résultante des provocations du groupuscule ultrasioniste d'extrême droite la Ligue de défense juive, la LDJ. Donc on prend prétexte de ça pour finalement interdire de s'exprimer ceux qui sont du côté du droit et de la justice, en donnant raison à ceux qui sont du côté de la violence, de la non-application du droit et du soutien à une opération criminelle en cours dans la bande de Gaza. Donc c'est une décision proprement scandaleuse qui, j'espère, sera cassée en justice. Et de toute façon, c'est évident que la colère et l'indignation est tellement forte aujourd'hui en France comme partout dans le monde, où partout il y a des manifestations, il n'y a qu'en France qu'on les interdit, ce qui quand même est notable. Cette colère est tellement forte que de toute façon, elle s'exprimera dans la rue, dans toutes les villes de France, y compris à Paris, et ce malgré l'interdiction prononcée par la préfecture, qui est totalement illégitime, qui est une atteinte aux droits démocratiques, une atteinte au droit de manifester, et qui surtout est dans la continuité, finalement, des positionnements politiques de Hollande, c'est-à-dire soutenir Israël et essayer de faire taire ceux qui ne seraient pas d'accord. Et bah, c'est à peu près certain que c'est pas comme ça que ça se passera.
Saïd BranineMerci à vous, Julien Salingue. Donc à très bientôt pour un autre numéro de l'Esprit d'actu.