Saïd BranineBienvenue dans Esprit d'actu. Je reçois aujourd'hui Elsa Ray, porte-parole du Collectif contre l'islamophobie en France. Bienvenue, Elsa Ray.
Elsa RayMerci.
Saïd BranineVous êtes porte-parole du Collectif contre l'islamophobie en France et vous avez publié votre rapport, le rapport 2014, qui fait état d'une progression importante des actes islamophobes.
Elsa RayTout à fait. On a enregistré pour l'année 2014 764 actes islamophobes, ce qui correspond à une augmentation de plus de 10 % par rapport à l'année 2013. Encore une fois, comme toujours, nous sommes face à une progression et à une installation du phénomène. On remarque qu'il y a de plus en plus d'agressions physiques, et n'en parlons même pas pour les discriminations. On est à peu près à plus de deux actes islamophobes recensés par jour. Nous sommes donc vraiment face à un phénomène de grande ampleur.
Saïd BranineVous donnez des chiffres très précis, notamment le fait que plus de 81,5 % des victimes sont des femmes.
Elsa RayTout à fait. Il faut savoir que l'islamophobie est une forme de racisme, mais aussi de sexisme, qui s'attaque principalement aux femmes et, a fortiori, aux femmes qui portent le foulard. Celles-ci représentent en effet la quasi-totalité des victimes d'agressions physiques, et elles sont les premières victimes dans les cas de discriminations, que ce soit dans le monde de l'éducation ou dans le monde du travail.
Une explosion des actes après Charlie Hebdo
Saïd BranineDepuis les attentats contre Charlie Hebdo, vous donnez également d'autres chiffres : entre le 7 janvier et le 7 février 2015, vous avez enregistré plus de 153 actes islamophobes, soit une augmentation de 70 % comparé à la même période l'année dernière.
Elsa RayC'est malheureusement quelque chose auquel on s'attendait, puisque nous avions déjà un phénomène islamophobe extrêmement prégnant et extrêmement installé dans la société. Dès lors que l'on a su que les attentats avaient été commis par des personnes qui se réclamaient de l'islam, on savait que les retombées et les représailles sur les musulmans de manière générale en France seraient extrêmement importantes. Il y a eu une véritable explosion des actes puisque, effectivement, comme vous l'avez dit, on a enregistré 70 % d'actes en plus pour cette période-là.
Saïd BranineAvez-vous le sentiment que le gouvernement fait de la lutte contre l'islamophobie une priorité ?
Elsa RayMalheureusement, non. Au-delà de ça, le gouvernement, par la personne d'abord de François Hollande, puis du Premier ministre et du ministre de l'Intérieur, a fait des déclarations après les attentats qui se voulaient très rassurantes et très rassembleuses : lutter contre la stigmatisation, ne pas faire d'amalgame, etc. Ce ne sont pas des choses que nous avons retrouvées sur le terrain, bien au contraire. Aujourd'hui, on voit que les volontés du gouvernement sont plutôt sécuritaires et ne s'appliquent pas, finalement, à lutter efficacement et concrètement contre le racisme et l'islamophobie.
Saïd BranineUne réaction sur les propos d'Emmanuel Valls, qui a invité les musulmans à lutter contre l'islamo-fascisme ?
Elsa RayDéjà, ce qui est vraiment outrageant et incroyable, c'est que Manuel Valls nous demande de lutter contre l'islamo-fascisme alors que lui-même a toujours refusé d'utiliser le terme d'islamophobie, et ce depuis des années. Il se met finalement en minorité au sein du gouvernement, puisque François Hollande lui-même a utilisé ce mot récemment et que Bernard Cazeneuve l'a fait également. Manuel Valls a toujours refusé de l'utiliser. On comprend que cette réticence à employer ce mot n'est que le miroir d'une réticence à lutter contre le phénomène lui-même. C'est tout de même incroyable qu'il utilise le terme d'islamo-fascisme et pas celui d'islamophobie.
Les propos du président du CRIF et les tensions à l'école
Saïd BranineUne réaction sur les propos du président du CRIF, Roger Cukierman, qui a affirmé, je cite, que « toutes les violences aujourd'hui sont commises par des jeunes musulmans » ?
Elsa RayCe sont des paroles qui tombent sous le coup de la loi. Je rappelle qu'Éric Zemmour avait tenu peu ou prou les mêmes propos et avait été condamné pour cela il y a quelques années, je crois en 2013. Ces paroles doivent donc en elles-mêmes être condamnées par la justice. Ensuite, c'est assez triste que le représentant du CRIF s'aligne sur un discours du Front national, un discours extrémiste, alors même que le Front national était naguère le parti le plus antisémite de France. On voit là un réchauffement des relations entre le FN et le CRIF sur la base d'un ennemi commun qui serait les musulmans de France.
Saïd BranineVous avez publié un communiqué récemment qui dénonce les multiples dérives de l'Éducation nationale.
Elsa RayTout à fait. Malheureusement, c'est un phénomène qui existait déjà avant les attentats. Il est vrai que ce qui s'est passé à Charlie Hebdo a cristallisé des tensions au sein des établissements scolaires. On a pu le voir avec l'affaire du petit Ahmed, 8 ans, qui a été convoqué au commissariat pour apologie d'actes de terrorisme. Malheureusement, il n'a pas été le seul. Nous avons eu d'autres dérapages de la part de professeurs ou de membres du corps enseignant de manière générale, des dérapages qui montrent que quelque chose ne va vraiment pas et mérite d'être remis en question. Il faut en tout cas qu'il y ait des enquêtes pour faire la lumière sur chacune de ces affaires, de sorte que cela ne se reproduise pas, tout simplement.
Le meeting du 6 mars à Saint-Denis
Saïd BranineUne dernière question sur le meeting qui aura lieu le 6 mars à la bourse du travail à Saint-Denis, un meeting contre l'islamophobie et le climat de guerre sécuritaire ?
Elsa RayTout à fait. Ce meeting est organisé par un pool d'associations. L'objectif est d'abord de redonner la parole aux victimes, parce que, bien souvent, on ne les entend pas et on ne les écoute pas. L'objectif est vraiment que des victimes d'islamophobie, des personnes ordinaires qui subissent l'islamophobie au quotidien, viennent témoigner et raconter ce qu'elles subissent et ce qu'elles vivent, pour rendre compte de la réalité de ce qu'est l'islamophobie au quotidien. Il s'agit également de parler des dérives sécuritaires de l'État, notamment les condamnations pour apologie d'actes de terrorisme, la campagne Stop-Djihadisme, etc., qui ne sont que des manifestations de la stigmatisation déjà très forte à l'encontre des musulmans en France.
Saïd BranineMerci à vous, Elsa Ray.
Elsa RayMerci.
Saïd BranineÀ très bientôt pour un autre numéro de l'Esprit d'actu.