Saïd BranineBienvenue sur Oumma TV, Jean Staune.
Jean StauneBonjour.
Saïd BranineVous êtes philosophe des sciences, auteur de plusieurs ouvrages dont un best-seller, "Notre existence a-t-elle un sens ?".
Première questionvous affirmez que la philosophie actuelle ne tient pas suffisamment compte des nouveaux paradigmes scientifiques qui pourtant bouleversent notre vision du monde.
Jean StauneOui, et ce n'est pas seulement le cas des philosophes, mais aussi des politiques et des décideurs. C'est très étonnant, car la science joue un rôle crucial dans notre civilisation, plus que dans n'importe quelle autre auparavant.
Si vous ignorez Chopin, Beethoven ou Voltaire, vous passez pour un plouc absolu. En revanche, si vous dites que vous ignorez la physique quantique, le théorème de Gödel ou la relativité générale, vous pouvez presque vous en vanter en disant : « C'est très compliqué, je n'y comprends rien du tout. » Il y a ainsi au sein des élites une forme de désintérêt pour des sujets perçus comme techniques, alors qu'ils ont d'immenses conséquences philosophiques.
Les visions de Copernic et de Galilée montrant que l'homme n'était plus au centre du monde avaient bouleversé notre civilisation. Les découvertes actuelles la bouleversent tout autant, et curieusement, beaucoup de gens estiment que cela ne vaut pas la peine d'essayer de s'informer ou d'approfondir la question.
Le principe anthropique et la question du créateur
Saïd BranineParlons justement de ces nouveaux paradigmes scientifiques, notamment au niveau de l'univers avec ce qu'on appelle le principe anthropique, ce réglage fin de l'univers qui nous amène à poser la question d'un principe créateur.
Jean StauneOn s'en est rendu compte en réalisant des simulations à partir du moment où les ordinateurs sont devenus assez puissants pour modéliser l'évolution de l'univers depuis le Big Bang. Nous venons d'ailleurs d'avoir une formidable preuve nouvelle de ce Big Bang, lors d'une grande découverte saluée début avril, grâce aux signaux originaux repérés par satellite.
En modélisant cette évolution, on s'aperçoit que si l'on modifie ne serait-ce qu'un peu la vitesse d'expansion de l'univers, il se dilue dans le néant ou s'écrase sur lui-même. Si l'on change les forces nucléaires, les étoiles ne brillent pas ou explosent toutes comme des bombes H, empêchant toute forme stable d'énergie nécessaire au développement de la complexité et de la vie. Si l'on change d'un chouïa la charge électrique du proton ou la masse de l'électron, tout explose également, aucune forme de vie ne peut être stable et les étoiles ne peuvent même pas exister.
On peut montrer que parmi des milliards de milliards de milliards de milliards de milliards d'univers possibles, un seul est capable de développer des formes de vie et de conscience comme les nôtres. Cela est connu sous le nom de principe anthropique, du grec anthropos, l'homme, et non pas lié à l'entropie comme on l'entend parfois.
Ce principe amène les scientifiques, y compris de pointe et tout à fait athées, face à un dilemme : soit affirmer qu'il existe une infinité d'univers parallèles, hypothèse privilégiée par de nombreux athées selon laquelle nous serions dans le seul univers possédant les bonnes constantes par hasard ; soit envisager un univers unique, ce qui implique alors un principe créateur, un régleur, un grand architecte, un grand horloger ou un Dieu, quel que soit le nom qu'on lui donne. La question de Dieu, non pas la réponse mais la question elle-même, se retrouve ainsi au cœur du débat scientifique, ce qui constitue une nouveauté radicale.
Cerveau et conscience : émetteur ou récepteur ?
Saïd BranineEn neurosciences, est-ce que la conscience est une production des neurones ou bien existe-t-elle indépendamment d'eux ?
Jean StaunePour aborder cette question essentielle, on peut recourir à une analogie. Imaginez un extraterrestre qui débarquerait discrètement chez vous pour enquêter sur votre mode de vie. Il observe les objets, prend un iPod et une radio. Il constate que dans l'iPod, le son est stocké à l'intérieur. En examinant la radio, il ne trouve pas où la musique est conservée, mais il remarque qu'en modifiant ses composants, le bruit change. Il pourrait alors supposer que la radio est simplement un dispositif très sophistiqué où la musique est stockée de façon invisible, exactement comme dans l'iPod. Or, nous savons que c'est faux et que le son provient d'un émetteur extérieur.
La question est donc la suivanteest-ce que le cerveau est un iPod, produisant la conscience, ou est-ce qu'il fonctionne comme une radio qui la capte ? Aujourd'hui, la grande majorité des neuroscientifiques considère comme évident que le cerveau produit la conscience. Pourtant, cette hypothèse n'a jamais été démontrée. Si vous recevez un coup sur la tête, vous perdez connaissance ; mais si vous donnez un coup sur une radio, elle cesse également de fonctionner. L'arrêt des fonctions cérébrales ne prouve donc pas que le cerveau crée la conscience.
Des expériences complexes, résumées notamment dans un ouvrage de Benjamin Libet que nous avons publié aux éditions Dervy, suggèrent que le temps de la conscience n'est pas équivalent au temps des neurones. La conscience semble pouvoir s'extraire du temps. Lors d'un accident de voiture, par exemple, on a parfois l'impression que l'événement a duré 30 secondes alors que les témoins affirment qu'il n'a duré que 3 secondes.
En laboratoire, Libet a montré un décalage entre le temps de la conscience et celui des neurones. C'est comparable à la télévision par câble par rapport à la diffusion hertzienne, où l'on entend les voisins crier « But ! » une demi-seconde avant de voir l'action à l'écran. Nous serions dans une situation semblable : nous percevons les stimuli avec une demi-seconde de retard, mais la conscience remonte en permanence dans le passé pour synchroniser notre perception avec la réalité. Sans cela, nous nous ferions renverser à chaque traversée de rue à cause de ce délai. Ce phénomène, attesté scientifiquement, appuie l'idée que la conscience peut s'extraire de la temporalité physique.
Il faut mentionner également un domaine plus controversé mais en développement : celui des personnes ayant connu un arrêt cardiaque.
Saïd BranineLes NDE.
Jean StauneLes near-death experiences, ou expériences de mort imminente. Des individus en état de mort clinique y rapportent la perception d'éléments qu'ils étaient dans l'incapacité physique d'observer. Bien qu'il n'existe pas de preuve définitive et que les recherches se poursuivent, l'un des principaux cardiologues spécialistes du sujet, Pim van Lommel, a publié un article fondamental dans la grande revue médicale The Lancet. Il y affirme que ces observations doivent inciter à réexaminer l'hypothèse communément admise, mais jamais démontrée, selon laquelle le cerveau produit la conscience.
La physique quantique et l'ouverture du réel
Saïd BranineEn physique quantique, le principe de non-localité conduit également à s'interroger sur l'existence d'un autre niveau de réalité.
Jean StauneLa physique quantique montre d'abord que les fondements des objets ne se comportent pas comme des objets matériels. Le prix Nobel Werner Heisenberg résumait cela en expliquant que les constituants fondamentaux de la matière sont plus réels qu'une idée, mais moins réels qu'une chose. La réalité fondamentale se rapproche davantage de l'abstraction mathématique que de la matérialité tangible.
L'un des prolongements les plus spectaculaires de ce principe est la non-localité. Deux particules jumelles issues d'un même atome, ayant un passé commun, peuvent être séparées par des dizaines ou des centaines de kilomètres tout en restant inséparables. Toute modification de l'une se répercute instantanément sur l'autre, formant un système unique sans qu'aucune particule ni aucun signal ne transite de l'une à l'autre.
Cette connexion s'effectue en dehors de notre espace-temps. Des spécialistes comme Nicolas Gisin, directeur du département de physique à l'Université de Genève, soulignent que ces interactions non locales proviennent de l'au-delà de l'espace-temps.
Saïd BranineIl existe donc une autre réalité ?
Jean StauneCela ouvre la voie à un plan de réalité dont la science ne peut rien dire, sans préjuger d'un quelconque caractère divin. L'essentiel est de constater que l'univers spatio-temporel et matériel ne se suffit pas à lui-même et n'est pas un système clos.
Pendant quatre siècles, la science classique a reposé sur l'idée que chaque élément du monde trouvait son explication complète au sein même du monde, reléguant au rang d'explications naïves les anciennes mentions des anges, des djinns ou des esprits. Aujourd'hui, par la méthode scientifique elle-même, nous sommes conduits à reconnaître que l'univers n'est pas entièrement explicable par ses seules lois internes.
Saïd BranineUne dernière question sur la biologie. Dans votre ouvrage "Notre existence a-t-elle un sens ?", vous demandez si nous sommes ici par hasard. Les théories contemporaines de l'évolution apportent-elles des éléments de réponse à cette interrogation philosophique ?
Le décalage entre sciences de la matière et sciences de la vie
Jean StauneOui, mais là d'abord je dois faire un préliminaire : ce que je dis dans mon livre et ce que je dis aujourd'hui en physique ou en astrophysique est partagé par une très vaste majorité de scientifiques. Par contre, ce que je dis en neurosciences ou en biologie est uniquement partagé par une minorité de scientifiques, et il faut comprendre pourquoi.
Les sciences de la vie ont un siècle de retard sur les sciences de la matière. Regardez Newton : il pouvait prédire la circulation des planètes et le retour des comètes autour du soleil, alors que les médecins de son époque ne comprenaient même pas comment le sang circulait dans le corps, le rôle du cœur et des choses basiques. Il y a donc un décalage, à mon avis pour des raisons de technicité des moyens d'investigation, entre les sciences de la vie et les sciences de la matière et de l'univers.
Les sciences de la matière et de l'univers ont déjà fait leur révolution. Les domaines dont je parlais tout à l'heure, comme l'expérience d'approche de la mort, ou les domaines dont je vais parler maintenant pour la vie, sont des domaines qui verront, à mon avis, leur révolution au XXIe siècle.
Une autre vision du vivant
Si l'on prend les tendances de pointe, mais encore minoritaires dans le domaine des sciences de la vie, la grande idée que l'on a aujourd'hui s'oppose à celle du hasard et de la sélection naturelle. L'idée que la vie serait des fautes de frappe dans un texte qui serait l'ADN, et que ces fautes de frappe sont sélectionnées quand elles sont bénéfiques pour un organisme, est la vision classique. C'est une vision très dépourvue de signification, qui nous dit que nous sommes là par hasard.
Il y a une autre vision qui nous dit que la vie est intégralement à l'intérieur des lois de la nature, et que ce que j'ai dit tout à l'heure pour l'univers se prolonge pour la vie. C'est-à-dire que, pour la vie aussi et pour les principes du vivant, si vous changez quoi que ce soit, vous ne pouvez pas voir la vie se développer.
Saïd BranineElle est programmée ?
Jean StauneCe n'est pas vraiment un programme, le mot « programme » est peut-être trop fort. Mais ce que je dirais, c'est qu'il est logique que la vie se développe, que la vie est inscrite dans les lois de la nature.
Pour donner l'exemple d'un des plus grands paléontologistes actuels, aussi éloigné que possible des idées créationnistes et autres, Simon Conway Morris, qui a la chaire de paléontologie à Cambridge, dit : « Bien sûr que la sélection naturelle existe et joue un rôle, mais au-delà de ça... » Il dit, et c'est l'une des phrases les plus culottées que j'aie jamais vues dites par un biologiste, que les formes fonctionnelles possibles, c'est-à-dire la forme canidé ou la forme félin, préexisteraient au Big Bang.
En d'autres termes, pour faire simple, cela veut dire que pour passer d'un loup à un chien, à un dogue allemand ou à un teckel, c'est la sélection naturelle ou la sélection artificielle des éleveurs humains. Pour passer d'un tigre à un chat et à un lion, c'est la même chose. Mais la forme félin, la forme canidé, les grandes formes sont inscrites dans la loi de la nature, comme par exemple la structure des cristaux de neige qui ont toujours six branches.
C'est une idée révolutionnaire qui nous dit que, dans ce cas-là, nous serions peut-être arrivés plus tard sur Terre si les dinosaures n'avaient pas disparu il y a 60 millions d'années, mais nous serions arrivés un jour ou l'autre. D'une certaine façon, notre existence et celle de toutes les autres grandes formes de vie sont inscrites dans les lois de la nature.
Saïd BranineMerci à vous, Jean Staune. À très bientôt pour un autre numéro de L'Esprit d'actu.