Un pays mal connu et instrumentalisé
Ce livre, qui s'intitule L'Enjeu turc, correspondait pour moi, tout d'abord, à un engagement. Je suis un connaisseur, dit-on, de ce pays. Je le fréquente depuis longtemps et j'y ai de nombreuses amitiés. En même temps, je m'aperçois que c'est un pays très mal connu, notamment en France. C'est quand même un paradoxe : à l'heure de la mondialisation et de l'accélération de l'information, on peut constater que ce pays est encore extrêmement mal connu.
Par ailleurs, ce pays qui postule à l'entrée dans l'Union européenne a été instrumentalisé par un certain nombre de responsables politiques qui veulent se servir du dossier turc comme d'une sorte de repoussoir, au vu d'un climat politique en France qui n'est pas toujours très sain.
Pour des raisons à la fois pédagogiques, avec la volonté de mieux faire connaître le pays, mais aussi d'engagement, afin de combattre les mauvaises raisons qui pourraient amener à un refus de l'intégration de la Turquie dans l'Union européenne, il m'a semblé nécessaire d'approfondir un certain nombre de thèmes.
Démystifier les arguments économiques et démographiques
Il m'a paru utile d'essayer de démonter les arguments de ceux qui s'opposent à la perspective de l'adhésion de la Turquie à l'Union européenne. Ces arguments sont au nombre de trois ou quatre.
Il y a tout d'abord l'argument économique. On nous explique que si la Turquie entrait un jour dans l'Union européenne, ce serait un fardeau considérable pour l'économie européenne. Pour ma part, je pense strictement l'inverse. L'économie turque aujourd'hui est particulièrement dynamique. En termes de bilan pour 2005, c'est le septième pays pour le taux de croissance à travers le monde. Au vu des difficultés économiques que connaît l'Union européenne, l'apport turc ne serait pas négligeable pour relancer l'économie européenne ; en tout cas, c'est ce qu'on peut souhaiter.
Le deuxième argument est démographique. On nous dit : « C'est un grand pays de 72 millions d'habitants, et si ce pays entrait dans l'Union européenne, il y aurait une vague d'immigration vers l'Europe de l'Ouest, vers la France, la Belgique, le Royaume-Uni, etc. » Je pense exactement le contraire. D'abord, jamais les Turcs ou les ressortissants d'autres pays ne vont s'installer ailleurs par plaisir ; ils le font pour des raisons économiques. Si l'économie turque est en situation de proposer suffisamment de travail, il n'y aura pas de vague d'immigration incontrôlée.
Par ailleurs, tout le monde s'accorde à reconnaître aujourd'hui dans l'Union européenne que la population est vieillissante et que cela pourrait poser un problème de main-d'œuvre aux économies ouest-européennes à terme, dans 10 à 15 ans. De ce point de vue, la démographie turque étant ce qu'elle est, avec une population relativement jeune et un niveau de formation important, il pourrait être utile à la démographie et aux économies européennes d'avoir du sang neuf, si vous me passez l'expression. Des Turcs pourraient venir s'installer en France, en Grande-Bretagne, en Allemagne ou dans d'autres pays, et constitueraient un apport considérable.
La question culturelle et religieuse
Au total, ces arguments peuvent être démontés assez rapidement, car le fond du fond pour les opposants à l'entrée de la Turquie dans l'Union européenne est bien évidemment la question culturelle, en d'autres termes et pour aller droit au but, la question religieuse.
Certains responsables européens considèrent, pour de mauvaises raisons selon moi, qu'un pays de 72 millions d'habitants majoritairement musulman, puisqu'on compte environ 99 % de musulmans, est inassimilable par l'Union européenne. Cela nous pose un défi considérable, à nous membres de l'Union européenne. Doit-on accepter ce type d'argument ?
Je considère que l'Union européenne est avant tout, ou devrait être, une construction politique. En ce sens, les déterminants religieux sont secondaires. Ils ont leur importance, mais la laïcité, et je suis pour une Europe laïque, se doit de considérer toutes les religions à égalité de traitement, avec le respect de l'indépendance entre la sphère politique et les sphères religieuses.
Avancer l'argument religieux comme un élément rendant incompatible l'entrée de la Turquie dans l'Union européenne me paraît extrêmement grave, car on aboutirait à une définition purement chrétienne de l'Union européenne. Personnellement, je ne partage pas cette vision. Je suis laïque, je ne suis ni musulman, ni chrétien, ni bouddhiste, ni juif, et je tiens à ce que ces différentes religions bénéficient d'une égalité de traitement.
Dans la situation politique actuelle où se développe communément une sorte d'islamophobie, le dossier turc est agité par les tenants de la droite extrême ou de l'extrême droite européenne, notamment française, comme un argument rendant l'adhésion définitivement impossible. C'est un tort et un danger que nous devons combattre.
L'entrée de la Turquie n'est pas pour demain, mais pour une échéance de 10 à 15 ans. D'ici là, nous avons le temps d'évoluer, nous comme la Turquie. Si, à terme, la Turquie pouvait entrer dans l'Union européenne, ce serait un magnifique message adressé à toute cette région arabo-musulmane. Non pas pour que tous les pays de cette aire culturelle adhèrent à l'Union européenne, mais pour démontrer une chose essentielle : du point de vue de nos valeurs politiques, il n'y a aucune incompatibilité entre la démocratie, l'économie de marché et la religion musulmane.
Ce message est d'une importance capitale à l'heure où beaucoup essaient d'attiser les feux du choc des civilisations. C'est un danger réel, qu'il ne faut pas sous-estimer et qu'il faut combattre. Le dossier turc nous permet peut-être de décrisper un peu le débat sur ces questions sensibles, qu'il ne faut pas réduire à leurs aspects passionnels sous peine de quitter le terrain politique.
Les défis internes de la Turquie
J'essaie enfin, dans ce livre, de montrer que la société turque a ses propres défis. La Turquie n'est pas le paradis sur Terre, et si elle désire entrer dans l'Union européenne, elle doit prendre ces défis à bras-le-corps et les surmonter.
J'en cite quelques-uns pour mémoirela question de l'institution militaire. Il est tout à fait nécessaire que l'armée turque se cantonne à la défense du territoire national, mission pour laquelle elle a été créée, comme toutes les armées du monde, et qu'elle pèse de moins en moins dans le jeu politique, contrairement à ce qu'elle a eu tendance à faire à plusieurs reprises au cours des décennies précédentes.
Le deuxième défi est probablement celui de la gestion des minorités, et je pense bien évidemment à la question kurde. Cette question est compliquée. Il me semble que l'État turc et les responsables du pays doivent prendre le dossier à bras-le-corps, ne pas le gérer uniquement sous l'angle sécuritaire, mais formuler des propositions positives pour élargir le champ d'expression politique et culturelle des Kurdes et d'autres minorités parmi les citoyens turcs.
Un autre dossier très important, qui a fait l'objet de l'actualité française il y a quelques semaines, est la question du génocide arménien. Faut-il qualifier de génocide les massacres terribles survenus dans les années 1915-1916 ? C'est un débat compliqué que les historiens doivent également prendre à bras-le-corps. La Turquie se doit d'accomplir un véritable travail de mémoire, mais nous devons en respecter le rythme. Rappelons-nous qu'en France, il y a quelques mois, nous avons nous-mêmes rencontré des difficultés avec ce travail de mémoire, notamment au sujet de la loi sur les aspects positifs de la colonisation, ce qui a suscité de vives polémiques. Nous devons donc prendre du recul sur ce que les Turcs sont en mesure de faire.
Ce qui me rend plutôt optimiste, c'est qu'en Turquie, ce sujet n'est plus tabou, alors qu'il l'a été durant des décennies. Parmi les intellectuels et les journalistes turcs, des articles, des livres, des débats, des conférences et des colloques abordent cette question. Les avis divergent, mais l'essentiel est qu'on puisse enfin en discuter à peu près librement, ce qui représente un progrès considérable, même si ce travail de mémoire n'a pas encore abouti. Nul ne peut en écrire les termes à l'avance.
En définitive, ce que j'appelle l'enjeu turc est un profond révélateur de ce que l'Union européenne peut faire pour rebondir. Chacun constate qu'elle est en crise et en panne de projet. Il s'agit pour elle de rebondir et de se repositionner dans l'environnement géopolitique international. Pour cela, je crois que la Turquie apporterait beaucoup plus d'atouts que d'inconvénients. C'est en tout cas ma conviction.