Cette vidéo vous est proposée par les sauces Nawhal's.
L'agression
Noureddine RachediCette fameuse nuit-là, je rentrais chez moi, il était un peu moins d'une heure du matin. Lorsque je coupe par le parc des sources de la Bièvre de Guyancourt, qui jouxte l'université de Versailles-Saint-Quentin-en-Yvelines, je me fais interpeller par un de mes deux agresseurs qui me demande si j'ai une cigarette. Je la lui refuse. Il me demande ensuite si je suis musulman. Je lui réponds oui. Il me demande après depuis combien de temps je suis en France. Je lui réponds depuis toujours.
À ce moment-là, son copain entre en scène, s'approche de moi et me demande ce que je pense de la Yougoslavie. Je leur demande à tous les deux : « Mais pourquoi me posez-vous ces questions-là ? » Et le deuxième me dit : « Parce qu'on est des nazis. »
Comprenant à qui j'ai affaire, je leur dis« J'ai pas le temps de discuter, je veux rentrer chez moi, je travaille demain. » Le deuxième me dit : « Oui, mais qu'est-ce que tu penses avant de la Yougoslavie ? » Je lui dis : « Et si je vous le dis, vous allez me casser la gueule ? » Il me dit : « C'est possible. » À ce moment-là, je lui réponds : « Bah, dans ces cas-là, je sais pas. » Je voulais m'apprêter à partir et les coups ont commencé à pleuvoir.
Même à terre, un s'occupait de ma cage thoracique et de mon dos, et l'autre s'occupait de ma tête, il m'a fracassé le crâne. Pendant que j'étais à terre et que j'encaissais, je pensais vraiment que j'étais en train de partir. À ce moment-là, j'entends un des deux dire : « Allez c'est bon, on se casse », comme si quelqu'un les avait aperçus.
J'apprends le lendemain qu'un des témoins, qui avait assisté de loin à la scène, avait essayé de les courser en ayant compris qu'il se passait quelque chose de l'autre côté du parc. S'il n'avait pas été là, je ne pourrais peut-être pas encore en témoigner aujourd'hui.
La requalification de la plainte
Je dépose plainte immédiatement le jour des faits, vers midi, au commissariat de Guyancourt. Ils relèvent ma plainte, je n'ai aucun souci de ce côté-là. Au niveau de la qualification, je lis : violence volontaire aggravée en groupe. Rien du tout sur le caractère raciste. Je pensais que c'était tout à fait normal, je pensais que la procédure devait suivre son cours pour décider d'une éventuelle requalification par la suite.
Or, j'apprends que ma plainte aurait dû, compte tenu de mon témoignage, être qualifiée immédiatement avec la circonstance aggravante de racisme. Un de mes deux avocats me donne alors rendez-vous avec un journaliste du Monde. Le journaliste du Monde fait son enquête en appelant le parquet. Le parquet appelle le commissariat, et le commissariat me rappelle pour m'apprendre que l'enquête avance. Cela a permis de faire pression sur le procureur pour que ce dernier requalifie la plainte avec les deux circonstances aggravantes : le fait que ce soit en groupe et le fait que ce soit pour des motivations racistes.
Les soutiens reçus
J'ai reçu le soutien des Indigènes de la République, qui ont mis à ma disposition mes deux avocats. J'ai eu aussi comme soutien la Ligue des droits de l'homme et le Collectif contre l'islamophobie en France, qui se sont constitués partie civile à ma demande. En revanche, je n'ai pas eu de soutien de la part de SOS Racisme ou de la Licra, soutien d'ailleurs que je n'ai pas demandé. Voilà pour les soutiens au niveau des organisations.
Sinon, je tiens à dire quand même que j'ai eu un soutien assez fort et assez touchant, d'abord de la part de mes proches, de ma famille et de mes amis. Il y a eu aussi un soutien spontané qui s'est fait par mobilisation et par bouche-à-oreille, dans la communauté et en dehors de la communauté, ce qui prouve que c'est un problème qui dépasse le simple cadre de la communauté musulmane.
Le seul soutien politique que j'ai eu est le soutien du maire de Guyancourt, qui m'a envoyé une lettre et qui m'a reçu à son bureau. Mais c'est un soutien très discret, à mon sens.
Le procès et ses suites
Le procès s'est déroulé. J'étais particulièrement tendu, mais le procès s'est plutôt bien déroulé. J'ai répondu à quelques précisions, quelques questions de la part de la présidente du tribunal et de la part de la substitute du procureur.
D'une part, j'ai été soulagé par le fait que le procureur a requis des peines pour mes deux agresseurs, ce qui était loin d'être évident pour moi. Mais par contre, j'ai été déçu par la légèreté de ces peines : 18 mois dont 12 avec sursis, je trouve que c'est peu cher payé. C'est typiquement le type de réquisitoire qu'on aurait fait à quelqu'un comme moi si, par exemple, j'avais volé quelques bonbons dans un supermarché. J'exagère à peine.
Je me sens un petit peu plus soulagé depuis que le procès est passé, mais je me sens toujours bien entendu affecté dans ma vie par rapport à mon hypersensibilité sur ces questions-là, par rapport à l'actualité malheureusement islamophobe que j'évite encore, parce que cette histoire m'affecte encore beaucoup. J'ai envie de me reconstruire et de retrouver une stabilité, professionnelle entre autres, que j'ai perdue depuis mon agression.
Le courage de porter plainte
Le message que je souhaite transmettre à tous mes concitoyens, quels qu'ils soient, lorsqu'ils sont victimes de violences à caractère racial, c'est d'avoir le courage de déposer plainte. Ce n'est pas évident, c'est très douloureux, on peut même se faire nier dans ses droits en tant que victime, il faut le savoir. Il faut bien s'entourer.
L'autre message que je souhaite passer, c'est que lorsqu'une victime l'est et qu'elle ose porter plainte pour aller jusqu'au bout et exiger justice, elle ne se victimise pas, elle ne joue pas un jeu de victime : elle l'est. Cela me paraît important de faire passer ce message à l'heure où beaucoup de nos concitoyens, qu'ils soient musulmans ou pas, mais surtout quand ils sont musulmans, hésitent à déposer plainte parce que c'est déjà perdu d'avance pour eux.
Il faut vraiment qu'ils déposent plainte. Même s'ils n'obtiennent pas toujours des réparations, même s'ils obtiennent quelque chose de l'ordre du symbolique, si d'autres personnes déposent plainte en masse, cela peut aider, j'espère en tout cas, à faire évoluer les mentalités et à faire reconnaître l'islamophobie comme un fléau qui gangrène notre société.