Saïd Branine : Bienvenue dans L'esprit de l'actu. Je reçois aujourd'hui Ahmed Jaballah, président de l'UOIF, l'Union des organisations islamiques de France. Merci d'avoir accepté notre invitation.
Ahmed Jaballah : Merci.
Saïd Branine : Alors en 2011, l'UOIF a décidé de ne pas participer aux élections renouvelant les instances du CFCM, également du CRCM. Vous avez également décidé en 2011 de geler votre participation au niveau du bureau exécutif du CFCM, également au sein du conseil d'administration. Deux ans après, vous décidez de revenir, de réintégrer le CFCM. Qu'est-ce qui a changé ?
Ahmed Jaballah : Alors, ce qui a changé, en fait, nous, nous avons décidé de ne pas prendre part, effectivement, en 2011 dans les élections et aussi dans les instances du CFCM parce que nous avons estimé, après une analyse, une expérience de l'intérieur, que, malheureusement, cette institution qui est censée représenter les musulmans et traiter les grands dossiers de l'islam de France n'arrivera n'arriverait jamais à le faire parce que, malheureusement, traversée notamment par les difficultés internes qui sont dues à à mon sens à aux ingérences politiques, à la fois intérieures et extérieures.
Saïd Branine : Il n'y a plus d'ingérence maintenant ?
Ahmed Jaballah : Écoutez, nous avons travaillé pendant presque une année entre les différentes fédérations. Et je pense, c'est une première dans l'histoire du CFCM que ce sont les représentants uniquement des fédérations qui sont présents dans les réunions de travail. Il n'y avait pas des représentants de l'administration. C'était pas le cas avant. Et je pense, c'est déjà un bon signe que les musulmans puissent travailler ensemble, tout seuls, pour essayer d'arriver à s'entendre sur une nouvelle organisation du CFCM, parce qu'il y a quand même aujourd'hui une nouvelle orientation.
Saïd Branine : Alors quel regard vous portez sur le travail de Mohammed Moussaoui, président du CFCM ?
Ahmed Jaballah : Écoutez, si on essaie d'analyser ou d'évaluer un petit peu, je pense que le CFCM, même avant Mohammed Moussaoui, n'a pas pu, malheureusement, répondre aux attentes des des musulmans de la communauté musulmane, vu, justement, ces problèmes internes. Aujourd'hui, j'espère que il y a la possibilité d'ouvrir une nouvelle ère, de passer une nouvelle étape, puisque on s'est mis d'accord, effectivement, à travers cette réforme décidée aujourd'hui, validée par le CA du CFCM, qui essaie de, tout d'abord, de de changer d'esprit, c'est-à-dire on n'est plus dans un esprit de pouvoir, de compétition, qui doit avoir plus de sièges dans les instances du CFCM, mais plutôt un travail de coordination. Nous avons beaucoup insisté, et je pense que tout le monde, aujourd'hui, ont pu également tirer les enseignements de de l'expérience passée, qu'on a besoin d'un travail de de de coordination où les fédérations, essentiellement, parce que les fédérations représentent le socle de CFCM, vont s'engager avec aussi l'idée d'une présidence collégiale et tournante pour ne plus résumer le pouvoir à une personne qui va être le président, mais c'est une présidence tournante, on travaille d'une façon collective. Et à mon avis, c'est une nouvelle orientation qui qui va, espérons-le, changer un petit peu la donne et va permettre au CFCM d'être plus capable à répondre, effectivement, aux attentes.
Saïd Branine : Alors en France, le ministère de l'Intérieur est en charge des cultes, vous serez donc amenés à rencontrer Manuel Valls, ministre de l'Intérieur. Alors, le Collectif contre l'islamophobie en France a envoyé un communiqué récemment, il a qualifié l'attitude du ministère de enfin du ministre de l'Intérieur Manuel Valls d'une attitude répressive à l'égard des musulmans. Vous partagez ce point de vue ?
Ahmed Jaballah : Ce que nous avons entendu de monsieur Valls, ministre de l'Intérieur et des Cultes, c'est un discours qui dit, par rapport au CFCM, puisqu'on parle de la représentation, qui veut pas s'ingérer dans les affaires intérieures des musulmans, qu'il est aux musulmans de s'entendre et de s'organiser entre eux et qui veut pas instrumentaliser l'islam comme ils l'ont fait ses prédécesseurs. J'espère que ce discours soit respecté dans les faits. Peut-être il est assez tôt de faire un petit peu le bilan du ministre actuel, mais il y a quand même
Saïd Branine : Vous avez Vous partez avec un préjugé favorable à l'égard de Manuel Valls ?
Ahmed Jaballah : Écoutez, l'image que peut dégager le ministre auprès d'un certain nombre de musulmans d'être plutôt un ministre assez difficile. Maintenant, on va voir encore parce que on est quand même dans le début de son mandat, du mandat du gouvernement, comment cette politique va s'exprimer. Mais j'espère qu'elle sera plutôt une politique d'ouverture, de respect, une politique laïque, parce que c'est vraiment la revendication des musulmans de respecter la laïcité. Une laïcité où les musulmans sont traités comme toutes les confessions avec
Saïd Branine : Donc pas d'ingérence politique.
Ahmed Jaballah : Voilà, pas d'ingérence. Et à mon avis, aujourd'hui, les musulmans, les fédérations musulmanes sont arrivés à un point de refuser, effectivement, cette ingérence. Et nous tenons à cette indépendance qui est l'esprit même de de de de la relation entre un État laïque et et les religions d'une façon générale.
Saïd Branine : Alors, Tareq Oubrou, que vous connaissez bien, qui est membre de l'UOIF, a donné donc un entretien à l'hebdomadaire L'Express, dans lequel il affirmait que les musulmans devaient renoncer à une certaine visibilité afin qu'ils s'adaptent à la société française. Ce qu'il entendait par visibilité, c'était notamment le voile. Est-ce que vous partagez ce point de vue ?
Ahmed Jaballah : Non, personnellement, je le partage pas et je dois dire que au sein de l'UOIF, nous avons un débat autour de ce sujet-là. Nous avons même organisé cette année une journée d'études autour de la question de la visibilité, il y avait Tareq Oubrou, il y avait d'autres. Il y a eu des discussions riches et intéressantes. Mais il est vrai que Tareq Oubrou, il a une position là-dessus
Saïd Branine : qui n'est pas celle de l'UOIF ?
Ahmed Jaballah : qui n'est pas celle partagée par l'UOIF, officiellement, dans ses instances, mais par la grande majorité des membres de l'UOIF.
Saïd Branine : Il parle en son nom propre.
Ahmed Jaballah : C'est-à-dire il y a il y a quand même des nuances à parce que Tareq Oubrou, lorsqu'il parle de la visibilité, il faut en discuter avec lui, parce que il dit, il est un peu victime parfois d'une expression qui n'est pas suffisamment développée,
Saïd Branine : Mais qu'est-ce qu'il entend par visibilité ? C'est quoi ? C'est le port de la barbe ? C'est le voile ?
Ahmed Jaballah : Oui, bon, lui, il pense que pour que les musulmans puissent s'insérer dans la société, que l'islam ne constituerait plus ce fantasme dans l'opinion publique, il faut que les musulmans soient un petit peu attentifs par rapport à leur expression, qui ne cherchent pas à provoquer, même d'une façon involontaire. Mais à mon avis, il y a quand même des limites, parce que aussi lorsqu'on parle de laïcité, c'est la liberté d'expression religieuse. On ne peut pas demander aux musulmans de ne pas exprimer leur pratique pour qu'ils soient acceptés.
Saïd Branine : Alors, le même Tareq Oubrou, dans le même entretien accordé à L'Express, au sujet de l'UOIF, il dit que l'UOIF est en crise et il dit, je cite, « soit elle change radicalement, soit elle disparaît ».
Ahmed Jaballah : Je pense c'est exagéré, je l'ai dit même à Tareq. De toute façon, c'est un petit peu le le style de Tareq Oubrou et
Saïd Branine : C'est un provocateur ?
Ahmed Jaballah : Voilà, c'est un provocateur, il m'a dit, le fait parfois exprès. C'est pour secouer, pour choquer, pour
Saïd Branine : Mais est-ce qu'il vous secoue justement ?
Ahmed Jaballah : Oui, bon, nous, il sait bien qu'il y a des discussions au sein de l'UOIF sur ces questions-là. Et à mon avis, ces discussions, c'est pas pour vanter l'UOIF, mais je pense c'est la seule grande institution aujourd'hui qui essaie de de de de travailler sur ces dossiers-là. Et il est vrai qu'on n'est pas encore arrivé à des conclusions partagées par tout le monde, mais quand même on est interpellé par ces questions-là et on les traite dans nos réunions, dans des journées d'études, etc.
Saïd Branine : Alors l'année dernière, lors du Bourget 2012, il y avait eu une grosse polémique autour des invités de l'UOIF, notamment le cheikh Qaradawi, le cheikh Mahmoud Al-Masri. Est-ce que cette année, vous allez les inviter ?
Ahmed Jaballah : Non, on va pas inviter, parce que c'est c'est c'est même personnalité. De toute façon, cheikh Qaradawi l'année dernière s'est excusé, on l'a invité, mais on le savait dès le départ qu'il va pas pouvoir venir. Et on voit pas, parce que l'année dernière, ça a été utilisé, malheureusement, dans le cadre des élections présidentielles. Pour nous, la Rencontre annuelle des musulmans de France, ça devient une institution, quels que soient les noms des personnes présentes. C'est-à-dire c'est pas le le nom et on l'a vu l'année dernière,
Saïd Branine : Parce que c'est pas quand C'est quand même pas un coup dur qui était porté à l'UOIF, sachant que là, le pouvoir politique, le gouvernement en l'occurrence, décide des invités que vous, vous devez inviter justement. C'est pas une ingérence politique ? Est-ce que c'est pas un manque de respect à l'égard de l'UOIF ?
Ahmed Jaballah : Tout à fait, c'est c'est un problème réel et parce que, malheureusement, encore une fois, est-ce que on est dans un pays de droit où on doit appliquer le droit lorsque il faut l'appliquer, parce que il y a des dépassements, où il y a pas non-respect, où il y a non-respect ? Mais malheureusement, on le voit que on on on traite les musulmans d'une façon comme ils sont pas égaux comme toutes les communautés. Je je pense que on demande pas à d'autres communautés de donner des listes d'invités lorsqu'elle organise des des des congrès ou des réunions.
Saïd Branine : Alors certains de vos détracteurs affirment également que c'est tout à fait normal d'interdire Qaradawi et Mahmoud Al-Masri parce que l'UOIF doit en finir avec ces ses figures tutélaires, il faut chercher des ressources ici en France et non pas aller chercher des gens dans le Golfe, par exemple.
Ahmed Jaballah : Non, mais les les les les conférenciers, les intervenants de de la RAMF, si vous revenez à nos programmes, de grande majorité sont des Français et Européens. Mais vous savez, aujourd'hui, avec la mondialisation aussi des médias, il y a il y a des noms qui sont connus dans les chaînes paraboliques, etc., il y a toujours
Saïd Branine : Donc c'est pour attirer un public ?
Ahmed Jaballah : Voilà, c'est Oui, parce qu'il y a un public qui veut écouter ces personnalités.
Saïd Branine : Vous êtes pas en accord Ce qui Est-ce qu'il y a pas également Est-ce que vous êtes pas en accord Est-ce que vous avez pas des accords, enfin une conception identique de l'islam par rapport au cheikh Qaradawi ou Mahmoud Al-Masri ? Vous ressentez dans l'islam qu'ils prônent, ces deux ces deux prédicateurs ?
Ahmed Jaballah : Bon, cheikh Al-Qaradawi quand même, c'est un grand savant qui est connu. C'est quelqu'un qui connaît l'Europe, qui connaît l'Occident.
Saïd Branine : Donc les attaques les attaques contre lui selon lequel il tiendrait un double discours, il serait antisémite, il tiendrait un un islam radical sont justifiées pour vous ?
Ahmed Jaballah : Je pense qu'ils sont pas justifiés. Moi, je l'ai vu cheikh Al-Qaradawi après Le Bourget l'année dernière. Même la fatwa ou l'avis juridique qu'il a rendu, et c'est à cause de cet avis-là qu'on l'a interdit par rapport à la question de des juifs, etc., il m'a expliqué que lui, il n'a aucune haine contre les juifs. Il l'a dit, il l'a écrit dans ses écrits, il m'a dit même que il considère que les musulmans, sur un plan théologique religieux, sont plus proches des juifs que des chrétiens. Il m'a dit : « Je l'ai écrit depuis des années. Et moi, j'ai j'ai aucune haine contre personne. Mais politiquement, je suis avec la cause palestinienne. » Et il m'a dit, c'est pour cette raison-là que ces attaques viennent de tous les côtés, parce que il a cette position politique.
Saïd Branine : Alors, justement, l'UOIF, lorsqu'on parle de l'UOIF, on la rattache au mouvement des Frères musulmans. Est-ce que vous revendiquez cette filiation idéologique, vous l'assumez, cette filiation idéologique avec les Frères musulmans ?
Ahmed Jaballah : Nous avons toujours dit que les Frères musulmans ont représenté le mouvement islamique réformiste qui s'inscrit dans un courant qui a commencé avec Afghani, Abduh, Rachid Rida et d'autres. Mais l'imam al-Banna, il a en quelque sorte exprimé cette pensée à travers un mouvement, alors que les autres étaient plutôt des intellectuels.
Saïd Branine : Mais Hassan al-Banna en l'occurrence prône la constitution d'un État musulman. Est-ce que pour vous cette conception d'un État musulman est valable dans le cadre de la société française ?
Ahmed Jaballah : Vraiment non, bien sûr non. Nous, la question n'est pas posée pour nous, c'est-à-dire les musulmans de France, de toute façon l'UOIF depuis toujours, il a dit que il travaille dans le cadre de la laïcité, il n'a aucune revendication politique à travers l'islam. Et nous avons toujours dit que le musulman en tant qu'individu, les musulmans en tant que communauté, ils ont bien sûr leur droit de vivre la religion, mais ils n'ont pas de revendications politiques. Celui qui veut faire la politique le fait en tant que citoyen comme tous les citoyens.
Saïd Branine : Alors dernière question, vous allez fêter cette année le 30e anniversaire du rassemblement des musulmans au Bourget. Quel sera le programme que vous allez proposer aux nombreux musulmans qui se déplaceront à cette occasion ?
Ahmed Jaballah : Écoutez, cette année, c'est effectivement le 30e anniversaire, et nous avons beaucoup réfléchi sur le thème. Est-ce que il faut le centrer sur l'UOIF puisque quand même c'est une grande fédération qui a vu le jour depuis une trentaine d'années, ou plutôt il faut parler de l'islam ? Et nous avons retenu la deuxième option. C'est pour cette raison que nous avons choisi comme thème « Le message de l'islam : la paix, la justice et la dignité », parce que nous, nous avons dit qu'on s'inscrit plutôt dans ce message-là, et ce message, on n'est pas les seuls à le servir, on est une des des fédérations, et c'est c'est sous justement dans cet esprit-là que la rencontre de cette année va se tenir. Il y a quand même des nouveautés pour un petit peu marquer cet anniversaire, puisque à côté du pavillon de la jeunesse que nous avons commencé l'année dernière, qui était une belle réussite, nous allons faire cette année un pavillon dédié au Coran et à la Sunna, pour essayer un petit peu de diversifier, si vous voulez, ce qu'on propose aux visiteurs du Bourget. Il y aura aussi des séminaires de formation, il y aura aussi cette année une partie réservée à la famille avec des psychologues, des éducateurs pour essayer à ce que cette rencontre, il y a vraiment une diversité, une richesse dans le programme où chacun peut trouver son compte.
Saïd Branine : Mais il y aura des personnalités religieuses ?
Ahmed Jaballah : Bien sûr, il y aura
Saïd Branine : Lesquelles, par exemple ?
Ahmed Jaballah : Écoutez, nous avons lancé des invitations aux différents ministres des Affaires religieuses dans les pays les plus proches : Tunisie, Algérie, Maroc
Saïd Branine : C'est pas contradictoire un petit peu avec l'esprit de l'UOIF, puisque l'UOIF dénonce justement l'islam consulaire ? Est-ce qu'en sollicitant des ministres des Affaires religieuses de pays maghrébins, on n'est pas là dans l'islam consulaire ?
Ahmed Jaballah : Non, c'est-à-dire nous, on refuse qu'ils s'ingèrent dans les affaires intérieures des musulmans, mais on veut, d'autre côté, aussi normaliser les liens avec des pays qui veulent aider ou servir l'islam de France. Ce que nous refusons, c'est qu'ils s'ingèrent dans la politique intérieure des musulmans. Parce que on le sait tous aujourd'hui que ces pays, ils ont des des attaches ici en France avec des fédérations, et on veut on veut pas non plus rentrer en conflit avec ces pays d'origine parce que c'est pas vraiment notre problème. Mais s'ils viennent pour, et d'ailleurs ces personnes sont généralement des professeurs de théologie, c'est-à-dire sont aussi avec cette fonction politique, quand même des des des savants, des théologiens qui ont des choses à dire pour essayer de de de de normaliser un petit peu les relations et et les assainir même, de de la sortir de de la dimension politique pour une dimension religieuse.
Saïd Branine : Merci à vous, Ahmed Jaballah. Donc à très bientôt incha'Allah pour un autre numéro de L'esprit de l'actu.