Je crois qu'il y a en France un climat général assez oppressant sur ce plan-là et que un débat sur l'identité nationale, déjà en soi dans un contexte de crise économique, dans un contexte où les problèmes de sécurité d'emploi, de sécurité sociale, de chômage sont prédominants, un débat comme celui-ci ne peut apparaître que comme une sorte de dérivatif.
Et quand en plus il est organisé par un ministère qui s'appelle Identité nationale et immigration pour leur évidemment co-développement et je ne sais quoi derrière, mais tout le monde s'en fiche. C'est vraiment On ne sait même pas ce que c'est que le co-développement. En revanche, l'identité nationale, on ne sait pas ce que c'est, mais on sait comment ça résonne. On sait à quoi ça se réfère. C'est une sorte d'appel à la fusion de l'identique et au rejet du différent, c'est un appel à tracer des lignes de partage, même si on peut à la limite donner à Éric Besson le crédit que ce n'était pas son intention. On n'en sait rien et puis c'est pas le problème. Le problème, c'est qu'il y a des constructions politiques qui, elles, deviennent évidentes et que dans une situation de crise économique et politique, dans une situation où on a créé un ministère abject... Moi, s'il y avait une seule raison pour laquelle je devais rejeter ce gouvernement, ce serait celle-ci. Ce serait la première en tout cas : la création d'un ministère de l'Identité nationale, j'avoue que ça ne me serait jamais venu à l'esprit, je ne pensais pas que je verrais ça un jour. Un tel débat ne peut évidemment qu'être polarisé par l'origine institutionnelle d'où il provient.
Alors, quand en plus on voit que une bonne partie de l'immigration en France provient de territoires ex-coloniaux, les rapports entre immigration, regard colonial se nouent de façon très intime et ça crée une situation difficile, tendue. Mettez là-dessus le 11-Septembre, l'annexion de la revendication politique, de la contestation politique dans les pays arabes ou musulmans par les islamistes dans des conditions que l'on connaît, c'est-à-dire dans des conditions où finalement la revendication de modernisation politique a été totalement captée par des dictatures nationalistes qui ont discrédité d'une certaine manière l'idée même de politique, eh ben, dans ces conditions, on a ce qu'il faut pour que des courants xénophobes, vaguement racistes... Je dis vaguement pas parce que j'ai peur des mots, mais parce que je pense que le racisme, c'est tellement large, tellement étagé que c'est une notion à utiliser avec prudence.
Mais je tiens aussi à ajouter que on a la chance de vivre dans un pays dans lequel des forces contraires sont très importantes et que à l'islamophobie, il ne faut surtout pas opposer l'islamophilie parce que ça n'en est qu'une variante, il faut opposer l'antiphobie en général et le désir manifesté quand même par de nombreux mouvements, de nombreuses déclarations, de nombreuses personnes, le désir de construire un espace de vie commune dans sur le territoire national et ça, je pense que c'est une donnée qu'il faut toujours avoir présente à l'esprit quand on parle d'islamophobie. Oui, reconnaissons qu'il y a de l'islamophobie, qu'il y a un climat détestable, qu'il y a des ondes négatives, des vibrations inquiétantes que l'on perçoit partout, mais leur antidote est là également et c'est aussi vers cette ouverture qu'il faut se diriger.