La sociologue Nahla Chahal témoigne des événements survenus lors de la guerre israélienne contre le Liban durant l'été 2006.
La sociologue Nahla Chahal témoigne des événements survenus lors de la guerre israélienne contre le Liban durant l'été 2006.
Transcription intégrale de la vidéo
Je crois que ce qui est le plus phénoménal dans ce qu'on a vécu pendant ces 33 jours au Liban, c'est un mélange qui a l'air d'être contradictoire entre d'un côté la volonté israélienne, américano-israélienne très claire, très publique, annoncée, dite d'aller jusqu'au bout, de ne plus respecter, de ne pas respecter aucune limite. Maintenant Olmert dit qu'il a respecté des limites et que la prochaine fois il ne respectera aucune, je ne sais pas qu'est-ce qu'ils peuvent faire de plus, mais réellement nous avons assisté à une volonté de dépasser, de transgresser toutes les conventions, qu'elles soient des conventions écrites, comme celles de Genève qui, par exemple, dit qu'il ne faut pas attaquer les ambulances, les civils, les journalistes, ou même les conventions non écrites qui sont des arrangements suite aux guerres que l'humanité a connues.
Il était clair qu'ils pouvaient attaquer des ambulances, des convois déjà annoncés comme étant des convois de civils, comme le convoi de 4 000 personnes qui est sorti de Marjayoun et qui a été attaqué onze fois alors que c'était arrangé avec la FINUL, qu'ils pouvaient descendre des immeubles entiers, qu'ils soient habités ou pas, ils s'en foutaient. Et en même temps, on assistait au même moment à une certaine, à une forme d'acceptation, c'est-à-dire à une forme de, je dirais pas d'acceptation, à une satisfaction de la part de la population face à à à une décision commune qui a été prise sans concertation, qui était celle de ne pas se plier.
Ce qui était très étonnant, c'est que cette énorme barbarie d'un côté était reçue de l'autre côté avec une sorte, je dirais, de quiétude. Et même à la fin de ces 33 jours terribles, 40 % de la banlieue Sud, la banlieue Sud c'est comme si je disais par exemple Saint-Denis par rapport à Beyrouth, il n'y a pas de il n'y a pas de distance, tu sais pas quand est-ce que tu traverses de Beyrouth jusqu'à la banlieue Sud. C'est presque un million d'habitants à la banlieue Sud, 700 000 habitants, elle était complètement déserte. On l'a on l'a visitée, les délégations internationales qui venaient en solidarité se sont rendues et l'ont visitée pendant le pendant même les bombardements.
Mais à la fin des bombardements, quand la population a pu revenir le jour même de l'arrêt des hostilités, comme ils le disent, on voyait des familles entières qui regardaient leurs immeubles qui étaient devenus un tas et qui avaient un sourire. C'était quoi ce sourire ? C'était la satisfaction de ne pas s'être plié à l'horreur et à ce que voulait l'horreur, à ce que voulait obtenir l'horreur. Je pense qu'il y a eu concurrence durant ces 33 jours entre plus d'horreur et encore plus d'horreur pour les faire plier et cette cette quiétude, cette satisfaction des gens qui étaient prêts à payer un prix énorme. 40 % des victimes sont des enfants de moins de 13 ans. C'est pas des enfants quand on dit de 18 ans, non non, c'est des enfants, des vrais enfants dans les jupons de leur mère encore, de moins de 13 ans. 40 % finalement des 1 500 presque victimes. Il n'y a presque pas eu de blessés, il y a eu très peu de blessés par rapport aux tués parce que ils frappaient d'une manière qui ne laissait pas le moyen à des gens d'être blessés, c'était soit on est sauvé, soit on est mort. Et après ils bombardaient, Israël bombardait les routes, de sorte que ceux qui étaient gravement blessés mouraient certainement avant d'arriver aux hôpitaux.
Je ne veux pas parler de l'horreur d'Israël. Israël a montré, je dirais juste un mot, Israël a montré pendant ces ces 33 jours de quoi il était capable et à quoi il était disposé. Et je pense que même intellectuellement et politiquement, ça a changé notre regard à Israël. Ça a changé le regard même d'Occidentaux qui étaient par définition défenseurs de l'existence d'Israël. Certains l'ont dit là-bas, il est très difficile de concevoir une vraie paix avec ce phénomène. Je pense que ça va être débattu, c'est le moment maintenant de commencer à débattre : qu'est-ce que c'est que ce phénomène qui est Israël ? Est-ce que c'est un État normal avec lequel, même ennemi, on peut faire une trêve, une paix, ou est-ce que c'est un phénomène qui ne peut vivre que dans la guerre et dans l'animosité ? Je pense que dans les 33 jours, ça a été posé, mais clairement, vu la volonté de faire le plus de dégâts possible et le plus de douleur possible et de toucher la population dans sa totalité.
Maintenant les analystes disent que c'était ça ça visait à à pousser la population à se soulever. Devant l'horreur, il fallait qu'ils disent « Non, tout sauf ça ». Or il y a eu exactement l'inverse. Devant l'horreur de plus en plus aggravée, la majorité des Libanais ont dit « On va tenir tête ». C'est ça, soumoud, le mot pour lequel je ne trouve pas de traduction exacte en français, c'est une résistance civique, c'est tenir bon. Ça peut ne pas être des actes, ça peut être juste un refus : je refuse de me soumettre, vous pouvez faire ce que vous voulez, je refuse de me soumettre.
Dennis Brutus, qui est un poète, un grand poète sud-africain qui est arrivé, qui a 82 ans, qui est l'ami de de Mandela, qui a fait de la prison avec Mandela, qui est arrivé vraiment en 24 heures suite à notre appel dans la première délégation le 28 juillet, Dennis Brutus a vu tout ça. Il a dit « Ceux qui sont comme ça ne peuvent jamais être battus, vous n'allez pas être battus ». C'était vraiment au début, au milieu de la de de cette agression.
Je voudrais parler de d'autres points aussi. Je voudrais parler de pourquoi ce sentiment de quiétude, de satisfaction est très important. Pourquoi il est peut-être ce qu'il y a de plus important dans cette guerre, même peut-être plus important que la capacité totalement merveilleuse des combattants eux-mêmes qui finalement ont arrêté une des armées les plus les plus les plus grandes du monde, les plus offensives du monde et qui n'a pas pu vraiment avancer. Qui ont fait cette cette cette chose héroïque des 34 Merkava détruites en une seule journée. Ce qui était quelque chose qu'Israël n'avait pas du tout prévu. Plus important que ces combattants héroïques était cette quiétude, cette cette ce refus de se soumettre.
Je pense que depuis moi qui a commencé à comprendre un peu qu'est-ce qui se passait dans cette région du monde en 67, j'étais encore gamine, il y a eu la défaite de 67. J'ai vu devant moi mon père blêmir quand ils ont annoncé le retrait vers la troisième position de l'armée égyptienne et faire un infarctus quelques heures plus tard. Il était jeune, il avait 47 ans et il était médecin et c'était un grand intellectuel et un grand militant. Après, tout le monde était dans la rue. Tout le monde était dans la rue en disant un seul mot : « Non ». Et d'ailleurs je pense que Youssef Chahine a rendu éternel ce moment avec son film L'Oiseau. Mais depuis ce non de 67 jusqu'à maintenant, il y a eu un travail systématique pour faire avaler à ces sociétés que le non ne marchait pas et qu'il fallait dire oui, avec le départ de Anouar el-Sadate à Jérusalem, avec tout ce qu'on appelle les accords de paix qu'Israël n'a jamais appliqués, qu'il ne voulait jamais appliquer d'ailleurs, mais qui étaient les les signes de cette soumission. Il y a eu, mais sur tous les niveaux, un travail pour faire comprendre à ces sociétés qu'il fallait dire « Ce que vous voulez, ce que vous voulez ».
Et ils avaient pensé que c'était acquis, que c'était c'était de la folie, c'était de l'aventure, autre chose, c'était des petits fous dans leur coin ou des gauchistes ou des islamistes qui rêvaient de révolution, qui étaient des utopistes et que ça n'a ça n'allait pas prendre. C'est pour ça que ils frappaient la population parce que c'était cette population qui devait dire « Attends, c'est pas ça, on ne veut plus ». Et c'est cette population qui a dit « Allez-y ! Allez-y ! » Et je pense que ce sentiment de soumoud, cette volonté récupérée après presque combien, maintenant 40 ans, cette volonté récupérée d'exister, parce que c'est pas c'est pas un programme politique, c'est une autodéfense, c'est c'est l'expression de la volonté de ces sociétés d'exister par elles-mêmes, en soi, ce qu'on appelle la réalisation de soi. Je pense qu'il y a eu un se penser, s'auto-penser collectif, peut-être beaucoup beaucoup imprévu, qui s'est manifesté durant les 33 jours de la guerre au Liban.
C'est vrai, le Liban est un petit pays. C'est vrai que ça ne compte pas à côté des grandes sociétés, mais je pense que ce que les Libanais ont pu envoyer comme message a bouleversé les autres sociétés arabes. Je sais que par exemple on a reçu des délégations égyptiennes, je sais par exemple que les Égyptiens se remettaient en question par rapport à ce que ce petit peuple finalement de Libanais a pu faire. Il y avait un million de déplacés, presque le tiers, un peu moins que le tiers de la population. Vous savez, les gens sont restés dans des jardins publics, les gens ont pris toutes les écoles publiques. Il n'y avait pas un papier Kleenex par terre. Les gens se sont arrangés pour rester dignes, propres et sous le ciel, heureusement que c'était l'été, ils ont continué à dire « C'est pas grave, on va leur montrer qu'on peut ».
Je pense que pourquoi c'est très important ? Parce que ça défait un travail systématique de 40 ans sur tous les points, qui a été fait sur l'économie, sur le sociétal, sur le politique, sur l'idéologique, sur l'intellectuel surtout, mais aussi ça ouvre des perspectives nouvelles. Il faut réfléchir sur ces perspectives nouvelles. Si on a été capable de ça au Liban, bien sûr il faut réfléchir sur la la transgression de toutes les limites par Israël et par les États-Unis. Condoleezza Rice disait tout le temps, et à Rome à la conférence de Rome, puis quand elle est venue au Liban, puis dans tous ses déplacements : « Non, ce n'est pas encore le moment de faire le cessez-le-feu ». Condoleezza Rice a interdit le cessez-le-feu pendant 33 jours. Et les Israéliens ne se sont pas privés de lancer des bombes de 2 tonnes sur des maisons, sur des immeubles, sur des convois humanitaires. Ceci d'un côté, et cette capacité de défaire 40 ans de travail systématique pour installer la soumission, je pense que ce sont les deux choses les plus importantes. Pour moi c'est le début de quelque chose, pas parce que uniquement Israël et les États-Unis vont revenir à la charge parce qu'ils ont très peur de ce sentiment de dignité, de quiétude, de satisfaction qui est né des décombres et de ce prix énorme qui a été payé. C'est terrible, moi j'ai vécu 82, ça n'a rien à voir. Moi j'étais à Beyrouth tout tout le long de 82, ce qu'on a vécu pendant ces 33 jours, c'est un condensé d'une guerre sans limites.
Quand je dis sans limites, je pèse mes mots et même les gens les plus modérés l'ont dit quand ils ont quand ils étaient sur place. C'est ça d'un côté, mais d'un autre côté, qu'est-ce qu'on doit faire de cette lueur qui est née de de la satisfaction d'avoir pu tenir tête alors qu'on nous disait c'est impossible ? Qu'est-ce qu'on va faire de cette lueur ? Et je pense que c'est ça qu'on doit discuter, c'est ça qui doit être le cadre de la solidarité avec la résistance libanaise, avec les résistances. C'est ça ce qui devrait mettre les résistants du monde entier, et les résistances sont multiples, ensemble pour réfléchir sur, d'un côté les menaces, ils vont revenir à la charge, et d'un autre côté comment on va confronter ce retour de ces forces à la charge. Et on peut, moi je pense que c'est ce qu'il y a de plus important. Je pourrais parler de la présence des femmes, c'était merveilleux. C'était merveilleux cette cette mobilisation de ce qu'on appelle la société civile, des jeunes surtout, mais des jeunes de toutes les catégories sociales, de toutes les régions du Liban, des chrétiens, des Alain et des Georges et des Jean et des jeunes gens qui sont à l'université américaine américaine avec des piercings là, des jeunes filles avec le nombril à l'air, des débardeurs, des filles très voilées et tout l'étalonnage entre les filles en débardeur et nombril à l'air et les filles extrêmement voilées qui travaillaient ensemble. Et tout les les l'étalonnage qui peut exister entre les deux, des femmes d'appartenance idéologique différente qui peut-être ne sont pas d'accord sur plein de choses, mais qui ont su travailler ensemble. Comme les jeunes d'ailleurs. Il y a eu, moi je pense que dans un pays comme le Liban extrêmement diversifié aussi et qui a connu des épisodes de guerre civile répétés, ce phénomène est très très important, c'est-à-dire c'était déjouer aussi la volonté de faire éclater la société de l'intérieur. Ça a été vraiment impossible de de le faire et je pense que les Israéliens sont extrêmement énervés parce qu'ils n'ont pas pu obtenir, à cause de tout ce que je vous ai raconté, cette explosion interne de la société libanaise.
Je dirais tout ça est à discuter, tout ça mérite une vraie réflexion, mérite avant qu'on qu'on conclut des des choses, il mérite d'être débattu et il mérite d'être débattu entre les groupes et les personnes qui sont concernés. Ce n'est pas des consensus pour aménager des choses avec des textes convenables qu'on veut. Ça, ça a ses ses endroits, c'est pas, je ne le condamne pas mais je dis ce n'est pas ce qui est le plus urgent. Le plus urgent actuellement, c'est de réfléchir sur ce qui s'est passé, pas en le glorifiant mais en le pensant et de se retrouver ensemble entre tous ceux qui veulent résister au système barbare, de la jungle, que les Américains et les Israéliens ont essayé de mettre en place en transgressant toutes les règles, toutes les limites parce que c'est le système de la jungle partout qu'on essaie de mettre, même en France avec la déréglementation de toutes les lois, avec c'est c'est c'est un système de de de loi du plus fort et c'est le système de la force uniquement, c'est ça la jungle.
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