Saïd Branine : Bienvenue dans L'esprit de l'actu. Où en est l'islam de France entre fantasmes et réalité ? Pour en parler, je reçois Bernard Godard. Bernard Godard, bonjour.
Bernard Godard : Bonjour.
Saïd Branine : Alors, vous êtes ancien inspecteur, ancien des Renseignements généraux, jusqu'en 97. Vous avez travaillé dans différents cabinets ministériels, puis au bureau central des cultes, chargé des relations avec le culte musulman. Alors, Bernard Godard, un article qui était paru dans Libé en avril 2012 disait de vous que vous étiez la mémoire de l'islam de France. Alors, comment devient-on spécialiste de l'islam de France au sein des Renseignements généraux ? C'est un choix de votre part ou un choix qui a été imposé par votre hiérarchie ?
Bernard Godard : Non, c'est c'est un choix, ça s'est ça s'est trouvé comme ça tout naturellement. C'est-à-dire qu'au moment, j'étais aux Renseignements généraux à la fin des années 70, début des années 80, il y avait eu un phénomène de divers phénomènes, dont la Révolution iranienne, et ça m'avait passionné. Je m'étais par ailleurs réinscrit, j'étais un nouvel étudiant, et j'ai passé un diplôme de langues de langues orientales, d'arabe, islamologie. Donc, je m'étais intéressé à la matière, et tout naturellement, à un moment, bon ben, je suis venu sur ce sujet dès les années dès dès 84-85. Donc, je me suis retrouvé, j'ai été coopté pour suivre ces questions à partir de 84-85. Mais bon, aux Renseignements généraux, beaucoup plus sur le versant relation avec l'étranger, avec les pays étrangers, bien sûr, France et étranger, et concernant plutôt le radicalisme.
Saïd Branine : D'accord. Alors, le le CFCM traverse une crise actuellement. Est-ce que le CFCM peut continuer à fonctionner sans la Mosquée de Paris et sans l'UOIF ?
Bernard Godard : Non, le CFCM ne peut pas continuer à fonctionner sans, bien sûr, sans le sans le la Mosquée de Paris et sans le l'UOIF, tout simplement parce que chacun de ces chacune de ces deux fédérations représente quand même un un certain nombre de mosquées, un certain nombre de de de de de musulmans. Par voie de conséquence, ce serait difficile de de de de faire sans eux. Donc, c'est impossible.
Saïd Branine : Alors, comment il fait maintenant ? Donc le le CFCM fonctionne sur une jambe ?
Bernard Godard : Et encore, sur une jambe, c'est c'est généreux ! Mais bon, disons que il existe, il est là, il est institutionnalisé depuis dix ans. Donc, il y a un président, Mohammed Moussaoui, il y a des structures, ou des choses qui en ont l'apparence, enfin chacun jugera. Donc, si vous voulez, on ne peut pas dire que il n'existe pas.
Saïd Branine : Mais comment réintégrer justement la Mosquée de Paris et l'UOIF ?
Bernard Godard : Alors, la question, elle est de savoir si vous voulez Enfin, pour revenir un petit peu dans l'historique, quand le le CFCM s'est créé en 2003, il y avait déjà eu auparavant une un processus de de réflexion très long, hein, depuis 99 quand même, qui n'était pas rien, au moment où les socialistes ont quitté le pouvoir et que la droite est revenue, le CFCM, qui ne s'appelait pas le CFCM, c'était une consultation des musulmans, était en panne et même était un échec. Faut bien avoir ça en tête. L'arrivée au pouvoir de de la droite, et en particulier Nicolas Sarkozy à l'Intérieur, et de la part du président de la République à l'époque, c'était de dire : « Non, non, je veux absolument... » Lui, le président de la République, était toujours le était déjà en place en et donc, il avait suivi la consultation, a dit : « Non, moi je tiens effectivement à ce que ce processus aboutisse. » Donc, il y a eu une continuité dite républicaine. Et Nicolas Sarkozy, lui, est rentré dans ce problème de manière différente, on va dire, que dans laquelle étaient rentrés les socialistes, c'est-à-dire dire : « Bon ben, on va faire ce CFCM qui représente les musulmans. » Voilà, c'était un peu carré. C'est-à-dire : on ne va pas rentrer dans les si vous voulez les les les les les les les les les astuces ou les les finesses qui consistent à dire : « Bon, le le CFCM ne représente que le culte musulman et, à la limite, il faut qu'il cherche une légitimité. Il faut pas... » Non, c'était : l'UOIF, ah ben tiens, c'est les Frères musulmans, c'est très bien, bon ben moi, écoutez, je vais tous vous mettre ensemble. Et, ça c'est la première chose. Deuxième chose, c'est le volontarisme, c'est-à-dire que l'État, qui était auparavant, si vous voulez, avant 2002, une sorte de facilitateur, d'observateur très actif, mais facilitateur, qui s'arrêtait là où il fallait s'arrêter, c'est-à-dire dans le sens de la de la pas de la manipulation, le mot est un peu fort, mais dans le sens de la de de forcer les acteurs à rentrer dans un certain type de de processus, là, non. Nicolas Sarkozy dit : « Voilà. » Il a été Il a été lui-même personnellement, hein, en personne, il est intervenu à plusieurs reprises pour, effectivement, régler des conflits, pour essayer de Et on va dire que les acteurs musulmans, dans cette affaire, n'y ont pas vu de mal du tout. Hein, et donc sont rentrés
Saïd Branine : Ils étaient Ils étaient favorables à cette ingérence de l'État, en fait.
Bernard Godard : D'une certaine manière, les acteurs musulmans, oui, n'ont n'ont Chacun, tous, hein, ont trouvé un intérêt à à rentrer, effectivement. Peut-être un peu moins la Mosquée de Paris, mais les autres acteurs, oui, bien sûr. Pour eux, c'est tout à fait Il y avait la reconnaissance officielle parce qu'on a, quelque part, faut bien se replonger dans le climat de l'époque, hein, où la la presse était très présente, où, effectivement, il y avait un suivi très fort de de de ces événements. Donc, il y a des acteurs musulmans qui se sont retrouvés vedettarisés. Bon, tout ça créait quand même un volume. Bon.
Saïd Branine : Donc, ils se sont pris au jeu médiatique.
Bernard Godard : Il y a Il y a en partie ça, mais il y a aussi le fait que bon ben, ils ont pu se dire qu'à un moment donné, c'était une institutionnalisation, sur le plan symbolique, c'était important. C'était une reconnaissance. Là, effectivement, les acteurs musulmans qui auparavant n'étaient pas des acteurs finalement très présents, devenaient des acteurs presque omniprésents, au point que même des autres cultes, le culte catholique en particulier, c'est considéré ostracisé, a dit : « Mais écoutez, il n'y a que il n'y a que l'islam comme religion en France ? » Donc, vous voyez, ça voulait dire qu'il y avait quand même un suivi, une attention particulière. Et je pense que les moyens qui ont été mobilisés durant cette période, hein, de depuis 2002, un peu avant 2002 et après, jusqu'à 2005-2006, c'est des moyens uniques dans l'histoire de la République. Je pense pas qu'ils puissent être réédités avec la telle intensité.
Saïd Branine : Alors, vous avez travaillé avec différents ministres. Donc, tous les ministres de l'Intérieur appellent de leurs vœux la mise en place d'un islam de France réellement indépendant. Or, on constate que c'est le contraire qui se produit, puisque ces mêmes ministres négocient avec des interlocuteurs qui sont tous plus ou moins liés à des États étrangers : le Maroc, l'Algérie, la Turquie.
Bernard Godard : Alors, oui et non. C'est-à-dire que la négociation ou des entretiens qui ont pu avoir un peu parallèles avec les chancelleries depuis 99 jusqu'à, on va dire, 2005-2006, c'est vrai, mais c'est baissé en intensité. Ça, je veux dire, en tant que témoin, aussi bien pour la droite que pour la gauche, hein. C'est vrai que même à même à droite, il y a eu de moins en moins de de de relations, si vous voulez, avec les chancelleries pour régler des problèmes qui concernaient le le Alors, ça a été le cas, effectivement, entre 2000 et 2005, pour être clair. Ça a diminué en intensité pour arriver aujourd'hui à quasiment nul. C'est-à-dire le le ministre de l'Intérieur actuel, à ma connaissance, n'est pas ne pas ne va pas frapper à la chancellerie ou ne demande pas à un de ses conseillers d'aller demander l'avis
Saïd Branine : Certainement, mais il y a quand même certaines mosquées, certaines fédérations qui sont quand même liées à des États étrangers.
Bernard Godard : Alors là, c'est différent. Justement, je réponds plus plus précisément à cette question. Il y a un phénomène d'abord institutionnel. C'est que la Mosquée de Paris, avant 2002, n'avait pas de fédération. C'était elle se voyait comme un centre rayonnant, etc., mais elle n'avait pas de fédération. La Fédération nationale de la Grande Mosquée de Paris, c'est-à-dire qui est censée regrouper effectivement un certain nombre de mosquées et tout, a été créée en 2002. En 2003, pardon, je crois. Donc, vous voyez, c'est que c'est que, quelque part, en institutionnalisant le système au niveau national, on a on a on a favorisé, quelque part, une une représentation nationale. C'est c'est c'est tout le monde est responsable, pas seulement l'État français. Alors, ça c'est le cas algérien. Dans le cas marocain, qu'est-ce qui s'est passé ? Il s'est passé que
Saïd Branine : On a le sentiment que c'est l'État du Maroc qui actuellement est le plus actif sur le terrain.
Bernard Godard : Certes, je ne dis pas. Mais ce qui s'est passé, c'est qu'il y avait une fédération qui s'appelait la Fédération nationale des musulmans de France, qui était effectivement, on le sait, d'obédience marocaine, mais qui regroupait, peu ou prou, un certain nombre de mosquées. Mais la plupart des mosquées dites de sensibilité marocaine étaient indépendantes, avaient des relations, certes, avec le pays d'origine, mais ne se retrouvaient pas dans une structure nationale. Elles étaient autonomes, etc. Ça, c'était la la la la règle. Lorsque il y a eu les premières élections, et ça c'est c'est peut-être ça la clé de l'explication, qui a été basée sur les surfaces de mosquées, bon, moi j'avais prévenu, je savais très bien dès 2002 que c'est ce qui allait arriver. Il était fatal que ce qui allait être, effectivement, favorisé dans ce mode de scrutin, c'était les mosquées marocaines. Je n'ai pas le temps de développer, mais disons que c'était une évidence. Et qu'est-ce qui s'est passé ? Le Maroc lui-même, bon, à l'époque, ne savait plus où n'avait pas conscience. Et là, le Maroc a pris conscience de la puissance, de la de l'importance que pouvait représenter le CFCM dans la mesure où il pouvait en être, non pas forcément les majoritaires, mais la partie la plus importante. Donc, si vous voulez, il y a eu un certain nombre de gens qui ont été élus et qui ont dit : « Mais cette Fédération des musulmans de France, c'est bon, c'est une petite fédération. » Et donc, les Marocains ont dit : « On va créer notre propre fédération qui, elle, va, pour le coup, être composée d'un certain nombre de représentants de mosquées significatives et tout. » Donc, il y a eu vraiment l'esprit pour le Marocain de créer une vraie structure, et non pas une structure qui, finalement, jusqu'à maintenant, n'avait pas n'était pas considérée comme représentative de l'ensemble de la communauté marocaine. Et là, pour le coup, le RMF, pour parler de lui, le Rassemblement des musulmans de France, est devenu une structure de machine, une machine, effectivement, liée à Rabat, qui est devenue très puissante, oui.
Saïd Branine : Alors, on a on a reçu ici Mohammed Moussaoui qui est favorable à réformer le CFCM. Est-ce que vous pensez qu'il faut réformer le CFCM également ?
Bernard Godard : Alors, moi, je pense simplement Alors là, je parle d'un point de vue d'un acteur qui a été très mêlé du côté de l'État. Je pense, mais ça j'ai toujours pensé, que l'État a effectivement été très important dans le dans le fait de susciter cette structure. Mais je pense que dès le départ, les musulmans auraient dû s'en emparer et en faire leur propre usage tel qu'ils le pensaient. Or, il me semble que l'État que que, si vous voulez, l'État a toujours été un acteur dans le CFCM. Et c'est une mauvaise chose. C'est une mauvaise chose. C'est-à-dire que la CFCM, c'est une affaire qui concerne, si on veut que ce soit un organe représentatif, c'est aux musulmans eux-mêmes. D'abord, bon, à conserver ce qui est bon d'une certaine manière, à revoir, à réformer un certain nombre, par exemple le modèle électoral. Il y a beaucoup de choses à faire. Et peut-être à ajouter un certain nombre de choses qui ne sont pas dans le CFCM, c'est-à-dire avoir dans le tissu culturel, religieux musulman en France, qu'est-ce qui n'est pas représenté ? Qu'est-ce qu'il faudrait Mais ça, c'est l'affaire des musulmans, ce n'est pas l'affaire de l'État. Mais je peux vous en parler Écoutez, je vais juste faire une parenthèse.
Saïd Branine : Allez-y.
Bernard Godard : Quand on fait Je vais prendre deux exemples : l'Allemagne et les la Grande-Bretagne. En Grande-Bretagne, il y a une structure qui s'appelle Mosques and Imams National Advisory Board. Bon, c'est quoi ? C'est une structure qui a été créée par l'État britannique, hein, anglais, mais qui n'est pas l'organe de représentation des musulmans, qui est l'organe de contact entre le gouvernement britannique et les musulmans. Il y a à l'intérieur un certain nombre de fédérations, il y a des travaux et on évoque les problèmes communs à l'État et aux musulmans. Mais ensuite, les fédérations ont leur propre structure : le Muslim Council of Britain, etc. En Allemagne, vous avez une structure, la Deutsche Islam Konferenz, qui est la Conférence islamique allemande, qui se réunit tous les quatre quatre quatre fois par an à Berlin, où vous avez des organisations. C'est aussi un organe de contact, hein, entre l'État et voilà. C'est-à-dire que, je ne dis pas que c'est une bonne chose ou un exemple, c'est qu'on a les deux exemples finalement de ce que peut être Mais le CFCM, si vous voulez, c'est en même temps ça, ce contact entre l'État, etc., mais c'est pas suffisant. C'est les musulmans qui doivent se réapproprier. Ensuite, si les musulmans veulent créer une structure légère entre eux pour évoquer un certain nombre de questions pour ensuite, effectivement, être aller d'abord évoquer ces questions, ensuite aller devant l'État en répondant. Mais si vous voulez, il ne faut pas il faudrait que que cette instance soit vraiment autonome, dans le sens complètement autonome.
Saïd Branine : Alors, on va parler un petit peu des questions sécuritaires. On parle beaucoup actuellement de la mouvance salafiste. Quel regard portez-vous sur cette mouvance salafiste en France ? Est-ce qu'elle qu'on elle constitue un péril, un danger ?
Bernard Godard : La mouvance salafiste, alors, bon, je ne vais pas rentrer dans les détails, mais c'est vrai que vous le savez aussi bien que moi, c'est que la mouvance salafiste, c'est un c'est un un mot qui recouvre quelque chose plusieurs réalités. Plusieurs réalités. C'est un mot qui était même qu'on n'employait pas, parce que moi j'ai connu des salafistes dans les années 80, je savais même pas que c'était des salafistes. On ne disait pas les salafistes. On savait très bien que c'était des gens qui étaient du côté des Mureaux, par exemple, dans des endroits comme ça, et qui, effectivement, avaient un un certain littéralisme, étaient, on disait, traditionalistes, littéralistes. Mais c'est vrai qu'on on n'y prêtait pas plus que ça attention. Effectivement, ça a pris du volume à partir de la fin des années 90, et là, on a vu dans certaines mosquées, etc. Bon, il y a ensuite Alors, il y a eu une confusion pendant longtemps entre le le djihadisme, qu'effectivement pour vous le savez, pour des raisons diverses, en particulier Ben Laden et en 98 la fameuse déclaration contre les les salibiyyin ou les Sayyidoun, enfin les les les les Juifs, les croisés et les chrétiens. Bon, alors effectivement, on avait un certain nombre de de de de de d'oulémas saoudiens qui, dans les années 90, ce qu'on appelle la Sahwa, ont été effectivement mêlés. Donc, on a on a on a on a vu qu'à un moment donné, le djihadisme a été lié au salafisme. Mais finalement, bon, on nous dit : le salafisme majoritaire, il est quiétiste. Effectivement, il s'inspire de de de de de il est dans la continuité du wahhabisme, d'une certaine tradition religieuse. C'est le littéralisme, hein, tout bêtement. Est-ce que c'est une bonne chose ou une mauvaise chose ? Bien sûr, je pense pas. Je ne pense pas que ce soit une bonne chose, parce que simplement, si effectivement la réflexion, la la civilisation musulmane qui est d'une richesse incroyable, le le la la pensée musulmane religieuse qui est quand même riche, se réduit finalement aux dialogues qu'on peut lire sur Internet sur la manière correcte de se couper la barbe ou d'avoir le le le qamis, la longueur du qamis, je m'excuse, hein, c'est c'est c'est vraiment une pauvreté de la pensée qui qui est pas Ça veut pas dire que le salafisme se réduit à ça, attention.
Saïd Branine : On est d'accord. Mais c'est une pauvreté de la pensée, mais est-ce qu'ils est-ce qu'ils sont dangereux ?
Bernard Godard : Est-ce qu'ils sont dangereux ? Pour le pour pour la sécurité du pays ? Non, les quiétistes, non, ils ne sont pas dangereux pour la sécurité du pays.
Saïd Branine : Alors, justement, quel quel est le profil de ce djihadiste ? Notamment, on a eu le cas d'un d'un converti, ancien délinquant. Est-ce qu'il y a un profil spécial du djihadiste en France, entre guillemets ?
Bernard Godard : De moins en moins. De moins en moins parce que pour les les derniers événements qui concernent ce ce ce cette petite cellule qui s'est qui s'est auto-créée, comme on dit, effectivement, on a affaire à des gens qui ont Alors, on va chercher quel est le modus operandi, comment ces gens sont parvenus à se réunir pour être Bon, alors vous avez des caractéristiques qui sont la prison, qui sont l'accès à à à une connaissance basique, on ne sait pas comment, mais par des textes et non pas forcément par des guides. Alors, ça devient de plus en plus compliqué parce que auparavant, dans les années 90 surtout, on avait coutume de dire : « Bon ben, voilà, il y avait effectivement les les les réseaux djihadistes, on savait très bien d'où ils venaient. » On s'accrochait à une cause qui était une cause qui existait réellement dans le monde musulman, en Tchétchénie, en au Cachemire, en Palestine, après il y a eu l'Irak, maintenant il y a la Syrie. Bon, bref, il y avait Et là, on a on a on a un groupe de gens qui, effectivement, se sont radicalisés, et dans le fond, ils se sont radicalisés avant d'avoir la cause. Je veux dire la cause, bon, c'est la défense des musulmans, mais ils vont chercher une cause dans le fond. Et ça c'est un peu c'est un peu là aussi, c'est c'est c'est Tout le monde cherche à classer en ce moment cette forme de djihadisme. Mais c'est vrai que c'est un phénomène relativement nouveau. C'est Ce qui est ce qui est vraiment nouveau, c'est, je pense que ce qui est plus important que l'islam dans cette affaire, c'est la violence. C'est qu'à un moment donné, l'islam a été utilisé, instrumentalisé pour exprimer une violence dont on sait très bien jusqu'où elle a été. Quand même, tirer sur deux policiers qui viennent vous arrêter pour un délit, certes, mais qui va pas vous mettre sous la guillotine, c'est quand même qu'il y a une violence extrême qui qui qui dépasse. Et donc du coup, ce que je veux dire par rapport au au au au djihadisme, je sais je suis même pas sûr que ce cellule Je n'ai pas les éléments concrets en détail, je ne suis pas sûr qu'on puisse appliquer le mot djihadisme au sens classique du terme.
Saïd Branine : Quel mot Quel mot il faut appliquer alors dans ce cas-là ?
Bernard Godard : Il me semble il c'est plus proche de Ravachol ou du nihilisme. Vous voyez, c'est c'est c'est c'est Bon, moi je pense beaucoup plus à ça, aux anarchistes de la de la fin du début du du du du XXe siècle, c'est-à-dire cette espèce de de radicalisation pseudo-politique, à moitié qui qui qui frise avec le le le la délinquance. Moi, je pense beaucoup plus à des des des dérives nihilistes. Bon, on a eu un petit peu avec Action directe dans les années 70, ce ce ce type, cette petite cellule. Je pense qu'on est beaucoup plus proche de ce genre de phénomène que de celui dont on a connu à la fin des années 90, début des années 2000, autour du djihadisme, c'est-à-dire de ces jeunes qui partaient à Londres, ensuite en Afghanistan, etc. Là, on était Bon, le cas Merah n'étant pas dans le je ne l'inclus pas dans le cas de de ces jeunes-là, hein.
Saïd Branine : Mais vous qui avez travaillé dans les services enfin dans les Renseignements, est-ce que la DCRI, par exemple, a une bonne connaissance, a une bonne maîtrise de ces réseaux ?
Bernard Godard : Je suppose, hein. Moi, je je je ne suis plus forcément au courant des détails techniques de savoir comment ça fonctionne. Mais je pense qu'effectivement, ils ont les moyens considérables, ils ont les hommes, ils ont ils ont l'intelligence de la chose. Oui, oui, je pense que là-dessus ils sont ils sont quand même armés pour pour faire face à ce genre de phénomène, oui.
Saïd Branine : Alors, on va revenir brièvement sur les caricatures. Donc lors de la publication des caricatures du Prophète par l'hebdomadaire Charlie Hebdo, le gouvernement a interdit toute manifestation contre ces mêmes caricatures. Est-ce qu'il n'y a pas là, encore une fois, un traitement spécifique lié à la gestion des musulmans de France ?
Bernard Godard : Alors, oui, là, l'interdiction des des des manifestations, je pense qu'elles ont été elles ont été voulues ou elles ont été décidées par rapport au type de manifestants qui allaient venir. Alors, effectivement, il y a Si c'était des manifestations
Saïd Branine : Mais il y a des gens qui ont il y a des gens qui ont été plus ou moins arrêtés
Bernard Godard : Oui.
Saïd Branine : parce qu'ils se promenaient à côté de la tour Eiffel, sur l'esplanade de la tour Eiffel.
Bernard Godard : Oui, oui. Alors pas pas le premier samedi, le deuxième samedi.
Saïd Branine : Le deuxième samedi, tout à fait.
Bernard Godard : Le deuxième samedi, oui.
Saïd Branine : Qui n'avaient rien à voir avec les manifestants.
Bernard Godard : Absolument. Non, il y a une espèce Bon, mais ça c'est c'est un phénomène Alors, est-ce que c'est les musulmans parce que c'est les musulmans qui ont été visés ? Je je sais pas, je veux pas m'avancer
Saïd Branine : Mais le fait qu'on interdise des manifestations, quand même.
Bernard Godard : Ouais. Quand on interdit une manifestation, c'est qu'il y a un risque à l'ordre public. Bon, c'est bon.
Saïd Branine : Est-ce qu'il y avait un risque à l'ordre public ?
Bernard Godard : Dans la dans le premier cas, ça a été tout ça a été un peu bricolé parce que en général, d'après ce que j'en connais, on n'admet jamais que une manifestation s'approche de la place de la Concorde, et en particulier de l'ambassade des États-Unis. C'est un principe. Donc, pour vous
Saïd Branine : Ouais, mais là c'était une c'était une interdiction qui concernait tout le territoire français.
Bernard Godard : Oui, oui, tout à fait. Oui, oui, oui. C'est une interdiction qui a été faite par rapport au au parce que je je pense que par rapport au aux au pouvoir public, hein. Moi, je j'interprète leur position, mais je ne sais pas, j'étais je ne suis pas à la place du préfet de police. Mais en tout cas, les le le le le fait qu'il y ait des groupes, soit on les identifie politiquement ou ou ou ou même syndicalement, on sait à qui on a affaire, on sait que ça va être contenu, etc., c'est vrai qu'il y a une espèce de crainte, irrationnelle ou pas, en disant : « Mais voilà, on va voir qui va débarquer, qui va... » Vous voyez ce que je veux dire ? C'est-à-dire on a on a une peur sur, effectivement, le les effets que que que pouvait avoir une mobilisation par les réseaux sociaux qu'on ne contrôlait pas, par des acteurs qu'on ne connaissait pas. Et effectivement, alors que ça vise Ah oui, dans ces cas-là, ça visait les musulmans.
Saïd Branine : Alors, une question : je vais vous donner cinq noms de représentants et intellectuels de l'islam.
Bernard Godard : Ouais.
Saïd Branine : Je vais vous demander votre réaction. Alors, le premier : Dalil Boubakeur.
Bernard Godard : Dalil Boubakeur, c'est une institution en lui-même. Donc, c'est devenu une institution. C'est un homme qui a
Saïd Branine : Il n'est pas temps de de partir en retraite ?
Bernard Godard : C'est vrai que commence effectivement, je pense qu'il a il a eu tellement de travail ces ces ces quinze dernières années, que il doit être vraiment très fatigué. Et c'est vrai que bon, et ce serait tout à fait mérité pour lui que Mais bon, je sais pas, il peut-être qu'il a l'énergie encore nécessaire pour continuer sa tâche.
Saïd Branine : Alors, Ahmed Jaballah, le président de l'UOIF ?
Bernard Godard : Ahmed Jaballah, on a on a l'impression que effectivement, il a été nommé président de l'UOIF à la suite de de de Fouad Alaoui, mais qui il l'a déjà été, que c'est un président intérimaire en en quelque sorte, que que l'UOIF est à la recherche d'elle-même, de se refonder, de voir un petit peu de faire un état des lieux, et que
Saïd Branine : Pour gérer une transition.
Bernard Godard : De gérer une transition, et il fait davantage penser à un un un un président de transition. Non pas qu'il n'ait pas des mérites, hein, dans son domaine, loin de là, mais bon, effectivement, c'est pas on a l'impression que c'est pas l'homme qui va bouleverser et l'UOIF et le CFCM, par exemple.
Saïd Branine : Alors Mohammed Moussaoui, président du CFCM ?
Bernard Godard : Ben, Mohammed Moussaoui, il a vous savez, il a été il est il est arrivé au poste où il est, non pas par hasard, enfin c'est il n'était pas destiné particulièrement. C'est un un leader du côté d'Avignon. Il s'est retrouvé par par par le fruit de d'un certain nombre de circonstances à la tête du CFCM. Bon, au début, on se posait des questions sur la personne. Au fil du temps, il s'est avéré tenace. Il a travaillé sur les dossiers. Alors, il a beaucoup de mérites, il est effectivement très respecté. C'est un homme respectable, à tout point de vue. Et donc voilà, c'est une personne Maintenant, il est un peu seul au sein même de sa structure, il n'est pas le patron de son propre fédération. Donc, c'est très difficile pour lui d'évoluer en ce moment.
Saïd Branine : Alors, on va terminer avec deux intellectuels : Tariq Ramadan ?
Bernard Godard : Tariq Ramadan, il a joué son rôle, son rôle qui était important, je pense qu'il est non négligeable dans les années 90 en particulier. Et puis à partir des années 2000, il y a effectivement il a décroché non pas de Il s'embourgeoise.
Saïd Branine : On dit qu'il s'embourgeoise.
Bernard Godard : C'est ce qu'on dit, mais bon, moi je ne porte pas de jugement. C'est que, effectivement, il est il a il a il a un certain âge et peut-être qu'il a il a été décalé par par certains côtés. Mais en tout cas, lui, de sa propre pensée politique, bon, il y a un certain moment où il était il était en contact. C'est c'est un homme de religion. Il est beaucoup plus du centre-droit centre-droit que d'extrême gauche.
Saïd Branine : D'accord. Alors, on va terminer avec Mohammed Arkoun, donc qui était décédé en 2010.
Bernard Godard : Oui.
Saïd Branine : Ben écoutez, moi je l'ai connu, c'était un c'est un monsieur. C'est un monsieur. Effectivement, il avait il avait C'est un intellectuel de très haut niveau, beaucoup de rigueur. Et bon, ses étudiants savent qu'il était qui pouvait être même très très exigeant. Bon, d'une très grande exigence.
Saïd Branine : Est-ce qu'il a eu l'hommage qu'il méritait ? À la hauteur de l'intellectuel qu'il a été ?
Bernard Godard : Non, pas du tout. C'est regrettable. C'est très regrettable. Parce que, effectivement, c'est quelqu'un qui méritait largement Alors quand on sait quand quand on sait ce que c'est, ce que ça a représenté pour les intellectuels musulmans dits rénovateurs, ce courant-là, toute la bataille qu'ils ont menée pendant toute leur vie et encore maintenant, et quand on sait ce que Mohammed Arkoun a fait en ce domaine, non, il n'a pas eu l'hommage qu'il aurait dû avoir à sa mesure.
Saïd Branine : Alors, dernière question, Bernard Godard. Comment voyez-vous l'évo- l'évolution du paysage islamique français ?
Bernard Godard : Vous savez, le le paysage islamique, il évoluera quel que soit quel que soit le sentiment antimusulman de la société, quel que soit le CFCM. De toute façon, les choses vont. Il y a des des choses au sein même de la communauté musulmane, je parle par rapport à la religion musulmane, qui évoluent, des choses intéressantes dans le domaine privé. Il y a des initiatives qui se prennent, il y a etc., un certain nombre de choses. Ben vous, tout tout tout toute la la communication, par exemple. Ça, ce sont des choses tangibles qui vont faire Alors maintenant, quand c'est qu'il va y avoir une génération Alors, sur le plan religieux, je parle pas sur le plan autre, qui va effectivement se constituer, constituer une espèce de de de de de de de bloc ou de d'homogène, cohérent, pour avoir un défendre un islam de de France ou français, enfin bon, bref. Ça, c'est ça va pas se faire tout de suite, pour un certain nombre de raisons qui sont trop longues à expliquer, mais qui font que, effectivement,
Saïd Branine : On vous réinvitera. Vous expliquerez la prochaine fois pour dans le cadre d'une émission plus longue.
Bernard Godard : D'accord. OK.
Saïd Branine : Allez-y, je vous laisse conclure.
Bernard Godard : Non, non. Bon, bon, simplement, je je pense qu'effectivement la situation n'est pas si Alors, là, il y a quand même on on sort de cinq ans de matraquage, on va dire, assez conséquent. Je crois qu'il y a une blessure qui est restée. Il faut il faut la réparer. Il faut il faudrait la réparer absolument. C'est-à-dire que, effectivement, on a été sur des des des des des des attaques, des choses. Alors je j'emploie pas le terme islamophobie, c'est un terme que je n'aime pas, mais je dirais d'un d'un sentiment antimusulman qui se sont développés. Ils ont servi de boucs émissaires à un certain nombre de choses. Ça a été très pernicieux. Est-ce que c'est réparé ? C'est en voie d'être réparé. Mais il y a encore du travail.
Saïd Branine : Voilà. Merci à vous, Bernard Godard, et à très bientôt pour un autre numéro de L'esprit de l'actu.