Dominique Vidal, journaliste au Monde diplomatique, revient dans cet entretien sur OummaTV sur l'expulsion de quelque 800 000 Palestiniens dans les mois qui précèdent et suivent la création de l'Etat Israël en mai 1948.
Oumma TVPalestine & Proche-OrientHistoire & Mémoire10:59
10 janvier 2008 à 12 h 00
Dominique Vidal, journaliste au Monde diplomatique, revient dans cet entretien sur OummaTV sur l'expulsion de quelque 800 000 Palestiniens dans les mois qui précèdent et suivent la création de l'Etat Israël en mai 1948.
Transcription intégrale de la vidéo
Il faut dire que comme toujours quand il y a une nouvelle école historique, c'est important.
Mais notamment dans ce cas-là. Pourquoi ? Parce que cette école qu'on appelle les nouveaux historiens israéliens, qui est apparue il y a maintenant 20 ans, elle révolutionne complètement la vision qu'on peut avoir et de la naissance d'Israël, et de la naissance du problème des réfugiés palestiniens. Or, comme chacun sait, c'est le refus du droit à l'autodétermination des Palestiniens, à côté du droit à l'autodétermination des Israéliens, qui a provoqué, maintenant, 60 années de guerre, de terrorisme, de dépenses d'armement phénoménales, de problèmes de liberté, de mal-développement. Bref, on a tout un pan de l'histoire du Proche-Orient qui, au fond, dépend de la manière dont on analyse les événements 1947-1949. D'où l'importance de cette école. Et pour moi, dès 1998, dans la première édition de ce livre, la volonté de faire connaître ces travaux qui, jusque-là, n'étaient disponibles qu'en anglais ou en hébreu, mais il n'y en avait pas qui aient été traduits en français. Et donc, j'ai écrit à l'époque « Le Péché originel d'Israël » qui a connu un grand succès dans la mesure où c'était tout à fait neuf. Et j'ai aujourd'hui refait une édition de ce livre, beaucoup plus large, actualisée, parce que depuis 1998, depuis une dizaine d'années, il y a énormément de choses qui ont évolué dans le travail des nouveaux historiens. Que ce soit Benny Morris qui s'est, disons, comme citoyen, rapproché de la droite israélienne et qui soutient la politique menée par les dirigeants israéliens, tout en maintenant ses recherches historiques, c'est sa schizophrénie, et de l'autre côté, pour dire les deux extrêmes, Ilan Pappé, qui publie en français en février prochain un livre qui s'appelle « Le Nettoyage ethnique de la Palestine » chez Fayard, et qui est sans doute la somme la plus complète et, je dirais, la plus radicale de la vision de cette histoire.
L'historiographie israélienne traditionnelle, orthodoxe si on peut dire, elle était fondée sur l'idée que, eh bien, les armées arabes avaient appelé les Palestiniens à fuir en leur promettant le retour une fois la victoire assurée en 1948, et voilà, c'est donc de leur faute. Cette thèse qui a été défendue pendant très longtemps, combattue par un certain nombre d'intellectuels, d'hommes de gauche en Israël, de communistes, de sionistes de gauche aussi, du Mapam, elle a trouvé avec les nouveaux historiens une critique absolument radicale. Pourquoi ? D'abord, parce que sur les chiffres, il n'y a pas de doute. Il y a eu 800 000 Palestiniens qui ont dû quitter le territoire conquis par les armes juives, c'est-à-dire les quatre cinquièmes de la population. Premièrement. Deuxièmement, il n'y a pas eu d'appel à la fuite. Toute la thèse de l'appel à la fuite ne tient pas debout. Il n'y a aucune trace dans les archives de l'État d'Israël, du gouvernement, de l'armée, sur les enregistrements des radios arabes dont on disait qu'elles avaient appelé les Palestiniens à fuir, aucune trace d'un appel national, j'entends, palestinien ou arabe, à la fuite. Il a pu y avoir des appels locaux dans des situations de combat où on essaye de préserver la population civile, ça c'est autre chose. Troisièmement, les historiens israéliens, confirmant d'ailleurs ce qu'avaient dit mais avaient beaucoup moins d'éléments de preuve les historiens palestiniens et arabes, montrent qu'il y a eu une politique systématique d'expulsion. Depuis le plan de partage de la Palestine, le 29 novembre 1947, il y a quasiment 60 ans jour pour jour, qui décidait de créer, c'était l'ONU, la jeune ONU, un État arabe, un État juif et une zone internationale pour Jérusalem et les lieux saints. Depuis donc le plan de partage, il y a guerre civile en Palestine entre Juifs et Arabes. Et ensuite, avec la guerre déclenchée par les pays arabes le 15 mai 48 au lendemain de la naissance, de l'indépendance de l'État d'Israël. Donc, on a eu tout au long de cette période, et jusqu'à la fin 48 et même le début 49, une politique d'expulsion systématique. Et ce que les historiens israéliens montrent, et notamment Benny Morris et Ilan Pappé, bien qu'ils ne soient pas d'accord, je l'ai dit, sur la vision politique qu'ils ont aujourd'hui du conflit, c'est qu'il y a eu énormément de massacres. On connaissait, les gens qui connaissent cette histoire, le massacre de Deir Yassin le 9 avril 1948, un village pacifique massacré par les troupes qu'on appelait révisionnistes, celles de l'Irgoun et du groupe Stern, de Menahem Begin et de Yitzhak Shamir, c'est des gens qui ensuite deviennent Premiers ministres, comme quoi on peut être terroriste et devenir Premier ministre même en Israël. On sait aujourd'hui que le massacre de Deir Yassin n'est qu'un massacre parmi toute une série d'autres qui vont de la fin 47 à la fin 48, au point que Benny Morris dans son livre, le dernier, parle de facteur atrocité dans l'exode. Et il écrit, en parlant des nouveaux documents d'archives, puisque les archives c'est pas figé, il y a celles qui se sont ouvertes 30 ans après en 1978, mais il y a ensuite toutes les archives qui petit à petit sont lâchées, celles disons qu'on avait cachées. Et Benny Morris dans la préface de la nouvelle édition de son livre, « La Naissance du problème des réfugiés palestiniens », explique qu'il y a eu beaucoup plus de massacres qu'il ne l'avait pensé à l'époque où il avait écrit la première version de son livre. Donc, si vous voulez, on a toute une série d'éléments sur les conditions dans lesquelles la population palestinienne a été expulsée. Il s'agit bien d'une expulsion. Le débat ne porte plus sur ce point. Le débat, il est de savoir si cette expulsion est née, comme dit Benny Morris, de la guerre et non d'une intention juive ou arabe, donc au fond c'est la faute à la guerre, ou bien comme le dit Ilan Pappé, si dès le 10 mars 1948 se met en place un plan d'expulsion qui va être mené à bien jusqu'au bout. Et je dois dire que ce qui est frappant quand on regarde les travaux des nouveaux historiens, c'est l'abondance de preuves. Et par rapport à la France ou par rapport à d'autres pays et des périodes d'histoire un peu noires que nous avons aussi connues chez nous, l'histoire coloniale par exemple, on voit bien la différence. Malgré tout, l'État d'Israël est une démocratie, en tout cas pour ses citoyens juifs, ça ça fait pas de doute, pour les citoyens arabes c'est une autre affaire, et parmi ses traditions démocratiques héritées d'ailleurs des Britanniques, du mandat britannique, il y a une loi sur les archives qui fait qu'au bout de 30 ans elles sont ouvertes même si on dissimule tel ou tel point. Et donc, on a abondance de preuves.
Ce livre est préfacé par l'ancien ambassadeur d'Israël à Paris, Yehuda Lancry, qui a été ensuite ambassadeur d'Israël aux Nations unies. Et que dit-il, Yehuda Lancry ? Il ne dit évidemment pas qu'il faut que tous les réfugiés palestiniens rentrent en Israël. Ça, ce n'est pas sa thèse et c'est la thèse de très peu d'hommes politiques israéliens, bien sûr. Mais il dit, et c'est au fond la réponse à votre question : il n'y aura pas de paix durable entre Israéliens et Palestiniens, au Proche-Orient en général, tant qu'on n'aura pas reconnu les responsabilités de l'État d'Israël, des forces juives de l'époque avant même la création de l'État, dans l'expulsion des Palestiniens. Mais il le mesure bien quand il l'écrit : reconnaître qu'il y a eu expulsion, c'est reconnaître le principe du droit au retour. Si on a expulsé, on doit admettre que ceux qu'on a expulsés reviennent. Et Yehuda Lancry, très courageusement dans cette préface, dit : « Le droit au retour ne se discute pas. C'est un principe », qui d'ailleurs a été proclamé par l'ONU le 11 décembre 1948 dans une résolution qui a force de loi en théorie. Donc, on ne discute pas ce principe. À partir de là, on négocie sur les modalités du droit au retour. Et c'est au fond, si vous avez suivi les négociations échouées de Camp David en juillet 2000, mais ensuite celles réussies malheureusement sans conséquence de Taba en janvier 2001, c'est autour de cette idée-là qu'Israéliens et Palestiniens avaient trouvé une issue sur tous les problèmes, et y compris, contrairement à ce qu'on dit souvent, sur la question des réfugiés. C'était : oui, Israël reconnaît ses responsabilités ; oui, Israël reconnaît le droit au retour ; oui, les Palestiniens admettent qu'il faut négocier la manière dont ceux qui le souhaitent parmi les réfugiés palestiniens reviendront, ceux qui reviendront dans l'État de Palestine à naître, et puis ceux qui, en négociation avec Israël, pourront revenir en Israël. Et je pense en particulier aux réfugiés palestiniens du Liban qui sont dans une situation où ils ne peuvent pas vivre durablement, alors que dans d'autres pays arabes, la grande masse des réfugiés n'a aucune intention de rentrer et a trouvé sa place, je pense à la Jordanie, à l'Égypte, aux pays du Golfe, à l'Arabie saoudite, etc.
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