La victoire de la persévérance populaire
Le grand rassemblement d'hier à Midan al-Tahrir doit être lu dans la suite de ce qui a été tenté mercredi et jeudi, c'est-à-dire avant. Il a été tenté de terrifier les manifestants, de leur donner l'impression qu'ils devaient partir chez eux parce qu'il y a des voyous qui peuvent les attaquer. Ils ont été attaqués, il y a des morts et il y a des blessés dans Midan Tahrir.
La grande victoire, c'est que ces manifestants ne sont pas allés chez eux. Hier vendredi, il y avait réellement plus d'un million de personnes dans Midan al-Tahrir, et d'autres centaines de milliers dans toutes les autres villes d'Égypte. La terreur que le régime a essayé d'établir n'a pas marché. Cela montre la détermination des Égyptiens à voir se réaliser le changement qu'ils souhaitent, et c'est très important.
Cela ne veut pas dire que c'est facile, ni que cela va de soi. Il y a des tractations, des difficultés, l'appareil d'État est gigantesque, et le degré de pauvreté comme de corruption est aussi très avancé. Mais la population, et surtout les jeunes, tiennent malgré tout ce qu'ils ont vécu ces deux dernières semaines. Déjà, ils ont marqué qu'ils avaient acquis la victoire de la persévérance et celle d'imposer une suite à Moubarak, même si celui-ci montre des signes d'entêtement.
La fin de l'ère Moubarak
C'est déjà acquis que Moubarak n'existe plus. Même s'il n'a pas démissionné, même s'il ne part pas du pays, il est mis de côté. Hier, il faut remarquer qu'Omar Souleimane a parlé à la première personne, ce qui n'est pas du tout dans les traditions de l'establishment et de l'État égyptien. Il a dit : « Je ferai ceci, je ne ferai pas cela ». Il est en négociation avec d'abord des représentants des jeunes qui sont dans Midan al-Tahrir, et avec des représentants des forces politiques. Ils se sentent obligés d'accepter une période de transition qui est encore très floue.
Il a en même temps mis de côté les faucons du parti al-Watani et les faucons de l'ex-régime. Je parle de l'ex-régime parce qu'on est devant une nouvelle phase où le régime, évidemment, n'est pas tombé, mais va devoir prendre en compte ce qui s'est passé. Ahmed Ezz et Adly, qui sont les deux entrepreneurs en politique les plus influents de la période précédente, sont maintenant en phase d'être questionnés sur leurs agissements et sur la fortune gigantesque qu'ils ont pu récolter. Ce n'est pas rien, c'est même énorme.
C'est la branche ultralibérale du régime qu'on remet en cause, et ce sont des symboles qui sont déjà tombés. Cela indique qu'il y a un changement, même si je ne crois pas que ce changement sera radical, c'est-à-dire qu'on va se réveiller demain avec un paysage complètement différent pour l'Égypte. Les donnes ne le permettent pas.
L'épouvantail de la menace islamiste
D'abord, on en a marre que, surtout, les médias et même les politiques occidentaux continuent à agiter l'épouvantail de la menace islamiste. L'islam politique fait partie du paysage de nos pays, des pays de la région. L'islam politique est aussi diversifié que l'est la gauche, par exemple. Il faut comprendre cela une fois pour toutes : tout le monde n'est pas Ben Laden. Il y a des formations politiques qui se basent sur l'islam et qui sont complètement dans la démarche démocratique. Ghannouchi l'a dit en rentrant en Tunisie, il l'a redit.
Je crois que les Frères musulmans égyptiens ne sont pas du tout dans une approche radicale. D'ailleurs, sur le plan économique, ils sont très libéraux, et c'est une critique que je leur adresse. Mais ils ont accepté le jeu démocratique : ils étaient dans l'ancienne Assemblée du peuple, le Parlement égyptien, où ils avaient 82 députés, et ils ont annoncé qu'ils ne brigueraient pas la présidence de la République lors des prochaines élections.
On ne peut plus maintenir nos sociétés sous contrôle sous prétexte qu'il y a une menace islamiste. L'islam n'est pas une menace, il peut être et il est une richesse dans ces pays. Il faut juste comprendre qu'il ne faut pas l'appréhender comme une unité essentialiste. Cela n'existe pas, ce n'est pas réaliste.
L'inquiétude d'Israël et la fin de l'humiliation
Israël est assez effrayé par ce qui se passe, car Israël était très commode avec la situation qui prévalait d'abord dans l'ensemble de la région et surtout en Égypte, où la société était écrasée, les gens bâillonnés ou paupérisés au point de rester muets, courant derrière la baguette de pain. Aujourd'hui, Israël a souhaité que Moubarak reste au pouvoir, il a essayé d'intervenir pour pousser même les États-Unis à une prise de position en sa défense. Cela l'arrangeait. Mais cette situation n'existe plus, et je crois que les relations seront assez difficiles entre l'Égypte de demain et Israël.
Ce sera le cas surtout au niveau de cette coopération économique que les Égyptiens ont vécue comme une vraie et profonde humiliation : les accords de QIZ, les accords de gaz pratiquement donnés sous la pression américaine pour avoir l'aide américaine. Les États-Unis d'abord, avec leur diktat, et Israël ont transformé un pays aussi grand, aussi important, aussi fier que l'Égypte en un mendiant. Cela ne peut pas durer. Si les accords de paix sont conditionnés à cette situation d'humiliation et de mendicité, je pense qu'ils seront réellement menacés.
Un message d'espoir pour toute la région
D'abord pour l'Égypte, cela a trop durétrois décennies, et avant ces trois décennies, il y avait Sadate. Cela ne pouvait pas durer plus longtemps. C'est une accumulation qui a conduit à cette explosion. Et tout comme l'exemple tunisien a inspiré la région dans sa totalité, depuis l'Algérie jusqu'au Golfe, l'exemple égyptien inspire encore plus. Évidemment, parce que l'Égypte est centrale dans la région.
À toutes les sociétés de cette région, à tous les peuples, cela envoie surtout le message suivant : même paupérisés au point où en est le peuple égyptien, où 40 % vivent avec moins de deux dollars par jour, où 11 millions vivent dans des bidonvilles démunis autour du Caire, malgré tout cela, malgré la répression, malgré la corruption qui a laminé les élites et qui a laminé aussi l'armée en la transformant en un grand entrepreneur, on peut.
C'est-à-dire que le message d'espoir et de capacité à changer la situation est le message principal qui sort de la révolution tunisienne et de la révolte égyptienne. C'est un point central, parce que les régimes en place ont travaillé durant toutes les décennies précédentes à faire intérioriser dans la tête des sociétés que ce qui existe est définitif, que c'est leur destin et qu'il faut s'y soumettre. Si l'on commence à intérioriser un autre message, celui de la capacité à changer, je pense que le changement viendra sûrement, et avec lui la démocratie.