Les conséquences de l'agression contre Gaza en décembre-janvier sont multiples. D'abord en termes de destruction du côté palestinien. C'est de destruction non seulement de bâtiments, mais de destruction, c'est un coup énorme qu'une population qui vit sur un espace extrêmement enfermé, très dense, un coup énorme qu'elle a reçu, une brutalité, un acharnement, je dirais, de violence dont il faudra un certain temps pour se remettre. Je parle même au niveau de la société, des hommes, des femmes. J'ai des amis qui ont été à Gaza, malheureusement moi je ne peux pas y aller, qui ont été à Gaza, qui disent que les gens vont encore, on voit encore des gens avec un regard hagard, perdu, comme après un bombardement, comme c'était un bombardement, et surtout la difficulté qu'il y avait, où qu'on aille, on ne savait pas si on était plus en sécurité ou encore moins en sécurité.
Donc, ça c'est le premier effet. Et il ne faut jamais l'oublier quand même, il y a des victimes, et ce sont elles qui sont les premières par rapport auxquelles cette agression aura un impact à moyen terme le plus important. Il y a ensuite, et cela concerne je dirais à plus long terme le peuple israélien, on s'est rendu totalement détestable dans la région.
Cette absence totale de retenue, cette déshumanisation de l'autre, cette brutalité, je dirais presque gratuite, a été perçue non seulement par les Palestiniens, mais par le monde arabe tout entier, je dirais même au-delà, par le monde entier, même en Occident, comme une conduite incompréhensible et inacceptable. Ça ne se fait pas. Je l'ai entendu de gens qui ne sont pas particulièrement anti-israéliens ou pas particulièrement concernés par ce conflit, mais en voyant l'étendue des destructions, en voyant cette violence, c'était cette réaction : ça ne se fait pas, on ne comprend pas, des gens civilisés ne se conduisent pas comme ça. Et quelque part, je suis absolument persuadé qu'on a signé notre arrêt de mort dans la région.
Le bilan à long terme, et c'est catastrophique cette fois-ci pour l'avenir de mes petits-enfants, des générations à venir, que on s'est exclu de cette région. On n'est pas fréquentables. Malgré la Nakba, malgré la façon dont Israël a été construit, il y avait dans le monde arabe une, et grâce entre autres à l'OLP, à Yasser Arafat, une volonté d'accepter en disant : « Bon, vous êtes là, vous avez créé votre État à notre dépend, mais nous, si vous vous conduisez bien, on vous laisse votre place ici. Elle n'est pas légitime, mais on vous la laisse, on la reconnaît, on passe un trait sur le passé. » Mais ce n'est pas le passé, c'est au présent. La réponse à cette offre de coexistence, la réponse a été un regain de brutalité qui pousse les gens, on l'entend à tous les niveaux, politique, mais aussi populaire, en disant : « Mais si c'est comme ça, un jour le rapport de force changera et vous partirez d'ici. Vous êtes infréquentables, vous ne savez pas être des voisins. » Pas au passé, au présent, et donc au futur.
Je dirais que le résultat des élections est la suite directe de l'attaque contre Gaza. C'est-à-dire un lorsque quelqu'un comme Ehoud Barak, travailliste, mène une guerre barbare et s'appuyant sur un discours barbare envers les Palestiniens, la réaction du public c'est : « Si c'est comme ça, si Barak parle comme Lieberman, alors pourquoi voter Barak ? » On préfère l'original à la copie. S'il est suiviste par rapport à la politique et au discours de l'extrême droite, c'est que la réponse de l'extrême droite c'est la réponse juste. Et ce glissement à droite, cette disparition du centre-gauche en Israël, son écroulement, est le prix, je dirais, inévitable à payer dans une situation où le discours israélien et où la politique israélienne est, et maintenant depuis un certain temps, celui de l'extrême droite.
Je ne sais pas et je ne sais pas si la question est importante. On est très loin d'une solution. Et ces débats qu'on entend beaucoup, je dirais hors des frontières de la Palestine, plus que en Palestine même, sur les solutions : un État, deux États, une fédération, je dirais très honnêtement, parfois m'énervent. On en est si loin d'un État ou de deux États ou d'une quelconque solution que ce qui devrait nous préoccuper, c'est qu'est-ce qu'on fait aujourd'hui ? Comment lutter contre la colonisation ? Comment lutter contre la politique de guerre ? Comment lutter contre une stratégie israélienne qui non seulement empêche la possibilité d'un État palestinien, quelles que soient ses frontières, mais qui est là pour détruire la Palestine, détruire la cohérence spatiale, la cohérence sociale, sociétale palestinienne ? Ça, ce sont nos enjeux réels et immédiats.
La solution, les solutions sont toujours dans l'histoire le reflet des possibles à un certain moment. Si une solution se posait, la possibilité d'une solution se posait aujourd'hui, comme cela semblait être il y a une quinzaine d'années, qu'on l'aime ou qu'on ne l'aime pas, c'est ce que les Palestiniens ont compris, on allait vers une partition. C'était douloureux, c'était un compromis extrêmement douloureux, qui a été refusé par une partie des Palestiniens et une grande partie des Israéliens, ne l'oublions pas, mais cela semblait logique. La communauté internationale soutenait cette position, les Palestiniens disaient : « Bon, le principal c'est qu'on ne vous voit plus. Nous chez nous, vous chez vous, et on partage l'espace palestinien, mais pas à n'importe quel prix et pas dans n'importe quelles frontières. » Et une partie importante des Israéliens aussi. Nous n'en sommes plus là aujourd'hui.
Alors je ne dis pas que c'est irréversible, comme certains le disent, qu'on ne peut plus revenir à une partition. Je ne pense pas que ce soit le nombre de colonies ou de routes de contournement ou de points d'implantation qui rendent une situation irréversible. S'il y a une volonté politique, il pourrait y avoir pourrait se dessiner une solution qui verrait la constitution d'un État palestinien en Cisjordanie et à Gaza. Mais il n'y a absolument aucune volonté politique et surtout aucune volonté politique internationale qui puisse l'imposer. Il n'y aura pas de solution qui ne soit pas imposée. Israël imposé par le rapport de force politique et militaire local, régional, ou imposé par la communauté internationale. Si aucune pression ne va dans ce sens, et pour l'instant il n'y a absolument aucune pression, si on prend la politique européenne, on caresse Israël dans le sens du poil, la visite d'Angela Merkel, la visite de Sarkozy, de Kouchner, tout cela va dans le sens « on est contents de vous », il n'y a absolument aucune option qui mène à tel ou tel compromis. Et évidemment, si une solution n'est pas imposée dans l'avenir court, alors on parle d'un avenir beaucoup plus long où les chances d'un compromis territorial seront de plus en plus obsolètes.