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Selon le Coran, la Sorcellerie et la Magie n’existent pas ! Analyse littérale de S2.V102-103

Quand les religions servent de caution aux croyances les plus archaïques, elles enferment leurs adeptes dans le passé et inhibent leurs capacités à comprendre rationnellement le monde en lequel ils vivent et croient. Cette simple approche permet de comprendre en quoi les religions se sont opposées par nature à la marche de l’Humanité vers une explication d’ordre rationnel et scientifique du Monde et pourquoi elles constituent encore de nos jours en la matière un facteur retardant.

Concernant l’Islam, si à l’heure actuelle la Terre n’est plate que pour une poignée de religieux et de plats suiveurs, la sorcellerie et la magie occupent toujours une place de choix. Par ailleurs, ce phénomène a été récemment réactivé par la poussée salafo-islamique qui, en sa quête d’un avenir tourné vers le passé, a remis à la mode Muslim-New-Age les superstitions magico-magiques propres au monde musulman. De fait, le marché du désenvoûtement ou exorcisme/roqya ne s’est jamais aussi bien porté et ne manque ni de victimes, ni de coupables, ni d’exploiteurs.

Puisque croire à ce que l’on ne peut ni voir ni mesurer relève de la foi, les religions ont toujours institutionnalisé les croyances en des forces occultes et des mondes parallèles qui auraient une influence plus ou moins néfaste sur les Hommes. Aussi, l’Islam prétend-il que magie et sorcellerie sont des réalités mentionnées par le Coran. En conséquence, nous étudierons les deux versets prétendument référents en la matière : S2.V102-103.

De même, l’Islam affirme que si le Coran condamne en ces versets la pratique de la sorcellerie et de la magie, c’est donc bien qu’il reconnaît leur existence et leur validité. Ces prises de position sont pour le moins ambiguës. Le problème est ainsi le suivant : le Coran reconnaît-il la magie et la sorcellerie ? Si tel était le cas, nous serions alors dans l’obligation de l’admettre à contre-raison.

Précisons que nous envisagerons lors du prochain article le cas complémentaire portant sur l’inexistence coranique des croyances en la possession, l’envoûtement et le mauvais œil. Ceci dès à présent pour que les sourates 113 et 114 telles qu’elles sont surinterprétées ne surgissent pas dans l’esprit du lecteur comme contre-argument s’opposant à ce que nous allons présentement développer quant à S2.V102-103.

  • Que dit l’Islam ?

– L’Islam, contemporain du Moyen-Âge, a comme les autres religions validé la réalité de la magie, alors qualifiée de magie noire/siḥr, et ce, sous toutes ses formes : possession par des esprits malfaisants, sorcellerie, envoûtement, sortilèges, maléfices, mauvais-œil, etc. Ce faisant, l’Islam a institué, voire codifié, la magie blanche en tant que moyen destiné à lutter contre tous ces maléfices. Amulettes, incantations et autres désenvoûtements sont alors licites du moment où ils ne font recours qu’à la puissance de Dieu.

En premier lieu, il s’agit donc d’utiliser divers versets du Coran pour invoquer ladite puissance divine afin d’annihiler les forces du mal ; en quelque sorte une magie blanche coranique, un exorcisme légal shariatique, apanage des bons croyants et des hommes dits de science.

– L’Exégèse, discipline humaine, s’est fait majoritairement l’écho du point de vue irrationnel que les Hommes de ces temps-là partageaient. Aussi, ce verset fut-il dévié de sa condamnation des faits comme du fond pour justifier l’existence de la magie noire. Le v102 est ainsi lu non plus comme une critique rationnelle de la sorcellerie et de la magie, mais comme une confirmation coranique des éléments des croyances suivantes que les traductions reproduisent.[1]

Nos exégètes soutiennent donc que des shayāṭīn/démons ou des djinns furent mécréants et qu’ils enseignèrent aux sorciers et magiciens, pour l’essentiel des rabbins mécréants qui les suivirent, des textes de l’époque de Salomon contenant les secrets de celui-ci. Cependant, Dieu le disculpe de l’accusation de mécréance : « Salomon ne fut point un mécréant ».  Ces juifs connaissaient aussi l’art de la magie provenant de l’antique « Babylone » où « deux Anges » déchus, Hârût et Mârût, auraient été chargés de l’enseigner aux Hommes et ces juifs à leur tour « enseignaient aux gens la magie ». Ils apprirent donc auprès des deux anges « ce qui leur permettait de séparer l’homme de son épouse », mais « ils n’étaient capables de nuire à personne qu’avec la permission de Dieu », Lui qui détient tous les pouvoirs.

Aussi, ces pratiques sont-elles qualifiées de kufr/impiété, et les deux Anges le spécifiaient bien avant de délivrer leur enseignement à ces juifs : « nous ne sommes qu’une tentation : ne sois pas mécréant ». Il a été fourni pour épauler cette interprétation un grand nombre de fables populaires ou savantes mélangeant à l’envi les données des midrashim, du Talmud de Babylone et de vieilles légendes mésopotamiennes et akkadiennes ayant cours au Proche-Orient.

– Quoi qu’il en soit, cette lecture classique fut critiquée puisqu’elle n’est pas sans soulever de sérieuses difficultés théologiques. Parmi les principales objections, citons : 1 – La notion d’Anges déchus pose problème, car elle remet en cause la perfection angélique supposée par l’Exégèse musulmane ; 2 – Dieu aurait-Il appris à des Anges ce que Lui-même qualifie de mécréance ? Ces deux premiers points ont entraîné plusieurs lectures originales.

La première relie les « deux Anges » à Gabriel et Michel tous deux cités au v98 et considère que la locution wa mā unzila est une négation, soit : « et il n’a pas été révélé aux deux anges [sous-entendu Gabriel et Michel] », en ce cas Hārūt et Mārūt apparaissent alors comme deux simples individus. La deuxième compréhension lit aussi l’énoncé en négation : « et il n’a pas été révélé aux deux anges Hārūt et Mārūt ». La troisième lecture a été répertoriée marginalement comme variante de récitation/qirā’a selon laquelle malakayn/deux anges est lu malikayn/deux rois, soit : « et ce qui a été révélé aux deux rois Hārūt et Mārūt à Babylone » ; 3 – Dieu serait-Il Lui-même par leur intermédiaire le vecteur de la magie noire ? ; 4 – Dieu, égarerait-Il les Hommes en leur enseignant ainsi la magie, alors que par eux-mêmes ils n’auraient pas pu accéder à cette science ? ; 5 – Si l’on admet que la magie existe, soit le pouvoir de Dieu est partagé, soit Dieu autorise à nuire par des pouvoirs occultes qu’Il confère Lui-même à certains Hommes ; 6 – Ceci revient à penser que Dieu puisse nuire volontairement aux Hommes, ce qui n’est pas théologiquement acceptable ; 7 – Dieu ne pousse pas les Hommes à commettre une faute mais, au contraire, leur indique les limites à ne pas franchir, comment donc leur aurait-Il enseigné la magie et la sorcellerie !

Ainsi, si l’on admet que la magie existe, soit le pouvoir de Dieu est partagé, soit Dieu autorise à nuire par des pouvoirs occultes qu’Il confère Lui-même à certains individus. Cela revient à penser que Dieu puisse nuire volontairement aux Hommes. Or, si tant est qu’il faille démontrer cela théologiquement, lorsque Dieu veut éprouver les Hommes Il ne les pousse pas à commettre une faute mais, au contraire, leur indique la limite à ne pas franchir en l’accompagnant parfois d’un interdit, tel est fondamentalement l’enseignement de l’interdiction de l’Arbre faite à Adam/Elle.[2]

– De même, signalons que l’on retrouve traces dans le Hadîth de ceux qui s’opposèrent à la réalité de toute forme de magie, un exemple : « Le Messager de Dieu a dit : Celui qui consulte un devin et a cru en ce qu’il a dit mécroit en ce qui a été révélé à Muhammad. », hadîth rapporté par Ibn Ḥanbal. Si les premiers exégètes, notamment mutazilites, débattirent de l’interprétation de S2.V102, par la suite toute forme de résistance intellectuelle fut écrasée sous la masse du Hadîth qui tout en condamnant la magie/sorcellerie/siḥr admet sa réalité, un exemple : « Évitez les sept péchés capitaux : 1– Associer quoi que ce soit à Dieu. 2 – Pratiquer la magie, etc. », hadîth rapporté par al Bukhari et Muslim. En conséquence de quoi, la tentative de rationalisation proposée par le Coran en ce v102 fut définitivement enterrée et la croyance en la magie fortement ancrée dans l’imaginaire musulman.

  • Que dit le Coran ?

Voici donc la traduction littérale du verset référent telle que nous l’avons récemment publiée.[3] Nous allons en justifier étape par étape les différences formelles mises en évidence par l’analyse littérale :

  • Vs 102-103 : «Ils suivirent ce que racontent les “diables” quant au règne de Salomon. Salomon ne fut point un dénégateur, mais ce furent ces “diables” qui renièrent. Ils enseignent aux gens la sorcellerie et ce qui aurait été révélé aux deux Anges à Babylone, Hārūt et Mārūt, lesquels n’auraient instruit personne non sans dire : Nous ne sommes qu’une tentation, ne sois donc point renégat ! Ils n’auraient donc appris de ces deux-là que de quoi séparer l’homme de son épouse ! Mais ils ne sauraient nuire à quiconque avec ceci sans l’autorisation de Dieu ! Ils apprennent ce qui leur est nuisible et ne leur profite point alors qu’ils savaient que celui qui fait cet échange n’a aucune portion en l’Autre-Monde ; combien est mauvais ce contre quoi ils vendaient leurs âmes ! Ah ! S’ils avaient pu savoir ! [102] Eussent-ils pu croire et craindre révérenciellement… le paiement auprès de Dieu est bien meilleur ! Ah ! S’ils avaient pu savoir ! [103] »

وَاتَّبَعُوا مَا تَتْلُو الشَّيَاطِينُ عَلَى مُلْكِ سُلَيْمَانَ وَمَا كَفَرَ سُلَيْمَانُ وَلَكِنَّ الشَّيَاطِينَ كَفَرُوا يُعَلِّمُونَ النَّاسَ السِّحْرَ وَمَا أُنزِلَ عَلَى الْمَلَكَيْنِ بِبَابِلَ هَارُوتَ وَمَارُوتَ وَمَا يُعَلِّمَانِ مِنْ أَحَدٍ حَتَّى يَقُولا إِنَّمَا نَحْنُ فِتْنَةٌ فَلا تَكْفُرْ فَيَتَعَلَّمُونَ مِنْهُمَا مَا يُفَرِّقُونَ بِهِ بَيْنَ الْمَرْءِ وَزَوْجِهِ وَمَا هُمْ بِضَارِّينَ بِهِ مِنْ أَحَدٍ إِلاَّ بِإِذْنِ اللَّهِ وَيَتَعَلَّمُونَ مَا يَضُرُّهُمْ وَلا يَنفَعُهُمْ وَلَقَدْ عَلِمُوا لَمَنْ اشْتَرَاهُ مَا لَهُ فِي الآخِرَةِ مِنْ خَلاقٍ وَلَبِئْسَ مَا شَرَوْا بِهِ أَنفُسَهُمْ لَوْ كَانُوا يَعْلَمُونَ (102) وَلَوْ أَنَّهُمْ آمَنُوا وَاتَّقَوْا لَمَثُوبَةٌ مِنْ عِنْدِ اللَّهِ خَيْرٌ لَوْ كَانُوا يَعْلَمُونَ (103)

– Contextuellement, ce ne sont pas les juifs en tant qu’entité religieuse qui sont ici désignés, mais certains d’entre eux en tant que paradigme des difficultés pour le cœur et l’esprit de l’Homme à intégrer le monothéisme pur. Le Coran plaide la participation conjointe de la rationalité et de la foi contre l’irrationalité en la foi.

Ce à quoi il est fait référence est historiquement bien antérieur à la Révélation du Coran et ceci explique que pour « et ils suivirent » le sujet ne soit pas précisé puisqu’il s’agit toujours de ces factions de Fils d’Israël réfractaires au monothéisme ou aux cultes mêlés de paganisme qui ont été mentionnées au verset précédent. La réflexion coranique ne concernera donc pas directement des contemporains de la Révélation, mais au travers de la critique de faits lointains à caractère mytho-historiques, elle vise à sensibiliser son auditoire à une antique problématique : les pratiques magiques et leur incompatibilité avec la croyance en l’unicité de Dieu et au fait que seule Sa Toute-puissance est à même de dépasser les limites du réel imparti à l’Homme.

Ceci étant précisé, ces deux versets sont un parfait exemple de la puissance cachée de l’herméneutique et, force est de constater que les nombreuses lignes de sens que l’Exégèse a tissées au fil de son évolution ont fortement influencé les conceptions musulmanes quant à la magie et à la sorcellerie. Nous avons ci-dessus mentionné cette interprétation classique.

– Nous l’avons dit en introduction, d’un point de vue rationnel et coranique la magie comme la sorcellerie n’ont pas de réalité. Le Coran est cohérent et rationaliste, de ce fait il réfute la validité de la magie lorsqu’il ravale les grands magiciens de Pharaon au simple rang d’illusionnistes : « … Et voici que par leur magie leurs cordes et leurs bâtons lui [c.-à-d. Moïse] parurent trompeusement/yukhayyalu ilayhi se mouvoir. », S20.V66.

Il est précisément dit que Moïse s’imagina à tort que bâtons et cordes bougeaient à cause de la magie des magiciens convoqués par Pharaon, ce qui indique qu’il était dans l’erreur et qu’il ne s’agissait là que d’un tour d’illusionnistes : « … ils illusionnèrent/saḥarū les yeux des gens et les épouvantèrent… », S7.V116. La comparaison de ces deux versets montre que le Coran donne pour équivalents khiyāl/imagination et saḥr/magie puisque yukhayyalu ilayhi/ils le firent s’imaginer est égal à saḥarū a‘yūna–n–nās/ils ensorcelèrent ou mystifièrent ou trompèrent les yeux des gens. La magie comme la sorcellerie ne sont donc pour le Coran que des illusions et des tromperies.

– Par conséquent, le v102 ne peut rapporter des faits réels, mais seulement proscrire ce type de superstitions, la sorcellerie n’existe que parce que les gens y croient. Aussi, comme nous allons le constater, le Coran rejette-t-il l’authenticité de telles opinions et croyances, notre traduction strictement littérale en rendra compte.

Il est ainsi dit que certains juifs impies mentionnés au verset précédent « suivirent » à leur époque ce qu’encore « racontent les “diables” ». Le verbe talā lorsqu’il est employé transitivement signifie raconter. L’on note qu’il est employé au présent et non pas au passé comme l’est le verbe « suivre/ittaba‘ū ». Ceci indique que les « “diables/shayāṭīn » en question sont contemporains de la Révélation. Il ne s’agit donc pas de propos qu’auraient tenus les shayāṭīn du temps de Salomon, mais de ce que « racontent/tatlū » encore tous ceux qui du temps du Coran comme de nos jours prétendent être sorciers ou magiciens et que colportent ceux qui croient à leurs dires. Nous avons traduit présentement le pluriel shayāṭīn par « “diables” » avec des guillemets, car le terme arabe qualifie ici métaphoriquement des êtres humains mauvais et menteurs, des êtres dits pour cela diaboliques.[4]

Ces individus malsains « racontent » des légendes au sujet du « règne/mulk de Salamon ». La réfutation coranique : « Salomon ne fut point un dénégateur/mā kafara » indique que ces propos calomnieux ne sont que fictions et affabulations tissées autour d’une allégation biblique connue : Salomon aurait adoré des divinités païennes pour honorer ses épouses non-juives.[5] Le Coran rejette en bloc l’accusation : « Salomon ne fut point un dénégateur » et il rappelle alors que l’origine des pouvoirs supposés de Salomon ne devait rien à la sorcellerie, mais dépendait de la Puissance de Dieu qui lui avait assujetti des djinns : « … Parmi les Djinns, certains travaillaient à son service de par autorisation de son Seigneur, et celui d’entre eux qui aurait évité Notre ordre, Nous lui aurions fait goûter au tourment du Brasier. », S34.V12.

Il est donc affirmé contre ces allégations mensongères à l’encontre du prophète Salomon que « ce furent ces “diables” qui renièrent »[6], c.-à-d. antérieurement, ceux-là mêmes qui « racontent » des légendes et des mythes calomnieux « quant au règne de Salomon ». En l’occurrence, les soi-disant pratiques occultes de Salomon afin de justifier leurs propres croyances et agissements en la matière. Signalons qu’en fonction du verset supra le verbe kafara en notre v102 s’entend comme signifiant renier et non pas dénier et encore moins mécroire comme on peut le lire fréquemment.

– Selon la logique de démenti de ce verset, ce sont donc ceux qui parmi les Hommes ont comme fonds de commerce ces mensonges qui « enseignent aux gens la sorcellerie[7] » et non pas les démons ou djinns qui, par ailleurs, et le Coran l’atteste,[8] ne communiquent pas avec le genre humain. Ces diables d’hommes enseignent donc prétendument la sorcellerie et, à cette fin, ils affirment détenir des informations quant à « ce qui aurait été révélé aux deux Anges à Babylone, Hārūt et Mārūt ».

Notre recours au conditionnel en « ce qui aurait été révélé », temps compatible avec le mode utilisé pour le verbe anzala/révéler en ce segment, marque qu’il ne s’agit pas d’une affirmation ou confirmation coranique, mais des propos tenus par les charlatans qui se flattent de détenir des secrets magiques en quelque sorte importés du ciel puisque soi-disant révélés à des Anges. Accessoirement, les noms de ces deux anges : « Hārūt et Mārūt », ont suscité bien des débats. Logiquement, cette mention coranique indique que l’histoire des deux anges « Hārūt et Mārūt » était connue des Arabes au temps de la Révélation et faisait partie des légendes relatives à leurs croyances en la magie et la sorcellerie.

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Ces deux noms sont manifestement d’origine araméenne, ce qui établit le lien entre les traditions juives et Babylone. Au demeurant, en hébreu comme en arabe, les formes harāt et marāt signifient respectivement : gémissements et amertumes. La critique orientaliste y voit là le couple Haurvatāt et Ameretāt appartenant à la mythologie des Gathas. Ce couple serait lui-même issu d’une légende akkadienne adaptée par le zoroastrisme. Les transferts légendaires populaires sont coutumiers du recyclage de matériaux qui constituent ainsi un fonds commun multiforme et souvent antithétique. Quoi qu’il en soit, par cette citation le Coran atteste seulement de la prééminence dans la région de croyances populaires faisant mention de ces deux anges et de Babylone comme foyer originel de la magie mais, répétons-le, il ne les valide pas pour autant.

– Puis, il est indiqué que ces pseudo magiciens confèrent une grande valeur à leurs services en mettant en garde contre les conséquences des connaissances ésotériques que les deux anges leur auraient transmises puisqu’ils « n’auraient instruit personne non sans dire : Nous ne sommes qu’une tentation ».

Le procédé est classique, l’initié a nécessairement triomphé de ce que le simple mortel ne peut approcher, il est en ce sens une autorité sûre à qui l’on peut faire confiance et recours. Ainsi, l’interjection : « ne sois donc point renégat » relève-t-elle du même procédé et signifie-t-elle par antithèse que l’on ne vend son âme que pour un secret inestimable, secret que seuls ces “maîtres” sont censés détenir.[9] Signalons que l’islamologue affirme parfois que le terme zawj n’est jamais employé dans le Coran pour désigner les épouses terrestres, mais uniquement les épouses célestes. Il faudrait donc comprendre ici zawj par alter ego, semblable, et bābila ne serait ainsi pas Babylone, mais Babel.

Ceci ferait alors allusion à la confusion des langues ayant eu comme conséquence que l’homme fut ainsi séparé de son semblable [sic]. Pour couper court à ces pures spéculations aussi gratuites qu’improductives, nous indiquerons seulement que contrairement à ce qui est ici supposé le terme zawj qualifie explicitement dans le Coran les épouses terrestres, cf. par exemple S2.V234 et S4.V12, etc.

– Le Coran va alors démystifier les agissements de ces imposteurs en indiquant que bien qu’ils prétendent connaître les arcanes magiques des « deux Anges » et de « Babylone », en réalité « ils n’auraient donc appris de ces deux-là que de quoi séparer l’homme de son épouse ! » Quelle piètre magie que celle-là ! La critique est sarcastique : quoi de plus banal que la séparation ou les conflits au sein d’un couple, fallait-il pour cela invoquer les pouvoirs de mystérieuses forces occultes !

Cette incise coranique rappelle aussi en creux que c’est pour ce type de problématique que les gens font le plus fréquemment appel aux ensorceleurs ou aux désenvoûteurs ! Pour autant, ces praticiens et ceux qui recourent à leurs artifices sont sans pouvoir réel et « ils ne sauraient nuire à quiconque avec ceci sans l’autorisation de Dieu ! ». Autrement dit, il n’y a de pouvoir et de force qu’en Dieu et seul Lui pourrait intervenir, mais il ne le fait pas, car comment concevoir que Dieu voudrait ainsi nuire à Sa créature. Par contre, en pratiquant la sorcellerie, alors même que celle-ci est absolument vide de sens et d’effet, ces Hommes « apprennent ce qui leur est nuisible et ne leur profite point ».

– Notons que cette remarque coranique vise en premier lieu ceux qui pratiquent la magie, ce n’est qu’indirectement qu’elle condamne l’ignorance de ceux qui ont recours à leurs services. Néanmoins, le Coran précise qu’il n’accorde pas le bénéfice de l’ignorance à ceux qui prétendent à la magie ou à la sorcellerie alors qu’ils s’affirment être hommes de religion puisqu’ils « savaient que celui qui fait cet échange n’a aucune portion en l’Autre-Monde ». La conclusion est nette et précise : « combien est mauvais ce contre quoi ils vendaient leurs âmes ». Il s’agit bien d’un marché de dupe que l’avidité de l’âme suggère : « ah ! S’ils avaient pu savoir ! »[10] et, par conséquent, il convient de ne pas y céder : « eussent-ils pu croire et craindre révérenciellement… », v103, et de ne pas dévier de la foi pour rechercher du pouvoir ici-bas alors que « le paiement/mathūba auprès de Dieu est bien meilleur ! Ah ! S’ils avaient pu savoir ! », v103.[11]

  • Conclusion

– Il n’y a donc en ce verset, comme en d’autres, et notamment les sourates 113 et 114,[12] aucune caution coranique de la sorcellerie et de la magie, pas plus qu’il n’est énoncé que des Anges ou des démons les aient enseignées.

Seuls les Hommes poussés par leurs penchants et leur ignorance des réalités et de la véritable Réalité se perdent en conjectures et vaines croyances. Il nous faut logiquement comprendre que lorsqu’il est mentionné par notre v102 que des Hommes enseignent la magie cela ne signifie nullement que ladite magie ait une quelconque réalité.

De même, le fait que des gens croient à des phénomènes surnaturels ne prouve en rien que les objets de ces croyances existent. Du reste, contextuellement, l’opposition même que le Coran établit ici entre révélation et croyance en la magie suffit à la rejeter.

Dr al Ajamî

[1] Les traductions entre parenthèses et en italique sont généralement celles de la traduction standard. Notre traduction littérale apparaît en gras et italique.

[2] Cf. S2.V35-36.

[3] Cf. Traduction littérale du Coran   – le Message à l’origine : https://www.alajami.fr/produit/le-coran-le-message-a-lorigine/

[4] Cf. S2.V14 et S6.V112.

[5] Cf. : Ier Livre des Rois, XI,1-13.

[6] En ce cas, l’article al/ash en ash–shayāṭīn vaut pour le démonstratif « ce », comme cela est fréquemment le cas dans le Coran, et ce, conformément à langue arabe.

[7] Le mot siḥr est polysémique : magie, enchantement, envoûtement, sorcellerie, etc. Dans le contexte, le sens de « sorcellerie » est préférable puisqu’il va être évoqué par la suite ce qui relèverait de la magie dite noire ou sorcellerie. Traduire en ce verset siḥr par « magie » laisserait à penser, comme la lecture irrationnelle le propose classiquement, qu’il pourrait exister une contre-magie dite magie blanche.

[8] Cf. S6.V112 ; S6.V128 ; 72.V1.

[9] Il est donc difficile de retenir la locution « ne sois donc point renégat » au sens de « ne sois donc pas dénégateur » comme le fit l’Exégèse. Pour autant, nos commentateurs fournirent ainsi la prétendue preuve coranique du statut de mécréant des sorciers et autres magiciens. C’est le Hadîth qui versera à ce dossier théologico-canonique les éléments d’accusation, ce sont bien les Hommes qui dressent les bûchers de l’inquisition.

[10] Nous l’avons signalé, tout ce passage est au présent, mais la conclusion retrouve quant à elle un mode passé, mode employé dans le Coran pour donner une dimension générale et permanente au propos.

[11] C’est donc bien uniquement en la perspective des Fins dernières que le Coran juge l’exercice de la sorcellerie et de la magie, ce qui en soi réfute l’idée que la Révélation aurait condamné à la peine de mort les sorciers et autres égarés en l’illusion.

[12] Notre prochain article : Possession, envoûtement et mauvais œil selon le Coran et en Islam, portera sur la déconstruction des croyances et mésinterprétations relatives à ces deux sourates.

Traduction Littérale du texte coranique

« Le Coran – Le Message à l’origine »

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2 commentaires

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  1. Wa alaykoum Salam.
    Vous avez bien compris, il dit bien que la sorcellerie n’existe pas, c’est à dire qu’il n’y a pas de mécanisme ésothérique inhérent à la sorcellerie et que ce n’est qu’un croyance archaïque.

  2. Assalam aleykoum,

    très interessant, vous faites parler le coran avec des éléments contextuels tout de même, c’est donc uniquement votre interprétation et pas uniquement une histoire de croyance. Je trouve que c’est une approche matérialiste au delà du fait que selon vous le Coran a des arguments cartésien. Il y a bien un contexte à la révélation des sourates 113 et 114 mais vous n’en parlez pas dans votre article(seulement sur votre site), je ne comprend pas tout à fait ce que voulez dire par “réalité”, le coran parle bien des djinns, êtres invisibles aux yeux des êtres humains. Pardonnez moi j’ai peut être mal compris ce que vous vouliez dire.

    Fraternellement

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