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AnalyseAmérique du NordInternational

Nizar Sassi, interné 30 mois à Guantanamo : « Ce camp est une machine à créer de la haine contre les Américains »

26 juin 2006 à 22 h 05 · 5 min de lecture
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Nizar Sassi, ancien détenu de Guantanamo, partage son expérience et critique le camp comme une source de haine contre les États-Unis.

Pourquoi lire

  • Comprendre les conditions de détention à Guantanamo.
  • Réflexion sur les conséquences du traitement des prisonniers.

Nous avons rencontré Nizar Sassi, ce Lyonnais de 27 ans, juste après le suicide de trois prisonniers de Guantanamo par pendaison. Et avant que le président américain Georges Bush n’affirme à Vienne qu’il « aimerait bien » fermer ce camp installé dans une enclave de l’île de Cuba. Nizar Sassi, originaire de Tunisie, né à Vénissieux, dans la banlieue lyonnaise, a passé trente mois derrière les barreaux. Il était en Afghanistan en septembre 2001. Arrêté au Pakistan, livré aux Américains, cet ancien agent de médiation dans le métro de Lyon, a survécu plus de deux ans dans une minuscule cage grillagée à Guantanamo.

Selon lui, il est pratiquement impossible de se suicider dans ce camp, les prisonniers étant surveillés 24 heures sur 24. « Les Américains cherchent à se débarrasser des prisonniers jugés dangereux et qu’ils ne peuvent pas inculper faute de preuves », souligne Nizar Sassi. Il est l’auteur de « Prisonnier 325, Camp Delta » (*).

Soulignons que Philip Grant, juriste et président de Trial, association suisse contre l’impunité, dresse un parallèle entre Guantanamo et les explications données par Hermann Goering pour justifier l’existence de camps de concentration en Allemagne : Ils servaient à interner des gens qui n’avaient pas commis de crime, mais qui, selon les nazis, semblaient susceptibles d’en commettre « si elles restaient en liberté ».

Connaissiez-vous les trois prisonniers qui se sont suicidés par pendaison à Guantanamo (deux Saoudiens et un Yéménite) ? Leurs morts vous étonnent-elles ?

Nous ne nous connaissions pas sous nos noms de famille. Mais oui, j’ai croisé les deux Saoudiens à Guantanamo. Les tentatives de suicide y sont très fréquentes, mais habituellement elles n’aboutissent pas car nous sommes surveillés en permanence par des gardiens. Les Américains arrivent presque aussitôt pour détacher les pendus. Comment voulez-vous vous dissimuler lorsque vous êtes enfermé dans une cage de 2 mètres sur 1,80 mètre ? J’ai le souvenir d’un jeune homme de 19 ans : il est resté paralysé de sa tentative de pendaison.

Vous-même, avez-vous pensé au suicide dans ce camp ?

Non, j’avais trop envie de vivre, ou du mois de survivre. Mais si j’étais resté plus de trente mois à Guantanamo, aurais-je tenu le coup ? A la fin, j’étais véritablement à bout. Je n’ai pas subi les mêmes humiliations que de jeunes Saoudiens ou Pakistanais. Je suis né en France et j’étais moins choqué qu’eux quand des femmes militaires américaines venaient péter et roter devant nous. Il faut savoir que les gardiens se permettaient de nous pisser dessus ! Dans ces conditions, ils ne se gênaient guère pour jeter le Coran dans les toilettes.




De nombreux spécialistes du terrorisme dénoncent l’absurdité de Guantanamo. Même si les prisonniers ont commis des actes de terrorisme, au bout de trois ou quatre ans, ils sont incapables de fournir la moindre information exploitable. Pourquoi les garder sans jugement dans ce camp ?

Je n’irai pas jusqu’à dire que tous les prisonniers de Guantanamo sont innocents. Mais la plupart n’ont aucun lien avec le terrorisme. Ce sont souvent de pauvres types vendus aux Américains pour 3000 ou 5000 dollars par des Afghans ou des Pakistanais. C’est mon cas, en 1981, j’avais 22 ans. Il n’est pas difficile d’enquêter sur mon passé : j’étais vigile après avoir été agent de médiation dans le métro à Lyon. Je ne connaissais même pas Al-Qaïda et je ne parlais ni arabe ni anglais. Je n’ai jamais tiré un coup de feu contre quelqu’un.


Malgré tout, en septembre 2001 vous étiez en Afghanistan.

Etait-il interdit d’aller en Afghanistan à cette époque ? Non. J’étais jeune et j’aimais les armes. Je suis parti là-bas pour quelques semaines, en été, afin d’apprendre les techniques de combat et le maniement des armes. Je ne suis ni un islamiste ni un terroriste. Je n’ai séjourné que peu de temps au camp El Farouk, étant tombé malade au bout d’un mois.

Que s’est-il passé après le 11 septembre ?

C’était le sauve-qui-peut. Tora-Bora, sur les contreforts de l’Himalaya, était la seule voie de passage praticable pour fuir au Pakistan. J’y ai passé un mois sous des bombardements épouvantables. J’ai été arrêté au Pakistan : pour cette population pauvre, j’étais une sorte de jackpot qui tombait du ciel. Elle m’a vendu pour 5 000 dollars aux Américains en prétendant que j’étais un terroriste.

Les Américains sont-ils aussi stupides que cela

Au départ, ils étaient persuadés que nous étions responsables des attentats du 11 septembre ! Les soldats ne se gênaient pas pour nous passer à tabac presque quotidiennement, pour nous humilier. J’ai d’abord été emprisonné en Afghanistan, puis à Guantanamo. Les personnes qui nous interrogeaient se succéder sans cesse sans, apparemment, se concerter. On nous posait toujours la même question, du style, « connaissez-vous Oussama Ben Laden » ? C’est effrayant, il aurait suffi de livrer n’importe quel nom sous la torture pour que les Américains tentent d’arrêter aussitôt la personne citée.

Les gardiens de Guantanamo sont-ils dupes de cette situation ?

Pas tous. On ignore qu’un régiment entier, qui se conduisait trop humainement vis-à-vis de nous, a vite été déplacé hors de Guantanamo. En fait, cette base est à usage interne pour les Américains. Bush veut faire passer le message suivant : rassurez-vous braves gens, les « méchants » ne vous feront plus de mal, ils ne sortiront jamais d’ici.


Y-a-t-il des « méchants » à Guantanamo ?

J’ignore s’il y a beaucoup de « méchants » qui entrent à Guantanamo, mais il y en a beaucoup qui en sortent ! La plupart des prisonniers répètent que s’ils parviennent à quitter un jour ce lieu, dès le lendemain ils prendront la route de l’Irak pour se battre contre les Américains. Guantanamo est une machine à créer de la haine. Mais pour ma part, je préfère passer un trait sur mon passé. Je travaille dans une société agroalimentaire, grâce au maire de Vénissieux. Je ne regarde pas la TV et je ne suis pas l’actualité.


Quelle est votre situation en France ?

A mon retour de Guantanamo, j’ai été inculpé pour « association de malfaiteurs en relation avec une entreprise terroriste » et incarcéré. Je passe en jugement à Paris du 3 au 12 juillet prochain, ainsi que les cinq autres détenus français le Guantanamo. Il y avait un septième Français, mais les traitements subis en prison l’ont rendu fou.

(*) « Prisonnier 325, Camp Delta. De Vénissieux à Guantanamo », Nizar Sassi. Denoël, 214 pages.


Dans cet article

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