Dans la posture du philosophe contemplatif qui tout à coup pense percevoir le sens de l’histoire, Diderot disait « Les idées que les ruines éveillent en moi sont grandes. Tout s’anéantit, tout périt, tout passe. Il n’y a que le monde qui reste. Il n’y a que le temps qui dure. Qu’il est vieux ce monde ! Je marche entre deux éternités. » Carthage aura brillé pendant près de huit siècles. Cet hybride postmoderne fait d’autocratie, de sécularisation sans profondeur culturelle et d’assabyyia (le tribalisme arabe) paroxystique qu’était le système Benalo-trabelsien aura tenu 23 ans.
Les slogans de la révolte
Les slogans des manifestants scandés à Tunis et dans tout le pays du début à la fin du moins de janvier 2011 étaient des concentrés de colère et de sens populaires. Echantillons (translitération de l’arabe dialectal tunisien en lettre latine, traduction, et graphie arabe (4) :
-El cartouche haïe-haïe, wa-l hajjema fi Dubaï !
Les cartouches sont réelles et la coiffeuse (5) à Dubaï !
الخرطوش حي حي والحجامة في دبي
L’bhim fi saoudiya wa-l qarita hyia-hyia !
L’âne est en Arabie Saoudite mais la charrette (6) est la même.
البهيمة في السعودية والقاريطة هي هي
Ya Leïla ya Hajjema, rajja flous litéma !
Leïla (Ben Ali-Trabelsi) la coiffeuse, rends l’argent des orphelins !
يا ليلى .. يا حجامة.. رجّع فلوس ليتامى
La illah ill’Allah, wa-l shahid habibullah !
Il n’y a de Dieu que Dieu et il chérit nos martyrs ! (phrase prononcée par les jeunes manifestants indifféremment de leur rapport à la religion)
لا إله إلا الله والشهيد حبيب الله
Notes :
(1) Titre de l’article : « Il faut détruire Trabelsi », en référence à la formule latine Delenda Carthago, qui symbolise la volonté romaine de détruire la Cité-Etat Phénicienne, réalisée lors de la 3eme guerre punique en -146 avant notre ère.
(2) En référence au titre de l’ouvrage désormais incontournable des journalistes Catherine Graciet et Nicolas Beau « La régente de Carthage. Mains basses sur la Tunisie », La Découverte, 2009.
(3) Entretien avec la famille Bouazizi et des habitants de Sidi Bouzid le 26 janvier 2011.
(4) Avec le concours d’Oussama Ayara et Ali Aït Hmad.
(5) Leïla Ben Ali-Trabelsi est coiffeuse de formation.
(6) C’est ici le RCD, parti gouvernemental qui est visé.
Reportage photo Jacopo Granci