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A l’heure de Poutine, Trump, Macron… De quoi la figure de l’hyper président est-elle le nom ?

« Who is John Galt ? »

Ayn Rand, Atlas Shrugged.

 

« Quel abominable mensonge ! La France, prostrée et vaincue

(par les nazis), est plus vivante que nous l’avons jamais été (en Amérique[1]). »

Henry Miller, Le cauchemar climatisé, ed. Folio.

 

« S’émanciper des bases matérielles de la vérité inversée,

Voilà en quoi consiste l’auto-émancipation de notre époque. »

Guy Debord, La société du spectacle, éd. Folio, essais.

 

« La modernité est bien davantage un travail d’interprétation

ouverte et inquiète sur l’époque qu’un discours enchanté

sur le futur ou le changement. »

Danilo Martuccelli, La condition sociale moderne,

l’avenir d’une inquiétude, éd. Folio, essais.

 

Nous vivons une drôle d’époque où tous les médias expliquent que les partis politiques traditionnels sont en train de disparaître, ni gauche ni droite, La République en marche disent-ils. L’Etat providence ne sera plus.

Pourtant, il est un phénomène que l’on avait déjà vu apparaître avec W. Bush, Vladimir Poutine, et Nicolas Sarkozy ou celui que l’on surnommait l’homme pressé[2], à savoir la figure de l’hyper président. Aujourd’hui, Donald Trump, Emmanuel Macron, et R. T. Erdogan ne sont pas en reste.

D’autant plus qu’Emmanuel Macron suscite une forme d’irritation continue, suite à des déclarations souvent en catimini [3], maladroites et méprisantes, notamment en traitant le français de « fainéant » l’an dernier, et récemment de « gaulois réfractaire au changement »[4] et ceci depuis le Danemark, au lendemain de la démission « surprise » de Nicolas Hulot, alors jusqu’ici ministre de l’environnement.

Dès lors, on peut se demander pourquoi la figure de l’hyper président s’est-elle imposée auprès des citoyens et du peuple ?

Cet article n’a pas la vocation d’être exhaustif, mais néanmoins, il va essayer de donner quelques pistes de réflexions sur ce basculement ultra-libéral, voire libertaire, de nos sociétés.

La mort de l’esprit de Mai 68 ?

Il est un moment historique qui a fait la couverture de nombreux magazines, de journaux, à savoir Mai 68. Les nouvelles générations ne savent pas de quoi il en retourne, mais les anciennes ont la mémoire de cette révolution sociale et culturelle. Nous ne reviendrons pas sur la poétique de l’insurrection de Guy Debord[5] même si les situationnistes semblaient être passés à côté des événements. Et pourtant, la tentation de reprendre le pavé, non pas casser du flic car l’affaire Alexandre Benalla nous a montré que nous sommes à une ère où les manifestants en prennent plein la gueule.

Sans parler de ceux qui essaient de minimiser ou de faire disparaître l’effervescence intellectuelle et militante qu’il y a eu autour de Mai 68, comme s’ils souhaitaient contenir le volcan des contestations, par le consentement imposé via l’anesthésie médiatique : le peuple sans dents disait François Hollande.

Comment se retrouver dans ce méandre de fausses alliances, de bien-pensance, de sourire de connivences sur les plateaux télés, de fausses promesses, de mensonges, de corruption, et de totalitarisme soft, voire sournois, dans cette nébuleuse ou la pieuvre des grands groupes ou multinationales qui ont racheté la majorité des médias et des organes de presse, et des politiciens sous influence de tel ou tel lobby ?

Tout cela est à l’image de la première année de quinquennat du président. Il suffit de faire le bilan de son vaste programme de réformes économiques et sociales[6], notamment en accroissant la libéralisation du marché du travail et en allégeant la fiscalité des Entreprises, et en supprimant l’impôt sur la fortune. De la même façon, la suppression de 1600 postes et les coups de boutoirs de réformes à coups d’amendements sont considérés comme une volonté de démantèlement de la fonction publique, à l’instar des réformes dites sociales qui laissent dubitatives. Elles inquiètent en effet tous les travailleurs de l’éducation Nationale (baccalauréat à deux vitesses, travail en réseaux, concurrence des universités, budgets restreints), des Pôles Emplois et Mission Locales (budgets de formations supprimés et à la charge des demandeurs, réforme du Code du Travail, des Prudhommes, du temps de chômage), et sans parler des psys, des éducateurs ou des enseignants face à la loi sur la protection et l’éducation sexuelle des enfants (Loi Schiappa) qui n’a pas cessé de faire parler.

En somme, le reproche qui sourd tel un murmure dans les discussions de trottoirs ou de bistrots est lié à cette propension du gouvernement de faire des réformes tous azimuts, sans jamais aller jusqu’au fond des choses, et sans débattre avec les français notamment les personnes directement concernées par leur secteur d’activité, sans avoir une démarche pédagogique et transparente. Comme si tout se faisait en douce sur le dos de ces « fainéants » et autres « réfractaires au changement » qui pourront bientôt se faire licencier via un simple SMS de leur patron !

On peut se demander qu’est-ce qui a fait que de cette volonté du peuple de prendre son destin en main, nous en sommes arrivés là ?

Certes, il y a plusieurs facteurs à cela, notamment la désillusion depuis les espoirs suscités aux lendemains de la deuxième guerre mondiale, et la conjoncture économique et sociale des trente glorieuses, puis de l’enthousiasme des années Mitterrand, même si celui-ci avait signé le traité de Maastricht dans un écho lointain de la politique de Tatcher et de Reagan.

Et puis il y a eu Chirac, notamment Jospin qui a fait des réformes bien plus libérales que socialistes, et Sarkozy qui est passé outre le Non majoritaire des français lors du référendum sur le Traité européen en 2005, français qui rappelons-nous avaient été traités d’idiots par l’ensemble de la classe dirigeante droite et gauche confondus. Sans oublier Hollande qui avait préparé le terrain pour l’avènement de Macron, qui était quand même son ministre !!

Rappelons-nous, Scriassine dans Les mandarins de Beauvoir le disait déjà, « La France sera communiste ou la France sera colonisée par les américains ».

Eh bien ça y est on y est : la position frileuse de l’Europe, et notamment de la France, face à la politique isolationniste de Trump[7], qui impose des sanctions aux uns et autres (embargos, blocus, taxations), ou encore de demander aux entreprises françaises de se retirer de tel ou tel pays (ex, Iran). Et celui-ci de menacer de quitter l’OMC !! Même le « tsar » Poutine n’a pas osé d’arriver à ce stade de menace. Et tant pis pour la doctrine libérale du libre échange.

Certes, cette propension au pouvoir exacerbé, de contrôle, de tyrannie, a été de tous temps. Il suffit de relire Platon ou Aristote ou Sénèque. Oui, on peut en effet parler de totalitarisme, pas celui des goulags, mais plus insidieux encore via les alliances, les retournements de régimes en Afrique ou au Proche Orient[8], les réseaux sociaux, les métadonnées, les vidéos de surveillance, pour aboutir à des Fiches S[9] ou autres. Bref, tout cela afin de casser la dynamique des mouvements sociaux et des contestations, et d’inséminer la peur et la résignation dans tous les esprits.

Pourtant, dans le courant de l’ultra-libéralisme il est intéressant d’y rencontrer des penseurs que l’on qualifiera d’orthodoxes, comme dans un mouvement religieux, et d’autres d’hétérodoxes, voire même de dangereux. Ces derniers trahissent l’esprit de leurs maîtres. Mais cela ne vient pas de nulle part.

D’aucuns voient dans ce qu’ils appellent le Macronisme le rêve d’un « patriotisme constitutionnel » théorisé par Jürgen Habermas (Patrice Bollon, in Le nouveau magazine Littéraire). Mais comme l’évoque l’auteur, l’un des écueils qui guettent Macron, c’est l’oubli des conflits de classe. En espérant qu’il y en ait, et que l’encéphalogramme ne soit pas plat.

De plus, il semblerait que ce ne soit pas la seule influence intellectuelle ou idéologique directe ou indirecte de notre président. Ou peut-être est-ce dans l’ère du temps ?

C’est ce que nous allons ici suggérer.

Who is John Galt ?

Cette question ne vous dit rien, c’est normal. C’est le nom d’un personnage d’un des romans les plus influents outre-Atlantique. En effet aux Etat-Unis et dans les milieux ultralibéraux, notamment les admirateurs d’Ayn Rand qui en est l’auteure, cette question a un sens profond. On pourrait pour faire un parallèle avec l’univers de DC Comics, se poser la question qui est Bruce Wayne ? Tout le monde, du moins le spectateur, sait que c’est Batman. Il en est de même pour John Galt et toute la philosophie que ce roman sous-tend. Et pourtant, dire qu’Alissa Zinovievna Rosenbaum rêvait au départ de cinéma hollywoodien et avait le projet de ramener ce savoir faire cinématographique dans son pays d’origine en Russie (Cf, France culture, Avoir raison avec Ayn Rand).

Quoiqu’il faudrait dans un premier temps avoir conscience de la diversité et de la complexité que revêt la Galaxie ultra-libérale. Celle-ci va des courants les plus progressistes et de tendance sociale néanmoins, jusqu’à ceux qui se revendiquent de la mouvance libertaire de droite ou anarcho libertarienne[10]. Il serait mal aisé et trop long d’en développer ici les nuances.

En effet, nous éviterons de rentrer dans une analyse plus générale du libertarianisme américain de gauche et de droite, et l’anarcho-capitalisme même si celui-ci s’inscrit contre le socialisme d’Etat et de l’Etat providence. Et pourtant le libertarianisme le plus influent est celui de droite auquel se réfèrent les néoconservateurs américains et français qui sont dans l’influence des lobbys et qui connaissent le crédo[11].

De plus, cette mouvance idéologique quasiment inconnue en France mais dont l’influence n’en reste pas moins significative dans les cercles de pouvoir, à savoir les écrits de la romancière Ayn Rand, chantre d’un ultra-libéralisme radical et qui a offert une mythologie au capitalisme, celle de l’entrepreneur (pas au sens de Schumpeter) comme surhomme et de l’égoïsme comme vertu ultime, jusqu’à vouloir dépasser la démocratie[12] et supprimer l’Etat et toute la complexité qui le constitue (partis de l’opposition, tribunal constitutionnel, journaux indépendants).

Ces nouveaux supers ou hypers présidents à l’instar de Donald Trump, Vladimir Poutine et Emmanuel Macron, parmi tant d’autres, sont des figures paradigmatiques de cette tendance ultra libérale, ce qui est pour le moins inquiétant.

Fukuyama avait prédit la mort de l’histoire, espérons qu’il n’en sera rien et que la société civile et les peuples du monde entier réaliseront que la lutte et la résistance doit être plus que jamais au minimum une conscience politique, et au maximum un combat vital.

Les citoyens du monde ne doivent pas être considérés comme des parasites ou des assistés issus d’un système collectiviste (entendez par la socialiste), nourris à l’assistanat et aux aides sociales, comme ce qui en ressort dans les romans d’Ayn Rand et sa pseudo-philosophie qu’adulent le Tea Party, Mike Pompeo directeur de la CIA, Rex Tillerson secrétaire d’Etat, et le président Trump lui-même ; voire même certains hommes politiques en France et PDG de multinationales. Nombre d’entre eux sont nés avec une cuillère d’argent, et rares sont ceux qui se sont construits tout seul. Quand bien même, n’est pas Ghandi qui veut.

C’est pour cela qu’il est important de se demander si nous n’allons pas vers une nouvelle forme de totalitarisme soft, à la façon du roman 1984 (Orwell) ou Le meilleur des mondes (Huxley), loin très loin de l’esprit des philosophes des Lumières.

Contrairement à certains contempteurs du socialisme vu comme un genre de collectivisme dangereux, et de l’Etat comme empêcheur de libertés[13] , l’avancée de l’Humanité a été fondée non pas sur des figures providentielles égoïstes et égotistes (ressemblant étrangement à Donald Trump ou à Poutine ou à Macron) érigeant des ponts[14] comme dans Fountainhead (La source vive, éd Plon) ou des chemins de fer (La grève, éd. Les Belles Lettres) comme dans Atlas Shrugged tirés des romans d’Ayn Rand, auteure de livres aussi influents aux USA que la Bible, et méprisant le peuple comme un ramassis de parasites ou d’assistés ; mais bien par des figures telles que Gutenberg qui grâce à l’imprimerie aura révolutionné la civilisation, de même que Diderot avec son encyclopédie qui aura essaimé les germes du libéralisme et démocratisé la diffusion du savoir.

Il est à noter que Fountainhead relate l’histoire de deux architectes, l’un qui passe par les institutions ou les écoles et cabinets d’architecture reconnues, et l’autre qui est autodidacte individualiste, libre, et bien entendu c’est le second qui réussit mieux à se débarrasser des carcans administratifs, des normes imposées par l’Etat et des contraintes des clients.

Quant au second roman, grossièrement, il menace d’une grève des élites afin de montrer au peuple que sans eux il n’est rien. Inversion totale des valeurs des Lumières où le citoyen est le centre de la République ou de la démocratie, ou de l’idéal marxiste du prolétariat base de la main-d’œuvre et de la possibilité même de productivité si chère au capitalisme.

Encore un pas et on est au rêve de la Silicon Valley du Posthumanisme robotisé[15].

Pourquoi focaliser sur cette figure singulière qu’était la romancière Ayn Rand, et gourou d’un mouvement sectaire fondé sur l’objectivisme et l’égoïsme rationnel ? Les féministes ou autres pourraient y voir une attaque liée à son sexe. Bien sûr que non, il suffit de connaître sa conception de l’amour à travers le viol de ses personnages pour comprendre la fameuse phrase de Donald Trump, « j’aime prendre les femmes par la ch… ». De ce côté Harvey Weinstein en connaît un rayon. Quant à sa conception de l’homme fort et viril Zemmour dans son livre Premier sexe y trouvera son compte. Pourquoi faire un article qui évoque l’influence de cette auteure américaine ? Parce que sans ses romans et sa vision du surhomme dévoyé, non pas celui de Nietzsche, il est impossible de comprendre ces nouveaux hyper présidents, qui n’acceptent pas l’opposition, et n’aiment que leurs prises de décisions ou leurs réformes. Sarkozy avait promis de nettoyer les banlieues au Karcher, Hollande de combattre la Finance, et Macron a promis les Réformes ; peu importe la manière, souvent brutale et arrogante (à l’image des exactions de Benalla couvert par notre gouvernement).

Pour en venir à cette nouvelle forme de fascisme insidieux dont nos dirigeants actuels tels des pions avancent à visages masqués, en pleine hystérie populistes, néoconservatrices, à l’heure des Fake News et de l’inondation numérique et des réseaux sociaux, de la société du spectacle, dans un climat de Réformes décidées par l’Etat alors que beaucoup de ses membres se revendiquant des mouvements libertariens en trahissent la philosophie et l’esprit même du libéralisme vu par ses fondateurs du XVIIIème voire XIXème siècle ; et loin des exigences philosophiques de penseurs du XXème siècle tels que Ludwig Von Mises, Frederick Hayek, Milton Friedman, Murray Rothbard, ou encore Robert Nozick.

Prenons l’exemple de Milton Friedman dans Capitalisme et liberté, (ed. Champs, essais) qui est pour, entre autres, le libre-échange, la limitation quoiqu’avec conditions du pouvoir de l’Etat et pour la décentralisation. Il avait même analysé les raisons du crash boursier de 1929 auquel il avait porté la responsabilité non pas sur le gouvernement de l’époque mais sur la FED. Il est curieux de voir comment de la même façon le rôle qu’a joué le FMI et l’instrumentalisation qu’en a fait Goldman Sachs notamment, pourtant dont la majorité des cadres sont des élèves de l’école de Chicago, sur la récente crise grecque et espagnole. Ils avaient eux-mêmes spéculé en vendant des produits financiers toxiques via des agences de notation bidon[16]. N’oublions pas que la majorité des cadres à la tête de la Banque Européenne sont des anciens cadres de Goldman Sachs. Et que notre président travaillait pour Rothschild.

Or, les Réformes de Donald Trump ou d’Emmanuel Macron s’inscrivent dans ce dévoiement du libéralisme classique et respectueux des idées des Lumières : il suffit de voir la politique protectionniste des Etats-Unis et la volonté d’imposer à l’Europe des traités économiques à leur avantage, et les embargos économiques à l’encontre de ceux qu’ils ont décidé de sanctionner, etc. ; et en France, le fichage des individus (Fiches S), contrôles et violence policière quasi systématiques, sans parler des taxations et des PV abusifs, démantèlement du Code du Travail, de la Fonction Publique, de la Sécurité Sociale, etc, etc.

Tout cela n’est pas s’en rappeler ces heures sombres de la liste noire d’Hollywood, où Dalton Trumbo, fameux scénariste communiste en avait fait les frais, relégué au ban de la société comme ennemi intérieur, taxé de bolchévique. A quand le prochain Spartacus et le prochain Kirk Douglas français ?

Stéphane Legrand dans son excellent livre, Ayn Rand femme capital (éd. Nova), a raison de souligner, « Qu’importe l’influence qu’Ayn Rand reconnaissait elle-même à Nietzsche, puis Aristote, sur la philosophie : la pensée n’est pas un acte collaboratif. Elle proscrit la coopération, exclut le dialogue, rejette toute forme d’historicité. Elle est un accomplissement individuel, solitaire, égotiste. Cette nouvelle lubie randienne est elle aussi significative ? Elle permet de faire cohabiter le respect affiché pour les traditions vénérables et l’indifférence consommée pour les dynamiques historiques dans lesquelles ces dernières s’inscrivent. De payer un hommage en boucle aux grands hommes du passé (qui inventèrent, créèrent, innovèrent) en se plaçant avantageusement sous leur patronage, sans se sentir tenu de prolonger aucune des valeurs qu’ils ont pu défendre, aucune des idées qu’ils ont pu soutenir, aucun des mots qu’ils ont pu prononcer _ car chaque nouveau créateur qui survient est une origine sans passé. N’est-ce pas ce que fait Sarkozy quand il se gargarise de citer Jean Jaurès ou Guy Moquet ? Un Macron quand il cherche à se draper dans l’uniforme de De Gaulle ? Un Trump quand il vante Franklin Delano Roosevelt tout en présidant à l’ultime liquidation du New Deal ?

(…)

Mais si l’homme providentiel n’est le fils de personne, ne vient de nulle part, il n’est le porteur d’aucun legs, et ne doit rien qu’à ses œuvres. Il ne peut se réclamer des grands noms et ne rien leur devoir. Il peut se prévaloir de son intégrité et ne se sentir engagé à aucune fidélité, à aucune mémoire. »

La paranoïa victimaire des dominants et leur mépris du peuple ?

« Les premiers de cordées »[17] n’aiment pas qu’on leur rappelle qu’ils ont été élu par le peuple, et que nombre de leurs réformes risques d’être impopulaires, de la même façon que de traité les français de « fainéants » ou encore de « gaulois réfractaires au changement »…

En effet, une des analyses majeures dans le livre de Stéphane Legrand est cette « paranoïa victimaire des dominants ». Et il y réside à la lecture de ce passage comme un sentiment de déjà entendu ou de déjà vu, que ce soit dans nos lieux de travail ou chez des amis.

Je cite : « Une reprise paradoxale par la pensée réactionnaire de la lutte des classes ou de la discrimination raciale, mais qui inverse le vecteur : (dixit, il cite Rand dans le texte)

« Bien sûr que l’exploitation économique est une réalité socio-historique fondamentale : l’exploitation dont sont victimes les puissants et les riches de la part de la plèbe improductive, nauséabonde et abrutie » ; « Bien entendu, la discrimination raciale est un fait massif et un danger fondamental pour la cohésion du tissu social : l’oppression des races supérieures auxquelles la nation appartient de plein droit, par les races inférieures qui en constituent les corps parasitaires ».

Les élites économiques deviennent pour Rand des esclaves accablés par les masses illettrés…

(…)

La même paranoïa victimaire s’observe de nos jours dans nombre d’autres domaines. Par exemple la complainte du mal-aimé chantée par les économistes et penseurs néo-libéraux à propos du rejet dont ils seraient victimes dans un pays obsédé par le social et l’Etat comme la France. »

Stéphane Legrand a raison de souligner l’exagération des différents intervenants médiatiques, souvent des néoconservateurs réactionnaires, qui se plaignent de ne pas avoir d’audience alors qu’ils sont constamment invités sur les plateaux télés. Sans parler de « l’orientation idéologique prépondérante de nos médias, et le fait que la pensée libérale contrôle la quasi-totalité des mécanismes institutionnels au niveau étatique aussi bien que supra-étatique, de même que les institutions publiques et privées d’enseignement de la théorie économique, ce qui lui assure le monopole virtuel de la formation de la prochaine vague de cerveaux qui viendra suppléer celle présentement en place, et permettra ipso-facto la reproduction idéologique qu’elle prône. »

Déjà, Pier Paolo Pasolini dans Ecrits Corsaires, dans les années 70, s’inquiétait de l’alliance entre le capitalisme et l’Eglise qu’il voyait comme une mutation du fascisme, ce qu’il aurait reconnu dans l’émergence de ce néoconservatisme apparu récemment en France et partout en Europe, empreint des idées ultra-libérales outre-Atlantique[18], d’un Trump jurant sur la Bible et actant Jérusalem comme capitale d’Israël, en attendant l’Armageddon ou l’Apocalypse ou le Messie.

Cependant, il en est de même de la monarchie saoudienne et de tout autre régime fort (Russie, Chine) où l’alliance des symboles traditionnalistes (réémergence d’une certaine orthodoxie) avec un capitalisme ostentatoire (multimilliardaires) se fait sans complexe. Un peu comme dans l’éthique calviniste, ainsi que l’a montré Max Weber, l’enrichissement personnel n’était en rien un but intrinsèque mais fonctionnait comme le signe de l’élection divine. Hélas, comme dit le proverbe l’argent n’a pas d’odeur, et le sang à l’instar du pétrole peut continuer de couler.

De plus, comme l’a encore si bien écrit Stéphane Legrand « Il y a un mystère dans le fait qu’Ayn Rand soit devenue l’icône néolibérale par excellence, la Che Guevara du capitalisme (…) [peut-être parce que] elle a surtout apporté une justification bien commode [au capitalisme] et un supplément d’âme _ et elle permet paradoxalement, malgré son athéisme foncier, de faciliter la synthèse difficile mais politiquement nécessaire pour les néo-réactionnaires entre le fondamentalisme chrétien et la dérégulation sans frein : le capitalisme est moral, or, pour un Américain, la moralité c’est Jésus… »

Et pourtant la France, fille de la Révolution française, athée et laïque se laisse guider par ces néoconservateurs réactionnaires. L’influence des lobbys est-elle à ce point si puissante ?

Voilà pourquoi l’ultra-libéralisme ne se préoccupe pas de faire ou non du business avec des régimes théocratiques, des dictatures ou un Etat inscrivant dans sa constitution sa judaïté (Récemment Israël). Rousseau et son contrat social a de quoi se retourner dans sa tombe.

Comme l’expliquent si bien Serge Halimi et Pierre Rimbert dans un excellent article du Monde Diplomatique[19], après les effets de la construction de la Chine, un interventionnisme massif, et les fariboles du capitalisme exclusif, « Ramener obstinément la vie politique des décennies qui viennent à l’affrontement entre démocratie et populisme, ouverture et souverainisme n’apportera aucun soulagement à cette fraction croissante des catégories populaires désabusées d’une « démocratie » qui l’a abandonnée et d’une gauche qui s’est métamorphosée en parti de la bourgeoisie diplômée. Dix ans après l’éclatement de la crise financière, le combat victorieux contre « l’ordre brutal et dangereux » qui se dessine réclame tout autre chose. Et, d’abord, le développement d’une force politique capable de combattre simultanément les « technocrates éclairés » comme « les milliardaires enragés ». Refusant ainsi le rôle d’appoint de l’un des deux blocs qui, chacun à sa façon, mettent l’humanité en danger. »

Enfin comme le souligne Stéphane Legrand, la vraie inquiétude sur laquelle nous devrions longtemps méditer, est que « Le cas Rand soulève le problème de la soumission volontaire sous une forme particulière : comment conduit-on les foules à abdiquer leur liberté de penser au nom de la liberté de penser, à renoncer à leur raison au nom de la raison, à confondre l’obéissance à un dogme et l’accord réfléchi à un argument bien compris ? ».

Amine Ajar

[1] Entre parenthèses, commentaires personnels pour mieux faire comprendre le propos d’Henry Miller.

[2] Voir Nicolas Sarkozy et ses affaires libyennes et de corruption.

[3] On peut faire aussi à l’affaire lorsque tout le monde attendait qu’il sonne des explications à tous les français, alors qu’il ne s’est adressé qu’à un comité restreint de ses partisans de LRM (La République en Marche).

[4] Eric Coquerel, Macron : « Le gaulois réfractaire au changement », C News, 24/08/2018.

[5] Guy Debors, La société du spectacle, éd. Folio, essais.

[6] Grégoire Normand, Macron : un an de réformes, La Tribune.fr, 07/05/2018.

[7] Alexis Feertchack, L’isolationnisme à géométrie variable de Trump, Le Figaro.fr, 09/04/2018.

[8] Lire à ce propos l’excellent livre de Georges Corm, Pour une lecture profane des conflits, Sur le « retour du religieux » dans les conflits contemporains du Moyen-Orient, éd. La Découverte.

[9] Fiches S qui ont répertorié des zaadistes d’extrême gauche ou des manifestants considérés comme des terroristes.

[10] Henri Arvon, Les libertariens américains, De l’anarchisme individualiste à l’anarcho-capitalisme, éd. PUF.

 

[11] Rappelons-nous de tous ces PDG de grands groupes comme Steve Jobs fondateur de Apple, Travis Kalanick créateur de Uber, Peter Thiel à l’origine de PayPal, Jack Dorsey cofondateur de Twitter, et même en France où elle a fait des émules auprès de Xavier Niel et bien d’autres qui se réclament de son influence et certains même de sa philosophie fondée sur l’égoïsme forcené.

[12] Franck Karsten et Karel Beckam, Dépasser la démocratie, Institut Coppet.

[13] Exemple, les GAFA (Google, Apple, Facebook, Amazon) dont le siège est à l’étranger pour ne pas payer d’impôts.

[14] Trump a érigé des Buildings entre autres. Quant à Poutine il est l’homme qui dirige son pays d’une poigne de fer. Macron bien évidement suit le mouvement, avec le côté voyou crapuleux de Sarkozy en moins. Mais l’arrogance et le mépris bien au rendez-vous. Remarquons qu’il y a toujours quelque chose de phallique dans les romans d’Ayn Rand. Et on ne peut s’empêcher de sourire et de penser à sa déconvenue avec Nathaniel Blumenthal (pannes sexuelles répétitives), son amant alors qu’ils étaient chacun en couple, qui ne la désirait pas, parce qu’il allait voir ailleurs… aventure qui a coûté la vie au mouvement ou secte de l’objectivisme Randien.

 

[15] Jean-Michel Besnier, Demain les Posthumains, éd. Fayard.

Laurent Calixte, L’école d’Athènes 2.0, Le Nouveau Magazine Littéraire, Enquête sur la doctrine GAFA, Avril 2018.

[16] Le film Inside Job, de Charles Ferguson, voix off de Matt Damon primé aux oscars. Voir aussi l’excellent film de Costa Gavras, Le capital, avec un Gad El Maleh excellent.

[17] Discours d’un député belge au parlement européen européen, critiquant Macron et ses réformes ultra-libérales en lui parlant des premiers de cordées (riches auxquels il a supprimé l’ISF) qui doivent soutenir ceux qui sont plus bas (Le peuple).

[18] Juliette Lagrange, Les néoconservateurs, éd. Agora.

[19] Serge Halimi et Pierre Rimbert, Libéraux contre populistes un clivage trompeur, Monde Diplomatique, septembre 2018.

2 commentaires

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  1. “Le démantèlement de la fonction publique en supprimant 1600 postes” ?

    1600 postes ? Diable, par tête d’habitants, nous avons beaucoup plus de fonctionnaires que nos voisins.
    Qu’on se rassure : nos fonctionnaires (dont j’ai fait partie), représentent toujours 4,5 ou5,5 millions d’emplois (je ne sais plus), notamment dans les mairies, environ un tiers des actifs du pays.
    Et il faut bien les payer. Combien de milliards d’euros ? Ils pourraient se mettre en grève.

    Leur fonction n’est donc pas prête d’être démantelée. Tant qu’ils ne partent pas à la retraite.

    • Voilà un commentaire bien simpliste. Mais peut-être, si vous avez été fonctionnaire, faisiez-vous justement partie de ceux qui, sûrement, quelque part, ne servent à rien.
      Mais il n’y a pas que des parasites dans la fonction publique. Il y a aussi le personnel hospitalier, les enseignants, les policiers, la justice (qui traîne des dossiers plusieurs années faute de personnel), les transports etc.

      La France a plus de fonctionnaires que ses voisins et dépense plus qu’eux pour la fonction publique. C’est vrai, c’est à son honneur. C’est ce qui permet aux personnes de situation modeste d’avoir accès à des services de santé ou d’enseignement de qualité sans que ce que cela leur coûte trop cher. Cela permet de maintenir des lignes de transport non rentables pour le service de populations vivant dans des régions écartées etc.

      Le contraire (votre modèle ?), c’est le libéralisme, l’individualisme, le “chacun pour soi”, c’est les États-Unis. Les services publics existent comme en France parallèlement aux services privés payants. Mais faute de financement suffisant, la plupart des établissements scolaires et hospitaliers publics souffrent de sous-équipement et disposent de personnels pas toujours très qualifiés. Les trains sont pour les pauvres (Noirs, Latino-américains etc). L’Américain moyen voyage par avion.

      Le service public à la française est nécessaire car destiné à TOUS les citoyens.
      Il a de multiples défauts certes. Mais le défendre c’est oeuvrer pour la solidarité entre tous, riches et pauvres.

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Written by Saïd Branine

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