in ,

Pour une approche historico-critique impartiale des débuts de l’islam 

Droit de réponse à Hocine Kerzazi

Introduction

Tout observateur qui aspire à une sécularisation réfléchie des sociétés arabo-musulmanes, ne peut qu’être favorable aux différents chantiers académiques, consacrés à l’histoire de l’islam en tant que fait religieux.

L’islam contemporain est sous les projecteurs des médias, surtout depuis l’avènement de l’extrémisme islamiste.

En parallèle à cette médiatisation, on note un accroissement sans précédent des études académiques consacrées à l’islam et ses origines, notamment ceux de la tendance déconstructiviste[2].

Publicité
Publicité
Publicité

Sans vouloir chercher une relation de cause à effet, il est indéniable que l’islam fait parler de lui ces dernières décennies. Alors on peut se demander si ce contexte, n’explique pas, du moins en partie, la multiplication des études de l’école hypercritique. La remise en question des fondamentaux de l’islam concerne souvent, son lieu d’apparition, ses textes fondateurs voire même la négation pure et simple de  l’historicité de son fondateur.

Une fois que ce contexte rappelé, nous souhaitons dans cette revue, revenir sur quelques articles écrits par le doctorant Hocine Kerzazi, un chercheur et conférencier spécialisé du fait religieux.

Nous proposons cet article en tant que chercheur indépendant[3], pour apporter quelques éléments sur des questions non abordées par l’auteur, qui a tendance à favoriser certains travaux au détriment d’autres.

Publicité
Publicité
Publicité

La finalité étant d’équilibrer l’analyse et d’enrichir le débat sur l’histoire des débuts de l’islam.

Présentation  de la démarche l’auteur

De prime abord, nous saluons l’initiative de vulgarisation de Hocine Kerzazi, qui consiste à présenter au grand public, les travaux de l’islamologie contemporaine. Cette démarche est d’autant plus louable que peu de chercheurs ont pris la peine de s’y atteler. Nous essayons néanmoins, de faire une petite mise au point, qui aura pour but d’équilibrer le propos et faire découvrir d’autres travaux non abordés par l’auteur.

La préoccupation de l’auteur par l’approche historico-critique semble assez récente car le premier article publié ne date que du 5 avril 2018 dont le titre est « Origines de l’islam, plaidoyer pour une approche historico-critique  »[4], suivi de quelques temps après, par un second intitulé « l’islam à l’épreuve de ses origines » publié sur son blog[5] et qui s’inscrit clairement dans la thèse d’Edouard Marie-Gallez.

Hocine Kerzazi a réussi le pari de résumer, en une vingtaine de pages, les 1000 pages du livre de Gallez « Le Messie et son Prophète » paru aux éditions de Paris en 2005. Nous en avons fait une critique d’ensemble en attendant une publication plus détaillée[6].

Par ailleurs, il a publié le 14 mai 2018, un article qui analyse de manière pertinente les écueils du discours musulmans sur les origines de l’islam[7]. Ce dernier met en lumière les procédés de certains intellectuels musulmans qui vivent dans ce qu’il qualifie « l’illusion d’une histoire mythique et complètement des-historisée »,  en décalage total avec les trouvailles les plus récentes en matière de recherche historique.

Notons enfin, que plusieurs éléments montrent l’intérêt tout à fait récent de l’auteur pour les thèses hypercritiques. Nous citons dans ce qui suit, deux indices significatifs :

Publicité
Publicité
Publicité
  • Le premier est une conférence datant de juillet 2017 qui présente « les fondements historiques et doctrinaux de l’islam » où l’on constate clairement que Kerzazi s’inscrivait encore dans le paradigme d’un islam apparu en milieu nomade dans le Hedjaz (voir minute 15 :16-36[8].
  • Le deuxième indice est une correspondance datant de février 2018 qu’il a eu avec le Pr Julien Christian Robin au sujet de l’archéologie de la Mecque[9].

Présentation des fondements des thèses défendues par l’auteur

L’approche hypercritique repose sur un procédé d’analyse qui vise, la déconstruction systématique et parfois excessive d’une donnée historique, en s’attaquant à chacune de ses moindres détails. Elle se distingue de la critique historique rationnelle, qui adopte un usage judicieux de la raison, ayant pour finalité d’affiner, de préciser et de restituer la vérité historique.

L’approche dite modérée, ne cherche pas systématiquement à décrédibiliser ou déconstruire un fait communément admis. Elle ne cherche pas non plus à substituer l’histoire connue par un scénario alternatif en rupture totale avec le consensus établi.

Pour simplifier, on peut résumer les deux approches selon les termes suivants :

L’approche historico-critique modérée respectant le paradigme traditionnel (Nöldekien) 

L’apparition de l’islam a eu lieu en Arabie du VIIème siècle à la Mecque, puis à Médine.  Ce paradigme Nöldekien[10] est dépendant des grandes lignes du récit traditionnel, sachant qu’il est tardif, contradictoire et non fiable en ce qui concerne les détails historiques.

La démarche bien qu’elle respecte le cadre général de la tradition, s’emploie à écarter les aspects légendaires et procède à des recoupements au niveau des sources afin de tenter de dégager un noyau historique. Compte tenu de la rareté des sources contemporaines à l’apparition de l’islam. Il n’y a pas d’autre choix que d’étudier la tradition islamique tout en adoptant une attitude critique par les outils d’analyse modernes dont : l’archéologie, la numismatique[11], l’épigraphie, la philologie, l’intertextualité, la sémantique…etc.

Ici l’absence de preuves n’est pas forcément une preuve d’absence.

Quelques représentants 

L’approche critique a quelques défenseurs de taille en Grande Bretagne, en particulier John Burton qui a publié son ouvrage majeur intitulé: « The Collection of the Qur’ān »[12], paru la même année que les « Quranic Studies »[13] de l’arabisant hypercritique John Wansbrough.

Bien que ces deux savants se fondent sur les méthodes de Goldziher et de Schacht pour la critique de la tradition islamique. Ils divergent sérieusement en ce qui concerne la datation de la rédaction finale du Coran. C’est pourquoi Burton parvient à des conclusions radicalement différentes de celles de Wansbrough.

Nous citons également : le Pr Julien Christian Robin du CNRS, le Dr Uri Rubin et Michael Lecker de l’université de Jérusalem, Dr Andreas Goerke et Grégor Schoeler de l’université d’Edinbourgle Pr Fred Donner de l’université de Chicago (cf. Bibliographie et lecture conseillée).

L’approche historico-critique radicale ou hypercritique

Cette approche ne propose pas un paradigme alternatif, car nous n’avons pas affaire à une école structurée. Il s’agit plutôt de plusieurs courants hétérogènes, qui visent à dépasser le paradigme Nöldekien. L’objectif étant la déconstruction, c’est-à-dire, faire éclater le carcan du paradigme précité puisqu’il est jugé trop dépendant de la tradition, ce qui est en partie vrai. Les sources islamiques sont écartées, car elles sont trop tardives étant écrites entre le VIIIème—IXème siècle.

Les chercheurs de cette tendance opèrent selon deux approches :

  • soit le rejet en bloc de toute la tradition pour certains auteurs
  • soit la sélection de certaines sources qui corroborent l’idée préconçue pour d’autres.

Ici l’absence de preuves est considérée comme une évidence de l’absence (des faits relatés).

Quelques représentants

La figure de proue de cette école est sans conteste John Wansbrough, suivi par ses élèves, Patricia Crone et Michael Cook[14]. Tous contestent radicalement le caractère historique des écrits musulmans. Ils se rallient aux cherc

John Wansbrough conclut que le Coran, son  exégèse ainsi que les corpus de tradition  ont émergé à peu près à la même époque. Leur caractère contradictoire témoigne des débats qui ont eu lieu dans les milieux sectaires en Mésopotamie, bien loin du lieu communément admis, c’est-à-dire La Mecque et Médine[15].

Selon cette théorie, les Arabes n’avaient pas établi une nouvelle religion qui leur est propre. C’est en dehors de l’Arabie qu’ils trouvèrent—après les conquêtes— des « milieux sectaires » au Moyen-Orient, plus particulièrement en Syrie et en Irak. Ils commencèrent très progressivement à adopter la culture religieuse de ces « milieux » et à les adapter à leur mode de vie.

Ce long processus est passé par des phases de réécriture de leur propre histoire, et surtout par l’arabisation des écrits circulants dans les milieux en question. Wansbrough affirme que le Coran émergea d’une multiplicité de sources, via les sermonnaires populaires (al-Qussas) qui jouèrent un rôle fondamental dans son élaboration.  Bien qu’elle était séduisante avec des arguments bien agencés et cohérents; cette théorie a été totalement réfutée par la suite, pour des raisons méthodologiques par les propres élèves de Wansbrough, dont Patricia Crone et Michael Cook. Mais l’élément fondamental qui va à l’encontre de cette théorie est surtout, la découverte d’ouvrages traitant d’exégèse coranique bien avant le VIIIème siècle.

Les grandes lignes de la thèse d’Edouard-Marie Gallez

Cette thèse qui représente en réalité, la synthèse des travaux précédents, notamment ceux de R.A.Pritz[16]Michael Cook, Patricia Crone, Alfred Louis de Prémare[17] et de bien d’autres. Selon Gallez, l’islam serait l’aboutissement d’un processus qui se décline en trois étapes :

La première étape en Syrie: les artisans de l’islam primitif seraient les judéo-nazaréens, des chrétiens hérétiques[18], qui s’étaient réfugiés en Syrie loin de la persécution de la grande église, dans des petits villages, comme celui de Lattaquié. Ces groupes sectaires auraient échafaudé un projet de reconquête de la terre promise.

Dans un élan messianiste et sur fond eschatologique, ils ont eu l’idée d’enrôler un groupe d’Arabes installés en Syrie dans la perspective de constituer une force armée capable de libérer la terre sainte, rebâtir le temple afin de hâter le retour de Jésus. Ces judéo-nazaréens auraient fait croire aux Arabes qu’ils sont cousins de par leur filiation commune à Abraham.

La prédication délivrée aux Arabes a consisté à leur prêcher la doctrine nazaréenne, d’essence messianiste et guerrière. Les Nazaréens auraient fait usage de feuillets écrits en syro-araméen, ce qui va être considéré par certains chercheurs, comme étant le matériau primitif du Coran. C’est la thèse qui a été soutenue par Mingana et reprise par Luling et Luxenberg[19].

La deuxième étape en Palestine: la coalition judéo-arabe aurait réussi l’exploit majeur de faire tomber les deux empires Perse et Byzantin, profitant de leur mutuel épuisement. Ceci leur a permis la reconquête de la terre sainte et la reconstruction du temple de Jérusalem.

Le drame est que le Messie tant attendu par les juifs nazaréens, mais aussi par Arabes n’était pas revenu, une grosse déception a gagné le cœur des nouveaux convertis au nazaréisme. Le malaise aurait été tellement important au point de causer la rupture totale entre les Arabes et les Nazaréens. Ces derniers étant moins nombreux, ils auraient été éradiqués du premier jusqu’au dernier. Les Califes Arabes auraient réussi non seulement, l’extermination des judéo-nazaréens, mais également la destruction de toutes les traces de leur existence[20]. Par la suite la voie était totalement libre aux Arabes pour bâtir leur propre empire.

La troisième étape en Syrie, en Irak et en Arabie: était marquée par l’utilisation des fameux feuillets syro-araméens traduits en arabe, pour créer le Coran. C’était également l’étape qui avait permis la création d’une figure prophétique, en habillant le commandant de l’armée judéo-arabe par un récit mythique visant son édification religieuse.

Ce dernier processus aurait pris le temps nécessaire pour faire les remaniements indispensables à la fondation de la nouvelle religion, afin de concurrencer le judaïsme et le christianisme.

Donc, il aurait fallu, créer un livre (le Qur’an), un prophète (Muhammad) et un lieu de culte (le Dôme du Rocher, puis La Mecque).

Les grandes lignes de la Thèse de Dan Gibson

Contrairement à CroneDan Gibson sélectionne dans les sources islamiques ce qui corrobore son hypothèse, il n’a pas proposé de critères de choix préalables, ni une méthodologie à suivre pour à l’usage des sources historiques.  La thèse de Gibson repose également sur le silence des sources sur la Mecque.

Il serait difficile de résumer cette thèse en un seul paragraphe, mais nous pouvons donner les grands traits. La théorie de Gibson postule que l’islam serait né à Pétra, elle s’appuie sur de nombreux arguments, nous citons ci-dessous  les éléments les plus importants:

  • L’argument du silence des sources et de l’archéologie : La Mecque n’est citée nulle part avant 740 CE, soit 118 ans après la naissance de Muhammad.
  • Les archives écrites par des royaumes voisins de la Mecque, tels que le Yémen, ne témoignent aucunement de l’existence de cette supposée ancienne ville.
  • La quasi majorité des premières mosquées du premier siècle de l’hégire se dirigeaient vers Pétra.
  • Ensuite, il y aurait eu une phase de confusion: 50% vers La Mecque, 12% vers Pétra et 38% une orientation parallèle à l’axe Mecca-Pétra.
  • Deux siècles après l’hégire, toutes les mosquées ont été réorientées vers La Mecque.
  • La géographie coranique ne correspond pas à un lieu désertique comme le Hedjaz (la faune et la flore sont inadéquates, la pêche de poisson, la proximité de la mer, description d’animaux introuvables à la Mecque comme le porc, les vaches…etc.).
  • Les récits coraniques, évoquent plus l’Arabie du nord, les ‘Ad, les Thamud ainsi que le peuple de Madian et la ville de Lot …etc.
  • La Mecque est décrite dans le Coran comme étant la mère des citées, une sorte de capitale, ceci n’est pas démontrable pour la Mecque, mais s’adapte mieux à Pétra, au regard des vestiges archéologiques.
  • La Mecque n’a pas de vallée distincte ou de montagnes importantes comme décrites dans le Coran et la tradition, alors que Pétra correspond mieux à cette description (une vallée, montagnes de Safa et Marwa, les deux Thanyyah…etc).
  • L’écriture arabe s’est développée à partir du script nabatéen tout comme le Coran, ce qui soutient la thèse que l’islam serait né au nord de l’Arabie.
  • Des panneaux de pierre, pour les jeux de hasard tels que ceux mentionnés dans le Coran, ont été trouvés à Pétra mais jamais à La Mecque. On a découvert également des vestiges de bains publics, des bétyles des fameuses divinités d’Allat, Uzza et Manat la troisième[21], des traces de batailles importantes près de Pétra, mais pas une seule à la Mecque.

Pour de plus amples informations sur ces thèses hypercritiques, nous renvoyons le lecteur à notre ouvrage intitulé «  L’islam de Pétra, réponse à Dan Gibson »[22],  où nous avons présenté les travaux de Gibson accompagnés de contre arguments, surtout ceux du Pr David King[23], d’Amod Jason Deus[24] avec un arbitrage scientifique par le Dr Rick Oakes[25]islamologue de l’université d’Edinbourg.

Dans cet ouvrage, nous avons consacré un chapitre entier aux axiomes de l’islamologie contemporaine avec une brève présentation des différentes écoles et leurs critères d’historicité.

Analyse de son article intitulé «  Les Hadiths aux abois »

Notre objectif  n’est pas de remettre en question les propos de l’auteur sur les problèmes posés par la tradition, c’est une question fort bien connue en milieu académique depuis les travaux de GoldziherJoseph Schacht et Gautier Juynboll. Nous sommes tout à fait d’accord sur les grandes lignes à savoir :

  • le caractère tardif de la rédaction systématique des hadiths,
  • l’existence de contradictions et d’incohérences
  • la nature purement déclarative des chaînes de garants.

Dans son article suscité, l’auteur propose une confrontation entre les données de la tradition d’une part, et les données archéologiques et témoignages externes d’autre part. La finalité est visiblement de mettre en relief, le fossé qui existe, entre l’approche historique et confessionnelle.

Nous n’avons vu aucun chercheur  procéder  de cette manière, dans un article consacré aux hadiths.

Il s’agit d’un mélange de  la critique des hadiths à d’autres domaines d’analyse historico-critique, comme l’épigraphie ou l’archéologie, l’auteur a pris la liberté d’introduire la question de l’historicité de la Mecque et celle de Muhammad. Cette option est tout à fait possible mais à ce moment-là, il aurait fallu changer l’intitulé de son article et le présenter comme une suite de son approche historico-critique[26].

En outre, nous aurions aimé lire un article avec une approche plus nuancée, qui n’écarte pas les travaux exploitant de manière critique et judicieuse des sources islamiques.

Pour l’historien chaque récit a sa raison d’être même ceux jugés faibles par les traditionnalistes. Le choix des récits doit obéir à  des critères de sélection prédéfinis au préalable par le chercheur.

Certains chercheurs proposent une approche rationnelle et modérée qui se situe entre les deux extrêmes :

  • D’une part l’approche traditionnelle basée en grande partie sur l’analyse des chaînes de garants[27].
  • Et d’autre part, la critique radicale qui rejette en bloc, tous les récits de la tradition aux motifs mentionnés précédemment.

Il ne s’agit pas de notre part, d’accorder une confiance aveugle à la tradition musulmane,  mais d’exiger de l’impartialité, c’est-à-dire de ne pas passer sous silence, les travaux critiques de l’école orientaliste comme ceux du Dr al-‘Azami « Studies in Early Hadith Literature »[28], du Pr Jonathan Brown « Hadith: Muhammad’s Legacy»[29] ou ceux du Pr Harald Motzki « The Question of the Authenticity of Muslim Traditions »[30] pour ne citer que les plus marquants.

Le grand orientaliste Goldziher, suivi par Joseph Schacht, ont été les initiateurs de l’hyper-scepticisme vis-à-vis de la tradition. D’ailleurs ils ont reçu une critique sérieuse par Nabia Abbot  dans un article intitulé « Studies in Arabic Literary papyri »[31]qui fait état d’écrits systématiques pendant la période Umayyade 40-132 H/660-750 EC.

L’étude critique de Nabia Abbot a été suivie par celle de Fuat Sezgin dans « Geschichte des arabischen Schrifttums »[32]  tous les deux ont affirmé qu’une écriture systématique existait déjà en Arabie préislamique.  Par la suite dans les années 1990, la recherche sur la tradition a connu un nouvel élan avec les travaux de Gregor Schoeler dans son livre « Caractère et authenticité des textes musulmans »[33].

Je note enfin une étude critique très importante concernant la thèse de Joseph Schacht, c’est une thèse de doctorat réalisée par le Dr Fahad al-Houmodi à l’université de McGill en 2006 dont le titre est le suivant « On The Commun Link Theory »[34], où l’auteur pointe, exemple à l’appui, les failles de la théorie de Schacht.

L’auteur a omis par exemple de rappeler l’existence de quelques fragments de papyrus de hadiths qui remontent au premier siècle de l’hégire. Parmi lesquels nous citons le fragment AP00259 qui relate un récot attribué à Umar Ibn al-Khattab, comme l’a démontré Petra Sijpesteijn, une spécialiste de l’université de Leiden, reconnue dans l’expertise des Papyri[35].

Le fragment d’un papyrus renfermant un hadith avec sa chaîne de transmission incluant la formule « hadathana». © Photo: Austrian National Library, Vienna, Austria.

Sommes-nous condamnés à rejeter la tradition islamique en bloc ?

La réponse est oui, à en croire l’école à laquelle appartient notre auteur. Selon sa vision, il n’y a de bon dans les hadiths, que ceux qui permettent leur remise en question; comme par exemple, le récit qu’il a choisi pour démontrer que la fabrication de faux hadiths, répond à des besoins politiques voire même à des fins mercantiles[36].

A cet égard, peut-on utiliser un hadith pour déconstruire le hadith ? N’est-ce pas là une argumentation circulaire ?

Pour notre part, nous plaidons pour une approche critique rationnelle, comme celle développée par le Pr Harald Motzki, qui fait une analyse croisée des chaînes de garants (Isnad) et des contenus des hadiths (Matn). Cette méthode dite «  Isnad Cum Matn Anlaysis »[37] a également été exploitée avec succès par d’autres islamologues. Nous citons par exemple, Andreas Goerke et Gregor Schoeler, des chercheurs qui ont tenté de reconstituer un noyau d’historicité à partir des récits qui remontent à ‘Urwa Ibn al-Zubyar[38].

Pour notre part, nous proposons d’aller encore plus loin, par la confrontation des hadiths aux récits historiques musulmans et non musulmans, dans le cadre d’une analyse plus globale.

La question de l’historicité de Muhammad

 

Fig.1 : Le drashm d’Abdellah Ibn al-Zubayr 685-686 EC/71 H, frappée à Bishapur (Empire Perse)
La première mention de Muhammad sur une pièce de Monnaie

 

 L’école hypercritique a franchi ces dernières années un pas supplémentaire dans son entreprise déconstructiviste des débuts de l’islam. L’on est même arrivé à faire douter de l’existence historique de Muhammad. C’est un peu à l’image de la critique radicale qu’a connue le christianisme par la négation de l’historicité de Jésus. L’argument principal utilisé est l’évidence de l’absence. Il consiste à affirmer qu’il existe un silence absolu sur son existence durant les 50 premières années après son présumé décès en 632.

En effet, la première mention de Muhammad ne date pas d’avant l’époque de l’anti-calife Abdellah Ibn al-Zubayr, qui a frappé une monnaie portant son épithète en l’an 685-686 de notre ère(Fig.1).

Les autres mentions les plus anciennes seraient celles du Dôme du Rocher, sous Abdel Malik Ibn Marwan, perçu dans certains cercles académiques, comme étant le véritable fondateur de l’islam, en tant que religion organisée.

Parmi les islamologues de cette tendance hypercritique, on peut citer à titre d’exemple: Yehuda D.Nevo (Israël), Robert Spencer, Ibn Warraq (USA), Luxenberg, Manfred Cropp, Volker Popp, Karle-Heinz Ohlig, Robert Keer et Sven Kalisch (Allemagne[39]),Laurent  Lagartempe (France).

En effet, ce calife Umayyade est considéré comme celui qui a été à l’origine de toutes les réformes ayant permis à l’empire arabe de se stabiliser et surtout se distinguer par une nouvelle religion. C’est à ce propos que l’auteur évoque le contrôle califal absolu. C’est une manière de ne pas parler ouvertement, d’une grande conspiration qui aurait dû impliquer une armée de scribes, seul scénario plausible, qui expliquerait selon cette logique hypercritique, la phrase habile de notre doctorant : « C’est dans un contexte de règne califal absolu que survient l’irruption soudaine et massive de la littérature du hadith, en réponse aux besoins politico-religieux d’un immense empire étendu du Maroc à l’Inde ».

L’auteur nous livre en toute simplicité cette affirmation, comme une évidence, sans la moindre explication des mécanismes, ni du mode opératoire de cette conspiration. Sauf peut-être, l’idée de rémunération par le calife, de scribes dédiés à cette tâche, attestée uniquement par un hadith singulier, qui fait partie de cette tradition dont il est question de retirer toute valeur historique.

En ce qui concerne les sources exogènes à la tradition[40], nous avons remarqué que les tenants de l’ hypercritique, interprètent de manière fragmentaire chaque texte à part d’une telle manière à lui retirer sa valeur de témoignage. Comme par exemple l’affirmation selon laquelle: « […] Aucune de ces chroniques n’évoque l’existence d’un « Coran », d’une religion «islam », ou de « musulmans », ni même de « prophète […]».

Il est vrai que les mots « Islam », « Musulmans » et « Coran » ne sont pas cités textuellement dans les témoignages en question. Les proto-musulmans ont été qualifiés de « fils d’Ismaël, de Saracènes, de Mhagreyyés ou Hagarènes, Tayeyyés…. etc »

Par contre le prophète est désigné par son nom (Mhmt), tantôt comme annonciateur du Messie, tantôt comme un faux prophète (car il vient avec les armes) mais il est cité avec son prénom dans plusieurs textes cités par l’auteur. Par ailleurs, l’on peut rajouter une note en syriaque datant de 636 EC/15AH, ce qui démolit la théorie de l’invention de la figure prophétique par le calife Abdel Malik ibn Marwan.

Il s’agit d’une note conservée sur le folio n°1 de British Library Add. 14,461, un codex contenant l’Évangile selon Matthieu et l’Évangile selon Marc. Cette note semble avoir été rédigée peu après la bataille de Gabitha au cours de laquelle les Arabes ont infligé une défaite écrasante aux Byzantins en l’an 636 de notre ère. Voici le texte du témoignage presque contemporain confirmé[41] par Nöledek [42](Fig.2):

« […] et en janvier, ils ont pris la parole pour leur vie (ils l’ont fait)[les fils d’] Emesa[i.e., Ḥims]], et de nombreux villages ont été ruinés par les tueries des[ܛܝ̈ܝܐ Tayeyy] ou Arabes de [ܡܘܚܡܕ] Muhammadu et un grand nombre de personnes ont été tuées et des prisonniers[ont été emmenés] de Galilée aussi loin que Bēth […] et les arabes ont campé près de[Damas…] (…) et on a tout vu[re] et o[l] pétrole qui ont été apportés et les voilà. Et le [vingt-six] mai, S[ac[ella]rius]… bétail […] […] […] des environs d’Emesa et les romains les poursuivirent […] et le dix [août] les Romains fuyaient des environs de Damas […] beaucoup [gens] environ 10.000. Et au tournant [de l’année] les Romains vinrent ; et le vingtième août de l’année n [cent quarante-sept], les Romains se rassemblèrent à Gabitha […] les Romains et un grand nombre de gens étaient romains,[les R]omans,[s]ome cinquante mille […][43] »

La mention de Muhammad datant de 15 hégirien
Dans l’ADD MS 14461 © Christian Duffy,
British Library – Manuscript Conservation Department

Par ailleurs nous pouvons entrevoir des caractéristiques de la nouvelle religion, entre les lignes des témoignages exogènes. Comme le fait que Muhammad est commerçant (Jabob d’Edess), qu’il prétend être prophète (Doctrina Jacobi), qu’il est instruit dans la religion de Moïse, qu’il a interdit le vin et la fornication (pseudo-Sébéos, Thomas Ardzrouni) … etc.

Un peu plus tard Jean Damascène (675-749) dresse un portrait un peu plus proche de la religion bien établie. Le chroniqueur chrétien fera des allusions à des versets coraniques et même à des noms de certaines sourates (la vache, la table, la chamelle).

Le lecteur intéressé par ces sources exogènes à la tradition musulmane, peut consulter l’ensemble des témoignages en se référant au lien en note de bas de page[44].

Un mot sur l’historicité des premiers califes de l’islam

L’inscription de Zuhayr avec le nom d’Umar datée du 24 hégirien[45]
Dans cette partie nous nous sommes référés aux travaux du Dr Ian David Morris, historien spécialisé des débuts de l’islam. Il a résumé les nombreux témoignages syriaques et araméens, en se basant sur la compilation exhaustive réalisée par R.G.Hyolad[46].

En ce qui concerne l’historicité des califes, Davis Morris affirme qu’il n’existe -jusqu’à présent- aucune épigraphie mentionnant le nom d’Abu Bakr, contrairement au cas d’Umar Ibn al-Khattab où il existe une inscription indiquant clairement son nom et sa date de décès (Fig.3)[47].

En dépit de l’absence de preuves matérielles, nous disposons tout de même de témoignages écrits par des chroniqueurs syriaques dont voici les plus anciens :

Le fragment des cartes de Jacques d’Édesse (691/92)

Le tableau chronologique syriaque de Jacob d’Edesse (d. 708) énumère les règnes des souverains romains, perses et arabes. On y trouve :

  • OLYMPIAD 350: 296[= 620-21] Muhammad, le Ier roi des Arabes régna pendant 7 ans…
  • OLYMPIAD 351: 303[= 628-29] Abu Bakr, le 2e roi des Arabes, régna pendant 2 ans et 7 mois.

La datation de ce texte vient d’Elias de Nisibis qui a déclaré que Jacob a écrit sa chronique en 692. Le texte est conservé dans BL Add. 14.685 « Chronique dans le prolongement de celle d’Eusèbe de Césarée composée par Jacob « Amoureux du travail « , Xe/XIe siècle, f. 23[48]

La liste d’un chroniqueur syriaque anonyme datant de 702 de notre ère

Le texte est conservé dans BL Add. 17 193, fol. 17a. Robert Hoyland a noté que la liste se trouve « dans un manuscrit de la fin du IXe siècle au contenu très varié, intercalé entre des phrases choisies des proverbes de Salomon et des extraits du discours d’Isaac d’Antioche sur la prière »[49].

La liste des califes de Thomas le Presbyte

Elle est semblable aux listes ci-dessus, elle est datée de 724 après J.-C. puisqu’elle se termine avec le règne de Yazid b. ʿAbd al-Malik. Le texte est conservé dans BL Add. 14 643, 13e siècle, dernier folio[50]

Les mois précédents l’arrivée de Muhammad (à Médine).

Et Muhammad lui-même a vécu (encore) dix ans.

Et Abu Bakr b. Abi Quhafa Quhafa, 2 ans, 6 mois.

Et ʿUmar b. al-Khattab, 10 ans et 3 mois.

La question de l’historicité de la Mecque

La représentation possible de la Kaaba au VII ème siècle

Présentation du problème

L’argumentaire des tenants de la thèse de  » la non historicité de la Mecque » initiée par Crone est repris par Yehuda D.Nevo, Gallez et bien d’autres, se base essentiellement sur deux principes :

  • Ecarter les données de la tradition, jugée trop tardive et peu fiable.
  • Abuser de l’argument du silence des sources : « pas de mentions équivaut à l’absence d’historicité ».

Crone écrivait à ce propos : « […] de Qoraysh et de leur centre commercial (La Mecque), écrit-elle, on ne trouve aucune mention, que ce soit en grec, en latin, en syriaque, en araméen, en copte ou en tout autre littérature composée en dehors de l’Arabie avant l’époque des conquêtes. Ce silence est frappant et significatif. Il l’est tellement qu’on a essayé d’y remédier […]»[51].

Donc l’argument principal est l’absence de citations de La Mecque chez des chroniqueurs prolixes comme Procope, Nonnosus et les ecclésiastiques syriaques qui auraient dû la mentionner. Après avoir souligné le silence des sources, Crone s’est attelée ensuite à déconstruire, les allusions qu’on peut trouver ici et là, au sujet d’un sanctuaire sacré qui se situait en Arabie. Il s’agit principalement de l’expression de Pline « Dabanegoris » région [52] ou encore « Macoraba » de Ptolémée[53], une appellation qui est supposée refléter le port de Maccoraba (portus Mochorbae) de Pline, identifié comme Jeddah (le port est situé à environ 78 km de La Mecque).

Notons que Crone a reçu une critique assez sévère voire acerbe de la part de Robert B. Serjeant[54].  Nous citons ci-dessous, un exemple significatif de cette virulence : «  […] Le travail n’est pas seulement anti-islamique, mais également anti-arabe. Ses fantasmes superficiels sont si ridicules que, d’abord, on se demande si c’est juste une « farce« , une « pure parodie«  … Étant donné que les auteurs professent être des historiens de l’islam, ils sont tristement hors sujet avec la recherche contemporaine sur l’islam … ennuyeux piège de l’histoire … humeur prétentieuse […]». 

La rétraction partielle de Patricia Crone

Contrairement à ce que voulait nous faire croire Gallez, Gibson et ceux qui les suivent.  Patricia Crone a réellement nuancé sa thèse sur le commerce mecquois depuis qu’elle a pris connaissance des travaux de Peter S. Welles, publiés dans un ouvrage intitulé « The Barbarians Speak, How the Conquered Peoples Shaped Roman Europe »; aux éditions de de la prestigieuse université de Princeton en 1999, soit huit ans avant la publication de l’article de Crone de 2007[55].

La nouveauté proposée par Peter Wells, est l’implication d’un facteur déterminant qui n’avait pas été pris en compte par Crone et Cook. Il s’agit des besoins importants de l’armée byzantine dont des immenses légions étaient installées dans les provinces romaines du moyen orient, c’est-à-dire, l’actuelle Arabie du Nord et le Sham, selon l’appellation des Arabes qui inclut: la Jordanie, la Syrie et la Palestine.

La question initiale posée par Wells, était la suivante : « les Qurayshites auraient-ils pu acquérir, la richesse et les compétences en logistique, en fournissant à l’armée romaine en Syrie, ses besoins en cuir et autres produits pastoraux? ». Patricia Crone a publié deux articles où l’on constate qu’elle a réellement revue sa position, par rapport à l’importance du commerce mecquois, sans pour autant le remettre complètement en question.

  • Le premier article a été publié en 2007:« Quraysh and the Roman army: Making sense of the Meccan leather trade» publié dans le Bulletin of the School of Oriental and African Studies 70, n°1, 2007, p63-88.
  • Le deuxième article publié en 2008« What do we actually know about Muhammad? »[56].

Enfin il est à noter que le Pr Guillaume Dye confirme la nouvelle position de Patricia Crone, par rapport au rôle du commerce mecquois et par la même occasion sur l’existence historique de Muhammad lors une revue critique[57] de l’ouvrage collectif publié sous la direction d’Angélika Neuwirth sous le titre  «  The Quran in Context »[58]Guillaume Dye évoque même la mention de la Mecque dans les sources préislamiques. Il a fait référence particulièrement aux « Ethniques d’Étienne de Byzance », où l’on trouve une phrase qui pourrait se référer à la Mecque « Μάκαι θνο μεταξ Καρμανικαραβί « [59].

Concernant l’absence de traces archéologiques dans la Mecque actuelle, il est clair que nous ne pouvons trancher sur cette question sans une prospection du sous-sol mecquois par une équipe internationale d’archéologues. Notons au passage qu’aucune découverte fortuite lors des travaux de construction autour de La Kaaba, n’a été signalée par les autorités saoudiennes.

Les témoignages historiques externes sur le pèlerinage « le Hajj »[60] :

-La chronique de Khuzistan (environ 660 CE)

Le chroniqueur mentionne le « Dôme d’Abraham (ܩܘܒܬܗ ܕܐܒܪܗܡ /qwbth d-ʾabrhm) » et note que les Arabes affirment qu’Abraham « a construit cette place du « Dôme » pour le culte (ܣܓܕܬܐ /SGDT ʾ) de Dieu et pour l’offrande de sacrifices. »

Il ajoute plus loin qu’ils (les Arabes) adorent là-bas à l’honneur d’Abraham le père et le chef (patriarche) de leur peuple[61]

-Le témoignage d’Anastase de Sinaï (660-690 CE).

Ce texte écrit en grec est probablement l’un des plus importants témoignages négligés par les chercheurs, comme l’affirme Dr Sean Anthony, islamologue contemporain de l’université de l’Ohio, département des études du proche orient[62]. La partie qui nous intéresse dans cet écrit est l’histoire d’un prisonnier chrétien qui a été pris comme captif par les hagarènes (musulmans),  à l’endroit ou ceux qui nous tiennent en esclavage « ont la pierre et l’objet de leur culte ». Par la suite le captif, raconte comment «  ils ont sacrifié à cet endroit-là d’innombrables moutons et chameaux »[63].

-Le témoignage de Jacob d’Édesse dans sa quatrième lettre au Jean le Stylite

Dans une lettre que Jacob d’Édesse a envoyée à Jean le Stylite. Il évoque l’orientation de la prière des juifs et des musulmans, cette orientation est décrite comme suivant grosso modo, les points cardinaux, mais avec l’intention, de viser les lieux sacrés respectifs :

« […] Votre question est vaine… car ce n’est pas vers le sud que prient les Juifs, ni d’ailleurs les musulmans (hagarènes). Les Juifs qui vivent en Égypte, tout comme les musulmans, ainsi que je l’ai vu de mes propres yeux et vais maintenant l’établir pour vous, priaient vers l’Est, et le font toujours, tous –les juifs vers Jérusalem et les musulmans vers la Kaaba. Et les juifs qui sont au sud de Jérusalem prient vers le Nord. Et ceux du pays de Babel, à Hira et Bassorah, prient vers l’Ouest, et les musulmans qui sont là (ceux de Babel) prient vers l’Ouest, en direction de la Kaaba. Et ceux qui sont au sud de la Kaaba prient vers le Nord, en direction de ce lieu. Ainsi, de ce qui a été dit, il est clair que ce n’est pas vers le sud que juifs et musulmans de Syrie prient, mais vers Jérusalem ou la Kaaba, le lieu ancestral de leur peuple […] »[64].

-Un papyrus arabe (86-99 AH / 705-717 CE) de l’institut oriental de Chicago (17653)

La Papyrologue Petra Sipesteijs l’a publié dans un article intitulé «  An Early Umayyad Papyrus Invitation for the Hajj»[65] où elle a fait la description et l’analyse d’une lettre du prince Umayyade Shal Ibn ‘Abd al-Aziz qui contient une invitation à un certain ‘Uqbah Ibn Muslim pour participer au pèlerinage (al-Hajj).

Le Papyrus Arabe de l’institut oriental de Chicago

-Un graffiti arabe daté de 91H /710 CE

C’est au mois de Dhul-Qia’da qu’un certain Makhled Ibn Abi Makhlad a écrit une prière pour implorer le pardon de Dieu et pour que son pèlerinage soit accepté.

L’inscription se trouve près de Tabuk au nord de la Mecque.

Un graffiti arabe daté de 91H mentionnant le Hajj

En évoquant les graffiti islamiques du premier siècle de l’hégire, nous signalons la sortie d’un travail très important  réalisé par le Pr Juan Cole, historien de l’université du Michigan ; en collaboration avec l’érudit Saoudien M.Abdullah Alruthaya Almaghthawi[66], il vient de  publier un livre à la fin du  intitulé «  MUHAMMAD. PROPHETE of PAECE AMID THE CLASH of EMPIRES »[67].

D’après l’article de Juan Cole,  ce travail est basé en grande partie sur les nouvelles découvertes en matière de graffiti, va sans doute enrichir, les travaux de Robert Hoyland, Frédéric Imbert et Julien Christian Robin.

Quelques remarques concernant l’historicité de la Mecque

  • Les cinq témoignages précités ne laissent aucun doute sur la réalité du pèlerinage et de l’existence historique du sanctuaire de la Kaaba même si ces témoignages ne précisent pas sa localisation exacte.
  • En l’état actuel de la recherche, il nous parait difficile de nier totalement l’historicité de la Mecque, en l’absence d’une mission archéologique indépendante qui entame des fouilles dans cette  ville.
  • Le seul cas où l’auteur a rapporté un avis contraire aux thèses hypercritiques, est le contenu d’une correspondance qu’il a eu avec le Pr Julien Cristian Robin[68]. Cet échange scientifique se résume en substance, que J.C Robin n’est pas favorable aux thèses hypercritiques, il nuance l’argument du silence et trouve que le récit traditionnel renferme des éléments convergeant difficiles à écarter d’un revers de la main.
  • En effet, Robin fait remarquer, que l’absence de la mention de la Mecque dans les documents d’avant le VIIème siècle, est peu significatif, puisque cela ne voudrait nullement dire qu’elle n’existait pas auparavant. Il rajoute ensuite « qu’il n’y a aucune raison de douter de l’existence d’un sanctuaire et d’une petite bourgade à La Mecque dès le début du V ème siècle ». Il considère au contraire que « les thèses prétendant que La Mecque n’existe pas avant l’islam relèvent davantage de la polémique idéologique que de l’histoire »[69].

Conclusion

Pour conclure cet article, nous n’avons pas trouvé mieux que de paraphraser Hocine Kerzazi dans ce qu’il a écrit en guise de conclusion de son article sur les origines de l’islam[70]:« […] il me paraît opportun de souligner que les travaux évoqués ci-avant, si leurs hypothèses devenaient avérées, sont encore loin de nous livrer une analyse claire de leurs tenants et aboutissants […] ».

Pari ailleurs, nous ne pouvons que  le rejoindre quand il affirme : « […] l’histoire est redoutablement humaine, bien plus complexe que ce que les discours laissent croire. La démarche historique consiste à interpréter les faits et les témoignages pour ce qu’ils sont. L’historien raisonne en termes de probabilités qu’il atteint par la convergence d’éléments probants laquelle peut aboutir à des certitudes […] ».

Nous invitons donc l’auteur à poursuivre ses efforts de vulgarisation mais de veiller à ne pas être sélectif en la matière, sachant qu’il le reconnait lui-même, dans les termes suivants: « […] Il aurait fallu pour cela que je puisse accorder une même part de soin et de temps à d’innombrables champs épistémologiques : paléographie, codicologie, épigraphie, rhétorique, sémantique… […] ».

Espérant que nos remarques d’autodidacte, attirerons l’attention de notre chercheur, pour enrichir ses futures contributions aux travaux de l’islamologie contemporaine.

——————————

NB : pour simplifier la lecture, nous n’avons pas respecté le système de translittération académique, les arabisants rétabliront d’eux-mêmes la bonne prononciation.

 

Bibliographie et lecture conseillée

Après avoir présenté les références aux travaux hypercritiques, nous conseillons d’autres lectures consacrés à l’apparition de l’islam afin de compléter la bibliographie liée à ce thème.

—The First Dynasty of Islam. The Umayyad Caliphate, AD 661-750,

Gerald Howting, Ed.Southern Illinois University Press, 1987

—The Eye of the Beholder: The Life of Muhammad As Viewed by the Early Muslims–A Textual Analysis (Studies in Late Antiquity and Early Islam, Vol. 5), 289 pages.

Uri Robin, Ed. Darwin Pr; First Edition edition (June 1, 1995)

—The Oral and the Written in Early Islam, 256 pages

Gregor Schoeler, Ed. Routledge; 1 edition (July 27, 2006)

—The Expansion of the Early Islamic State (The Formation of the Classical Islamic World), 386 pages

Fred Donner, Ed. Routledge (May 28, 2008)

—Muhammad and the Believers: At the Origins of Islam, 34 pages

Fred Donner, Ed. Belknap Press: An Imprint of Harvard University Press; Reprint edition (May 7, 2012)

—The Rise of Historical Writing Among the Arabs, 216 pages

Fred Donner & Abd AL Aziz Duri, Ed. Princeton University Press (July 14, 2014)

—The Development of Exegesis in Early Islam: The Authenticity of Muslim Literature from the Formative Period, 264 pages

Herbet Berg, Ed. Routledge; 1 edition (May 1, 2009)

—Umayyad Legacies, 514 pages

Antoine Borrut, Ed. BRILL (June 10, 2010)

—Entre mémoire et pouvoir. L’espace syrien sous les derniers Omeyyades et les premiers Abbassides (72-193/692-809), Une somme en deux volumes.

Antoine Borrut, Ed Brill, Leyde, 2011.

—The Quran in Context, Historical and Literary Investigations into the Quranic Milieu, 864 pages

Angelica Neuwirth, Nicolas Sinai, Michael Marx, Ed. Brill (November 1, 2011)

—Muhammad, travail collectif, 1514 pages

Andreas Goerke, Ed. Routledge (June 25, 2015)

Les débuts de l’Islam, 256 pages

Françoise Micheau , Ed. Téraèdre (15 septembre 2012)

—Les origines du Coran, le Coran des origines, 318 pages

François Déroche et Julien Christian Robin.

Ed. Académie des Inscriptions et Belles-Lettres (5 juin 2015)

—Analysing Muslim Traditions: Studies in Legal, Exegetical and Maghazi hadith, 518 pages

Harald Motzki, Ed. BRILL (September 28, 2012)

—Hadith: Origins and Developments (The Formation of the Classical Islamic World), 432 pages

Harald Motzki, Ed. Routledge; 1 edition (September 14, 2016)

—Reconstruction of a Source of Ibn Is q’s Life of the Prophet and Early Qur n Exegesis: A Study of Early Ibn Abb s Traditions, 152 pages

Harald Motzki, Ed. Gorgias Pr Llc (May 15, 2017)

—Muslims, Jews and Pagans: Studies on Early Islamic Medina, 201 pages

Michael Lecker, Ed. Gorgias Pr Llc (March 10, 2017)

 

www.ahmedamine.net

[1] Hocine Kerzazi est doctorant au CRHO, le Centre de Recherches Historiques de l’Ouest (2011-2017). Il a contribué aux activités du réseau interdisciplinaire de recherche (DCIE), de l’Institut du Pluralisme Religieux et de l’Athéisme (IPRA) et de l’Association Française d’Histoire Religieuse Contemporaine (AFHRC).

[2] C’est une tendance qui adopte un hyper scepticisme vis-à-vis de l’histoire  officielle de l’islam.

[3] Docteur en médecine intéressé par l’islamologie contemporaine, site internet : www.ahmedamine.net

Auteur de « L’islam de Pétra, réponse à Dan Gibson », BoD éditions, mars 2018.

[4] https://oumma.com/origines-de-lislam-plaidoyer-pour-une-approche-historico-critique/

[5] https://blogs.mediapart.fr/hocine-kerzazi/blog/270418/l-islam-l-epreuve-de-ses-origines

[6] http://www.academia.edu/17252221/Réponse_à_la_thèse_dEdouard-Marie_Gallez-MAJ_2018

[7] https://oumma.com/origines-de-lislam-ecueil-du-discours-musulman/

[8] https://www.youtube.com/watch?time_continue=2&v=tQD5T1bb-yY

[9] https://blogs.mediapart.fr/hocine-kerzazi/blog/270418/l-islam-l-epreuve-de-ses-origines

[10] En référence à Théodore Nöldek, fondateur de l’islamologie universitaire

[11] L’étude de la monnaie

[12] John Burton The Collection of the Qur’an, Cambridge university press, 1977

[13] John Wansbrough, Quranic studies, Sources and methods of scriptural Interpretation, Foreword, Translations, and Expanded Notes by Andrew Rippin, New-York, Prometheus Books, 2004

[14] Crone Patricia & Cook Michael, Hagarism. The Making of the Islamic World, Cambridge University Press, 1977

[15] Wansbrough. (1978), the sectarian milieu: Content and composition of Islamic salvation history, Oxford University Press.

[16] R.A. Pritz, Nazarene Jewish Christianity [Le judéochristianisme nazaréen], Jérusalem-Leyde, Brill, 1988

[17] A-L de Prémare, Les Fondations de l’islam. Entre écriture et histoire, Paris, Le Seuil, 2002

[18] Ils sont en fait ni réellement juifs (car ils acceptent le Messie Jésus) ni vraiment chrétiens (car ils rejettent sa divinité).

[19] Christoph Luxenberg, Die syro-aramäische Lesart des Koran,  Das Arabische Buch, 2000

[20] En effet aucun témoignage du VIIème siècle ne fait état de l’existence d’hérétiques nazaréens, ni en Syrie ni en Arabie

[21] Cf. Coran53 :19-20

[22] https://www.academia.edu/36083383/Lislam_de_Pétra_Réponse_à_Dan_Gibson

[23] Pr David King est un spécialiste mondialement connu pour ses travaux sur la Qibla : http://davidaking.org/

[24] A.J. Deus est un économiste et chercheur indépendant en histoire des religions : http://www.ajdeus.org/

[25] https://edinburgh.academia.edu/RickOakes

[26] Par exemple  « Origines de l’islam, plaidoyer pour une approche historico-critique, partie II».

[27] Il est faux de véhiculer l’idée que les traditionnalistes ne critiquent pas le contenu des hadiths (Matn), deux des cinq  critères d’authentification, sont justement consacrés à la critique du Matn.

[28] https://fr.scribd.com/document/89042829/M-M-Azami-Studies-in-Early-Hadith-Literature

[29]http://www.academia.edu/3168359/Jonathan_Brown_Hadith_Muhammad_s_Legacy_in_the_Medieval_and_Modern_World_Oxford_2009_in_Bulletin_of_the_School_of_Oriental_and_African_Studies_73_2010

[30]http://www.academia.edu/14756495/The_Question_of_the_Authenticity_of_Muslim_Traditions_Reconsidered_A_Review_Article

[31] Nabia Abbot, Studies in Arabic Literary Papyri I: Historical Texts, Oriental Institute Publications, 1957

[32] Fuat Sezgin, Geschichte des arabischen Schrifttums, Brill, 1967

[33] Gregor Schoelr, Charakter und Authentie der muslimischen Überlieferung über das Leben Mohammeds, Berlin–New York 1996

[34]http://digitool.library.mcgill.ca/R/Q9P1PPQ3N4DTRNJBPQQPFJKKPDVC1P1JYJKIYCHSCCMQ67XMJ1-05098?func=search

[35] https://www.academia.edu/27677629/A_Ḥadīth_Fragment_on_Papyrus

[36] Ibn Ḥaḏm, al-Muhalla, vol.11, p.413 & Ibn Taymiya, al-Sārimu al-Maslūl, p.59

[37] Harald Motzki, Hadith: origins and development, edition Routledge, 2004

[38] Andreas Görke et Gregor Schoeler, Reconstructing Earliest Sira  Texts , consultable en ligne : http://www.andreas-goerke.de/goerke_schoeler_hijra.pdf

[39] En Allemagne, les auteurs de ce courant ont fondé en 2007 l’institut INARAH : http://inarah-fr.net/

[40] Thomas le presbyte, Sophrone de Jérusalem,  Doctrina Jacobi, pseudo-Sébéos, Jacques d’Edesse, traité d’Arculfe….etc, cités par Alfred-Louis de Prémare « Les Fondations de l’islam. Entre écriture et histoire », Le Seuil, 2002

[41] W. Wright, Catalogue Of Syriac Manuscripts In The British Museum Acquired Since The Year 1838, 1870, Part I, Printed by order of the Trustees: London, No. XCIV, pp. 65-66. This book has been recently republished in 2002 by Gorgias Press.

[42] Théodore Nöldeke, « Zur Geschichte Der Araber Im 1, Jahrh. d.H. Aus Syrischen Quellen », Zeitschrift Der Deutschen Morgenländischen Gesellschaft, 1876, Volume 29, p. 76.

[43] Traduit depuis l’anglais depuis le texte publié sur le site : https://www.islamic-awareness.org/history/islam/inscriptions/earlysaw

[44] http://www.christianorigins.com/islamrefs.html

[45] L’inscription entourée est un rajout postérieur au regard de photos plus anciennes. Gallez déclare que tout le graffiti serait un faux tardif, or aucun épigraphiste n’a remets en question  l’authenticité de toute l’inscription.

[46] http://www.iandavidmorris.com/early-sources-for-abu-bakr-bin-abi-quhafa/

[47] https://www.islamic-awareness.org/history/islam/inscriptions/kuficsaud

[48] Palmer, Seventh Century in the West-Syrian Chronicles; Hoyland, Seeing Islam as Others Saw It, 160-64

[49] Hoyland, Seeing Islam, 394-95

[50] Palmer, West Syr. Chron. 49-50 ; Hoyland, Seeing Islam, 395-6

[51] Crone & Cook.(1978), Meccan trade and the rise of Islam, Oxford, Basil Blackwell, p.134

[52] Histoire naturelle, VI, p.150

[53] Géographie, VI, 7, p.32

[54] R. B. Serjeant, «Meccan Trade and the Rise of Islam: Misconceptions and Flawed Polemics», Journal of the American Oriental Society 110, n° 3, 1990, pp. 472-486, consultable ici: https://fr.scribd.com/document/148684608/Meccan-Trade

 

[55] Patricia Cron.(2007), «Qurayš and the Roman army: Making sense of the Meccan leather trade» ,Bulletin of the School of Oriental and African Studies  70, n° 1, pp. 63-88

[56] https://www.opendemocracy.net/faith-europe_islam/mohammed_3866.jsp

[57]https://www.academia.edu/4287472/Le_Coran_et_son_contexte._Remarques_sur_un_ouvrage_r%C3%A9cent

[58] The Quran in Context. Historical and Literary Investigations into the Qurɛānic Milieu, Angelika Neuwirth, Nicolai Sinai, and Michael Marx, Leiden, Boston: Brill (Text and Studies on the Qurān 6), 2010, 864 pages.

[59] Source : « Stephani Byzantii Ethnicorum quae supersunt », Ed.Meineke, Berlin, 1849, p.427

[60] Nous remercions le Dr Sean Anthony pour ses indications à propos de ces témoignages externes sur le Hajj.

[61] R. Hoyland, Seeing Islam as Others Saw it : a Survey and Evaluations of Christian, Jewish and Zoroastrian Writings on Early Islam, Darwin Press, 1997. Une somme extrêmement détaillée sur l’ensemble des sources non-musulmanes des deux premiers siècles de l’Islam.

[62] https://osu.academia.edu/SeanAnthony

[63] Anastasius Sinaita, Questiones 20, PG LXXXIX.512 A, in Flusin 1991.pp.404-405, cite dans “The Cambridge Ancient History”  Ed Averil Cameron et al 2000  p.803

[64] Hoyland R.G.(1997), Seeing Islam as others saw it, a survey and evaluation of Christian, Jewish and Zoroatrian writings on early Islam, Darwin Press Princeton, p.160-67. Crone & Cook(1977), Hagarisme, op.cit., p173, note 30

[65] https://www.journals.uchicago.edu/doi/abs/10.1086/677240

[66] Erudit Saoudien intéressé par les inscriptions islamiques du premier siècle, qu’il publie sur Twitter : https://twitter.com/mohammed93athar

[67] https://www.juancole.com/2018/08/inscriptions-prophet-history.html

[68] Correspondance datée du 24/02/18 publié sur son blog : https://blogs.mediapart.fr/hocine-kerzazi/blog/270418/l-islam-l-epreuve-de-ses-origines

[69] Ibid

[70] https://blogs.mediapart.fr/hocine-kerzazi/blog/270418/l-islam-l-epreuve-de-ses-origines

Commentaires

Laissez un commentaire

Laisser un commentaire

Chargement…

0

Racisme, et port du voile : la rappeuse Mona Haydar veut déconstruire les clichés

El Ouafi Bouguera, le marathonien de l’Histoire, ouvrier et champion olympique