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Les racines orientales de la civilisation occidentale

Un coup d’œil sur le livre polémique de Martin Bernal

Comme il est toujours connu, l’historiographie de l’humanité est pleine d’injustices. Mais la plus grande injustice a été d’effacer l’apport historique des civilisations égyptiennes et phéniciennes dans la genèse de l’Occident. Le premier qui a jeté un pavé dans dans la marre et qui a dénoncé l’arrogance historique de l’Occident qui s’accroche au mythe hellénique a été Martin Bernal qui dans un livre très polémique « Athéna noire  : les racines afro-asiatiques de la civilisation asiatique »1 a démontré que les anciens Égyptiens et les Phéniciens ont colonisé la Grèce antique durant l’âge de bronze et que les anciens Grecs reconnaissaient leur dette envers l’Egypte ancienne à travers leur propre perception, leur culture, leur art et que la remise en cause de cet acquis a été réalisée au 18ème siècle lorsque les historiens occidentaux ont renié l’apport de l’Egypte et de la Phénicie à la Grèce antique.

Bernal va plus loin en évoquant une colonisation par l’Egypte et la Phénicie de la Grèce en réfutant la thèse aryenne qui stipule que des indo-européens sont venus en Grèce d’Europe centrale.

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Je dois à ce stade dire qu’il y a beaucoup de mythes sur les indo-européens dès qu’on cherche des éléments civilisationnels ou cultuels qui permettent de les distinguer des autres races. George Dumézil a trouvé quelque chose qui est la tripartition et son corollaire dans la religion antique, la triade divine. Chez les Romains par exemple la triade formée par Jupiter, Mars et Quirinus a été la norme religieuse. Or, les triades divines ont existé même chez des peuples sémitiques donc non indo-européens. Dans le Coran, il est fait mention d’une triade dans la cité de Taïf que le Prophète Muhammad a tenté de convertir les sujets à l’Islam. La triade des idolâtres de Taïf est composée de Al-‘Uzzâ, Allât et Manât. Le verset du Coran qui relate leur existence est celui-ci : « Que pensez-vous d’al-Lat et al-‘Uzzâ et de l’autre, Manât, la troisième Aurez-vous le garçon et Dieu la fille Quel inique partage !2  » Ainsi, la théorie de Dumézil ne repose sur rien. Même la tripartition en classes qui lui est si chère n’est pas convaincante. Quand on pense au clergé d’Amon en Egypte, on ne peut qu’être convaincu que dans toutes les civilisations, il y avait un clergé. Rien de surprenant à cela.

Pa conséquent, la thèse de Bernal n’est pas incongrue. Les tribus qui ont colonisé la Grèce antique ne pouvaient pas être uniquement indo-européennes, à supposer que ces dernières existent réellement comme race.

Hérodote a évoqué les influences orientales et Eschyle célèbre l’arrivée à Argos d’Egypte des Danaids, filles de Danaus3.

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La véritable influence de l’Orient sur la Grèce antique: position du problème

L’influence de l’Orient a été beaucoup plus importante que cela même si les critiques mettent l’accent sur son caractère peu visible. La véritable influence de l’Orient à la Grèce s’articule autour de quatre vecteurs historiques:

– Le premier n’est autre que l’origine de l’écriture grecque qui a été marquée par l’apport des Égyptiens, des Mésopotamiens et des Cananéens. Bernal date l’entrée de l’alphabet phénicien en Grèce entre -1 400 et -1 800 alors que les études les plus reconnues aujourd’hui situent la date de cette révolution vers – 600 à Cumes, dans le Sud de l’Italie, à l’époque des Etrusques. Nous allons nous appuyer sur des recherches encore plus sérieuses qui parlent d’une influence orientale (égyptienne et cannanéenne) dans la formation de l’Alphabet dit phénicien. Les Phéniciens ont transmis aux Grecs et aux Italiens un alphabet qui s’est déjà formée lentement grâce à une sysnthèse égypto-sémitique. Nous allons raconter cette histoire très importante.

– Le second élèment ou vecteur est l’influence orientale sur la Grèce dans les domaines de la philosophie et de la science qui a débuté avec l’école milésienne, Pythagore et Thalès. La géométrie et les mathématiques ainsi que la philosophie des Grecs proviennent essentiellement de l’Orient. Cette vérité a été tellement dissimulée. Il convient d’en retracer l’évolution.

– Le troisième vecteur historique n’est autre l’héllenisme qui n’est qu’une fusion entre la culture grecque et la civilisation orientale (Egypte et Babylonie) et qui est un héritage des conquêtes d’Alexandre le Grand en Orient. A la mort d’Alexandre en – 323, plusieurs écoles de pensée sont apparues. L’école d’Alexandrie, ville fondée par Alexandre le Grand en Egypte, a produit des scientifiques et des philosophes qui ont contribué de manière décisive au progrès de la pensée. Il suffit juste de citer Plotin qui est un Egyptien dont la philosophie se nourrit de la pensée égyptienne et qui est devenu le philosphe héllenique qui a le plus influencé le christianisme.

– Le dernier vecteur a été matérialisé durant le Moyen Âge. La survivance des sanctuaires de la pensée héllenique en Syrie et à Alexandrie a permis l’apparition de la pensée islamique qui a transmis ses plus belles réalisations à l’Occident au moment où ce dernier avait perdu le contact avec l’Orient à l’époque de l’empire romain qui vivait dans une grande indigence intellectuelle comme l’a justement rappelé Alexandre Koyré dans ses Etudes d’histoire de la pensée scientifique.

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Dans l’empire romain, il n’y avait ni philosophie, ni science mais seulement des traités de morale et une sagesse pragmatique comme celle de Marc Aurèle.

Les Romains ne connaissaient aucun système philosophique ou un savoir scientifique comme celui d’Archimède qui a vécu à la fin de l’épopée héllénique. C’est un soldat romain qui a tué le savant Archimède alors qu’il était plongé dans ses recherches scientifiques pendant la prise de Syracuse, sa patrie, lors d’une dernière péripétie de la seconde guerre punique qui scella le destin de la Méditerranée héllénique et qui deviendra un “lac romain”. Depuis cette date, l’Europe est entrée dans les ténèbres parce que le contact avec l’Orient a été rompu. Les Romains ne pouvaient plus se nourrir des foyers culturels et intellectuels de l’Orient et de l’Extrême-Orient. C’est l’Islam qui ne connaissait pas la langue grecque qui a appris la philosophie héllenique et qui en a été le principal vecteur vers l’Occident.

Avec ces quatre vecteurs, la civilisation occidentale possède des racines éminement orientales.

Origine de l’écriture moderne et de l’alphabet: l’Orient

Il semble qu’il y a une racine commune à l’écriture et elle est d’origine orientale. Les plus anciennes écritures proviennent bien entendu du Proche-Orient: l’écriture hiéorglyphique en Egypte et l’écriture cunéiforme en Babylonie. Elles sont des écritures figuratives. Ce type ancestral d’écriture a pris naissance à partir du moment où les hommes ont éprouvé le besoin de graver des signes, des symboles et des images sur les parois des cavernes. Des vases ont été trouvées en Egypte datant du néolithique et sur lesquels des images stylisées en été gravées. Des carrés, des réctangles et des zigzags qui symbolisaient le Nil, les terres irrigables et le pays d’Egypte4. Ce sont les premières figures dans la longue route de la genèse de l’écriture. Ensuite, l’écriture criptographique cunéiforme a permis, non seulement, de désigner des nombres et des choses concrètes mais aussi des sons. Ce fut la même chose en Egypte avec les hiéroglyphes. Par exemple, la figure du canard plus celle du pain est prononcée “saw-th” et qui désigne le mot “soeur”5. Saw est le cris du canard. Cette découverte stupéfiante a été faite en Egypte où le son du language a été représenté dans des figures6.

La seconde révolution dans l’histoire de l’écriture a été l’invention de l’alphabet. L’alphabet a été inventé à Sarabit al-Khadim, une région située dans le Sinaï, où les anciens Egyptiens faisaient l’extraction de la turquoise.

Non loin de là, dans la vallée Ouadi-el-Mukattab, de nombreux signes gravés ont été trouvés dans les parois rocheuses, C’est ce qu’on appelle l’alphabet protosinaïtique dont l’alphabet phénicien est un dérivé tardif. Ils sont le résultat d’une association entre les signes hiéorgliphyphiques égyptiens et la langue sémitique. Ce sont des travailleurs sémitiques, probablement des cananéens qui aidaient les Egyptiens dans l’extraction et le transport de la turquoise. Ces derniers se sont appropriés l’écriture hiéorliphyque égyptienne en l’adaptant à leur langue sémitique7.

Ils ont adapté les signes égyptiens en leur attachant le premier son dans leur langage sémitique du mot désigné par le hiéroglyphe égyptien.

Donnons maintenant des exemples concrets afin de clarifier les choses :

Ce signe  désigne en hiéorglyphe une maison ou la construction. Les Sémites ont prononcé pour ce signe hiéorlyphique le signe béît. Ce signe a été utilisé pour désigner la lettre elle-même dans le nouvel alphabet8. C’est l’ancêtre du béta grec et du B en Latin. Ce qui est extraordinaire, c’est que les Sémites (cananéens) ont utilisé la lettre béit pour désigner une maison. Dès qu’ils voient ce signe il prononce béit.

Un autre signe  désigne en hiéroglyphe un bœuf et en sémitique alef, c’est-à-dire un animal. C’est l’ancêtre de l’alpha des Grecs et du A en Latin9.

Ce fut la même chose pour ce signe  emprunté des hiéroglyphes auquel les Sémites ont donné la première lettre de Ma’a qui signifie eau en sémitique et qui est l’ancêtre du M du Grec et du Latin. Prenant un dernier exemple : le signe hiéorglyphique qui désigne une tête a été utilisé par les Sémites en lui donnant la première lettre du mot rosh (pour tête) qui est devenu R10. On peut dire phonème à la place de signe11.

Il y a eu donc une concordance entre les signes hiéroglyphiques et les phonèmes sémitiques. De cette manière, l’écriture qui a été en Egypte une affaire de scribes très spécialisés et érudits puisqu’il y avait une centaine de figures hiéorglyphique  s’est démocratisée et elle est devenue accessible au plus grand nombre puisque les Sémites ont utilisé une dizaine de sons identifiés à des lettres alphabétiques pour écrire tout ce qu’ils voulaient en – 1 800.

Ils ont ainsi transformé les hiéroglyphes égyptiens en alphabet. Cet alphabet proto-sinaïque a été transmis à tout le Proche-Orient et a donné naissance à l’alphabet phénicien qui a été transmis à Cumes (Sud de l’Italie) en – 600. Il se peut que cette transmission date de plus loin (-1000).

Il y a donc une racine commune à l’écriture de l’Occident et de toute l’humanité qui est égypto-sémitique. Quelle dette détenue par les Orientaux !

La genèse des mathématiques en Orient : la Grèce a été en retard de 2 000 ans sur l’Egypte et la Mésopotamie

Durant cette période antique, il n’y avait pas que l’écriture qui est de source orientale et qui suffit en elle-même pour déterminer l’apport de cette région ancestrale à l’Occident au-delà des thèses de Bernal qui sont utiles sur le plan de la reconnaissance cultuelle et intellectuelle des Grecs vis-à-vis de l’Egypte (comme l’atteste les mythes sur Hermès Trismégiste et les poèmes d’Eschyle)12. Il y a aussi des concepts mathématiques comme les grandeurs (centimètre et mètre). Là, c’est un sujet délicat parce que la connaissance des Egyptiens dans le domaine des grandeurs et des mesures semble être bien enracinée dans l’égyptologie qui nous fait savoir que ce peuple antique utilisait des grandeurs comme le doigt, le pouce, la paume, la main, le poing.

Or, le savoir des Egyptiens a été plus important. Il est connu que Pythagore a étudié en Egypte pendant des années et il a ramené en Grèce ce que les Egyptiens ont découvert. Les incertitudes nourries autour du Papyrus de Rhind ont été levées. Depuis l’époque des Pyramides, le théorème du triangle rectangle de Pythagore était connu de ce peuple antique. La preuve en est la Pyramide de Khephren qui a été bâtie en se servant de la règle 3 4 5 (sa demi base vaut 3 (107,9), sa hauteur vaut 4 (143,87) et son apothème vaut 5 (179.84)). Ceci rappelle le théorème de Pythagore basé sur la règle 3, 4, 5 dont les carrés vérifient ce théorème13.

Il n’est pas inutile de rappeler que cette découverte stupéfiante des Egyptiens provient de leur propension à construire à l’aube de leur glorieuse histoire des pyramides car la règle 3, 4, 5 permet d’obtenir des angles droits ce qui est reflété dans le théorème du triangle rectangle de Pythagore. Les Egyptiens connaissaient également le nombre Pi (3,14). Dans un film documentaire intitulé K19 sur l’histoire des Pyramides, il a été révélé que ce peuple oriental ingénieux a inventé le centimètre en s’inspirant de la taille des goutes d’eau qui ont le même diamètre (un centimètre précisément).

Ils ont également inventé le mètre14. La preuve archéologique en est le pyramidion qui se trouvait à côté de la grande pyramide de Chéops15. La hauteur de ce pyramidion est précisément d’un mètre. Ces affirmations n’ont pas été publiquement réfutées alors que les documentaires qui portent sur ces découvertes sont accessibles et diffusés sur youtube depuis un certain temps. Les critiques prétendent que c’est le hasard qui explique ces faits, ce qui est ridicule.

Non loin de la terre du Nil, il y avait presque à la même époque antique une grande civilisation orientale, la Babylonie. Une célèbre tablette d’argile « Plimpton 322 » conservée à l’université de Columbia et datant de -1800 montre que les Babyloniens connaissaient parfaitement le théorème de Pythagore dans une version plus compliquée16. Ce peuple peu connu avait tendance à utiliser les grands nombres. Non seulement ils avaient une base de calcul articulée sur 60 chiffres au lieu de 10 que nous connaissons tous, mais ils ont également utilisé des séries de nombres comme 119, 120, 169 et 4961, 6480, 8161 qui vérifient bien le théorème exactement comme la série 3, 4,5.17

Je ne parlerai pas des techniques égyptiennes basées sur l’utilisation de la corde pour calculer les aires et les surfaces, ce qui était la norme pour une civilisation basée sur l’irrigation des terres par le Nil. Ces techniques sont connues eu égard aux problèmes géométriques citées dans plusieurs papyrus égyptiens comme le papyrus de Moscou.

Il est également connu que Thalès (mort en – 545 à Milet), le savant fondateur de l’école milésienne a fait un séjour en Egypte. De ce pays, il ramena à Milet les principales idées qui font de lui le premier philosophe grec18. D’abord, il a compris comment mesurer la hauteur d’une pyramide par rapport à son ombre. Ensuite, il a appris à prévoir l’éclipse solaire. Enfin, il a considéré que l’eau est l’origine du monde. Les Egyptiens ont développé la même idée depuis – 2300 en évoquant dans leur mythologie, l’Océan primordial appelé Noun ou Nouou (Nwn) qui entoure le monde et qui est l’origine de la vie.

A partir de la mythologie égyptienne, Thalès a lancé l’idée que l’eau est le fondement de l’existence. Cette idée a été reprise par Anaximandre.

Héraclite (mort en -480) a changé le fusil d’épaule. Il remplace l’eau par le feu qui devient le principe de toutes choses et l’état premier et l’état final du cosmos19. Cette idée a été importée d’Egypte encore une fois. Il séjourne à Héliopolis, ville du grand Dieu Râ, où il comprendra ce que les Egyptiens entendaient par feu divinisé permettant la renaissance perpétuelle des choses à l’image de ce Dieu qui devient Kéhpri et Atoum. Même Platon a séjourné en Egypte et a appris beaucoup de choses qui lui ont permis de développer sa philosophie.

Par consequent, les penseurs de la Grèce antique ont repris ce que les Egyptiens ont découvert des siècles avant la naissance de la civilisation classique. Un héritage qu’il faudrait reconnaitre aujourd’hui.

Les grands penseurs héllènes, soit qu’ils orientaux, soit que leur travail puise dans le savoir oriental

Tandis que les premiers penseurs grecs ont été des Grecs qui ont rapporté beaucoup d’idées et de concepts d’Egypte, les philosophes et les scientifiques de la période héllenique, c’est-à-dire de la période qui s’étend de la mort d’Alexandre le Grand en – 323 à la mort de Cléopatre, reine ptolémaique d’Egypte en -31, ont été pratiquement tous des Egyptiens héllenisés. Comme il a été rappelé au début de cet article, cette dernière date marque l’apogée de la domination romaine et le début du déclin de la pensée grecque.

Les conquêtes par Alexandre le Grand de territoires immenses s’étendant de la Grèce à l’Inde et le partage de son empire par ses généraux à partir de -323 a permis la création d’une nouvelle et grande civilisation en Syrie, en Irak et en Égypte. C’est à partir de ces territoires que la science, la philosophie et la littérature vont se développer et se préserver jusqu’à la conquête musulmane.

Les courants philosophiques qui sont apparus durant cette période réalisent un murrissement des idées professées en Egypte et en Mésopotamie depuis des millénaires d’où la nature esotérique, mythologique et naturaliste de ces philosophies. Il suffit de citer l’épicurisme (fondé en – 306) et le stoicisme (fondé en – 301) qui réunissent des traits de la mentalité orientale faite d’ironie, de sagesse et de curiosité.

Comme le rappelle Emile Brehier la philosophie héllenestique préconise l’assimilation d’une vérité déjà trouvée. C’est exactement ce qui s’est passé durant cette époque. Les Egyptiens héllenisés ont repris les vieilles idées de leurs ancêtres dans de nouveaux courants philosophiques qui reflètent bien cette diversité et cette vitalité de la pensée des anciens Egyptiens et Mésopotamiens. La philosophie est néée précisément en raison de cette vitalité de la pensée orientale et ce n’est pas une création grecque par excellence.

L’héritage héllenestique contient également l’astronomie qui avec Eudoxe, Callipe et Erathostène, connait un nouvel essor. L’astronomie est une science très connue en Egypte et en Babylonie depuis des siècles (prévision des éclipses, déterminbation de la position des étoiles errantes et fixes, etc). Il est donc normal que les astronomes héllènes hissent leurs connaissance à un tel niveau en puisant du savoir antique oriental.

Erathostène par exemple (mort à Alexandrie en -194) a mesuré la circonférence de la Terre en comparant les angles des ombres formées par des rayons du Soleil à deux lieux différents espacés d’une distance déterminée. Comme les Egyptiens connaissaient le mètre qui est intrinsèquement lié à la circonférence de la Terre, il est probable qu’Erathostène a repris les calculs égyptiens.

L’un des deniers philosophes héllène fonda une école philosophique, les néoplatoniciens. C’est Plotin (mort en 270). Il influenca les premiers penseurs chrétiens comme Saint-Augustin. Le cœur de la pensée plotinienne est ce triptyque de l’Un, de l’intellect et de l’Âme. Le destin de l’homme est de retrouver l’Un qui est, selon Plotin, le principe suprême en tant que cause de tout ce qui existe sans avoir une cause et qui est assimilé au bien à partir de l’intelligence qui dérive de l’Un et qui recèle les idées, qui sont les formes « platoniciennes » et les vérités20. La troisième entité plotinienne est l’Âme du monde qui est en fait le monde sensible qui se multiplie à mesure qu’il s’éloigne de l’Un. Selon Plotin, l’Un produit l’intelligence en tant que principe d’unité puis celle-ci engendre l’Âme du monde selon un processus appelé « procession »21.

Ce qui est intéressant dans cette philosophie est qu’elle relate l’origine du mal en tant qu’absence d’intelligence et comme matière. Le mal n’est pas lié au bien de l’Un mais il n’est autre que le résultat de la séparation de l’Un par l’intellect. Comme le dit Plotin, le mal est un défaut de bien et l’homme doit agir en s’orientant vers le bien et en se rapprochant autant que faire se peut de l’Intelligence qui garde en mémoire l’Un qui l’a engendrée. C’est cela, selon lui, la source du bonheur22. Là aussi, on voit que le néoplatonisme reprend les vieilles idées sur la conduite humaine de la pensée orientale, en considérant comme important le libre arbitre de l’homme.

Ce dernier doit chercher son bonheur à travers ses actions, lesquelles doivent refléter l’Intelligence et non le monde sensible. Par conséquent, l’homme est responsable de ses actes et cet enseignement n’a pas manqué d’influencer le mutazilisme à l’époque abbasside. Le néoplatonisme d’Alexandrie s’est étendu à Nisibis et à Césarée et même à Rome où Plotin a dispensé ses cours. C’est pour cette raison que le néoplatonisme s’est répandu dans tout le Moyen-Orient et il a influencé ainsi aussi bien le christianisme que les philosophes et théologiens musulmans.

À Alexandrie, il y avait également une école théologique chrétienne qui a joué un grand rôle au tout début du christianisme. Elle fut créée par Pantène d’Alexandrie en 180 et elle forma les premiers fondateurs de l’Église. Mais son membre le plus important est Origène. Ce dernier a élaboré une théologie qui s’inspire des hypostases de Plotin : selon lui, Dieu a créé en premier lieu le Logos qu’on peut rapprocher de l’Un de Plotin puis les logikoï qui sont des êtres rationnels et invisibles aux humains. Ces êtres sont peut-être l’incarnation des vérités de l’intelligence plotinienne. Il n’évoque pas cependant l’Âme du monde, prévue par Plotin. À moins que l’existence du monde sensible qu’elle incarne soit une évidence.

Le dernier vecteur du savoir oriental vers l’Occident, l’Islam

Le dernier vecteur de l’héritage hellénique vers l’Occident est l’Islam. La fusion entre la culture grecque et les cultures de ces antiques territoires a entraîné la constitution d’un grand patrimoine culturel universel qui a été ensuite transmis par les Musulmans à l’Occident.

Ce patrimoine a été sauvegardé et développé dans trois centres intellectuels situés dans ces régions de haute culture : l’Académie de Jundê-Shâpur en Iran, Harran dans le nord de l’Irak et Alexandrie en Égypte. Ce sont les centres intellectuels de transmission de la culture hellénique à la civilisation islamique. Jundê-Shâpur a accueilli des philosophes grecs qui y sont venus après la fermeture par l’empereur Justinien de l’Académie d’Athènes en 529 ainsi que des intellectuels nestoriens de langue syriaque. C’est dans cette langue que les plus importants ouvrages en philosophie, en théologie et en science ont été traduits.

C’est grâce à la médecine que les nouveaux maîtres de la région, les Musulmans abbassides, vont connaître et exploiter ce centre intellectuel. Là, on peut comprendre comment la philosophie et la science grecques qui étaient déjà enseignées dans ce centre perse y sont parvenues, et ceci, grâce à des traductions réalisées par des Syriaques des ouvrages d’Aristote, de Galien et d’Euclide pour ne prendre que ces géants de la philosophie et de la science grecques de la langue syriaque au pehlvi.

En 529, plusieurs philosophes néoplatoniciens s’installèrent à Harran dans le Nord de l’Irak après la fermeture par les Byzantins de l’école d’Athènes23. Ils ont traduit directement du grec vers l’arabe pour le compte des Abbassides, les ouvrages grecs ramenés par les néoplatoniciens de l’Empire byzantin (Grèce).

Maintenant en quoi ce vecteur islamique a apporté des concepts et des idées qui ont fait le bonheur de l’Occident ? Nous rappelons qu’Alexandre Koyré considère les Arabo-musulmans non pas seulement et simplement comme des vecteurs de la philosophie grecque mais comme véritablement les « éducateurs » de l’Occident. Pourquoi les Romains, les Chrétiens du Moyen Âge et les Byzantins qui connaissaient parfaitement la langue grecque n’ont pas pu faire de la philosophie ? C’est simplement parce que ces derniers ont perdu, depuis la naissance de l’empire romain, le contact avec l’Orient et l’Extrême-Orient, un contact récupéré et valorisé par les Musulmans.

Par ailleurs, la révolution scientifique de l’Europe au XVIsiècle n’a été possible que grâce à la première révolution scientifique de l’Islam durant le Moyen Âge. Par exemple, la méthode scientifique et la physique en Occident doivent beaucoup aux travaux d’Ibn Al-Haytham. Ce dernier a jeté les bases de la méthode scientifique moderne dans sa dimension expérimentale.

Grâce à sa méthode expérimentale, il a découvert la loi de réfraction de la lumière. Il a également étudié les propriétés de la luminance et sa dispersion à travers des prismes. Ibn al-Haytham a développé également une critique de Ptolémée. Dans un livre intitulé « Al-Shukûk ‘alâ Batlamyûs » (Doutes sur Ptolémée), Ibn al-Haytham évoque des anomalies géométriques (comme aurait dit Thomas Kuhn) au sein du système de Ptolémée (orientation à partir du centre du monde, problème de l’équant, mouvement de la latitude).

Dans le domaine de la médecine, al-Zahrawi (Albucassis) (936-1013) qui fut le grand chirurgien de son époque, a écrit une encyclopédie de 1500 pages et 30 tomes, « Al-Tasrif liman Aegiza an al-Ta’lif », sans protéger ses inventions qui comprenaient les instruments de chirurgie dans les modèles existent aujourd’hui malgré le progrès technologique. Cette encyclopédie a été traduite en latin par Gérard de Crémone et a été éditée plus de vingt fois dans toute l’Europe. Elle est restée la référence en médecine et en chirurgie jusqu’au dix-huitième siècle.

N’oubliant pas bien entendu les mathématiques. Le travail de Muhammad Ibn Mûsâ al-Khuwârizmî (mort vers 850 à Bagdad) a été vraiment décisif pour le développement de l’algèbre. Il emprunte aux Indiens les chiffres décimaux mais aussi le zéro qui permet de définir les chiffres négatifs des Indiens, inventé par Bramagupta et cités dans son ouvrage le Brahmasphutasddhana (rédigé en 628). Les chiffres indo-arabes sont diffusés à Cordoue en Espagne et en Afrique du Nord. Puis ils ont été découverts par des occidentaux qui les diffuseront dans le monde chrétien sous le nom de chiffres arabes et qui sont passés en Occident à travers l’Espagne islamique. Ils sont progressivement utilisés dans les pays occidentaux et ce n’est pas un hasard que l’un des premiers pays où vont circuler ces chiffres soit le pays de la Renaissance et de la seconde révolution scientifique mondiale, l’Italie.

Conclusion

Voilà, on a parcouru une odyssée historique. Il me semble que le dernier vecteur oriental d’un savoir incommensurable destiné à l’humanité entière n’est autre que la pyramide de Chéops, chef d’œuvre de l’Egypte ancienne. La pyramide garde des secrets géométriques et physiques comme le nombre Pi et le nombre d’or qui ressortent des mesures géométriques de la pyramide.

Ces nombres sont partout présents dans l’univers et dans les plus importantes équations mathématiques qui décrivent le monde physique. Il parait même qu’on y retrouve des constantes universelles comme la vitesse de la lumière. Tout est dans les mesures de la pyramide qui est un symbole du savoir humain et un temple pour la science pour les siècles passés et avenirs.

En fait, la région du Moyen-Orient est l’origine du monde, avec sa science antique, sa philosophie, ses énigmes et ses symboles. Elle a transmis tout ce que l’Occident avait besoin pour bâtir sa civilisation et sa culture scientifique et technique. Comme le dit Bernal, l’Occident a jadis gardé le souvenir de ce qu’il doit à l’Orient. Mais il a renié cet héritage en raison d’un regain d’intérêt pour le racisme et la supériorité de l’homme blanc et de l’Occident. Nous voulons simplement dire que Bernal n’a pas tout dit. L’Occident doit sa civilisation à l’Orient parce que ce qui compte vraiment ce n’est pas que les Egyptiens par exemple aient colonisé la Grèce ou que les dieux grecs soient des emprunts des mythes et des panthéons de l’Egypte mais c’est plutôt la transmission à l’Occident de l’écriture alphabétique qui est d’origine sémitique et proto-sinaïque et les concepts scientifiques et philosophiques. Ce sont les idées qui font le monde et celles-ci proviennent de l’Orient. L’Occident n’a fait que l’oublier.

Rafik Hiahemzizou

Philosophe et essayiste, auteur de plusieurs ouvrages  dont La genèse et l’évolution de la philosophie islamique et de sa conciliation entre la raison et la foi”, et “Le déclin de la philosophie islamique et son triomphe posthume” (Ed. l’Harmattan) 

1 Athéna noire : Racines afro-asiatiques de la civilisation classique : La fabrication de la Grèce antique, 1785–1985 Vol. 1 (Broché) Vintage ; Nouvelle édition (novembre 1991).

2 Le Coran, Sourate « L’Étoile ».

3 Hérodote, Les Histoires, Livre V.

4 L’histoire secrète de l’écriture en anglais, sous la direction de Hugh Sington et présentée par Lydia Wilson. https://www.youtube.com/watch?v=TyfIS9b77A8&t=9717s

5 Ibid.

6 Ibid.

7 Ibid.

8 Ibid.

9 Ibid.

10 Ibid.

11 Ibid.

12 Op.cit. Bernal.

13 Quentin Leplat, Chercheur en sciences anciennes, Le théorème de Pythagore connu plusieurs millénaires avant, page web, adresse : https://messagedelanuitdestemps.org/savoir-antique/le-theoreme-de-pythagore-connus-plusieurs-millenaires-avant/

14 « Grande Pyramide K 2019 » du réalisateur Fehmi Krasniqi, https://grande-pyramide-k2019.com

15 La Révélation des Pyramide, Investigations et enquêtes. Adresse youtube : https://www.youtube.com/watch?v=HFpHDXUgcqw.

16 Zeste de savoir. Un théorème plus ancien que Pythagore, adresse ; https://zestedesavoir.com/tutoriels/676/theoreme-et-histoire-de-pythagore/713_aspect-historique/3314_un-theoreme-plus-ancien-que-pythagore/

17 Ibid.

18 Thalès et ses emprunts à l‘Égypte, Tannerie PaulRevue Philosophique de la France et de l’Étranger, 1980.T.9, pp. 299-318.

19 Héraclite, Fragment 30, Clément d’AlexandrieStromates, V, 105.

20 Lyod Gerson, Plotinus, Stanford Encyclopedia of Philosophy, 2014.

21 Ibid.

22 Ibid.

23 Maurice SartreD’Alexandre à Zénobie, Histoire du Levant antique, Fayard, 2003, p. 964-965.

 Lyod Gerson, Plotinus, Stanford Encyclopedia of Philosophy, 2014.

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