- Découvrez la pensée d'Ali Abderraziq sur le rapport entre islam et politique.
- Comprenez l'impact de son livre sur la perception du califat.
- Explorez la pertinence de ses idées dans le contexte actuel.
Dans l’histoire intellectuelle du monde musulman contemporain, Ali Abderraziq occupe une place à part. Juriste et théologien égyptien, il est surtout connu pour un livre publié en 1925, L’islam et les fondements du pouvoir (Al-Islam wa Usul al-Hukm). Cet ouvrage a provoqué un choc durable, car il remet en cause une idée largement admise : celle selon laquelle l’islam imposerait un modèle politique précis, en particulier le califat.
Ali Abderraziq naît en 1888 en Égypte, dans une famille de notables engagés dans la vie politique et intellectuelle. Il étudie à l’université d’Al-Azhar, haut lieu du savoir religieux sunnite, puis se forme au droit. Il exerce comme juge religieux (qadi), tout en développant une réflexion personnelle sur les rapports entre islam, pouvoir et autorité. Après la condamnation de son livre, il est écarté des institutions religieuses officielles. Il poursuit néanmoins une carrière intellectuelle discrète et meurt en 1966, sans jamais renier ses positions.
La publication de son ouvrage intervient dans un moment de grande crise politique et symbolique. En 1924, l’abolition du califat ottoman par Mustafa Kemal Atatürk provoque un profond trouble dans le monde musulman. Beaucoup d’intellectuels et de religieux appellent alors à restaurer cette institution, perçue comme le pilier de l’unité islamique. Ali Abderraziq prend le contre-pied de ce mouvement. Il affirme que le califat n’est pas une obligation religieuse et qu’aucun texte fondamental de l’islam n’impose une forme précise de gouvernement.
Une thèse claire et dérangeante
Son raisonnement repose sur une distinction simple mais radicale. Selon lui, le Prophète Muhammad était avant tout un messager chargé de transmettre un message spirituel et moral. Les formes de pouvoir apparues après sa mort relèvent de choix humains, liés à des contextes historiques précis. Ainsi, le politique ne relève pas du sacré. Il peut et doit être organisé selon la raison, l’intérêt général et la volonté des peuples, sans être présenté comme une extension directe de la religion. Les autorités religieuses réagissent vivement. En 1925, le Conseil des grands oulémas d’Al-Azhar condamne le livre et démet Ali Abderraziq de ses fonctions. Il devient une figure marginalisée, accusée de fragiliser l’islam. Pourtant, ses critiques peinent à réfuter ses arguments sur le plan théologique, tant son analyse des sources est rigoureuse.
Une pensée toujours actuelle
Aujourd’hui encore, la réflexion d’Ali Abderraziq reste d’une grande actualité. Face aux tentatives de sacralisation du pouvoir politique au nom de l’islam, son œuvre rappelle que la confusion entre foi et domination produit souvent l’injustice et la violence. Sans chercher à importer un modèle occidental, Ali Abderraziq a posé les bases d’une pensée musulmane où la religion retrouve sa dimension éthique et spirituelle, libérée de l’emprise du pouvoir. Une voix courageuse, toujours nécessaire dans les débats contemporains.



En 1925, Ali Abderrazik (1888-1966), ancien élève d’al-Azhar, ancien élève d’Oxford (1912-1915), va écrire un livre polémique contre le califat tout en prônant la laïcité ce qui lui valut de sévères sanctions d’al-Azhar et du gouvernement égyptien et il dut faire amende honorable. Il attira par cette répression l’attention des orientalistes puisqu’il fut traduit en 1934-35 par Louis Bercher dans la Revue des études islamiques puis des modernistes musulmans et son livre bénéficia d’une nouvelle traduction en 1994 par le marocain Abdou Filali-Ansary sous le titre l’islam et les fondements du pouvoir.
Ce dernier dans un article laudateur consacré à l’auteur compare son livre à celui d’Ibn Rochd, fasl al-maqal fima bayna ascharia wa al-hikma (Traité décisif sur la relation entre la Sharia et la Philosophie) en remplaçant asharia par islam et hikma par hukm. Notre auteur aurait écrit, d’après lui, un livre qui règle d’une manière aussi démonstrative que celui d’Ibn Rochd les rapports entre islam et pouvoir. Rien que cela ! Or Abdou Filali-Ansary commence d’abord par traduire sharia par foi ce qui est un non-sens. Il ne s’agit pas de croyances mais de la Loi, c’est-à-dire d’un ensemble de règles régissant la société.
Quelle est la thèse centrale d’Ali Abderrazik ?
Il commence par affirmer que l’Etat de Médine n’en était pas un et que le Prophète n’avait fondé qu’une communauté religieuse à l’instar de Jésus et que ceux qui lui ont succédé ont, par le califat, violenté la communauté musulmane et que les guerres d’apostasie (hurrub ar-ridda) n’ont été que la volonté de certains pour imposer leur loi à la majorité. Qu’enfin de compte l’islam n’a pas son mot à dire sur le domaine politique en particulier et sur le temporel d’une manière générale.
Or sa vision sur l’action du Prophète ne tient pas la route et Abdou Fillali-Ansary cite, sans en tenir compte, l’opinion de l’historien orientaliste britannique d’origine libanaise Albert Habib Hourani (1915-1993) qui estime que c’était une conception nouvelle, voulant dire ainsi par euphémisme qu’elle était fausse.
Quant à la fondation du califat par Abou Bakr, le premier calife et Omar, le second calife, l’historien tunisien Hichem Djaït, que cite encore Abdou Fialli-Ansary sans en tenir compte aussi, dans sa grande fresque sur La Grande Discorde (al-fitna al-koubra) nous dit que « l’appellation de successeur de l’Envoyé de Dieu (Khalifat Rasûl Allah) est à elle seule tout un programme de continuité du pouvoir prophétique, non pas dans sa part suprahumaine liée à la Révélation mais dans sa part transmissible, liée au pouvoir temporel pour l’essentiel. » Il a fallu toute l’énergie et la volonté inébranlable d’Abou Bakr et d’Omar pour que l’Islam puisse s’épanouir.
Un autre moderniste, l’universitaire algérien Ahmed Mahiou qui fut directeur (1992-1998) d’un institut de recherche français lié au CNRS et à l’Université de Marseille, l’IREMAM traite l’auteur égyptien avec moins de louanges en applaudissant à son « audace » et son esprit précurseur mais en reconnaissant qu’ « ainsi que l’ont montré les opposants, la démonstration de Ali Abderraziq pèche par un certain nombre de faiblesses dans l’interprétation du passé, la sollicitation des sources, la déduction hâtive de certaines affirmations; »
Dans son livre le Problème des Idées, Bennabi va nous donner l’explication de la démarche de l’auteur égyptien : « Ali Abd Al-Razak, cet ancien azharien devenu élève d’Oxford n’entend pas se libérer seulement du pseudo-classicisme islamique mais aussi de la Tradition islamique par une remise en question de ses valeurs, de ses idées fondamentales, par exemple quand il conteste la notion de califat. Ici, la dissidence introduite par le bilinguisme dans l’univers culturel d’un pays musulman n’est pas d’ordre esthétique mais d’ordre éthique et philosophique. »
Il est significatif que cette introspection ait été faite dans le chapitre Idées et bilinguisme pour bien souligner la captation de l’esprit musulman par l’ambiance culturelle occidentale charriant nombre de préjugés ou de supposés corrects dans l’école et l’université occidentales.