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Entretien avec Soufiane Djilali : «Plus que jamais, l’Algérie a besoin d’un changement, d’une nouvelle classe politique»

Alors que la bourrasque contestataire du Hirak est retombée, laissant dans son sillage l’empreinte d’une mobilisation populaire historique, d’une ampleur exceptionnelle, contre la caste au pouvoir, Soufiane Djilali, le président du parti Jil Jadid (Nouvelle Génération) et l’un de ses grands acteurs, continue de porter haut l’aspiration à la démocratie, toujours aussi forte et inassouvie, qui en fut l’élément déclencheur.

Vivifiante à bien des égards, la bourrasque insurrectionnelle du Hirak aura permis de donner un extraordinaire coup de fouet à la conscience politique des Algériens, qui en est ressortie plus aiguisée et unificatrice, pour le plus grand bonheur de cet opposant de la première heure au régime corrompu de Bouteflika.

L’espoir du changement salutaire chevillé au corps, Soufiane Djilali veut croire qu’une nouvelle aurore, lumineuse et pleine de promesses, finira par se lever sur l’Algérie. Depuis des années, avec constance et détermination, sur les barricades et dans les allées du pouvoir, il met tout en oeuvre pour convaincre de son impérieuse nécessité et créer les conditions favorables à son avènement.

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Un vent chasse l’autre, après le vent de la colère et de la révolte, celui du renouveau soufflerait-il enfin de l’autre côté de la Méditerranée ? C’est à cette question cruciale, et à d’autres qui se posent avec acuité sur le plan international, avec la guerre en Ukraine en toile de fond, que Soufiane Djilali a accepté de répondre sur Oumma, à l’issue de sa rencontre avec le président Abdelmadjid Tebboune.

En tant que leader du parti d’opposition Jil Jadid, vous avez rencontré récemment le président Tebboune. Ce n’est pas la première fois qu’il vous reçoit pour échanger avec vous. Le vent du renouveau politique, auquel vous aspirez tant et que vous avez appelé de vos vœux pendant le Hirak, souffle-t-il sur l’Algérie ?

Oui, j’ai eu l’opportunité de revoir le président de la République pour, encore une fois, aborder les problèmes du pays. Plus que jamais, l’Algérie a besoin d’un changement, d’une rupture d’avec les anciennes pratiques, d’une nouvelle classe politique. Mais cela ne deviendra pas une réalité en un clin d’œil.

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Je peux m’avancer sans grands risques : le président de la République, comme beaucoup de responsables de l’Etat de haut niveau, sont conscients que la situation ne peut se satisfaire d’un statu quo. Quand vous êtes en charge d’un Etat, le poids de l’inertie et l’accumulation durant des années des erreurs de jugement et des fautes politiques deviennent un obstacle à votre volonté déclarée. Pour reprendre votre allégorie, le vent peut souffler fort, mais si les voiles sont baissées ou déchirées, le navire n’avance que très lentement ou même pas du tout.

Il faut donc remettre le navire à flot et continuer à travailler inlassablement, avec persévérance. Par contre, je suis d’avis qu’il faut engager rapidement des réformes vigoureuses, audacieuses et courageuses. Le pays ne peut pas rester dans cet état léthargique, il est en train d’étouffer. La discussion ouverte avec l’opposition est donc la bienvenue.

Face au président, quelles sont les principales exigences ou revendications que vous émettez, quelles sont les questions épineuses que vous soulevez ? Pouvez-vous le faire en toute liberté, sans vous autocensurer ?

Le président était disposé à m’écouter. Pour ma part, je n’ai pas été avare de mes pensées. J’ai dit ce que je pensais en toute liberté, en toute conscience et sans les salamalecs protocolaires. La rencontre était inscrite dans un esprit d’échange, de dialogue et de discussion ouverte, donc sans autocensure.

Il ne s’agissait pas non plus pour moi de présenter un cahier de doléances, mais un avis sur la situation. J’ai donc abordé une multitude de questions, allant de la gestion des médias aux choix économiques, en passant par la Justice ou même par la question très sensible des ressources humaines.

Je peux vous assurer, qu’en gros, le constat est largement partagé. Maintenant, les choix pour résoudre les problèmes sont discutables par principe. Le décideur, quelle que soit sa position, reste soumis à des contraintes qui ne sont pas toujours présentes comme données chez l’interlocuteur. Je pense que l’intérêt de ce type de rencontre est justement là. C’est apporter un regard, sous un autre angle de vue, à celui qui doit prendre les décisions finales.

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De mon point de vue, le président a voulu aussi prendre le pouls des partis politiques en général et de l’opposition en particulier. Ses déclarations en Turquie, ultérieures aux premières rencontres, ont montré qu’il avait avancé dans sa réflexion puisqu’il a parlé d’une conférence nationale pour construire un consensus. On verra bien ce qu’il en adviendra.

La défiance des citoyens algériens envers le pouvoir en place, les institutions et les médias, qui s’est exprimée avec force tout au long du Hirak, perdure-t-elle ? Est-elle à vos yeux, un sujet crucial et comment y remédier ?

Si un Etat perd la confiance de ses citoyens, il se met en danger existentiel. Or, le pouvoir algérien s’est ingénié depuis des décennies à se fabriquer une opposition populaire. Dans un de mes essais, j’avais longuement parlé de la structure mentale générée par notre société traditionnelle et qui repose sur un rapport dominant/dominé.

Cet état d’esprit imprègne d’ailleurs inconsciemment la plupart des acteurs ou activistes politiques. Le dialogue est considéré d’emblée comme une reddition. La seule façon de changer les choses doit passer, selon cette mentalité, par un rapport de force où, forcément, il y a un gagnant et un perdant.

Le Hirak a beaucoup souffert de cette vision des choses qui s’est imposée essentiellement sur les réseaux sociaux. Pour faire émerger son idée (en fait, son égo), il faut détruire l’adversaire, le pulvériser et ne lui laisser aucun espoir de subsistance. Dans cette guerre de survie, tout est permis, le mensonge, les attaques déloyales, l’invective et la diffamation.

Cet état d’esprit pousse l’opinion publique vers le désespoir, la perte de confiance et la défiance systématique. Notre élite s’entretue constamment, au lieu de faire l’effort de se parler, de construire des lieux partagés et de se donner la main pour affronter les grands défis qui se posent à notre nation.

Au moment où l’histoire s’était mise en mouvement, à travers un Hirak populaire de grande ampleur, et alors même que les Algériens avaient réussi à se mobiliser de façon exceptionnelle, une fièvre s’est emparée des populistes qui ont conduit la dynamique citoyenne à sa perte. La sagesse du peuple s’était transformée en folie de la foule par la faute des politicards, des mercenaires et des psychopathes.

Pour retrouver ce lien de confiance entre gouvernants et gouvernés, il y a lieu de faire un long travail pédagogique. Il faut coopérer avec les médias libres pour agir, un tant soit peu, sur le court terme. Cependant, la solution ultime viendra de l’école et de l’université. Et là, c’est une autre affaire !

Alors que le monde est plus que jamais assis sur un volcan, et que l’ordre mondial imposé par l’Occident est chamboulé, quel rôle l’Algérie peut-elle jouer dans cette redistribution géopolitique des cartes ? Sa richesse en hydrocarbures représente-t-elle un atout majeur ?

Il n’y a pas de doute que la nature nous a dotés d’un grand nombre d’atouts, parmi lesquels figurent les hydrocarbures. Le monde est en voie de reconfiguration. Le nouvel ordre mondial, tel qu’il a été porté par une élite occidentale, semble désormais être en échec.

Les Etats-Unis, avec le courant atlantiste en Europe, ont probablement mal évalué le degré d’adhésion du reste du monde à leur projet mondialiste. Maintenant, il y a des dynamiques de déconstruction de ce système. L’interdépendance entre les pays, dans les circuits de fabrication et de commercialisation, devient un inconvénient structurel, alors que le coût de l’énergie alourdit autant les processus industriels que les transports internationaux. La mondialisation unipolaire est fondamentalement remise en cause. Le système financier construit sur le dollar est remis en question, et la crise climatique et énergétique va augmenter les tensions entre les différents pôles régionaux.

Dans cette phase particulière, l’Algérie doit se placer de telle sorte, qu’une fois la reconfiguration effectuée, elle pourra concrétiser tout son potentiel de développement.

Pour illustrer mon propos, je vous donne un simple exemple : nous devrions, dès à présent, préparer un arsenal juridique dont l’objectif stratégique serait d’offrir une base concurrentielle pour les futures et inévitables délocalisations industrielles de l’Europe vers des contrées plus accueillantes d’un point de vue énergétique et géostratégique. L’Algérie, au cœur du Maghreb, avec ses hydrocarbures, ses matières premières, ses espaces immenses, sa main d’œuvre abondante et sa proximité d’avec l’Europe présente des avantages comparatifs exceptionnels. A nous de savoir comment développer une politique d’ouverture économique, tout en restant politiquement souverain.

Que pensez-vous de la position de l’Algérie sur la guerre en Ukraine ? Le gouvernement algérien semble avoir opté pour une neutralité bienveillante envers la Russie. Pour quelles raisons ?

Les relations entre l’Algérie et la Russie, et précédemment avec l’URSS, sont historiques et relèvent d’une amitié forgée dans les moments difficiles pour notre peuple. Cependant, au-delà de l’aspect émotionnel, il est évident que le conflit en Ukraine dépasse de très loin une crise, aussi grave soit-elle, entre ces deux pays. Le conflit est au cœur des bouleversements géostratégiques dont les conséquences sont mondiales, au plan économique, commercial, financier etc.

L’Algérie entretenait de bonnes relations commerciales avec ces deux pays et n’a aucun intérêt direct avec ce conflit. Qu’elle reste dans une « neutralité bienveillante envers la Russie » est une position équilibrée.

L’Algérie doit garder de bonnes relations avec les grands acteurs de ce monde. La Chine, la Russie, mais aussi l’Europe et les USA sont nos partenaires. Nous pouvons ne pas être d’accord avec l’un des acteurs à un moment donné, mais il faut garder les meilleures relations avec chacun d’entre eux. D’autant plus que les pays de l’Occident, au nom de la démocratie, peuvent faire évoluer leur politique à l’occasion des échéances électorales.

Il ne faut surtout pas confondre l’Occident, en tant que civilisation, avec des politiques qui peuvent être critiquables de notre point de vue, mais qui restent l’apanage d’une majorité politique élue mais soumise au possible changement.

Que vous inspire le silence assourdissant des puissances occidentales face aux crimes de guerre israéliens que plus rien n’arrête (les récents assassinats d’adolescents et de journalistes palestiniens, en l’occurrence les deux femmes reporters Shireen Abu Akleh et Ghofran Warasneh) ? 

Vous savez, le monde a toujours fonctionné sur la base des intérêts. Cela est vrai à l’intérieur des nations, et encore plus vrai entre elles. Autrement dit, les relations internationales sont fondées sur les intérêts géopolitiques, idéologiques, commerciaux ou financiers. La recherche de la puissance et de la domination est un objectif des Empires, dont la logique est toujours en action.

Cependant, pour couvrir leurs véritables motivations, les puissants de ce monde utilisent des discours lénifiants afin d’amadouer, d’endormir les opinions publiques et les peuples cibles. Qu’y a-t-il de mieux dans cette logique que les droits de l’homme, les libertés, la démocratie etc. ?

L’essentiel pour les acteurs est d’arriver au but, le reste est bon pour les peuples naïfs qui sont prêts, au nom de beaux idéaux, à détruire leur propre pays, leur propre existence.

Il faut rajouter que les régimes politiques des pays cibles sont souvent complices de ce cynisme en étant tyranniques, peu regardants sur les véritables droits humains, souvent corrompus et irresponsables.

Comment faudrait-il, alors, commenter les crimes d’Israël et le supplice sans fin des Palestiniens ? La machine médiatique et diplomatique occidentale est au service de ce pays, qui est avant tout son allié. Les droits-de-l’hommistes les plus zélés sont toujours prompts à dégainer lorsque les mis en cause ne sont pas de leur bord, mais ferment les yeux pudiquement devant les pires crimes des amis.

En tous les cas, l’avenir nous dira si seule la volonté de puissance peut aboutir à la mainmise totale sur le système mondial ou si le désir de liberté des peuples pourra y faire face. En attendant, il faut malheureusement reconnaître que l’hypocrisie et le deux poids deux mesures sont les règles du jeu !

Propos recueillis par la rédaction Oumma

 

 

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2 commentaires

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  1. Leroy ,
    Si l’Algerie vous interresse tellement, vous auriez du epouser une femme d’origine Algerienne.

    J’aime bien la société Française, mais je deteste la France officielle.
    Vous, vous detestez la société Algerienne et l’Algerie officielle, tout le monde.

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