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« Retour du religieux », ou « retour du spirituel » ?

Les religions instituées, on le sait, sont actuellement déconsidérées – notamment en France. On reproche par exemple aux trois religions monothéistes de susciter la violence, l’intolérance et l’intégrisme. On parle en Europe de “société post-chrétienne”, et la crise que traverse la culture islamique, en particulier dans les pays arabes, n’est pas moindre. Une chose est sûre : la conception d’une religion centrée sur elle-même et dont le slogan serait « Hors de l’Eglise point de salut » n’est plus viable, quelque soit la religion envisagée.

La mondialisation recèle en fait une dimension très positive, insoupçonnée – une “ruse de Dieu” ? – : nous sommes désormais sommés de nous ouvrir à l’universel, sans quoi la religion deviendra une formidable machine de guerre, instrumentalisée de part et d’autre. Si la religion n’est pas nourrie de l’intérieur par une spiritualité authentique et exigeante, elle tourne à l’hypocrisie, accouche du matérialisme ou de toute autre forme de réaction, favorise le développement des sectes ou d’un occultisme de mauvais goût, etc.

En islam sunnite, c’est le tasawwuf, ou soufisme, qui a assumé ce rôle d’équilibre entre les aspects extérieur (zâhir) et intérieur (bâtin) de la Révélation, de coeur vivant de la religion et d’ouverture à l’universel. Non point le “maraboutisme” dégénéré – effectif – qu’ont dénoncé certains musulmans, mais la spiritualité des grands maîtres, ou encore des “oulémas-soufis” comme Ghazâlî, Nawâwî, Suyûtî et bien d’autres.

On attribue à Ghazâlî, précisément, d’avoir réconcilié “orthodoxie” et soufisme, fâchés depuis l’affaire Hallâj (m. 922). Fort de cette reconnaissance, le soufisme a même été utilisé par des savants (dont Ghazâlî) et des gouvernants (tels que Saladin), en tant que mystique sunnite tempérée, pour lutter contre l’influence du chiisme, notamment ismaélien.

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C’est dire que le soufisme historique n’est donc pas ce courant marginal, sectaire et déviant qu’on nous présente parfois. Il a imprégné toute la culture islamique jusqu’au XIXe siècle, et favorisé l’intégration de nombreuses couches de la société dans cette culture1. Attaqué par les wahhabites et autres salafis, puis par les modernistes, le soufisme s’est trouvé dans le creux de la vague au XXe siècle, du fait de sa propre sclérose plus que des attaques des réformistes (Afghânî, ‘Abduh…) : ceux-ci, en effet, sont pour la plupart restés attachés à leur patrimoine soufi2. Parallèlement, depuis le XVIIIe siècle, des maîtres ont procédé à une réforme interne du soufisme.

Depuis les années 1980, la situation a radicalement changé. Suite à l’échec des diverses idéologies qu’a connues le monde arabo-musulman au XXe siècle (nationalisme, marxisme, islamisme…), et au désenchantement de ceux qui suivaient le modèle occidental, le soufisme connaît actuellement un regain de vigueur en pays musulman. Pour beaucoup, la seule démarche authentique ne peut qu’être intérieure. Cela ne veut pas dire qu’il faille négliger le monde extérieur mais, à leurs yeux, la solution aux problèmes que rencontre les sociétés musulmanes et l’humanité en général ne peut venir que d’ “en-haut”.

Le soufisme séduit également ceux qui refusent une religion qui se réduirait au schéma binaire du halâl / harâm, religion tronquée de sa dimension spirituelle, et qui charrie une foule d’us et coutumes souvent contraires à l’esprit fondateur de l’islam. Le halâl et le harâm ainsi que les autres catégories du droit musulman s’imposent d’évidence à tout croyant ; toutefois, il s’agit là d’une perspective nécessaire, mais non suffisante. Comme l’a constaté Ibn Khaldûn, un juridisme galopant a envahi la culture islamique, qui a provoqué la sclérose de cette culture et a abouti à une sorte de pharisaïsme.

En Occident, la demande religieuse des jeunes musulmans issus de l’immigration diffère souvent radicalement de la vision que véhiculent leurs parents. Ces jeunes veulent un islam européen, détaché des pays d’origine, car ils perçoivent bien que les problématiques posées par l’islam d’Europe ont peu en commun avec la situation qui prévaut en pays dit “musulman”. Ils sont sensibles à la recherche de spiritualité qui anime certains Occidentaux dans cette civilisation consumériste. Pour eux, l’islam n’est pas une étiquette, mais doit être nourri par un vécu intérieur. Par sa verticalité radicale, le soufisme peut aider ces publics à se libérer des attachements horizontaux, des carcans ethniques, sociaux, familiaux, et surtout de la prison de l’ego, des pièges et des illusions qu’il secrète.

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En Occident toujours, ce n’est pas par le wahhabisme qu’un certain nombre de personnes sont entrées en islam, mais bien sous les auspices du soufisme, ou disons de l’islam spirituel : si le terme “soufisme” gêne, on peut employer celui d’ihsân (“recherche de l’excellence”, “bon-agir”, “islam plénier”, suivant les contextes), comme l’ont proposé des maîtres soufis “réformistes”.

Le métaphysicien René Guénon, entré en islam en 1912 et mort au Caire en 1951, exerce encore une grande influence sur ceux qui s’intéressent aux traditions spirituelles du monde, et en particulier au soufisme. Depuis une quinzaine d’années, il est vrai, avec le « réveil » de l’islam mais aussi sa politisation, il existe d’autres facteurs de conversion à l’islam, mais la veine soufie, dont parlent moins les médias, ne s’est jamais tarie.

À partir des années 1970, de nombreux groupes soufis ont vu le jour en Occident. Cette expansion n’est pas une simple conséquence de l’émigration, car les cheikhs “orientaux” considèrent depuis longtemps l’Occident comme une terre providentielle. Constatant que la pression socio-politique qui pèse dans leurs pays peut entraver le développement individuel, ils voient dans l’Occident un espace de liberté et constatent une réelle attente dans le domaine spirituel.

Des musulmans de souche, étudiants ou travailleurs, découvrent ainsi en Occident un soufisme dans lequel ils ne voyaient que superstition ou routine. Quelques maîtres “orientaux” s’y établissent bientôt, tandis qu’un petit nombre d’Occidentaux formés opèrent comme représentants d’un maître étranger, ou accèdent au statut de cheikh. Toute cette mouvance se prévaut d’un soufisme orthodoxe, car les affiliés restent fidèles aux prescriptions de l’islam et sont parfois versés dans les sciences islamiques. La plupart des membres gardent un lien avec l’un ou l’autre pays musulman.

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D’autres groupes se sont en revanche détachés de la forme islamique pour mieux dégager, à leur yeux, l’universalisme de la sagesse soufie. Ouvrant la porte du syncrétisme, ces groupes appellent de leurs voeux une sorte de mondialisation de l’Esprit. Les adeptes du soufisme “islamique” condamnent évidemment ce syncrétisme. Rappelant qu’il n’y a d’initiation qu’à l’intérieur d’une forme religieuse définie, et qu’il est dangereux de diffuser cette initiation tous azimuts, ils estiment que le respect des traditions spirituelles de l’humanité impose de n’observer qu’une tradition à la fois.

En Occident, le soufisme est désormais exposé au mercantilisme : ici et là, certains prospectus promettent la transe ou même la « possession ». Le sufi-business se porte bien. Si quelques individus présentent les garanties de sérieux nécessaires dans toute démarche spirituelle, il est probable que l’Occident va transformer le soufisme en objet de consommation comme il l’a fait d’autres techniques orientales. D’ailleurs, l’ « ésotourisme » touche même le monde musulman. Entre l’extrême ouverture qui dilue les contours de l’appartenance religieuse et le sectarisme qui prétend à l’exclusivité du salut, le soufisme occidental a parfois du mal à trouver son équilibre. Encore faut-il distinguer le soufisme américain, parfois folklorique, du soufisme européen, réputé plus sobre et certainement plus islamisé.

Dans nos sociétés passablement destructurées, où la diversité des expériences individuelles peut donner le vertige, le soufisme a plus que jamais un rôle thérapeutique, qu’il partage bien sûr avec d’autres voies spirituelles. Comme il l’a fait en pays musulman, il peut, en Occident, contribuer à spiritualiser l’islam quotidien, vécu maintenant par des millions d’individus, et apporter une nourriture initiatique à quelques-uns ; il peut également favoriser l’émergence d’un islam essentiel, délivré des allégeances aux pays d’origine et des réflexes identitaires ; il peut encore proposer une autre vision de l’islam, établir une sorte de pont entre Orient et Occident. Faut-il enfin évoquer l’attente messianique (en clair, celle de la venue du Mahdî), qui se propage de plus en plus en milieu musulman, et dans laquelle les soufis, « gens de l’intérieur », jouent un rôle évident ? Nous ne préjugeons pas du bien-fondé de cette attente, mais constatons sa longue maturation dans les cercles soufis avant sa divulgation récente chez les autres musulmans.

Notes :

1. Sur tous ces points, nous renvoyons à notre ouvrage Initiation au soufisme, Paris, Fayard, 2003 (rééd. en 2004), « Intégration et rayonnement : ” le soufisme coeur de l’islam ” », p.176 et suivantes.

2. Initiation au soufisme, p. 203-206.

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7 commentaires

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  1. En ces temps fievrieux où beaucoup de musulmans se posent des questions qui restent sans réponses satisfaisantes et finissent par se refugier dans l’attente messianique cet article désaltère beaucoup d’assoiffés. Merci Eric, merci Oumma.

  2. moi je suis musulman je suis très attiré par le soufisme mais je n’i personne pour me guider et j’ai peur de tomber sur des charlatans

  3. la crise du soufisme ce fut aussi du à la collaboration de beaucoup de zaouias « apolitiques » avec les colons puis avec beaucoup d’autres pouvoirs par la suite. Très souvent l’apolitisme proclamé et la spiritualité désincarnée recouvrent un engagement politique de fait conservateur, au profit des pouvoirs existant. Par ailleurs, l’islam est par principe « politique », en ce sens qu’il prône une société de justice, d’équilibre et de refus de l’usure, et qu’il a d’ailleurs constitué à sa naissance une vraie révolution politique. Il a des principes politiques et donc propositions concrètes à apporter à ses concitoyens, qu’ils soient musulmans ou pas, et les règles islamiques imposent au musulman de s’engager dans la vie publique de la société dans laquelle il se trouve pour la réalisation des objectifs économiques et sociaux prônés par l’islam. Ce qu’il faut différencier du prosélytisme religieux ou de l’autoritarisme des mouvements fanatiques estampillés « islamistes ».S’engager en faveur des principes politiques islamiques ne veut pas dire qu’il faille forcément des partis « islamistes », cela peut aussi se faire au sein de formations politiques plus larges, mais cela n’exclue pas non plus la formation de groupes formellement islamiques proposant à leurs concitoyens, dans le plein respect de leurs libertés, des avancées dans le domaine des droits sociaux et économiques comme le font également dans certains pays des chrétiens sociaux, des théologiens de la libération ou, au Japon, le parti bouddhiste Sokka Gakkai. Si c’est valable pour des partis chrétiens, de droite ou de gauche, ou pour des bouddhistes dans les Etats se prétendant démocratiques, cela doit aussi être un droit, voire une obligation, pour les musulmans.

    • @baraa. C’est justement ce qu’on ne veut pas en France en défendant la laïcité : la collusion entre politique et religion. On l’a chèrement acquise. On ne l’abandonnera pas. Les lois religieuses n’ont pas à dicter le comportement des citoyens. Cet islam politique dont vous parlez est une idéologie comme le communisme : il a échoué à instaurer une société équilibrée partout où il a pris le pouvoir. Donnez moi un seul pays où ce n’est pas le cas aujourd’hui. Donc non merci.

  4. Mon commentaire n’est pas passé.

    Y a-t-il des soufis sur le site pour parler de leurs pratiques spirituelles ? J’aimerais savoir en quoi ça consiste.

  5. L’homme est fait d’âme et de corps, c’est à dire il doit être moitie spirituel moitie matériel.

    Le rôle de la religion est de faire la paix entre les deux.

    • @water water
      Je ne sais pas si c’est le rôle de la religion de faire la paix entre les deux, pour autant, j votre observation me parait parfaitement fondée.
      Toutes les voies de sagesses portent en elles , cette injonction, qu’elles inscrivent dans une notion d’Ethique Primordiale.
      Le point d’harmonie entre le ciel (l’esprit) et la terre (la matière) que représente la quête du Zen dans le Tao, correspond (en profondeur) à votre définition me semble-t-il.
      Il y a dans l’Ancien Testament un épisode relatif au parcours d’Abraham , qui fait écho à cette recherche d’équilibre.
      C’est la rencontre avec Melkishedek le grand prêtre de Salem.
      En offrant à Abraham , le Pain (la matière) et le Vin (l’Esprit) il lui offre en meme temps la Paix, sa propre Paix intérieure, celle qui résultera d’une prise de conscience:
      “tu devras trouver le point d’équilibre entre tes besoins matériels et tes aspirations spirituelles”
      Ce sera donc cette injonction, en forme d’éthique, qui devra guider sa conduite, en vue de son accomplissement en sa qualité d’homme, lui permettant de vivre en paix avec lui-même, ainsi qu’avec ses frères humains.
      Les grands mythes en savent plus que nous, selon René Girard, je partage pour ma part ce point de vue.
      Le mythe d’Abraham n’échappe pas à cette règle, puisqu’il est d’une profondeur insondable à chacun de ses épisodes.
      cordialement

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