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“Les représentations de l’Autre : identités et altérité”, un livre à mettre entre toutes les mains

A l’occasion de la parution de l’ouvrage collectif « Les représentations de l’Autre : identités et altérité », riche de sens et d’enseignements, qu’il a publié en collaboration avec 11 chercheurs émérites, français, marocains et sénégalais – chacun d’entre eux ayant apporté son éclairage pertinent et nécessaire sur la question brûlante d’actualité -, Seydi Diamil Niane, doctorant en islamologie à l’Université de Strasbourg et contributeur régulier d’Oumma, dont les analyses et les diatribes sont elles-mêmes très éclairantes, a accepté de répondre à nos questions.

               Seydi Diamil Niane

L’ouvrage collectif que vous avez dirigé « Les représentations de l’Autre : identités et altérité » est-il né d’une inquiétude commune et face à quel péril ?  

Effectivement, l’ouvrage est né d’une inquiétude que j’ai en voyant les populismes et les idées réactionnaires gagner du terrain de plus en plus en France, mais aussi dans d’autres pays.  Pour ce qui est de la France, depuis des années, la question identitaire occupe tout l’espace médiatique. Pour ce faire, les apologistes d’une identité française fantasmée ne cessent de produire et de reproduire des représentations caricaturales des « Autres » dont ils ne veulent pas, en l’occurrence, les étrangers et les musulmans.

C’est pour cela que j’ai fait appel à onze collègues universitaires pour réfléchir ensemble sur la manière dont on représente « l’Autre » à travers nos différentes spécialités. Ils ne partagent pas tous forcément la même inquiétude, sachant que quatre des contributeurs ne vivent pas en Europe et sont face à d’autres problématiques. Mais j’aimerais souligner que huit des onze autres contributeurs sont des jeunes chercheurs qui n’ont pas encore soutenu leurs thèses de doctorat. J’ai voulu montrer que la jeunesse a aussi son mot à dire sur le rapport entre identité et altérité.

Ces regards croisés sur l’Autre, sur l’Altérité et leur perception ont-ils une résonance particulière aujourd’hui et pensez-vous qu’ils feront écho auprès d’un large public ?

Tout à fait. Ils ont une résonance particulière dans la mesure où ils mettent en évidence la complexité de la question de l’identité et de l’altérité. Rappelez-vous tout ce débat sur la colonisation en France. Pour vanter l’identité française, certains vont jusqu’à nier à l’Autre, l’ex-colonisé, toute son histoire. Pour ce faire, certains font fi des millions de morts que la colonisation a causés pour parler d’un soi-disant « partage de culture » et des prétendus « bienfaits de la colonisation. » Du coup, comme on le voit souvent aujourd’hui, penser l’identité, surtout en France, nous oblige à avoir recours à une représentation de l’Autre, souvent décalée de toute réalité historique et scientifique.

Ainsi, je pense que les regards croisés que cet ouvrage propose pourraient contribuer à l’apaisement du débat qui nous hante depuis des années.

Vous mettez en exergue la célèbre citation de Jean-Paul Sarthe « Si le juif n’existait pas, l’antisémite l’inventerait ». Est-ce à dire que notre identité est conditionnée par l’Autre, le regard qu’il porte sur nous et les préjugés qu’il nourrit ?

Tout à fait. L’exemple de Sarah Zouak que je cite dans l’introduction en est la preuve vivante. Elle dit par exemple : « J’avais 12 ans quand les attentats du 11-septembre ont eu lieu. À l’âge où l’on est en pleine construction, j’apprenais, malgré moi, à demander pardon pour des actes horribles que d’autres commettaient au nom de ma religion.

Avec un peu de recul, j’ai réalisé que ce sont en fait les autres qui m’ont toujours définie. Ce sont ces autres qui, insidieusement, ont nié mon individualité et l’expression de mes multiples identités. Et si je l’ai accepté aussi longtemps, c’est parce que j’avais bien compris que c’était ce que la société attendait de moi. »

Mais comme je le montre juste après, Sarah a pu dépasser la manière dont les autres la définissaient pour retrouver sa propre individualité. Mais tout le monde est-il capable de faire comme elle ?

A la lumière du chapitre intitulé « Juifs et Chrétiens dans le Coran et la tradition musulmane », pouvez-vous nous dire quelle est la perception coranique des autres Gens du Livre ?

Il s’agit d’un article de Musa-Philippe Belfort. Il met en évidence les points de divergence et de convergence entre les chrétiens, les juifs et les musulmans. Il rappelle aussi que les musulmans croient aux livres révélés, y compris la Bible hébraïque et le Nouveau Testament, et analyse le statut de ce que les textes classiques appelaient les Gens du Livre (Ahl al-kitāb) qui pouvaient vivre dans l’empire musulman (qui relève plus de l’histoire que de la religion), moyennant une taxe appelée jizya. Cela leur donnait le droit à la protection du pouvoir en place, à la liberté de religion, et ils ne se battaient pas à côté des musulmans

« Vivre l’altérité, quand on est citoyen français et musulman », le dernier chapitre de votre ouvrage, est-ce une gageure ou un défi libérateur ?

« Vivre l’altérité, quand on est citoyen français et musulman », est la contribution de Jamel El Hamri de l’Académie française de la pensée islamique. En vérité, je pense que ce sont les deux en même temps.  Il se questionne sur la manière dont celui qui est musulman et en même temps Français pourrait « vivre sereinement ces deux identités sans se sentir soi-même altérité. » Cela nécessite de réhabiliter l’esprit du pluralisme dans le contexte islamique et de s’ouvrir aux autres qui ne sont pas de la même religion.

Pour que vos lecteurs puissent avoir une idée de ce à quoi nous appelle Jamel El Hamri, je pense que ce passage de sa contribution pourra les aider : « Aucun musulman ne remettra en cause les Textes scripturaires de l’islam. Il est donc plus facile, pour un adepte de l’islam, de jeter l’anathème sur l’altérité religieuse que de remettre en question sa propre intériorité. On va même jusqu’à utiliser deux types de chantage pour contrer deux idées fondatrices de l’islam : unité et diversité des hommes. Le premier est le chantage à la division dès lors qu’une voix différente s’élève. Le second est le chantage à l’uniformisation saupoudrée de culpabilisation religieuse au nom d’une unité de façade. Les institutions de l’islam de France (CFCM et mosquées) ne dérogent pas à la règle. Traversées par de multiples sensibilités (soufis, salafis, islam populaire, chiite, islam politique, islam culturel etc…), elles n’ont pas encore créé les conditions éthiques pour assumer leur diversité. Dès lors, toutes ces sensibilités ont le sentiment d’être le juste milieu de la communauté musulmane renvoyant les autres à la marge, s’arrogeant le droit même, parfois, d’excommunier d’autres sensibilités. L’éthique du pluralisme est pour l’islam de France une nécessité impérieuse.

Elle l’est également pour la société française. Lorsqu’on parle d’altérité en France, beaucoup parmi nos élites politiques et médiatiques pointent souvent du doigt l’islam, une religion et une culture qui seraient, à les entendre, insolubles au sein de la République. De même, dès lors que l’on s’exprime sur l’islam, on a tendance à l’essentialiser au point de lui retirer toute forme d’altérité qui caractérise cette religion. L’islam de France serait vu comme un bloc monolithique composé d’adhérents pensant et agissant comme un seul homme. Malheureusement, de nombreux français de confession musulmane, intériorisant ce préjugé, ont tendance à s’auto-essentialiser pour se faire entendre dans le débat public. Ils peuvent user du langage victimaire, et tout en se plaignant à juste titre d’être stigmatisés, n’hésitent pas eux-mêmes à marginaliser certaines sensibilités minoritaires de l’islam de France. »

La contribution de Jamel donne des pistes intéressantes pour que ces deux clivages puissent être dépassés.

Pensez-vous que votre ouvrage parviendra à changer les regards sur l’Altérité et à démentir la fameuse et perverse théorie du choc des civilisations ?

Je pense que ce qui nous menace n’est pas le choc des civilisations dans la mesure où il n’y en a qu’une seule : la civilisation humaine. En revanche, le choc des ignorances est palpable de nos jours. Nous ne nous connaissons pas, mais en même temps nous ne cessons de représenter l’Autre et de le figer.  Je pense que le moment est venu pour qu’on passe de ce choc des ignorances à la coexistence active, qui ne sera possible que si nous apprenons déjà à nous connaître. Et j’espère que cet ouvrage collectif pourra au moins donner quelques pistes de réflexion.

Propos recueillis par la rédaction d’Oumma.

Paru chez l’Harmattan, le livre « Les représentations de l’Autre : identités et altérité » est assurément à mettre entre toutes les mains.

 

Les 12 auteurs et leurs contributions respectives, dont celle de Seydi Diamil Niane :

L’autre et ses représentations dans les écrits arabes
médiévaux par le Dr Ballé Niane

Islam, négritude et culture arabe : acculturation
ou assimilation critique ? par le Dr Bakary Sambe

Un changement de regard sur l’autre : la déclaration
nostra aetate et les non-chrétiens par David Vincent

De la diversité dans la République à la République
dans la diversité : témoignage d’une élue noire par Maliza Said Soilihi

The Journey of Self Discovery in le Grand Voyage par Yassmine Zerrouki

L’apostat, ou la construction de l’autre
qui n’est plus « nous » par Houssame Bentabet

Les langues face à l’autre en contexte colonial :
identité et pratiques langagières en Tunisie par Sarra Zaied

François Fillon et la colonisation de l’Afrique :
le révisionnisme en marche par Seydi Diamil Niane

The multiplicity of otherness of illegal female african
sub-saharan migrants par Elamri Nadia

Juifs et Chrétiens dans le coran et la tradition
musulmane par Musa-Philippe Belfort

Perception des musulmans en Europe :
réalité et représentation par Yannis Mahil

Vivre l’altérité quand on est citoyen français
et musulman : un double chemin de libération par Jamel El Hamri

 

 

2 commentaires

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  1. Le choc des ignorances existe mais il est inégalitaire, car il y a les ignorants bornés mais qui possèdent le pouvoir et les moyens de production, et les ignorants qui sont le produit de ceux qui possèdent l’information, l’éducation, les biens, les réseaux commerciaux, la publicité et les processus de production. D’un côté, il y a abrûtisseurs et de l’autre les abrûtis. Le défi pour le dominé, l’exploité, le marginalisé, l’exclu, est de reprendre le contrôle du savoir et de la culture pour en faire un outil de promotion collective, en regroupant dans cette collectivité l’ensemble des groupes sociaux, nationaux, idéologiques ou religieux qui ne bénéficient pas de leur droit inné pour tout être humain à l’information et à la culture, porte d’entrée vers l’émancipation.

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