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Islam, radicalisation et terrorisme : ce que nous apprennent les études scientifiques

Tribune de Marwan  Sinaceur paru dans L’obs

 Contre l’idée reçue, les études scientifiques à grande échelle sur les attitudes des individus montrent que la religiosité et la croyance religieuse n’ont guère à voir avec le terrorisme ou l’apologie du terrorisme.

Le procès des attentats du 13 novembre 2015, qui se tient en ce moment devant la cour d’assises spéciale de Paris, est essentiel pour notre société. Il s’agit en premier lieu de donner la parole aux victimes et de prononcer les sentences contre les accusés, mais aussi de mettre en évidence les profils des accusés, terroristes ou complices du terrorisme. Sur la base de l’interrogatoire des quatorze accusés, le journal « Le Monde » a récemment rapporté que les audiences « mettent en lumière le peu de religiosité de certains des principaux accusés ». Les interrogatoires du procès, selon le quotidien, ont tendu à corroborer la thèse que le malaise social et identitaire préexiste au djihadisme, et que donc la religion n’est pas la cause des attentats.

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Ce constat sur la base de l’interrogatoire des quatorze accusés est-il généralisable ? La croyance religieuse a-t-elle à voir avec le terrorisme ? Après le 11-Septembre, de nombreuses études scientifiques ont été menées sur le terrorisme ou l’apologie du terrorisme, conduites principalement par les chercheurs américains. Dans la tradition empirique américaine, elles s’appuient sur l’analyse des données statistiques, provenant d’enquêtes ou d’études sur de larges échantillons. Il y est fait peu de place à l’argumentation spéculative : toute conclusion repose sur les données et des tests statistiques rigoureux. Ces recherches sont méconnues en France. Il est utile de voir ce qui ressort de ces études scientifiques.

Plutôt une « ignorance de l’islam »

Des experts en psychologie criminelle de la CIA ont enquêté sur des centaines de détenus de Guantanamo et d’autres sites d’incarcération. Ils ont observé que seuls 20 % d’entre eux avaient reçu une éducation musulmane traditionnelle. Comme le rapporte Karen Armstrong, spécialiste des religions, certains détenus avaient acheté le livre « Islam for Dummies » (« l’Islam pour les nuls ») sur Amazon. Les experts de la CIA en ont conclu qu’on ne saurait relier les actes de ces terroristes à une adhésion à la foi musulmane. Le problème, d’après eux, était au contraire une « ignorance de l’islam ».

Une étude sur un large échantillon, publiée dans le prestigieux « Psychological Science »a testé s’il y avait un lien entre religion et apologie de la violence terroriste. A travers quatre études portant sur un total de 6 770 individus de confessions et cultures diverses (Palestiniens musulmans, Indonésiens musulmans, Israéliens juifs des colonies, Anglais protestants, Indiens hindous, etc.), Jeremy Ginges et son équipe (New York School for Social Research) ont examiné statistiquement ce lien. Leurs résultats sont éloquents. La croyance religieuse, par exemple le degré de foi et de dévotion religieuse, n’est pas du tout liée à l’apologie de la violence. En particulier, la fréquence de prière des individus, le degré de croyance en Dieu, ou le degré de croyance en une vie après la mort, n’ont rien à y voir. Aucune corrélation. En revanche, les activités sociales, telles la participation intensive à des activités de groupe, sont liées à l’apologie de la violence. Les données sont claires : elles suggèrent que l’apologie du terrorisme est un problème de pratiques sociales ou d’appartenance à un groupe, pas un problème de foi ou croyance. Ces résultats sont vrais à travers les confessions et cultures, et ne sont donc pas le propre d’une religion, islam ou autre.

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Par exemple, l’une des études des chercheurs portait sur plus de 1 100 Palestiniens musulmans. Elle a montré que la croyance religieuse (mesurée par la fréquence de la prière) et la dévotion religieuse (mesurée par l’importance de l’islam dans leur vie) n’étaient aucunement liées au support pour les attentats terroristes. Cela invalide donc l’hypothèse que la religion serait la cause intrinsèque de la violence.

Dans une autre étude, des chercheurs de l’Université du Michigan ont enquêté auprès de plus de 1 200 Algériens et 1 000 Jordaniens représentatifs de la population (enquête publiée dans le prestigieux « Journal of Conflict Resolution »). Ils ont mesuré les opinions à propos des attentats terroristes contre des cibles occidentales, ainsi qu’un certain nombre de variables individuelles mesurant la religiosité et l’implication dans des activités religieuses (fréquentation des mosquées), ou bien les opinions concernant l’islamisme politique (importance donnée à la religion dans la sphère politique, confusion entre religion et politique). Les résultats sont éloquents, là encore. La religion et l’implication dans des activités religieuses ne sont pas corrélées au support pour des attaques terroristes. L’islamisme politique ne prédispose pas non plus à la violence. En revanche, les individus qui ont une opinion très négative de la politique étrangère des pays occidentaux ou de la politique de leur propre gouvernement sont plus enclins à supporter le terrorisme. Ce sont donc les facteurs politiques et économiques qui priment.

Dans nos propres recherches menées au Maroc sur 112 personnes musulmanes, nous avons mesuré l’identité musulmane à partir d’une combinaison de cinq mesures, par exemple : « La religion est-elle très importante dans votre vie ? », « Dans votre vie quotidienne, faites-vous souvent mention du nom de Dieu (Allah) ? », ou « La lecture du Coran est-elle pour vous une activité très importante ? ». Nous avons également mesuré la condamnation sans ambiguïté du terrorisme islamiste ainsi que l’empathie pour les victimes, à partir d’une combinaison de cinq mesures : « Je condamne les attentats terroristes totalement », « Le terrorisme islamiste me dégoûte », « Le terrorisme islamiste me révulse », « Le terrorisme islamiste me rend triste », et « Je ressens beaucoup de peine pour les victimes des attentats ». L’identité musulmane était reliée positivement à la condamnation sans ambiguïté du terrorisme et l’empathie pour les victimes : plus les individus s’identifient comme musulman, plus ils condamnent sans ambiguïté le terrorisme islamiste et ressentent de l’empathie pour les victimes.

Attraction radicale

Une autre recherche s’est intéressée au fondamentalisme religieux proprement dit. Elle a démontré qu’il s’agit d’une attitude distincte de la foi, de la religiosité, ou de l’orthodoxie religieuse (recherche publiée dans le prestigieux « Journal of Experimental Social Psychology »). Dans trois études portant sur 350 individus musulmans ou chrétiens, Zachary Rothschild et son équipe ont montré que le fondamentalisme religieux est lié à l’hostilité envers les groupes étrangers (attitude conflictuelle, attitude de rejet, méfiance, préjugés négatifs). Ce résultat est identique chez les musulmans et chez les chrétiens. Mais les chercheurs ont également démontré que le rappel des valeurs de compassion issues de la foi religieuse supprime la relation entre fondamentalisme et attitudes hostiles. Par exemple, le fondamentalisme chez des Américains chrétiens évangéliques est associé à un plus grand support pour les agressions militaires extrêmes (utilisation d’armes chimiques et nucléaires), sauf dans le cas où l’on rappelle aux individus des valeurs de compassion religieuses issues de la Bible. De même, le fondamentalisme chez des Iraniens musulmans est associé à des attitudes anti-occidentales et conflictuelles, sauf dans le cas où l’on rappelle aux individus des valeurs de compassion religieuses issues du Coran et des hadiths. Par exemple, remémorer expérimentalement à des Iraniens des versets du Coran qui mettent l’accent sur la morale et la bonté a pour effet de réduire significativement la propension à voir dans les Etats-Unis un ennemi.

Ce ne sont donc pas les valeurs religieuses qui poussent à la violence, mais le fondamentalisme en tant que tel. Le rappel des valeurs religieuses de compassion réduit efficacement le fondamentalisme. Comme le montre une autre étude récente par Jocelyn Bélanger et son équipe (Université de New York à Abu Dhabi), le fondamentalisme n’est, en effet, pas une question de dogme ou de croyance, mais de forme de cette croyance (qu’il s’agisse de valeurs religieuses ou de militantisme social et politique). Le fondamentalisme, c’est l’attitude de rigidité et de refus de toute remise en cause, la mentalité de forteresse qui fait dire « j’ai raison, et tout le reste du monde a tort ». De manière plus générale, la psychologie sociale, comme les fameuses expériences de la prison de Stanford ou de Milgram, a bien mis en évidence comment les individus sont prêts à commettre des actes inhumains pour être acceptés de leur groupe d’appartenance.

En clair, ce qui est en jeu dans la radicalisation (qui elle-même peut déboucher ou non sur la violence), c’est le renfermement dans un groupe qui exclut totalement les autres, la fermeture totale aux personnes extérieures à son groupe d’appartenance. Lutter contre le terrorisme est multi-dimensionnel et un travail de longue haleine. Ce que montrent les études scientifiques fondées sur des analyses de données statistiques, c’est que la religion n’y a pas grand-chose à voir.

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Marwan Sinaceur

Marwan Sinaceur est professeur de psychologie sociale à l’ESSEC. Il a un Ph.D. de l’Université Stanford aux Etats-Unis. Il est spécialiste de la résolution des conflits, des émotions humaines, et de la culture arabe.

 

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6 commentaires

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  1. Cdl, penses tu que ton monde musulman soit plus sensible à ce qui se passe en Centrafrique ? Combien de soldat ont t’ils sacrifié au Mali, au Tchad , A ce qui se passe en Afrique ?

    Pense tu que ton monde musulman parle t’il autant des rohynginas que le mien ? Et ton monde que fait t’il pour cette Palestine si proche ?

    Ton monde que fait t’il pour ses démunies ? Ses malades , ses retraités , ses handicapés ?

    Pense tu que ton monde prend au sérieux l’hygiène urbaine , la politique de l’enfance , le sort des femmes ? Les maladies infectieuses ?

    Penses tu que ton monde soit plus sensible que le mien à son histoire , son patrimoine , sa culture , plus que le mien ?

    Penses tu sincèrement que ton monde attache plus de valeurs à la vie que le mien ? Répond franchement. Si tu y arrives.

  2. Cdl, je sais bien que les atrocités commises ces derniers années par nos chères coreligionnaires n’affectent pas tant que ça les musulmans même pendant le ramadan , mais sache que le monde y a été très attentif, donc ce n’est pas moi qu’il faut confondre , mais le mensonge dans lequel vous vivez.

    • @ Djeser, ce n’est pas parce que le monde, quel monde? enfin ton monde a été très sensible ou s’est dit très sensible, théâtralisant sa réaction de sensibilité que ça démontre quelque chose. Pourquoi était-il si peu sensible aux maux de l’Armée du Seigneur si ça te cause? Pourquoi était-il moins sensible au canibalisme démonstratif au Centre-Afrique, vidéo-diffusé à loisir, jusque sur la chaîne Arthé? Tu as sans doute des réponses à ces incohérences de ton monde? Alors, debout, tu développes, tu nous éclaires et bien sûr, à la moindre faille je t’interrogerai.

      Moi je trouve que la sensibilité, ou plus exactement la sensibilité démontrée de ton monde démontre peu de choses, du suivisme, de l’hystérie, un effet dérivatif pour ne pas s’indigner et montrer sa sensibilité plus droitement s’agissant de faits beaucoup plus massifs. Ton monde clame-t-il son indignation ces jours-ci pendant qu’on gibboye parmi le peuple meurtri de Filastine? Non, parce que, c’est pas pareil là, parce que c’est pas la même chose, parce que là c’est pas pareil. Donc il semble que ce ne sont pas que des témoignages spontanés d’émotion, il semble que ça dépende d’où vient le mal, voire un mal plus grand produit moindre réaction qu’un mal dérisoire selon le responsable. Moi je suis contre les terroristes Ukrainiens, ils ont fait pis que pendre, pourquoi n’unissent-ils pas leur pays comme il l’était à la Russie, fortifiant ainsi la paix dans le monde? Et tout cet arsenal qui échappera certainement, dont une partie échappe déjà dans l’espace Européen, et favorisera vraissemblablement des milices d’extrême-droite bien plus fortes et mieux organisées que des Musulmans épars.

      Alors, il vient ton long développement, tu te sors de tes incohérences? Ou tu rétractes tes mièvres opinions. Et n’oublies pas d’identifier l’iman Lyonais, faut que je vérifie sur pièce si tu dis vrai ou si tu mens. La plus grande probabilité est que tu es un vil menteur.

      Croissant de lune.

  3. Très bien, l’auteur met en évidence le fait que ces terroristes pour la plupart , ou non pas eu de véritables éducations religieuse ou avaient des motivations politiques. C’est bien de le souligner , ceci dit , cela doit il deculpabiliser les musulmans et dedouaner l’islam ? Pour moi cela démontre qu’il y a un problème dans notre discours et dans le contenu des sources . Ne soyez pas naïfs :

    Des miiitants d’ extrêmes gauches ou extrêmes droites, par contestation vont casser, dégrader , manifester , insulter , mais rarement commette des atrocités . Nous , nos extrémistes sont des monstres.

    Il faut aller.au fond des choses, ou sinon, le monde musulman va continuer à être ryhnmé entre période faste et période ténébreuse. Ceci recommencera .

    Ces absences de réponses sont d’ailleurs la conséquence des résultats de l’extrême droite. Les gens en ont marre à travers le monde ! Mais il y a que nous pour ne pas le comprendre.

    • @ Djeser, donc il y aurait un mal spécifique à l’Islam et qui tiendrait aux sources, un mal spécifique et particulier, démonstration? Parce que là on a des sentiments et pas de démonstration, quant à moi j’ai pratiquemen démontré, ah pas complètement mais presque, que tu es un vil menteur et tu n’as pas répondu par l’identification de ton improbable iman Lyonais pour que je puisse vérifier tes dires, parce que s’il n’existe pas ton iman Lyonais, il sort donc de ton imagination malveillante et anti-Musulmane, c’est ou l’un ou l’autre, il n’y a pas de place aux sentiments, moi je pense que, moi je crois que.

      Les gens d’extrême-droite ou d’extrême-gauche cassent tandis que nos extrémistes sont des monstres? La période contemporaine démontre le contraire avec des violences milioniennes sanglantes que les Musulmans seraient en peine d’imiter, en supposant qu’ils le veuillent. Réponds pas stupidement que ça c’est pas pareil! Sinon, tu t’en expliquera par exemple aux victimes du groupe Azhov en Ukraine depuis 2014, ceux qu’en ce moment ils gardent captifs comme boucliers humains, les multiples faux drapeaux toujours débunkés, et depuis 2014, leurs nombreux forfaits dont des gens brûlés vifs, c’était fréquent, presque du quotidien, vas-y, lèves-toi et vas dire aux morts et aux vivants qu’ils n’ont pas vu ce qu’il y a de plus monstrueux.

      L’extrême-droit”e se répand dans le monde par notre faute, parce que nous ne voulons pas nous en rendre compte etc. L’extrême-droite a sévi terriblement avant qu’on parle des Musulmans, les grands héros en sont connus. Moi, je lis ça autrement, je lis ça de la façon suivante, plus cohérente et convainquante que la tienne. Les Musulmans là où ils ont des pays, ce sont des pays faibles et parfois volontairement faibles, politique Saoudiste de la faiblesse, les émirats aussi, donc il est naturel que la faiblesse suscite la convoitise, et les Musulmans minoritaires en tel ou tel pays sont des victimes expiatoires aisées puisque personne n’a oulu forger la force nécessaire et suffisante pour les défendre. Serais-tu assez culotté pour blâmer les Musulmans de l’Inde, les Rohingias, les Musulmans de Chine de la persécution de leurs gouvernements, tu te sens coupable à la place de ceux qui souffrent vraiment ou tu es confus en toi-même?

      Question. As-tu entendu parler de l’Armée du Seigneur, l’Armée du Seigneur, ça te cause? Elle a beau coup tué en divers pays d’Afrique, tu le sais ou tu le sais pas? Pourquoi en son temps n’a-t-elle pas soulevé autant de bruyantes indignations? Quid des canibales du Centre-Afrique, leurs vidéos ont-elles suscité l’indignation apropriée ou y a-t-il comme qui dirait un problème dans le ressenti, l’émotion, et donc l’indignation devant des faits selon qui en est l’auteur?

      C’est peinible de laisser un troll menteur et malveillant étaler ses sentiments et réflexions spécieuses, tu enlaidis ce site par ta présence.

      Croissant de lune.

  4. Salam, et il vous a fallu faire autant d’études pour en conclure que le phénomène nommé “terrorisme” est un effet généralement politique? Vous devez avoir le cerveau lent alors.

    N’est-ce pas évident dans le cas des gens de Filastine? Libre à vous de déprécier leur authentique souffrance, que voulez-vous qu’il arrive d’autre quand on vous prend ce qui est à vous? Et vous avez oublié les Ukrainiens il me semble, ou là c’est pas pareil?

    La thématique “terroriste”, le vocable “terrorisme” est une catégorie Goebelsienne, employé aujourd’hui à peu près dans le même sens qu’en faisait Goebels, le ministre Nazi de la propagande. Ainsi les opposants et les résistants réduits au déses poir n’ont pas de causes, ils sont “terroristes”, c’est-à-dire porteurs d’une violence intrinsèque, voire chromosomique sans cause extérieure, et donc sinon pleinement fautifs, du moins la sollution unique serait leur anéantissement pour retrouver la paix. Voilà à peu près, ce qu’est le terrorisme, une catégorie politique, une catégorie de propagande militaire qui déprécie le vis-à-vis chétif et lui refuse toute cause. Faites encore de longues études pour en convenir, ça vous occupera.

    Bon, on ne va pas se raconter d’histoire, pas besoin de beaucoup de travaix pour en venir là. Mettez plutôt votre énergie à contribution sur quelque chose d’utile au lieu de travailler sur le vent, faites des travaux profonds et soutenus mais rapides SVP pour trouver quelques moyens d’enlever des raisons et des causes à ce phénomène nommé “terrorisme”.

    Croissant de lune.

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