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Lettre ouverte à Eric Zemmour

Monsieur,

Je dois admettre que, face à l’importance du nombre d’interpellations de ce type qui vous ont déjà été destinées, j’ai hésité des années durant avant de vous adresser cette lettre ouverte. Au risque de la voir noyée parmi le flot ininterrompu de missives que vous avez inspirées jusqu’ici, il me faut toutefois prendre la suite de Brigitte Bardot, ce qui s’avère pour moi, compte-tenu de son hostilité assumée envers l’islam et ses adeptes, un exercice périlleux. 

En observant l’impact de vos diatribes sur la campagne présidentielle, qui s’est notamment vérifié par la « degringolada » d’Arnaud Montebourg que vous avez éliminé de la course à l’Élysée par KO technique sans nul besoin de l’affronter directement, j’ai continué à résister à vous dévoiler ma part de vérité.

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Vous connaissant tel que vous vous affichez sans cesse sur les chaînes de télévision, qui ont scandaleusement favorisé, depuis tant d’années, votre assise populaire, je ne m’attendais pas à ce que vous réagissiez autrement que par d’hautains coups de menton, d’injustes usages du « ben-voyonsisme », de la fanfaronnade. Ne m’approchant pas, par nature, de la controverse, je me suis alors réfréné. 

La réitération de vos vieilles lunes, à l’image de vos attaques contre l’islam et ceux qui le professent, contre les immigrés extra-européens et leur descendance, contre le politiquement correct, contre la vision paxtonnienne du pétainisme, bien que m’ayant heurté, n’est pas parvenue à me faire franchir le Rubicon de la prise à partie publique, me disant que mon jugement se devait d’être magnanime vis-à-vis d’un homme qui se passionne, comme moi, et pour l’histoire, et… pour le football. 

Fidèle à mon inclination à chercher partout ce qui peut alimenter mes propres réflexions, y compris chez l’adversaire idéologique, j’ai persévéré dans l’attitude qui était, à votre égard, déjà la mienne auparavant : comprendre, au-delà de l’image renvoyée par le polémiste, votre argumentaire, l’étudier avec une certaine bienveillance, et même, faire miennes quelques-unes de vos assertions, telles que celle rappelant les effets pervers de la loi Pleven (qui pour moi participe de la fâcheuse tendance à assigner à résidence identitaire la plupart des associations antiracistes, idée que j’avais énoncée en son temps). 

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Je me suis tout de même maintenu dans mon imperméabilité sans faille devant le claironnement de votre assimilationnisme hors-sol, m’apparaissant au mieux comme suranné dans notre XXIe siècle mondialisé (et allant à l’encontre de ma non-volonté de me soumettre à une francité exclusive, laquelle serait le reniement de ma personne et de mon héritage). Ce refus de l’assimilation à la mode de la IIIe République, que vous fantasmez quelque peu en infaillible dépourvu d’humilité que vous êtes, se vérifia entre autres dans ma position en réaction à votre dénonciation des prénoms dits musulmans.

Si au moins vous aviez eu la présence d’esprit, à l’époque, d’enrober dans une formulation doucereuse votre critique de la géographie nouvelle pour la France de la distribution des prénoms de ses enfants…

Mais non, vous choisissiez la polémique et le mensonge. La polémique, comme à l’endroit d’Hapsatou Sy avec laquelle vous dépassiez les bornes de la bienséance républicaine inhérente au débat publique. Le mensonge, car, contrairement à vos continuelles affirmations, nos parents immigrés n’ont pas été hors-la-loi lorsqu’ils nous ont attribué des prénoms musulmans. Nous étions, en vertu de la législation qui ne nous accordait la nationalité française que beaucoup plus tard, nés étrangers sur le sol de la patrie. La loi napoléonienne sur le stock de prénoms admissibles, abrogée d’ailleurs en 1993, ne nous concernait donc pas. 

Symboliquement, par cette affaire des prénoms, vous me refusiez le droit de jouir de ce qui s’apparentait pour moi à une fierté sans pareille d’appartenir à l’histoire de mon pays de naissance et de cœur. Je suis en effet depuis toujours subjugué par le fait que seule la France semble capable d’enfanter des types originaux de grands hommes, que le destin n’aurait jamais dû faire sortir du rang.

Le triptyque cité de manière classique, que composent Jeanne d’Arc, Napoléon, de Gaulle, auxquels j’adjoins volontiers Richelieu qui fut plus déterminant selon moi que le Roi-Soleil dans la naissance ultérieure du jacobinisme républicain, parsème depuis l’enfance mon imaginaire de légendes dorées, de joies non feintes tirées par exemple des victoires d’Orléans, d’Austerlitz, de la Libération, enfin de peines amères devant les épreuves qu’ils endurèrent, que ce soit dans la Normande brûleuse de pucelle ou sur l’isolée lointaine de l’Atlantique, en passant par le désert à traverser dans l’attente qu’une République se meurt. 

Malgré tout, malgré surtout les salves de plus en plus nauséabondes, tirées quotidiennement sur CNEWS sous l’œil d’une Christine Kelly effacée devant votre grandeur infatuée, je m’évertuais ces dernières années à garder une posture compréhensive. Fidèle à cette pratique, j’ai suivi, je le concède avec une certaine gourmandise, les mots qui étaient les vôtres lors de votre précampagne automnale, servi que vous étiez par des médias assoiffés de buzz et vous laissant, en conséquence, un espace appréciable grâce auquel vous opériez devant la France entière une mue vous conduisant sur le chemin de la candidature. D’idéologue en chef de l’extrême-droite française, vous vous transformiez, dans un faux suspense, en aspirant à la présidence de la République. 

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Au passage, vous débitiez des attaques ciblées contre les personnes étrangères immigrées, à propos desquelles vous juriez d’interdire de bénéficier des aides non-contributives et même, en cas de chômage, de demeurer en France.

Jamais ne vous a été posée la question de savoir ce que vous faisiez de leurs enfants scolarisés. Des futures Leonarda ? A aucun moment, pour les immigrés venus au titre du regroupement familial leur permettant de rejoindre un de nos compatriotes, vous n’aviez été renvoyé dans vos cordes à propos de leur conjoint(e) français(e), qui s’échine pour deux dans des emplois généralement sous-payés, mais essentiels à la bonne marche du pays. De nouvelles familles berlinoises séparées par un mur aussi large que la Méditerranée ? 

Ni cette précampagne, de mon point de vue réussie si l’on en croit votre percée initiale dans les sondages, ni sa suite lorsque vous vous déclariez officiellement, ne m’ont convaincu de vous brocarder publiquement. Toujours cette sempiternelle quête de la concorde qui m’assaille, sans doute. Je n’ai ainsi pas apprécié, malgré la justesse des accusations de racisme qu’il vous a lancées si l’on se réfère à vos condamnations, que vous soyez traité de la façon dont vous a invectivé Jean-Luc Mélenchon, comme un chien. Vraisemblablement un atavisme chrétien chevillé à mon corps défendant du fait du surgissement français de mon existence : « tendre l’autre joue… »

Si j’ai changé mon fusil d’épaule en me forçant à faire publier cette lettre, c’est que je voulais vous faire part de deux sentiments contradictoires vous concernant. J’éprouve, aujourd’hui, du ravissement et de la détestation à votre évocation. Permettez-moi d’en expliciter les raisons. 

Un ravissement, tout d’abord. Observer votre chute dans les sondages, après avoir craint votre qualification au second tour de l’élection présidentielle, a suscité en moi une sensation que j’avais oubliée devant le spectacle déplorable de la vie politique française. Ni votre vision antihumaniste des réfugiés ukrainiens, que vous avez dû soumettre à vos atermoiements sur la question de leur accueil dans le but de parer à une stratégie électoraliste ratée depuis le Réveillon, ni votre promesse fascisante de créer un ministère de la remigration, tenue dans une quête éperdue de redonner à votre candidature une flamboyance définitivement hors d’atteinte, n’ont permis d’élargir le nombre de vos partisans.

Même s’il représente une large cohorte de Français, votre socle s’est amenuisé. Seulement 1/10 de la population soutient vos affirmations acerbes. C’est une satisfaction pour moi, même si je ne méconnais pas la gêne attisée sur votre gauche par la candidature Le Pen, l’autre représentante de votre courant, laquelle a de grandes chances, honte pour la France, de se retrouver une nouvelle fois au second tour. 

A ce titre, un conseil d’ami : méfiez-vous de sa nièce qui, en vous rejoignant, a sans doute déjà prévu, une fois sa tante définitivement écartée de la vie politique après la défaite prévisible qu’elle concédera encore une fois cette année, de lancer une OPA sur votre jeune parti. Par cette relégation future, vous redeviendriez ce que vous avez toujours été, l’idéologue en chef de l’extrême-droite, un Charles Maurras des temps modernes. Un ravissement qui se transforme finalement en inquiétude pour moi, tant Marion Maréchal sera plus politique que vous, et donc, sous ses airs faussement ingénus, j’en ai bien peur, plus efficace lors de l’élection de 2027 et/ou celle de 2032. 

Une détestation, ensuite. Non de votre propre personne, ce dont je suis incapable. En cela, je reste fidèle à l’humanisme universaliste. Je respecte le père de famille, le fils aimant, le frère que vous êtes peut-être. Je crois savoir que vous êtes croyant dans le judaïsme. Si tel est le cas, j’en profite pour exprimer ma considération et mon estime devant votre foi en l’Eternel. 

La haine qui m’habite s’adresse à la personnalité publique que vous affichez, celle qui, instrumentalisant l’effroi légitime suscité par les attentats djihadistes de la décennie noire des années 2010, instille dans des esprits de plus en plus nombreux l’idée que je fais potentiellement partie, en compagnie de mes semblables issus d’ancêtres musulmans ou africains, d’un corps étranger à mon pays, d’une cinquième colonne.

Alors que ces situations m’étaient inconnues naguère, je vois de plus en plus de regards noirs de rejet me transpercer, jetés par les yeux de vieilles dames, de jolies boulangères, de chauffeurs de taxi. Si je porte une barbe qui trahirait ma foi religieuse, elle est pourtant aussi courte et taillée que celle d’Edouard Philippe.

Serait-ce alors dû à la couleur brune de ma peau ? Ou serais-je simplement sujet à de la paranoïa ? Difficile de répondre. Mais que se passera-t-il si ma fille, libre d’elle-même, décide un jour de porter le voile ? Devrais-je, à cause de vous, et d’autres, car vous n’êtes pas le seul responsable de l’opposition française irrationnelle à cet accoutrement, me battre pour protéger l’honneur de ma fille bafoué si elle était invectivée ? Serais-je obligé de me dédire, par l’action, de mes propos par lesquels je la conforte dans le caractère indéniablement français de sa personne ? 

Du fait de l’influence de plus en plus perceptible du phénomène qui porte votre nom, la zemmourisation des esprits, je me dois, de façon à tenter de protéger l’avenir de mes enfants, de vous déclarer la guerre. Solennellement. Très sérieusement. Obligatoirement. Idéologiquement, cela s’entend ! Je vous déclare la guerre à mes risques et périls, surtout si l’un de vos émules, et ce n’est pas impossible si l’on en juge la désaffection grandissante des électeurs vis-à-vis des partis dits de gouvernement qui ne sont pas près de recouvrer le pouvoir perdu en 2017, s’emparent dans le futur des commandes du pays.

Vous me trouverez donc, à partir d’aujourd’hui, sur votre chemin. M’entendez-vous, Monsieur ? Sur votre chemin ! Mon vœu par cette résolution ? Contribuer, par-delà mes contradictions, à vous faire barrage, en m’aidant de mes faibles moyens pour vous combattre, et participer, je l’espère, à l’expulsion de l’âme de la France de vos idées nauséabondes.

Adel Taamalli

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