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Refus du voile: Le football français se met-il hors jeu?

Samedi dernier, la Fifa annonçait que l’International Board, organe qui depuis l’origine a la charge d’édicter les règles du football[i], décida d’autoriser, après deux ans d’essai, tout footballeur (ou toute footballeuse)  d’arborer sur le terrain un couvre-chef d’ordre religieux s’il (ou elle) le souhaite, avec cependant la réserve que certaines dispositions pratiques relatives à la sécurité des joueurs soient respectées (le couvre-chef doit « être collé à la tête, être en accord avec la tenue du joueur, ne pas être rattaché à son maillot, ne pas constituer un danger pour celui qui le porte ou pour autrui, et ne doit avoir aucune partie qui dépasse »[ii]).

Ainsi est-il permis, lorsqu’ils entreront sur la pelouse d’un terrain de football, aux femmes musulmanes de porter librement un foulard et aux hommes sikhs d’apposer sur leurs têtes le turban traditionnel commandé par leur religion. La Fifa affirmant lutter, par cette autorisation, contre les discriminations.

Aussitôt, et en réaction, les deux instances dirigeantes du football français, la Ligue de Football professionnel (LFP) et la Fédération Française de Football (FFF), se sont crues obligées de s’élever contre cette décision de l’organisme tutélaire suprême dans ce sport, en assumant, dans le champ du football, la spécificité du pays dans la teinte habituelle prise par son positionnement laïc face aux signes et manifestations religieux ostensibles.

Alors que la seconde a publié un communiqué dans lequel elle réitère « son souci de respecter les principes constitutionnels et législatifs de laïcité qui prévalent dans notre pays et qui figurent dans ses statuts », condition principale de son « maintien de l’interdiction du port de tous signes religieux ou confessionnels », le président de la première, Frédéric Thiriez, a qualifié cette mesure de « grave erreur », car allant à l’encontre, selon lui, de la Charte olympique mais aussi du « droit des femmes ».

Cette attitude réfractaire des dirigeants de notre football amène les deux questions essentielles suivantes. La première a trait à la confusion des ordres qui existe souvent en France lorsqu’il s’agit de laïcité, avec des implications sur les plans juridiques et politiques : doit-elle être exigée auprès de l’ensemble de la population ou ne peut-elle être imposée exclusivement qu’aux seuls agents du service public ? La seconde regarde l’état de notre nation : est-ce qu’il est légitime, au nom de principes directeurs qui procèdent de la laïcité, de ne pas tenir compte de l’ensemble effectif et constitutif de la société ?

L’indépendance des fédérations nationales, un principe défendu par la Fifa

La Fifa a toujours défendu le principe d’autonomie et d’indépendance des fédérations nationales par rapport à l’Etat, en agitant la menace de suspension à l’encontre de toute fédération qui contreviendrait à cette obligation[iii]. La raison principale en est que le développement de ce sport, pour qu’il soit harmonieux, nécessite une éthique de responsabilité conditionnée par la non-ingérence des pouvoirs publics dans le mode démocratique imposé de désignations des dirigeants du football dans chaque pays.

C’est en prenant pour base un  tel principe que la Fifa a menacé la France de suspension à l’issue de la désastreuse Coupe du monde de 2010 pendant laquelle les Bleus s’étaient distingués par leur grève en réaction au renvoi de Nicolas Anelka, lequel fut coupable d’avoir insulté Raymond Domenech, le sélectionneur de l’équipe tricolore.

En effet, face aux polémiques qui émaillèrent le débat public pendant plusieurs jours en France, le Président Nicolas Sarkozy voulut que s’organisât une réflexion globale sur le football français au sein de la FFF afin d’enclencher un débat de fond, tandis que Roseline Bachelot, la Ministre des Sports de l’époque, déclara que la démission du président Jean-Pierre Escalettes était « inéluctable », ce qui contrevenait manifestement au principe d’indépendance[iv]

Si l’organisation interne des instances gestionnaires du football français se fait de manière indépendante, doit-on en conclure que ceux-ci ne doivent pas répercuter sur les terrains de football les lois républicaines ? Il n’est pas question de répondre par l’affirmative à cette interrogation car la loi de la République doit être appliquée partout de la même façon. Le football ne peut, ainsi, s’arroger un droit d’extraterritorialité. Et les terrains de football, même pendant la durée d’un match et bien que soumis pendant ce laps de temps particulier à l’autorité de l’arbitre, restent soumis au droit commun.

Le football français et le voile  : un potentiel de controverse juridique et politique

Cependant, alors même que le principe de laïcité, reconnu dans la loi et imposant la neutralité religieuse aux pouvoirs publics, est sujet à litiges dans les tribunaux lorsqu’il s’agit de signes confessionnels et de leur port dans la sphère sociétale dans des contextes particuliers (ainsi de la récente Affaire de la crèche Baby Loup qui n’a pas encore dit son dernier mot puisque des décisions contradictoires entre elles se succèdent auprès des différentes Cours de justice et que la procédure n’est toujours pas close), la FFF pense que l’interdiction des signes religieux sur les terrains de football est légitimée par le droit constitutionnel et législatif.

En d’autres termes, elle se permet une interprétation particulière de la loi et étend, dans son propre cadre, qui est une délégation de service public, la neutralité exigée aux seuls agents du service public. Elle imposerait donc le fait, et cela  est une interprétation objective que je soumets au débat public, que les terrains de football puisse jouir d’une extraterritorialité de fait, puisqu’il y est interdit, pour ceux qui le souhaiteraient, d’arborer un couvre-chef religieux, et ce, au mépris de la liberté de culte garantie par notre législation[v].

Est-ce à dire que la FFF n’est pas indépendante du pouvoir public ? Il serait plus judicieux de conclure en disant qu’elle se présente plutôt comme l’anticipatrice d’un fait inéluctable si seulement le contexte donnait à ce fait l’occasion de se manifester : les parlementaires, tout comme le gouvernement, s’ils se saisissaient de ce problème à la suite de faits divers à répétition qui trouveraient facilement une caisse de résonnance dans les médias friands de polémiques, appuieraient la décision de la FFF par une nouvelle loi ou mesure réglementaire liberticides contre le port de signes religieux ostensibles, cette fois sur les terrains de sport.

C’est pourquoi, au regard de cette argumentaire, il n’est pas faux d’affirmer que la FFF n’est pas totalement indépendante de la doxa politique sur ce sujet, même si elle ne reçoit aucune directive explicite de la part de son Ministère de tutelle et bien que la sincérité de ses instances dirigeantes ne puisse être mise en doute lorsqu’elles interdisent le port de signes religieux sur les terrains de football.

Conclusion : le football, un révélateur de la difficulté de la mise en pratique d’une concorde véritable ?

Le football n’est pas à l’abri des lignes de fractures qui traversent la société. En ce qui concerne la controverse qui dure depuis plusieurs années maintenant sur le voile, il ne fait que montrer en quoi les discriminations sont assumées au sein des instances dirigeantes face au voile islamique, au nom du principe de laïcité que l’on pourrait pourtant comprendre comme un gage de neutralité des pouvoirs publics qui ont l’obligation d’organiser les outils et instruments nécessaires à la liberté de culte puisqu’ils en garantissent, selon la loi, l’exercice.

Le football révèle ainsi que la France fait preuve de schizophrénie sur ce sujet, puisque, tout en étant le champion incontesté dans le monde de la laïcité de son appareil étatique mais non de sa population, elle ne semble pas vouloir laisser, en application pourtant de ce même principe de laïcité, des femmes libres s’accoutrer comme elles l’entendent, même si le droit international l’y autorise (en l’occurrence celui édicté par la Fifa auprès de laquelle la FFF est membre, mais il en est de même sur la question du voile à l’école qui va à l’encontre de la liberté religieuse reconnue par la Convention internationale aux  droits de l’enfant ratifiée pourtant par la France).

Le football montre enfin en quoi, en France, la légitimation de la discrimination contre des pratiques religieuses « heurtantes » est à l’œuvre, sans même que des voix nombreuses s’élèvent contre cet état de fait qui risquent de conduire, pour peu qu’un contexte exceptionnel et morose s’y prête, aux pires excès (cela a déjà commencé par les agressions gratuites et violentes, de plus en plus fréquentes ces derniers temps, subies dans nos rues par des femmes voilées).

Dans le cas de cette affaire, une exception mérite toute de même que l’on y prête attention, car elle redonne au football la caractéristique majeure qui le gouverne, la compétition dans le fairplay. Il s’agit de celle de Patrice Lair, entraîneur de l’équipe féminine de l’Olympique Lyonnais, sept fois championne de France. Ecoutons ses mots à propos de la récente décision de la Fifa : « Cela ne me choque pas. Cela n’empêche pas le ballon de rouler. C’est à moi de m’adapter le cas échéant. C’est le propre de mon métier. Ce sont des choses qui ne m’appartiennent pas». On est loin de la « grave erreur » de Frédéric Thiriez…

Notes:



[i] C’est lui, par exemple, qui décida, il y a plus d’une vingtaine d’années, que lors d’une passe volontaire d’un coéquipier à son gardien, ce dernier n’avait plus le droit de saisir le ballon des mains, et ce, pour fluidifier le jeu après la désastreuse et rugueuse coupe du monde de 1990 en Italie.

[ii] D’après le Monde, « La FIFA autorise le port du voile, colère du football français », 1er mars 2013, http://www.lemonde.fr/sport/article/2014/03/01/la-fifa-autorise-le-port-du-voile-colere-du-foot-francais_4376137_3242.html

[iii] Voir les statuts de la Fifa, particulièrement les articles 13 et 14 http://fr.fifa.com/mm/document/affederation/federation/01/24/fifastatuten2009_f.pdf

[iv] D’après l’Express, « La Fifa menace de suspendre la France », 29 juin 2010

[v] Selon l’article premier de la loi sur la séparation des Eglises et de l’Etat qui fut l’acte de naissance de la laïcité en France, « La République assure la liberté de conscience. Elle garantit le libre exercice des cultes ».

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