,

Pensée de Malek Bennabi: La mort

Le 6 octobre éclate une nouvelle guerre arabo-israélienne. Aux premiers jours du conflit, les troupes égyptiennes réalisent des prouesses : elles traversent le canal de Suez et détruisent la ligne Bar Lev, une fortification présumée imprenable. Les jours suivants, les Etats-Unis fournissent Israël en images satellitaires et approvisionnent sans discontinuer ses armées. Les pays arabes se solidarisent de l’Egypte et de la Syrie et déclenchent la « guerre du pétrole » ; les prix du baril, inférieurs alors à un dollar, sont multipliés par quatre ; l’Occident s’en alarme ; des menaces sont proférées contre les pays producteurs arabes ; on agite même le spectre d’une intervention nucléaire.

Bennabi se trouve depuis le mois de septembre dans un hôpital parisien, la Pitié-Salpêtrière, le plus souvent dans le coma. On a diagnostiqué une prostate métastasée. On l’avait difficilement autorisé à quitter l’Algérie alors que ses proches voulaient l’évacuer en France dès le mois de juillet. Les médecins avisent sa famille que plus rien ne pouvant être fait pour lui, il vaut mieux le rapatrier. Le 31 octobre, il décède en son domicile. Le lendemain, sa dépouille est transportée à la mosquée de l’Université d’Alger où est célébrée la prière des morts à laquelle participe l’auteur de ces lignes. Un très long cortège porte sa dépouille jusqu’au cimetière de Sidi M’hamed à Belcourt où il est enterré à côté de Aly al-Hammamy et du Dr. Khaldi. Non loin, se trouve la tombe de Cheikh Bachir al-Ibrahimi, décédé en mai 1965. Le lendemain du décès, c’est à peine si un petit entrefilet en bas de page a été publié dans la presse officielle algérienne pour annoncer la nouvelle[1].

Parce qu’il a deviné précocement que sa vie allait être pénible, lourde à porter, Bennabi s’est très tôt intéressé à la mort : il l’a souhaitée en quittant l’Algérie en 1934 après la mort de sa mère, quand le bateau qu’il a pris fut pris dans une tempête. Il a espéré le déraillement du train qui le ramenait d’Italie en 1936. Il a supplié le ciel de mourir d’une balle perdue ou d’un obus au cours des bombardements de l’Allemagne en 1943 où il travaillait dans une usine. Il s’est procuré une arme à feu en 1947 pour on ne sait quel usage. Il a constitué des stocks de médicaments avec l’intention de s’empoisonner. Il a dressé en 1951 une potence pour se pendre, mais ni il pût jamais surmonter l’interdit religieux du suicide, ni le ciel ne voulût exaucer ses prières. Finalement, il est mort à petit feu, tué lentement par la colonisabilité, la lutte idéologique, la boulitique et la maladie.

Il a été la victime expiatoire d’une époque de grands conflits et d’une nation ignorante. Il est mort en combattant solitaire sur un front invisible où les armes ne font pas de bruit. Il est mort avec une plus grande peur pour son œuvre, ses manuscrits et ses Carnets, que pour sa vie. Il avait consigné dans une note du 9 mai 1969 : « Je suis certain que la haine bestiale que je sens autour de moi ne s’éteindra pas même avec ma mort. Je sens qu’après ma mort, Mr. X cherchera la moindre trace de mes écrits (surtout les Carnets dont il connaît l’existence), même dans les tripes de mes enfants pour effacer toute trace de ma pensée ». Il a résisté au moyen de sa culture, de sa puissance de raisonnement, de sa rationalité, de sa foi, de sa plume, jusqu’à ce que la Providence veuille bien le rappeler… Il était profondément pénétré de l’idée que sa vie correspondait à une mission et qu’il était prédestiné à remplir le devoir pour lequel il a été conçu. Il en avait une conscience aiguë, lui qui écrivait en 1956 dans ses Carnets : « Je suis un atome engagé entre des forces colossales ; mais un atome nécessaire au mouvement de la roue de l’Histoire. »

Sa présence sur la terre ne pouvait être l’effet d’un hasard, une simple étendue de temps, elle avait forcément un sens, elle devait être dévouée à une cause. S’il n’a pas écrit « Le livre proscrit » dont il eut l’inspiration à l’âge de vingt ans, il a mené de bout en bout la vie d’un proscrit. Les années les plus dures ont été pour lui qui ne vivait et ne respirait qu’à travers l’écriture, celles de l’indépendance où c’était son pays, son gouvernement, qui l’empêchaient de penser, et en tout cas de publier. A l’exception du premier volume de ses Mémoires (l’Enfant) et de trois plaquettes[2], aucun de ses ouvrages n’a été édité en Algérie entre 1962 et 1989, année où fut levé le monopole étatique de l’édition. Depuis 1968, il ne pouvait plus publier quoi que ce soit dans la presse à l’exception d’une présentation d’un livre de Pierre Rossi, « Les clés de la guerre » dans le quotidien « El-Moudjahid ». Il s’est alors rabattu sur des moyens de fortune comme « Que sais-je de l’islam ?», assemblage de quelques feuillets ronéotypées, distribué en quelques dizaines d’exemplaires, qu’il ne dédaignait pas cependant, comme les premiers hommes quand ils écrivaient sur des omoplates ou des peaux de bêtes.

Dans « Le gai savoir »[3] Nietzsche a écrit : « Ce n’est qu’après la mort que nous parvenons à notre vie et devenons vivants, oh très vivants ! nous autres hommes posthumes ». Il n’y a aucun doute que Nietzsche vit toujours, plus vivant que jamais, dans toutes les universités et les littératures du monde. Peut-on en dire autant de Bennabi ? A la différence de Nietzsche, esprit puissant apparu au XIXe siècle dans une Europe ascendante et une Allemagne réunie qui ont toujours honoré leur élite et porté leurs penseurs sur les fonts baptismaux, lui, est né dans un pays colonisé et fut tout de suite perçu comme un danger aussi bien par ses adversaires que par les siens, même si les raisons différaient des uns aux autres. Plus d’une fois, lors de ses séminaires, il a laissé tomber d’un air énigmatique : « Je reviendrai dans trente ans ».

Trois ans après sa mort, l’Algérie entreprend de se donner un cadre institutionnel fondé sur le parti unique. Depuis le renversement de Ben Bella en 1965, le pays a été gouverné sans constitution et sans représentation parlementaire. Le pouvoir autorise pour quelques semaines un débat national pour discuter du nouveau cadre légal fait d’un projet de « charte nationale », d’un projet de constitution et d’une élection présidentielle. Profitant de cette brève liberté d’expression, je regroupe et publie avec deux condisciples sous le titre « Les grands thèmes » cinq textes de Bennabi accompagnés d’une préface et d’un appareil d’annotations pour en faciliter la lecture[4]. Le choix était en rapport avec les questions soulevées par le débat national. C’est en achetant ce livre dans une librairie d’Alger qu’un Américain en poste à Alger, David Johnston, découvre Bennabi. Je ferai sa connaissance en 2003 et le mettrai en relation avec son compatriote Allan Christelow. Omar Kamel Meskawi, que je ne connaissais alors que de nom, édita, après l’avoir traduit en arabe, ce livre à Damas quelque temps après. Deux ans après, le président Boumediene décédait d’une mystérieuse maladie.

Au début des années quatre-vingt, les prix du pétrole atteignent de hauts niveaux, les programmes d’importation déversent sur le marché algérien produits électroménagers et alimentaires subventionnés par l’Etat-providence, les futurs animateurs de l’islamisme investissent discrètement le champ des activités publiques, les universités et les mosquées, le groupe Bouyali se prépare à l’action armée où vont fourbir leurs armes les futurs chefs du terrorisme, le pouvoir prépare le prochain congrès du parti unique, le nom de Malek Bennabi a complètement disparu… En 1984, le président Chadli Bendjedid lui décerne à titre posthume la médaille de l’Ordre national du mérite en même temps qu’à une centaine d’autres personnalités algériennes de tous bords vivantes ou décédées (dont Ferhat Abbas). Le pays vogue inconscient sur une mer étale de pétrole quand une brusque chute des cours ramène les ressources en devises à un niveau tel qu’il n’est plus possible de financer le farniente national. En octobre 1988, le système politique et économique inspiré du modèle soviétique s’effondre dans une ambiance d’émeutes. Le président Chadli essaye de le réformer in extrémis, mais ne s’y étant pas vraiment résolu, il est emporté par les vagues déchaînées du mécontentement populaire, et l’ascension fulgurante des mouvements islamistes… Les évènements déclenchés vont causer la mort de centaines de milliers d’Algériens et occasionner au pays des dégâts de plusieurs dizaines de milliards de dollars, retardant son développement de plusieurs lustres.

Avec le multipartisme et la liberté d’expression au début des années quatre-vingt dix le nom de Bennabi est de nouveau prononcé dans les journaux, en liaison surtout avec la fondation du « Parti du Renouveau Algérien » par l’auteur de ces lignes. Des journalistes nationaux et étrangers viennent au siège du parti et demandent à en savoir davantage sur l’homme dont il s’inspire. C’est ainsi que j’ai reçu en 1991 la chercheuse allemande Siegrid Faath à qui j’ai parlé de Bennabi pendant de longues heures. Quelques mois plus tard, elle publiait dans une revue de Hambourg[5] une étude intitulée « Malek Bennabi, écrivain politique, critique social, visionnaire d’une civilisation islamique dans l’Algérie colonisée et indépendante ».

Un peu plus tard, on se met évoquer le nom de Bennabi pour qualifier un courant apparu à l’intérieur du « Front islamique du salut ». Dans les milieux opposés à l’islamisme, on y voit la preuve que Bennabi est le « fondateur de l’islamisme algérien ». Ce qu'on a nommé la «Djaz'ara» (tendance dite « algérianiste » au sein du FIS) n'est qu'un mythe, une mystification, car jamais Bennabi n'a, ni n'aurait pu, par les dispositions de sa vie et de sa pensée inspirer un discours populiste (la boulitique), susciter une action violente, ou soutenir l’idée d’un Etat théocratique. Le mouvement islamiste algérien dans toutes ses nuances ne s'est jamais formellement revendiqué de la pensée de Malek Bennabi, même si quelques uns de ses représentants ont fait quelques apparitions à son domicile entre les années 1964 et 1973, c’est-à-dire plusieurs décennies avant l’émergence du radicalisme islamiste en Algérie.

Ce qu’il faut par contre concéder, c’est que le populisme des « Frères musulmans » et la démagogie des tribuns islamistes égyptiens ou autres ont été plus forts que l'élitisme de Bennabi. L'islamisme apparu en Algérie peut être qualifié d’égyptien, iranien, afghan ou salafiste mais n’a rien à voir avec les idées de Bennabi qui n'était que pondération, humanisme et rationalité. L'hostilité que lui ont vouée jusqu'à sa mort les marxistes et les populistes se justifiait par le barrage à leurs idées qu'il avait constitué tout au long de sa vie. Les partisans de cette idéologie lui avaient fait auparavant un procès en nationalisme en déformant le concept de colonisabilité créé par lui pour exprimer une idée qui remonte à l'Antiquité. Les orientalistes français l’ont tenu dans la même hostilité en raison de son parcours général et de deux ouvrages «La lutte idéologique dans les pays colonisés», et «L’œuvre des orientalistes et son influence sur la pensée musulmane moderne» qu'il leur a consacrés.

Il est possible de dire qu’aucun profit n’a été tiré des analyses, des propositions, des prémonitions et des mises en garde de Malek Bennabi ni en Algérie ni dans le reste du monde musulman. En Algérie, le mouvement national ne s’intéressait pas à la Renaissance mais à la revendication politique. Finalement, c’est lui qui a imposé la décision et c’est ce qui explique les problèmes dans lesquels se débat encore l’Algérie. Bennabi n'a pas prêché des dogmes qui enflamment les esprits, mais enseigné des méthodes de raisonnement. Toute sa vie il a été un opposant au colonialisme, à la colonisabilité, à l'assimilation, à la boulitique, au zaïmisme, au populisme, à l'économisme… Il était à contre-­courant de toutes les tendances qui ont traversé le monde musulman au cours du dernier siècle. Comment dès lors aurait-il pu être honoré par les siens? On peut comparer Bennabi à un éclaireur qui, parti en reconnaissance pour trouver le chemin du salut a la surprise, en se retournant, de découvrir que non seulement la masse ne l’a pas suivi mais qu’elle est partie dans une autre direction, rappelant l’épisode de Moïse qui, monté sur le mont Sinaï pour ramener la vérité au peuple hébreu le trouva à son retour vautré dans le culte du Veau d’or.

Plus d’une fois dans l’histoire on a vu un homme sauver à lui seul une nation, comme il est arrivé dans plus d’un cas que toute une nation ne produise pas un seul grand homme. Le monde musulman qui percute un mur à chacun de ses mouvements, semble incapable de tirer de ses flancs un visionnaire pour éclairer son chemin dans le monde actuel. Trompés par les mouvements politiques revendicateurs et les discours idéologiques illusoires, encadrés par la classe des pseudos hommes de religion, les peuples musulmans ont suivi en rangs serrés les pas des « zaïms » et des « chouyoukhs » qui leur ont fait perdre au cours des deux derniers siècles toutes les batailles, tous les paris, toutes les occasions. Aujourd’hui, toute lumière s’est éteinte. On ne sait plus quel chemin prendre, on ne sait pas où aller et, ainsi que le dit Sénèque, « il n’est pas de bon vent pour celui qui ne sait pas où il va ».

En une matinée, celle du 11 septembre 2001, le monde musulman a basculé dans une situation où l’islam est devenu l’ennemi public international numéro un. Depuis ce jour, les dirigeants les plus influents du monde se sont lancés dans l’élaboration de stratégies de redistribution des cartes dans lesquelles le monde musulman n’est plus un sujet mais un objet mis en quarantaine. Les soi-disant élites des pays musulmans sont une nouvelle fois tétanisées, incapables de réactualiser la moindre pensée ou d’imposer la moindre idée de changement. Comme à l’accoutumée, ce sont les « hommes de religion » qui sont réclamés sur les chaînes de télévision pour entonner le sempiternel discours de l’islam assiégé et des musulmans « meilleure communauté sortie parmi les hommes ». Ainsi sont faites les masses musulmanes et tels sont les courants défavorables que Bennabi a rencontrés dans une aire culturelle où on ne voyait en lui ni un « alem » typique, ni une autorité habilitée à parler de religion, ni un tribun tel qu’en raffolent les foules, ni un propagandiste assermenté et asservi par le pouvoir. Tel devait être finalement le destin d’un homme soucieux d’indépendance de sa pensée, conscient des charges qui pèsent sur un témoin au regard de Dieu et identifié par la « lutte idéologique » comme un ennemi.

Paradoxalement, c’est dans ce contexte que la pensée de Bennabi peut encore trouver son utilité. Certes, il est plus facile de croire à un discours que d’assimiler une pensée, on succombe plus facilement à un prêche enflammé qu’à un raisonnement froid, et écouter n’oblige pas au même effort que lire et comprendre. Un regain d’intérêt pour les idées de Bennabi s’est fait jour un peu partout dans le monde au cours de la dernière décennie. Ses livres, dont quelques uns ont été traduits en anglais, espagnol, ourdou, turc, persan, malaisien, etc, sont fréquemment réédités. Un grand nombre de thèses de magistère ou de doctorat sont régulièrement consacrées à sa pensée dans diverses universités d’Afrique, d’Asie, d’Europe et d’Amérique. Des colloques lui ont été consacrés par l’université de Kuala Lumpur (Malaisie) en 1991, par l’université d’Oran (Algérie) en 1992, par le Haut Conseil Islamique en 2003 à Alger, par l’université islamique de Constantine en 2005 et celle de Béjaïa en 2014.

Mais le plus remarquable est l’intérêt qu’ont commencé à lui porter des universitaires hors de la sphère islamique comme les Américains Allan Christelow et David Johnston et l’Allemande Siegrid Faath. Celle-ci le décrit comme « un combattant solitaire, provocateur, ne reculant devant aucune critique inconfortable, prêt à assumer en tant qu’individu les conséquences de ses activités ». Christelow estime de son côté qu’il est « un des plus productifs écrivains de l’Algérie du XXe siècle. Son œuvre est connue au Moyen-Orient et en Europe aussi bien qu’au Maghreb. Cependant, il est un auteur auquel on se réfère et qu’on cite en passant mais qu’on n’étudie pas systématiquement… Le lecteur européen et américain comprennent mieux ses écrits que ceux d’autres penseurs musulmans très connus comme Ali Shariâti ou Sayyed Qotb… Il a essayé de comprendre la civilisation islamique comme faisant partie d’une plus large civilisation mondiale… La recherche des intellectuels musulmans des voies et moyens pour concilier l’islam et la modernité peuvent susciter un intérêt pour les idées de Malek Bennabi. »

Le chercheur américain est parmi ceux qui, relisant Bennabi à la lumière des données du monde actuel, se rendent compte que sa pensée est plus actuelle que jamais : « Aujourd’hui que les conflits du Moyen-Orient prennent une nouvelle tournure et une nouvelle intensité et que la solution semble introuvable, nous avons besoin de voix et d’idées fraîches comme celles de Bennabi… Les idées de Bennabi sont d’une importance éclatante dans ce début du XXI° siècle… L’effort de diffuser ses idées et l’exemple de sa vie, d’inspirer la discussion et la recherche sur lui en vaut la peine. » Dans sa première étude[6], il peinait à lui trouver une place dans les catégories utilisées habituellement pour les intellectuels musulmans et écrivait : « La classification politique qu’on trouve le plus fréquemment en Occident comme libéral, radical, nationaliste, marxiste ou fondamentaliste islamiste, ne convient pas pour classer Bennabi. Il n’est pas à proprement parler un penseur politique, mais plutôt un penseur social et surtout culturel ». Aussi le baptise-t-il « penseur œcuméniste ».

Dans la seconde[7], il semble avoir atteint un autre palier dans l’approfondissement de la pensée bennabienne : « Malek Bennabi a travaillé pendant une trentaine d’années à établir non seulement les fondements d’un renouveau islamique, mais aussi les bases d’une compréhension entre civilisation et foi… Il a essayé de comprendre la civilisation islamique comme faisant partie d’une plus large civilisation mondiale». Christelow tente dans ce dernier texte d’explorer les pistes qui pourraient relier la pensée de Bennabi aux perspectives américaines en matière de rapports entre civilisations et mondialisation.

Le professeur Michel Barbot (Amin Abdulkarim) a dit de lui devant le colloque d’Alger en octobre 2003 : « Malek Bennabi a traversé les trois-quarts du XX° siècle en partageant le destin de son peuple, pour le pire et pour le meilleur. Avec tant d’autres Algériens, il a subi dans sa jeunesse les privations que la mission ethnographique Tillon-Rivière dans les Aurès allait observer dans les années trente, et il a souffert l’injustice sociale qu’Albert Camus allait ensuite dénoncer dans ses « Actuelles »… A sa manière humaniste qui n’exclut pas une grande fermeté d’expression, il a peu à peu construit les linéaments de l’algérianité moderne. Non pas en opposant et substituant un passé mythique aux réalités cruelles du moment, moins encore en prêchant par la violence un retour stérile à un passé idéalisé, qui n’a sans doute jamais existé et de toute façon révolu, mais en analysant patiemment, lucidement, sans compromission ni démagogie, les rapports conflictuels entre ce qu’il appelle l’axe Washington-Moscou et l’axe Tanger-Djakarta…

Faut-il souligner combien ces idées s’appliquent hélas parfaitement à la situation qui pèse aujourd’hui sur une humanité recrue d’épreuves et d’injustices. A son époque tout aussi douloureuse et inégalitaire, Malek Bennabi a tenu un langage de moraliste au sens le plus noble et le plus profond. Il a défendu les droits des uns et des autres, mais en les rappelant à leurs devoirs respectifs. En relisant certaines de ses vingt et quelques publications, on est frappé par son absence de manichéisme, son refus de toute apologie des uns et de toute condamnation aveugle de l’Autre. Son mérite et son courage furent d’autant plus grands qu’il diffusait ces idées – porteuses d’espérance, de dignité, de restauration nationale, et donc de futures réconciliations – entre 1945 et 1962. Sa lucidité et son objectivité ont surmonté tout cela et appelé à un dialogue des civilisations… Les valeurs courageuses d’écoute et de synthèse défendues par Malek Bennabi restent valables pour le dialogue Islam-Occident. [8]»

Bennabi a voulu être un philosophe des Lumières pour le monde musulman et le doctrinaire de sa renaissance ; il a espéré être reconnu comme le théoricien de l’afro-asiatisme ; il s’est offert d’être l’historien de la Révolution algérienne, puis à la libération l’idéologue de sa reconstruction, mais on a préféré à ses idées le baâthisme, le marxisme, le populisme, l’islamisme… Ce sont d’autres noms, selon la mode du moment, qui ont été portés aux nues : ceux de Frantz Fanon, de Michel Aflak, de Mawdudi, de Sayyed Qotb, pour ne parler que des morts. Ces idéologies envoûtantes auxquelles ils sont liés se sont dissipées comme un enchantement alors que les idées de Bennabi démontrent dans la situation actuelle du monde leur validité, leur utilité et leur pérennité. Non pour hier, mais pour maintenant, pour aujourd’hui et demain.

Il était plus proche de Jung et de son « énergie vitale » que de Freud et de sa « libido », il était plus en phase avec la spiritualité de Keyserling qu’avec le déterminisme de Spengler ; il se serait reconnu plus volontiers dans Confucius que dans Lao Tseu, dans Socrate que dans Bouddha. Si, par l’âme, il était un musulman de la plus belle trempe, il était par la raison, l’esprit le plus rationnel que le monde musulman post-almohadien ait connu. Lui-même n’aimait se définir que comme un « honnête homme » dans le sens que donnaient à ce mot les Français du siècle des Lumières. Son œuvre est originale par l’esprit méthodique qui la caractérise, par le style clair et dépouillé qui lui donne une fraîcheur cristalline, par son net penchant pour la démonstration et la pédagogie, par ses vues annonciatrices des lignes d’évolution du monde, et surtout par son infini humanisme…

Il a enrichi les sciences sociales d’une meilleure compréhension de la psychologie et de la sociologie musulmanes et fourni une interprétation originale de l’histoire de l’islam. Dans l'histoire de la pensée il aurait été classé parmi les tragiques s'il avait été Grec, parmi les penseurs vitalistes aux côtés de Fichte, Nietzsche et Spengler s'il avait été Allemand ; Français, il aurait été rangé avec Durkheim et Comte ; musulman, il est l'égal d'Ibn Khaldoun. Algérien, il est le premier numéro d'une série qui n'existe pas encore, le précurseur d'un mouvement intellectuel qui n'a pas encore vu le jour et dont la mission serait de réaliser la synthèse des valeurs de l'islam et de l'esprit universel dont il avait tant rêvé. Il a été l’ « occidentaliste » musulman le plus compétent. Médiateur entre la civilisation de l’islam et celle de l’Occident, entre l’islam et l’hindouisme, il est de tous les penseurs musulmans des deux derniers siècles celui qui a proposé la vision de l’islam la plus compatible avec le sens de l’histoire.

Il le savait tranquillement, lui qui écrivait dans une note du 25 octobre 1959 : « Mes idées représentent un effort d’adaptation de la pensée islamique au monde moderne. Je pense que dans cette voie personne n’a fait quelque chose avant moi ». A l’instar des grands éducateurs de l’humanité il a prêché et enseigné le Bien chez lui, dehors, à l’étranger, partout où la parole lui fut proposée. Seul dans la mêlée de son temps, à nul autre pareil dans son aire culturelle, indifférent aux récompenses qu’on lui faisait miroiter en échange de son « encanaillement », il assuma sa condition jusqu’au bout. Ces vers de Nietzsche peuvent lui être appliqués : « Oui, son regard est sans envie ; Il se soucie peu de vos honneurs ; Il a l’œil de l’aigle, il regarde au loin ; Il ne vous voit pas, il ne voit que des étoiles »[9].

N.B

[1] Cet entrefilet de la taille d’une petite annonce était ainsi rédigé : « Le penseur musulman algérien Malek Bennabi s’est éteint hier soir en son domicile à la suite d’une longue maladie. Les obsèques auront lieu le 2 novembre à 14H, après la prière du vendredi. La levée du corps s’effectuera au 50 Avenue Franklin Roosevelt, Alger. M. Bennabi est connu pour ses nombreux ouvrages, parmi lesquels il faut signaler particulièrement : « Conditions de la renaissance », « Vocation de l’Islam », « Le problème des idées dans le monde musulman ».

[2] « Perspectives algériennes », « Islam et démocratie » et « L’œuvre des orientalistes ».

[3] Ed. Gallimard, Paris 1950.

[4] Il s’agit des textes constituant « Perspectives algériennes », « Islam et démocratie » et « l’œuvre des orientalistes et son influence sur la pensée musulmane moderne ».

[5] Wukuf.

[6] « Un humaniste du XX° siècle : Malek Bennabi ».

[7] « Malek Bennabi et les frontières culturelles de l’ère globale ».

[8] « Occident et vocation de l’islam chez Malek Bennabi ».

[9] « Le gai savoir ». 

Source: Le Soir d'Algérie, publié sur Oumma.com avec l'autorisation de l'auteur 

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Les Arabes ont-ils trahi la Palestine ?

Le CFCM lance un Conseil Théologique pour “contextualiser” la pratique religieuse en France