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La vie de Malek Bennabi (34 et fin)

Dans « Le gai savoir », Nietzsche a écrit : « Ce n’est qu’après la mort que nous parvenons à notre vie et devenons vivants, oh très vivants ! nous autres hommes posthumes » (1). Il n’y a aucun doute que Nietzsche vit toujours, plus vivant que jamais, dans toutes les universités et les littératures du monde. Peut-on en dire autant de Bennabi ? 

A la différence de Nietzsche, esprit puissant apparu au XIXe siècle dans une Europe ascendante et une Allemagne réunie qui ont toujours honoré leur élite et porté leurs penseurs sur les fonts baptismaux, lui, est né dans un pays colonisé et fut tout de suite perçu comme un danger aussi bien par ses adversaires que par les siens, même si les raisons diffèrent des uns aux autres. 

Plus d’une fois, lors de ses séminaires en son domicile, il a laissé tomber d’un air énigmatique : « Je reviendrai dans trente ans ». Trois ans après sa mort, l’Algérie entreprend de se donner un cadre institutionnel fondé sur le parti unique. Depuis le renversement de Ben Bella en 1965, le pays avait été gouverné sans constitution et sans représentation parlementaire. 

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Le pouvoir autorise pour quelques semaines un débat national pour discuter du nouveau cadre légal fait d’un projet de « charte nationale », d’un projet de constitution et d’une élection présidentielle. 

Profitant de cette brève liberté d’expression, je regroupe et publie avec un ami et condisciple, le Dr Omar Benaissa, sous le titre « Les grands thèmes », cinq textes de Bennabi accompagnés d’une préface et d’un appareil d’annotations pour en faciliter la lecture (2)

Le choix était en rapport avec les questions soulevées par le débat national. C’est en achetant ce livre dans une librairie d’Alger qu’un Américain alors en poste à Alger, David Johnston, découvre Bennabi. Je ferai sa connaissance en 2003 et le mettrai en relation avec son compatriote Allan Christelow. 

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Omar Kamel Meskawi, disciple et ancien ministre libanais que je ne connaissais alors que de nom édita, après l’avoir traduit en arabe, ce livre à Damas quelque temps après.  

Ferhat Abbas, de son côté, ne manque pas de voir dans cet intermède où la liberté de parole est accordée pour quelques semaines une aubaine et lance – avec Benkhedda, Hocine Lahouel, cheikh Kheireddine et Abderrahmane Kiouane – « un Appel au peuple algérien » où on peut lire : « Faute d’institutions, l’Etat algérien n’existe pas. Il faut le créer. L’Algérie n’a pas de Constitution, ni de lois. Elle vit dans le provisoire… Le coup d’Etat du 19 juin n’a rien réglé… Le culte de la personnalité est toujours à l’honneur. Le pouvoir personnel s’exerce sans contrôle… Il nous soumet à une idéologie hostile aux valeurs morales et spirituelles de l’islam… A notre époque, un tel pouvoir est un anachronisme ». 

Les autorités réagissent avec brutalité. La police fait une descente dans la maison de Ferhat Abbas et le place en résidence surveillée. Sa pharmacie est nationalisée, son compte bancaire bloqué, son téléphone coupé et son passeport confisqué. Il a 77 ans. Il s’occupait jusque-là à la rédaction de ses Mémoires : « Autopsie d’une guerre », puis « L’indépendance confisquée » qui paraîtront tous les deux en France. 

Dans ce dernier il écrit : « J’ai vécu l’époque coloniale sans peur, sans compromissions et sans haine… Si dominateur que fut le régime colonial, il ne nous a pas empêchés de parler, de critiquer, de revendiquer. C’est grâce à la liberté de parole que notre peuple a pu se former politiquement et moralement… » A la veille de sa mort, il confie avec une insondable amertume à ses proches : « Mes adversaires français ont eu plus de respect pour moi que mes compatriotes » (c’est nous qui soulignons). Il décède chez lui le 24 décembre 1985. Deux ans après le président Boumediene décédait d’une mystérieuse maladie. 

Dans un article que consacre « Jeune Afrique » au décès de Ferhat Abbas on peut lire : « La vieillesse n’était pour lui que le pire des exils. Ses dernières années furent presque des années de supplice. Il se rongeait. Il appelait de ses vœux le grand repos. » Lignes qui auraient tout à fait convenu pour Bennabi. 

J’avais eu l’honneur de lui rendre visite à son domicile et de discuter longuement avec lui quelques semaines avant sa mort. Il suivait les articles que je publiais entre octobre et décembre 1985, période où se préparait la deuxième « charte nationale ». C’est un honnête homme que j’écoutais, assis dans un fauteuil roulant, les jambes cachées sous une couverture et sa femme, une française d’origine, debout derrière lui et réagissant à ses moindres gestes. 

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Au début des années quatre-vingt les prix du pétrole atteignent de hauts niveaux, les programmes d’importation déversent sur le marché algérien produits électroménagers et alimentaires subventionnés par l’Etat-providence. 

Les futurs animateurs de l’islamisme investissent discrètement le champ des activités publiques, les universités et les mosquées. Le groupe Bouyali se prépare à l’action armée où vont fourbir leurs armes les futurs chefs du terrorisme. Le pouvoir prépare le prochain congrès du parti unique. Le nom de Malek Bennabi a complètement disparu… 

En 1984, le président Chadli Bendjedid lui décerne à titre posthume la médaille de l’Ordre national du mérite en même temps qu’une centaine d’autres personnalités algériennes de tous bords vivantes ou décédées (dont Ferhat Abbas). Le pays vogue inconscient sur une « mer étale » de pétrole quand une brusque chute des cours ramène les ressources en devises à un niveau tel qu’il n’est plus possible de financer le farniente national. 

En octobre 1988 le système politique et économique inspiré du modèle soviétique s’effondre dans une ambiance d’émeutes. Le président Chadli essaye de le réformer in extremis mais, ne s’y étant pas vraiment résolu, il est emporté par les vagues déchaînées du mécontentement populaire et l’ascension fulgurante des mouvements islamistes… Les évènements déclenchés vont causer la mort de centaines de milliers d’Algériens et occasionner au pays des dégâts de plusieurs dizaines de milliards de dollars, retardant son développement de plusieurs lustres. 

Avec le multipartisme et la liberté d’expression au début des années quatre-vingt-dix le nom de Bennabi est de nouveau prononcé dans les journaux, en liaison surtout avec la fondation du « Parti du Renouveau Algérien » par l’auteur de ces lignes. Des journalistes nationaux et étrangers viennent au siège du parti et demandent à en savoir davantage sur l’homme dont il s’inspire. 

C’est ainsi que j’ai reçu en 1991 la chercheuse allemande Siegrid Faath à qui j’ai parlé de Bennabi pendant de longues heures. Quelques mois plus tard, elle publiait dans une revue de Hambourg (3) une étude intitulée « Malek Bennabi, écrivain politique, critique social, visionnaire d’une civilisation islamique dans l’Algérie colonisée et indépendante ». 

Un peu plus tard, on se met évoquer le nom de Bennabi pour qualifier un courant apparu à l’intérieur du « Front islamique du salut ». Dans les milieux opposés à l’islamisme, on y voit la preuve que Bennabi est le « fondateur de l’islamisme algérien ». 

Ce qu’on a nommé la « Djaz’ara» (tendance dite « algérianiste » au sein du FIS) n’est qu’un mythe, une mystification, car jamais Bennabi n’a, ni n’aurait pu, par les dispositions mêmes de sa vie et de sa pensée, inspirer un discours populiste (la « boulitique »), susciter une action violente, ou soutenir l’idée d’un Etat théocratique. 

Le mouvement islamiste algérien dans toutes ses nuances ne s’est jamais formellement revendiqué de la pensée de Malek Bennabi, même si quelques-uns de ses représentants ont fait quelques apparitions à son domicile entre les années 1964 et 1973, c’est-à-dire plusieurs décennies avant l’émergence du radicalisme islamiste en Algérie. 

Ce qu’il faut en revanche concéder, c’est que le populisme des « Frères musulmans » et la démagogie des tribuns islamistes égyptiens ou autres ont été plus forts que l’élitisme de Bennabi. L’islamisme qui est apparu en Algérie peut être qualifié d’égyptien, d’iranien ou d’afghan, mais n’a rien à voir avec les idées de Bennabi qui n’était que pondération, humanisme et rationalité. 

L’hostilité que lui ont vouée jusqu’à sa mort les marxistes et les populistes se justifiait par le barrage à leurs idées qu’il avait constitué tout au long de sa vie. Les partisans de cette idéologie lui avaient fait auparavant un procès en nationalisme en déformant le concept de « colonisabilité » qu’il avait créé pour exprimer une idée qui remonte à l’Antiquité. Les orientalistes français l’ont tenu dans la même hostilité en raison de son parcours général et de deux ouvrages, « La lutte idéologique dans les pays colonisés » et « L’œuvre des orientalistes et son influence sur la pensée musulmane moderne », qu’il leur a consacrés.

Il est possible de dire qu’aucun profit n’a été tiré des analyses, des propositions, des prémonitions, et des mises en garde de Malek Bennabi, ni en Algérie, ni dans le reste du monde musulman. 

En Algérie le mouvement national ne s’intéressait pas à la Renaissance, mais à la revendication politique. Finalement, c’est lui qui a imposé la décision et c’est ce qui explique les problèmes dans lesquels se débat encore l’Algérie. L’indépendance a été acquise après sept ans de guerre, mais trente ans après exactement une autre guerre s’ouvrait entre Algériens. 

C’est dire que ce à quoi s’est consacré Bennabi n’était pas moins valeureux ou crucial que l’acte révolutionnaire de libérer le pays. Pour mener un combat physique, armé, il y a toujours assez de gens. Mais des siècles et des millénaires peuvent s’écouler sans qu’un peuple ne mette au monde un penseur digne de ce nom. 

Le «  post-almohadien qui s’est transmis lui-même » a ajouté aux tares d’hier l’endettement extérieur et le terrorisme. Le maraboutisme combattu par les Oulamas a ressurgi sous forme d’islamisme. Le modernisme de Bendjelloul est devenu laïcisme, et le populisme d’hier le nihilisme d’aujourd’hui. 

Le populisme, c’est cette hypocrisie qui fait voir les choses autrement qu’elles ne sont, c’est ce complexe d’inhibition qui empêche la saine réaction devant des situations anormales, c’est cette peur de dire les vérités et de prendre les décisions nécessaires pour sortir d’une impasse. Cette conduite est à l’origine des politiques économiques de courte vue, des solutions provisoires et des mesures de replâtrage qui ont été l’ordinaire de l’action gouvernementale depuis l’indépendance. 

Quand ils ne sont pas assurés de leur légitimité, donc de la justification des mesures qu’ils prennent, les dirigeants évitent de fâcher les masses et font alors n’importe quoi pour leur complaire. Ils préfèrent abdiquer que faire face aux réalités, éludant ainsi l’effort de civilisation à accomplir. C’est de cette façon qu’on forme les bataillons d’émeutiers de demain. 

Au plus fort de l’arrogance et de l’inconscience, quand tout le monde était convaincu que l’Algérie était un des pôles de l’univers, Bennabi osait rappeler les déficiences structurelles sur lesquelles reposait l’édifice. Il était, encore une fois, seul : seul à être conscient que l’Algérie filait dans la mauvaise direction, qu’elle ne faisait avec ses importants moyens rentiers que maquiller la « colonisabilité » et la « boulitique ».

Dans ses Carnets figure une pensée dont il dit qu’elle était gravée dans le marbre au fronton du palais du vice-roi à Delhi : « La liberté ne descend pas vers un peuple ; un peuple doit s’élever jusqu’à la liberté. » C’est le contraire qu’on a cru en Algérie. 

Bennabi n’a pas prêché des dogmes qui enflamment les esprits, mais enseigné des méthodes de raisonnement. Toute sa vie il a été un opposant : au colonialisme, à la « colonisabilité », à l’assimilation, à la « boulitique », au « zaïmisme », au populisme, à l’économisme… Il était à contre-courant de toutes les tendances qui ont traversé le monde musulman au cours du dernier siècle. Comment, dès lors, aurait-il pu être honoré par les siens ? 

Ce sont ces idées, cette pensée, cette œuvre qu’il fallait enseigner et propager pour éduquer les citoyens, pour les doter de représentations justes, pour leur faire prendre conscience des prérequis d’une œuvre de civilisation, pour les immuniser contre le charlatanisme et le nihilisme. 

Pris par les tâches dites de construction nationale, happé par les idées soi-disant progressistes, l’Etat algérien a méprisé et dédaigné cette pensée. Conséquences : les idées fausses ont défait ce qui a été fait au titre de la « construction nationale », elles ont divisé la population et compromis la stabilité et la sécurité du pays. 

C’est par suite de cette crise que les Algériens sont devenus de plus en plus nombreux à assiéger les consulats étrangers pour obtenir des visas… Quant à ceux qui n’avaient où partir, un grand nombreux d’entre eux s’est mis, entre 1993 et 1997, à réclamer l’intervention des institutions internationales. La « colonisabilité » s’exprimait à voix audible… A l’ONU, on envisageait alors avec sérieux la mise sous tutelle de l’Algérie.

 On peut comparer Bennabi à un éclaireur qui, parti en reconnaissance pour trouver le chemin du salut, est surpris, en se retournant, de découvrir que non seulement la masse ne l’a pas suivi mais qu’elle est partie dans une autre direction, rappelant l’épisode de Moïse qui, monté sur le mont Sinaï pour ramener la vérité au peuple hébreu, le trouva, à son retour vautré dans le culte du Veau d’or. Plus d’une fois dans l’histoire on a vu un homme sauver à lui seul une nation, comme il est arrivé dans plus d’un cas que toute une nation ne produise pas un seul grand homme. 

Le monde musulman qui percute un mur à chacun de ses mouvements semble incapable de tirer de ses flancs un visionnaire pour éclairer son chemin dans le monde actuel. Trompés par les mouvements politiques revendicateurs et les discours idéologiques illusoires, encadrés par la classe des pseudo hommes de religion, les peuples musulmans ont suivi en rangs serrés les pas des « zaïms » et des « gourous » qui leur ont fait perdre au cours des deux derniers siècles toutes les batailles, tous les paris, toutes les occasions. 

Aujourd’hui, toute lumière s’est éteinte. On ne sait plus quel chemin prendre, on ne sait pas où aller et, ainsi que l’affirme Sénèque, « il n’est pas de bon vent pour celui qui ne sait pas où il va ». 

En une matinée, celle du 11 septembre 2001, le monde musulman a basculé dans une nouvelle situation où l’islam s’est trouvé dans le rôle de l’ennemi public international numéro un. Depuis ce jour, les dirigeants les plus influents du monde se sont lancés dans l’élaboration d’une stratégie de redistribution des cartes dans laquelle le monde musulman n’est plus un sujet mais un objet mis en quarantaine. 

Les soi-disant élites des pays musulmans se trouvèrent une nouvelle fois tétanisées, incapables de réactualiser la moindre pensée ou d’imposer la moindre idée de changement. 

Comme à l’accoutumée, ce sont les « hommes de religion » qui sont réclamés sur les chaînes de télévision satellitaires pour entonner le sempiternel discours de l’islam assiégé et des musulmans « meilleure communauté sortie parmi les hommes ». 

C’est dans ce contexte que la pensée de Bennabi peut encore trouver son utilité. Certes, il est plus facile de croire à un discours que d’assimiler une pensée, on succombe plus facilement à un prêche enflammé qu’à un raisonnement froid, et écouter n’oblige pas au même effort que lire et comprendre. 

Ainsi sont faites les masses musulmanes, et tels sont les courants défavorables que Bennabi a rencontrés dans une aire culturelle où on ne voyait en lui ni un « alem » typique, ni une autorité habilitée à parler de religion, ni un tribun tel qu’en raffolent les foules, ni un propagandiste assermenté et asservi par le pouvoir. 

Tel devait être finalement le destin d’un homme soucieux de l’indépendance de sa pensée, conscient des charges qui pèsent sur un témoin au regard de Dieu, et identifié par la « lutte idéologique » comme un ennemi. 

Le premier chef d’Etat algérien à prononcer publiquement le nom de Malek Bennabi a été Abdelaziz Bouteflika. D’abord de manière informelle, dans des interviews, puis de manière solennelle en plusieurs circonstances parmi lesquelles on peut citer le message qu’il a adressé au « Colloque international sur la pensée de Malek Bennabi » organisé en 2003 à l’occasion du trentenaire de sa mort, ainsi que le discours qu’il a prononcé devant le « Colloque sur l’avenir du monde arabe » tenu à Beyrouth en décembre de la même année (les deux textes ont été rédigés par l’auteur de ces lignes). J’étais ce soir-là dans la salle, avec Mr. Meskawi, et tous les deux nous parcourions des yeux la salle rivée aux lèvres du président en train de prononcer un discours dans lequel il avait cité à plusieurs reprises le nom de Bennabi. 

Le président algérien était par ailleurs en cette occasion le premier chef d’Etat arabe à faire état du « Rapport sur le développement humain dans le monde arabe » qui venait d’être publié sous les auspices de l’ONU, et à analyser les données qu’il contenait, lesquelles établissaient de façon effarante son état de sous-développement comparativement avec les autres ensembles civilisationnels ou des pays développés de moyenne importance. 

C’est notamment sur les données de ce rapport que l’initiative américaine dite GMO a voulu s’appuyer pour faire ressortir les « trois déficits » relevés dans les domaines des libertés, de la connaissance et de la condition de la femme et proposer, pour les combler, un plan de réformes. 

Signalons enfin qu’en novembre 2005 le gouvernement algérien a donné le nom de Malek Bennabi au Lycée international qu’il a ouvert à Paris. 

Un regain d’intérêt pour ses idées s’est fait jour un peu partout dans le monde au cours de la dernière décennie. Ses livres, dont quelques-uns ont été traduits en anglais, en espagnol, en ourdou, en turc, en persan, en malaisien, etc, sont fréquemment réédités. Un grand nombre de thèses de magistère ou de doctorat sont régulièrement consacrées à sa pensée dans diverses universités d’Afrique, d’Asie, d’Europe et d’Amérique. Des colloques lui ont été consacrés par l’université de Kuala Lumpur (Malaisie) en 1991, par l’université d’Oran (Algérie) en 1992, par le Haut Conseil Islamique en 2003 à Alger et par l’université islamique de Constantine en 2005 (ces deux derniers événements à l’initiative de l’auteur de ces lignes). 

Mais, le plus remarquable, c’est l’intérêt qu’ont commencé à lui porter des universitaires hors de la sphère islamique comme l’américain Allan Christelow et l’allemande Siegrid Faath. Celle-ci le décrit dans son étude comme « un combattant solitaire, provocateur, ne reculant devant aucune critique inconfortable, prêt à assumer en tant qu’individu les conséquences de ses activités ». 

Christelow estime de son côté qu’il est « un des plus productifs écrivains de l’Algérie du XXe siècle. Son œuvre est connue au Moyen-Orient et en Europe aussi bien qu’au Maghreb. Cependant, il est un auteur auquel on se réfère et qu’on cite en passant, mais qu’on n’étudie pas systématiquement. Penseur solitaire, il n’a pas de disciples pour expliquer et affiner ses idées… Le lecteur européen et américain comprend mieux ses écrits que ceux d’autres penseurs musulmans très connus comme Ali Shariâti ou Sayyed Qotb… Il a essayé de comprendre la civilisation islamique comme faisant partie d’une plus large civilisation mondiale… La recherche des intellectuels musulmans des voies et moyens pour concilier l’islam et la modernité peuvent susciter un intérêt pour les idées de Malek Bennabi. » 

Le chercheur américain est parmi ceux qui, relisant Bennabi à la lumière des données du monde actuel, se rendent compte que sa pensée est plus actuelle que jamais : « Aujourd’hui que les conflits du Moyen-Orient prennent une nouvelle tournure et une nouvelle intensité et que la solution semble introuvable, nous avons besoin de voix et d’idées fraîches comme celles de Bennabi… Les idées de Bennabi sont d’une importance éclatante dans ce début du XXIe siècle… L’effort de diffuser ses idées et l’exemple de sa vie, d’inspirer la discussion et la recherche sur lui en vaut la peine. » 

Dans sa première étude (4), Christelow peinait à lui trouver une place dans les catégories utilisées habituellement pour les intellectuels musulmans et écrivait : « La classification politique qu’on trouve le plus fréquemment en Occident comme libéral, radical, nationaliste, marxiste ou fondamentaliste islamiste, ne convient pas pour classer Bennabi. Il n’est pas à proprement parler un penseur politique, mais plutôt un penseur social et surtout culturel ». Aussi le baptise-t-il « penseur œcuméniste ». 

Dans la seconde (5), il semble avoir atteint un autre palier dans l’approfondissement de la pensée bennabienne : « Malek Bennabi a travaillé pendant une trentaine d’années à établir non seulement les fondements d’un renouveau islamique, mais aussi les bases d’une compréhension entre civilisation et foi… Il a essayé de comprendre la civilisation islamique comme faisant partie d’une plus large civilisation mondiale ». Christelow tente dans ce dernier texte d’explorer les pistes qui pourraient relier la pensée de Bennabi aux perspectives américaines en matière de rapports entre civilisations et mondialisation.

Le professeur Michel Barbot (Amin Abdulkarim) a dit de lui devant le colloque d’Alger en octobre 2003 : « Malek Bennabi a traversé les trois quarts du XXe siècle en partageant le destin de son peuple, pour le pire et pour le meilleur. Avec tant d’autres Algériens, il a subi dans sa jeunesse les privations que la mission ethnographique Tillon-Rivière dans les Aurès allait observer dans les années trente, et il a souffert l’injustice sociale qu’Albert Camus allait ensuite dénoncer dans ses « Actuelles »… A sa manière humaniste qui n’exclut pas une grande fermeté d’expression, il a peu à peu construit les linéaments de l’algérianité moderne. Non pas en opposant et substituant un passé mythique aux réalités cruelles du moment, moins encore en prêchant par la violence un retour stérile à un passé idéalisé, qui n’a sans doute jamais existé et de toute façon révolu, mais en analysant patiemment, lucidement, sans compromission ni démagogie, les rapports conflictuels entre ce qu’il appelle l’axe Washington-Moscou et l’axe Tanger-Djakarta… Faut-il souligner combien ces idées s’appliquent hélas parfaitement à la situation qui pèse aujourd’hui sur une humanité recrue d’épreuves et d’injustices. A son époque tout aussi douloureuse et inégalitaire, Malek Bennabi a tenu un langage de moraliste au sens le plus noble et le plus profond. Il a défendu les droits des uns et des autres, mais en les rappelant à leurs devoirs respectifs. En relisant certaines de ses vingt et quelques publications, on est frappé par son absence de manichéisme, son refus de toute apologie des uns et de toute condamnation aveugle de l’Autre. Son mérite et son courage furent d’autant plus grands qu’il diffusait ces idées – porteuses d’espérance, de dignité, de restauration nationale, et donc de futures réconciliations – entre 1945 et 1962. Sa lucidité et son objectivité ont surmonté tout cela et appelé à un dialogue des civilisations… Les valeurs courageuses d’écoute et de synthèse défendues par Malek Bennabi restent valables pour le dialogue Islam-Occident (6) ».

Bennabi a voulu être un philosophe des Lumières pour le monde musulman et le doctrinaire de sa renaissance. Il a espéré être reconnu comme le théoricien de l’afro-asiatisme. Il s’est offert d’être l’historien de la Révolution algérienne, puis à la libération, l’idéologue de sa reconstruction, mais on a préféré à ses idées le baâthisme, le marxisme, le populisme, l’islamisme… 

Ce sont d’autres noms, selon la mode du moment, qui ont été portés aux nues : ceux de Frantz Fanon, de Michel Aflak, de Mawdudi, de Sayyed Qotb, pour ne parler que des morts. Ces idéologies envoûtantes auxquelles ils sont liés se sont dissipées comme un enchantement, alors que les idées de Bennabi démontrent dans la situation actuelle du monde leur validité, leur utilité et leur pérennité. Non pour hier, mais pour maintenant, pour aujourd’hui, pour demain. 

Il a enrichi les sciences sociales d’une meilleure compréhension de la psychologie et de la sociologie musulmanes, et a fourni une interprétation originale de l’histoire de l’islam. Dans l’histoire de la pensée, il aurait été classé parmi les tragiques s’il avait été Grec, parmi les penseurs vitalistes aux côtés de Fichte, Nietzsche et Spengler s’il avait été Allemand. Français, il aurait été rangé avec Durkheim et Comte. Musulman, il est l’égal d’Ibn Khaldoun. Algérien, il est le premier numéro d’une série qui n’existe pas encore, le précurseur d’un mouvement intellectuel qui n’a pas encore vu le jour et dont la mission serait de réaliser la synthèse des valeurs de l’islam et de l’esprit universel dont il avait tant rêvé. 

Bennabi se distingue des historiens des civilisations comme Spengler, Toynbee, Braudel ou Djuvara, par le fait qu’il est mu, non pas par la simple curiosité de comprendre l’histoire, mais par la volonté de comprendre une situation historique en vue de la changer. Ses livres ont été publiés sous un titre générique : « Problèmes de civilisation ». 

A la philosophie vitaliste, il a ajouté la psychologie énergétique : la civilisation est une grande machinerie et la religion un gigantesque accumulateur de courant. On peut aussi le comparer à ces grands esprits qu’ont fasciné d’autres cultures que celle à laquelle ils appartiennent, comme certains orientalistes. Lui aura été l’ « occidentaliste » musulman le plus compétent. 

Il peut également être rangé dans la catégorie de ces philosophes qui, ulcérés par l’état de leur nation et de leur culture, ont conçu leurs écrits comme des imprécations contre leurs contemporains. On peut citer Khalil Djibran et Ortega Y Gasset. Comme écrivain engagé, on peut lui trouver des homologies avec Aimé Césaire, Tibor Mende, René Dumont, Josué de Castro, auteurs souvent cités par lui. 

Médiateur entre la civilisation de l’islam et celle de l’Occident, entre l’islam et l’hindouisme, il est de tous les penseurs musulmans des deux derniers siècles celui qui a proposé la vision de l’islam la plus compatible avec le sens de l’Histoire. Il le savait tranquillement, lui qui écrivait dans une note du 25 octobre 1959 : « Mes idées représentent un effort d’adaptation de la pensée islamique au monde moderne. Je pense que dans cette voie personne n’a fait quelque chose avant moi. » 

Il était plus proche de Jung et de son « énergie vitale » que de Freud et de sa « libido ». Il était plus en phase avec la spiritualité de Keyserling, qu’avec le déterminisme de Spengler. Il se serait reconnu plus volontiers dans Confucius que dans Lao Tseu, dans Socrate que dans Bouddha. Si par l’âme il était un musulman de la plus belle trempe, il était par la raison l’esprit le plus rationnel que le monde musulman post-almohadien ait connu. Lui-même n’aimait se définir que comme un « honnête homme » dans le sens que donnaient à ce mot les Français du siècle des Lumières.

Son œuvre est originale par l’esprit méthodique qui la caractérise, par le style clair et dépouillé qui lui donne une fraîcheur cristalline, par son net penchant pour la démonstration et la pédagogie, par ses vues annonciatrices des lignes d’évolution du monde, et surtout par son infini humanisme…  A l’instar des grands éducateurs de l’humanité il a prêché et enseigné le Bien chez lui, dehors, à l’étranger, partout où la parole lui fut proposée. 

Seul dans la mêlée de son temps, à nul autre pareil dans son aire culturelle, indifférent aux récompenses qu’on lui faisait miroiter en échange de son « encanaillement », il assuma sa condition jusqu’au bout. Ces vers de Nietzsche peuvent lui être appliqués :

« Oui, son regard est sans envie

Il se soucie peu de vos honneurs

Il a l’œil de l’aigle, il regarde au loin

Il ne vous voit pas, il ne voit que des étoiles » (7).

(A SUIVRE : MALEK BENNABI, UNE VISION RENOVATRICE DE L’ISLAM »)                                                                                            

 

NOTES :

1) Ed. Gallimard, Paris 1950.

2) Il s’agit des textes constituant « Perspectives algériennes », « Islam et démocratie » et « l’œuvre des orientalistes et son influence sur la pensée musulmane moderne ».  

3) « Wukuf ».

4) « Un humaniste du XXe siècle : Malek Bennabi », op.cité.

5) « Malek Bennabi et les frontières culturelles de l’ère globale », op.cité.

6) « Occident et vocation de l’islam chez Malek Bennabi ». 

7) « Le gai savoir ».

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