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La vie de Malek Bennabi (22)

Au début de l’année 1952 Bennabi reçoit au Luat-Clairet une convocation de la préfecture de police de Paris. Il lui vient une idée singulière : simuler la folie pour faire tomber l’intérêt de la police pour lui. Sa femme écrit à Khaldi une lettre dans laquelle elle lui annonce la « nouvelle », sachant que le courrier sera lu par l’administration. La simulation ne dure pas longtemps. Il rentre en Algérie et se rend à Skikda où s’est établi Khaldi. Après quelques jours de repos, il rejoint Tébessa et là se met à fomenter un plan d’évasion. 

Avec un compagnon de Canrobert (Oum al-Bouaghi), Kalli Tayeb, il échappe un soir à la vigilance policière et va battre la campagne pendant un mois, parcourant à pied quelques soixante-dix kilomètres avant de se résoudre à l’abandon de sa tentative. C’était en juillet 1952. Il appelle cette aventure sa « hidjra » (1). Il se place comme précepteur dans une famille de Skikda. C’est dans cette ville qu’il voit le célèbre film égyptien « l’Aurore de l’islam » qui le fait pleurer d’émotion. De temps à autre, la police le convoque et lui fait du chantage.

En septembre il publie, en réponse à une critique de Rolland Miette de la politique agraire décidée par le nouveau pouvoir en Egypte, un article pour défendre celle-ci (2). Le colonialisme français étant extrêmement contrarié par ce qui se passe en Egypte où la monarchie vient d’être renversée, Bennabi multiplie les écrits favorables au pouvoir révolutionnaire incarné par le général Néguib. Il publie « Corso Fleuri » (3) en hommage à ce dernier. Il voit dans la politique égyptienne une application des idées mises en avant dans « Les conditions de la renaissance ». 

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Il retourne en France et va déposer des exemplaires de ses livres aux ambassades des pays musulmans à Paris, dont celle de la nouvelle Egypte où, reçu par l’attaché culturel, il lui remet son œuvre dédicacée accompagnée d’une lettre à Néguib. Il ne recevra aucune réponse. 

En mars 1953 il publie « La fin d’une psychose » (4) où il salue la mise en place d’une nouvelle Constitution en Egypte dans laquelle il voit « le simple apprêt des pays musulmans pour faire dignement leur entrée dans l’évolution générale qui semble devoir prochainement aboutir à l’avènement de la famille humaine, unifiée, pacifiée, sans complexes de supériorité ou d’infériorité parmi ses membres ». En avril, il publie un article au titre éloquent, « Le devoir est aussi une politique » (5) où il lui semble que l’humanité « est saisie d’un balancement hallucinant entre le passé et l’avenir ». 

Comme à son habitude, il ne sort de chez lui quand il est à Tébessa que le soir. La surveillance de la police ne se relâche pas sur lui. Il écrit dans ses Mémoires : « Je n’éprouve plus ce désespoir sombre, sans horizon que j’avais connu durant l’été. Et malgré la formidable pression de la police, je suis animé d’un esprit de résistance que je dois sans doute à la tranquillité morale que donne la prière ».  

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En juillet, il est auprès de sa femme au Luat-Clairet. Il tombe malade et reste alité pendant un mois. C’est alors qu’il décide de cesser de fumer. Khaldi est désigné pour accompagner les pèlerins algériens à la Mecque. Bennabi compte sur lui pour diffuser ses livres en Orient, mais il n’en aura aucun écho. 

Après une longue période d’incertitude, le PPA-MTLD arrive à organiser son congrès en avril 1953 à Alger en l’absence de Messali, assigné à résidence à Niort mais dont l’ombre plane sur les travaux. Benkhedda écrit : « Faute d’une doctrine suffisante, nous en étions arrivés à faire du « messalisme », et ce messalisme nous tenait lieu de crédo. » Mais les évènements exercent une très lourde pression sur les congressistes sommés de bouger, de se déterminer dans le jeu politique, de clarifier la position de leur parti par rapport aux attentes populaires. 

A l’opposé de la version des faits rapportée par Benkhedda, Mahsas pense, lui, que la « tendance modérée » (Lahouel, Benkhedda, Kiouane…) empêcha ceux qui étaient parmi les responsables en désaccord avec elle de prendre part au congrès » (6). La crise larvée qui mine le PPA-MTLD depuis 1951 ne peut plus être dissimulée. La direction du parti est réaménagée et les proches de Messali écartés. Celui-ci réagit en désavouant le secrétaire général, Benkhedda, et demande « les pleins pouvoirs pour redresser le parti ». La demande est jugée « anti-statutaire » et rejetée par les Centralistes, ce qui est pour lui un véritable sacrilège. 

A l’occasion de la parution d’un « Appel » pour la création d’une association, « France-Maghreb », Bennabi rédige « Un dialogue implique deux consciences » (7). Il est convoqué sous n’importe quel prétexte et interrogé à plusieurs reprises au commissariat de police de Skikda. 

De temps à autre il publie en arabe des articles dans « Al-Bassaïr », l’organe des Oulamas, comme il lui arrive d’utiliser le pseudonyme de « Ben Kebir » pour signer certains articles dans « La République algérienne ». Il note dans ses Mémoires à propos des Oulamas : « Un fait est à retenir à l’actif de la renaissance du pays pour cette période, c’est la parfaite réussite du Cheikh al-Ibrahimi dans son séjour en Orient où il vient d’organiser, notamment, la mission scolaire. Grâce à ses efforts, pas mal de jeunes Algériens ont pris déjà le chemin, qui de Baghdad qui du Caire, pour entreprendre ou achever des études. L’administration semble bien ennuyée de ce côté-là. » 

Il suit la mission de l’expert allemand, le Dr. Schacht, à travers le monde musulman et formule sur les questions stratégiques et économiques internationales des points de vue qui deviendront des thèses dans « L’Afro-Asiatisme ». Il est très attentif à l’actualité mondiale et aux informations scientifiques. 

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Le 20 août, le souverain marocain est déposé par le gouvernement français. Bennabi publie une série d’articles de soutien au monarque (8). Il fait de nouveau allusion à la pression colonialiste exercée sur lui dans un article où il s’attaque au mythe du « colonialisme civilisateur » (9). 

Se référant à son propre cas, il écrit : « Non seulement on ne lui (l’« Indigène » instruit) accorde pas de droit au travail dans l’institution publique, mais on le poursuit même s’il le faut sur le plan privé, allant jusqu’à faire opposition sur les moyens d’existence qu’il peut arriver à se constituer… Là-dessus, je ne me réfère pas à de simples opinions, mais à des faits très précis de mon expérience sociale personnelle qui embrasse maintenant un quart de siècle… Aujourd’hui, je sais à quel prix on « civilise » un peuple » (10). 

Il ajoutera quelques mois plus tard : « Pour ma part, je puis affirmer que le moindre effort d’auto-civilisation que j’aie pu faire depuis vingt ans ne m’a jamais valu sur le plan administratif que de bien amères déceptions » (11).

Dans un tout autre registre, il note dans ses Mémoires inédits que son chat meurt le 1er novembre à l’âge de treize ans : « Ce matin, mon chat est mort : une petite ombre noire est passée sur la terre ; elle se nommait Puce ». On ne sait plus en fait, ce chat ayant été signalé par lui dans son Journal sous le nom de Louise, à moins qu’il ne s’agisse d’un autre… 

A la date du 30 décembre 1953, il note : « Il est curieux que la mort d’Ibn Séoud m’affecte comme un événement de ma vie personnelle. C’est que j’ai été sûrement le premier intellectuel algérien qui ait suivi passionnément l’épopée séoudienne depuis 1925. Et le seul certainement qui ait payé de tant de manières la fidélité au wahhabisme. » 

En parcourant l’édition du 14 janvier 1954 du « Figaro », il apprend la dissolution de l’association des « Frères Musulmans » par le gouvernement égyptien et note : « Quant à moi, j’en suis atterré tant la chose me paraissait impensable. Je comprends parfaitement que Farouk ait fait assassiner Hassan al-Banna. Je comprends également que le Shah d’Iran ait limogé Mossadegh. C’est dans l’ordre des choses que la pourriture réagisse contre tout ce qui tend à la propreté, mais quand c’est un honnête homme qui lutte contre un honnête homme… je comprends moins. Or, c’est le cas aujourd’hui de Néguib et de Hodeibi…L’unité de la révolution égyptienne vient de se briser. Que va-t-il en résulter ? »  

Il en veut aux Oulamas de ne pas lui accorder leur représentation à Paris, ce qui lui aurait permis de se stabiliser et de travailler à son oeuvre près des bibliothèques parisiennes : « Ils m’ont délibérément sacrifié…J’ai trouvé en tant qu’intellectuel plus d’hostilité, plus d’indifférence, plus de sabotage de la part de messieurs les oulamas que je n’en ai trouvé de la part des Français » note-t-il amèrement dans ses Mémoires. 

Dans un article publié un an plus tard dans la « République algérienne », il écrit : « J’ai consacré une grande partie de ma vie à l’action islahiste ; j’ai rendu témoignage en de maintes occasions à l’œuvre d’enseignement de l’Association des oulamas. J’ai pris la parole dans ses établissements à Constantine et ailleurs sans être cependant membre de cette Association. Il serait plus juste de dire qu’elle ne m’a pas invité à participer à sa gestion administrative, même si je leur en avais fait la demande lors des difficiles circonstances de la joute dans l’arène de la lutte idéologique » (12).

A partir de son exil, Messali retire sa confiance à la direction du PPA-MTLD et s’érige en « Comité de salut public » pour sauver « son » parti. Contournant les textes réglementaires, il désigne de nouveaux responsables. La crise est maintenant sur la place publique. Messali est la proie d’une mégalomanie sans limite, se voyant en père de la nation, du militantisme, de la révolution… Il pense sincèrement être l’incarnation des idéaux nationalistes. 

Benkhedda écrit : « Voilà où nous avait conduit le culte de la personnalité. Nous avions érigé une idole de nos propres mains, nous en étions les premières victimes et nous n’allions pas tarder à subir la colère de Dieu. Le mythe Messali, c’est nous qui l’avions fabriqué, et Messali en a été grisé jusqu’à sombrer dans les abîmes de la mégalomanie. Si nous avons projeté en lui toute la force de notre idéal, c’est que nous-mêmes étions limités ou insuffisants » (13).

En février 1954, un médecin français de solide culture scientifique se présente à la mosquée de Paris pour proclamer sa conversion à l’islam. C’est le Dr. Emmanuel Benoist. Il confie au journal « Al-Bassaïr » : « L’élément essentiel et définitif de ma conversion à l’islam a été le Coran. J’ai commencé à l’étudier avant ma conversion, avec le regard critique d’un intellectuel occidental, et je dois beaucoup au magnifique travail de M. Bennabi, intitulé « Le phénomène coranique », qui m’a convaincu que le Coran était un livre divin. Il y a certains versets qui enseignent exactement les mêmes notions que les découvertes les plus récentes et les plus modernes. Cela m’a définitivement convaincu ». 

En Algérie, des affrontements éclatent dans toutes les villes entre les partisans du comité central et les inconditionnels de Messali. Le parti est désormais irrévocablement divisé. On en vient à utiliser des armes et à se disputer les locaux du parti. 

En mars, un « Comité Révolutionnaire pour l’Unité et l’Action » (CRUA) apparaît, formé d’un certain nombre de cadres du parti et de l’OS qui ne veulent suivre ni les « Centralistes » ni les « Messalistes », mais cherchent à réunifier les rangs du PPA-MTLD en vue de le lancer dans l’action armée contre le colonialisme français. 

Au Luat-Clairet où il s’est fixé, Bennabi réagit aux écrits d’universitaires français sur l’Algérie ou le monde musulman, ainsi qu’à des livres comme celui de Mannoni sur « La psychologie de la colonisation » (14). Il note que « l’indigène n’a pas encore opéré sa révolution cartésienne et n’a pas de ce fait transféré sa confiance du domaine de la providence à celui de la technique » (15). 

Il croise la plume avec des intellectuels, des hommes politiques, des spécialistes français, apportant aux uns une réfutation et aux autres la contradiction. Il demande de nouveau aux Oulamas de l’aider à partir pour Médine où il a, depuis vingt ans, entretenu l’espoir de s’établir. Il saisit les directions de l’UDMA et du MTLD pour une aide financière. Pas de réaction. Il note dans ses Mémoires inédits pour la journée du 10 mai 1954 : « Dieu seul sait quand je pourrai enfin respirer un air pur, loin du « patriotisme » et de l’ «islamisme » algériens. » 

Il sollicite des visas pour l’Egypte et l’Arabie saoudite. Nouveaux refus. Il ne décolère plus. Il se sent pris en tenaille entre « le colonialisme machiavélique » et la « colonisabilité maléfique ». Mais son rendement intellectuel n’est nullement amoindri. Il commente dans la presse les enjeux géostratégiques discutés aux conférences internationales de Colombo et de Genève. 

Tandis qu’à Genève les puissances occidentales mettent au point une stratégie périphérique pour soustraire le Sud-Est asiatique à l’influence communiste, à Colombo les pays asiatiques proclament le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes. Bennabi y voit l’affrontement entre la « volonté de puissance » et la « volonté de libération » (16). 

Il s’informe par les journaux sur les suites du renversement du chef du gouvernement iranien, Mossadegh, qui a eu le courage de nationaliser le pétrole mais qui n’a pas été soutenu par le président de l’Assemblée nationale, l’Ayatollah Kachani. Il lui consacre un article (17).

Il écrit à un compatriote pour lui demander un vieux pardessus et des vêtements pour passer l’hiver, mais ne reçoit pas de réponse. Des mouvements de libération apparaissent en Tunisie et au Maroc. L’Amérique procède à deux essais de la bombe H. Dien Bien Phu tombe (3500 Français sont tués par l’armée vietnamienne et 10.000 faits prisonniers). L’empire colonial français est ébranlé. Mendès-France est désigné à la tête du gouvernement… 

Le CRUA se dote d’un journal, « Le Patriote », dont les premiers articles sont signés par Hocine Lahouel, Sid-Ali Abdelhamid et Mohamed Boudiaf. Ce dernier se rend en France pour gagner à la cause du CRUA des militants comme Didouche Mourad. 

Les « Messalistes » interprètent la création du CRUA comme une diversion de la part des « Centralistes ». Les affrontements fratricides se généralisent. Les anciens de l’OS qui ont échappé à la répression des autorités coloniales rallient le CRUA : Bitat, Boussouf, Ben Mhidi, Benabdelmalek, Zighoud, Bentobbal, Benaouda, Ben Boulaïd, Chihani… Les membres de la Délégation extérieure au Caire (Ben Bella, Khider, Aït Ahmed) les rejoignent. 

En juin, vingt-deux membres de l’OS, et maintenant membres du CRUA, se réunissent à Alger pour préparer l’insurrection. Ils chargent Boudiaf de désigner une direction collégiale qui sera composée de Ben Boulaïd, Didouche, Ben Mhidi, Bitat, Krim Belkacem et lui-même. Le comité central du MTLD apporte son aide matérielle et financière au CRUA selon Benkhedda.  

Au Luat-clairet, Bennabi lit beaucoup et dresse une fiche de chaque ouvrage étudié : « L’histoire » de Toynbee, « L’Asie du Sud-Est entre deux mondes » et « Entre la peur et l’espoir » de Tibor Mende, « Géopolitique de la faim » de Josué de Castro… Sa revue préférée est « Diogène ». 

« Pourritures », titre de son journal intime à l’état de brouillon, se termine sur une importante information : Bennabi a en poche un billet de bateau pour l’Egypte ! Le 12 juin, il avait obtenu le précieux visa contre 50.000 francs de cautionnement : « J’ai l’impression que mon projet de voyage entre dans une phase nouvelle, comme l’impression de l’aviateur qui passe des conditions du vol ordinaire à celles du vol supersonique en traversant le mur du son. Moi, j’ai traversé le mur de la colonisabilité que le colonialisme croyait suffisant – il y a tant de trahison, de complicité parmi les colonisables – pour m’empêcher de quitter la France… En tout cas, si je partais, ce serait non seulement malgré le colonialisme, mais malgré l’Association des Oulamas, le MTLD, l’UDMA et les B.S.M.A » (18). 

Comment cela se fait-il ? On ne le sait pas. Le récit s’arrête définitivement le 24 juin 1954. 

Le dernier paragraphe de cette autobiographie inédite est le suivant. Bennabi est au Luat-Clairet : « Une course de cyclistes passe et repasse devant ma porte pour faire ses huit tours. La côte qui aboutit devant chez moi est rude et les coureurs y arrivent essoufflés. Les derniers qui passent sont peut-être à bout d’espoir. Mais les spectateurs qui sont rangés au bord du chemin, à cet endroit, manifestent leur enthousiasme, leur sympathie à tous les coureurs indistinctement. Je songe aux réactions qu’aurait notre foule vis-à-vis des derniers, des moins chanceux : j’entends notre foule crier sa grosse moquerie, sa décourageante hostilité. Je réalise dans un instantané d’ordre sportif la psychologie d’une civilisation où chacun semble jouer un rôle appris et bien appris. Mais le rôle est dans la nature de chacun, dans son éducation. Je rentre les larmes aux yeux… » 

En juillet 1954, une réunion a lieu en Suisse, regroupant Boudiaf, Ben Boulaïd, Ben Bella, Khider, Lahouel et Mhamed Yazid pour arrêter les mesures à prendre sur le plan extérieur : saisine de l’ONU, propagande diplomatique, ravitaillement en armes…. 

Le Comité central qui dispose dans ses caisses de dix millions de francs en verse la moitié au CRUA. Dans le même temps, les fidèles de Messali tiennent en Belgique un congrès et prennent la décision de dissoudre le Comité central d’Alger, d’exclure la plupart de ses membres et d’accorder la présidence à vie à Messali ainsi que les pleins pouvoirs…  En réaction, ces derniers tiennent un « congrès extraordinaire » en août et proclament la « déchéance de Messali » et de ses compagnons. 

Ahmad Mahsas écrit : « Le PPA-MTLD, instrument et espoir de libération nationale, édifié grâce à un effort gigantesque, aux innombrables sacrifices, à l’abnégation de dizaines de milliers de militants au cours de longues années, était détruit. Ce que n’avait pu atteindre le colonialisme par la violence et la répression, les dirigeants devenus impuissants et aveuglés l’ont accompli au-delà de toutes les espérances de ce dernier ». 

Bennabi écrira plus tard dans « Le problème des idées dans la société musulmane » (19) : « On peut comprendre bon nombre de désastres qui eussent été évités si l’on n’avait pas aliéné des idées-forces en les incarnant… Le culte de « l’homme providentiel», comme celui de la «chose unique» se manifeste partout dans le monde musulman actuel où il est parfois la cause de faillites politiques spectaculaires… L’individu le moins convaincu de la valeur sociale des idées, c’est bien souvent l’intellectuel musulman. C’est ce qui explique en Algérie que bon nombre d’intellectuels, depuis une trentaine d’années, aient préféré graviter autour de quelques idoles plutôt que se mettre au service de quelques idées… Le « Zaïm » ne sert pas seulement à dévier les énergies révolutionnaires mises en mouvement ; il sert aussi d’interrupteur dans un courant idéologique unificateur incompatible avec la politique de morcellement appliquée au monde musulman. Au demeurant, il n’est pas nécessaire que le « zaïm » soit dans le coup. Messali Hadj a sûrement joué son rôle innocemment. Son comportement a été simplement conforme au fichier du colonialisme. Il a formé à son école une multitude de « zaïmillons » qui l’a finalement tué lui-même et trahi la révolution qu’il renia lui-même par orgueil… »

Le 10 octobre, les cinq chefs de zone (le CRUA avait divisé l’Algérie en cinq zones : la I, confiée à Mostefa Ben Boulaïd, la II à Didouche Mourad, la III à Krim Belkacem, la IV à Rabah Bitat, la V à Larbi Ben Mhidi) se retrouvent avec Boudiaf qui est, lui, chargé de la coordination entre les Zones et des relations avec la Délégation extérieure, pour se prononcer sur le texte de la Déclaration du 1er Novembre. Ils se rencontreront une dernière fois le 25 octobre à Alger. A la veille du 1er Novembre, Boudiaf part pour le Caire pour une courte mission, mais il ne devait revoir l’Algérie qu’après l’indépendance. 

Le 1er Novembre 1954 le monde apprend, surpris, le déclenchement de la lutte de libération en Algérie. La proclamation diffusée au nom du Front de Libération Nationale (FLN) par le CRUA appelle à l’action armée pour redonner à l’Algérie la souveraineté perdue en 1830. C’est un coup de tonnerre, un séisme. Un nouveau langage fait son apparition dans la bouche des Algériens : la lutte armée, le combat, l’action concrète pour abattre le colonialisme par la force. 

En décembre, Messali Hadj créé un nouveau parti, le « Mouvement National Algérien » (MNA) et ordonne des actions contre ceux qui ont déclenché la lutte armée sans son consentement. 

Ainsi, la Révolution algérienne commence en laissant derrière elle Messali Hadj, la majorité des militants du PPA-MTLD rivés de bonne foi au mythe de Messali, les « Centralistes », l’UDMA, les Oulamas, le PCA…. Elle faisait irruption dans l’Histoire sans moyens, sans direction, sans programme et sans organisation.   

                                                                                                                                          (A SUIVRE) 

 

NOTES :

1 Dans une lettre au président Boumediene datée du 10 décembre 1969, Bennabi déclare qu’il a pris en juillet 1952 « le chemin de Tébessa au Djebel Aurès pour rejoindre le maquisard Grine Belgacem », ajoutant : « Les raisons qui dictaient alors ma conduite étaient d’ordre moral : depuis ma sortie de prison en avril 1946, on voulait monnayer ma libération sur le plan politique et, du même coup, démonétiser mon nom et ma plume sur le plan national. Mais je n’étais pas né homme à laisser mettre en laisse ma conscience et ma plume. J’ai préféré m’évader. »

2 « La réforme agraire en Egypte » (« La République Algérienne » du 26 septembre 1952).

3 « Le Jeune Musulman » du 13 mars 1953.

4 « Le JM » du 27 mars 1953.

5 « La RA » du 03 avril 1953.

6 Op. cité.

7 « La RA » du 10 juillet 1953.

8 « L’anti-islam » (« La RA » du 11 septembre 1953), « Sans peur et sans reproche » ( « La RA » du 02 octobre 1953), «Sidi Mohamed Ben Youcef passe aux aveux spontanés » (« La RA » du 14 mai 1954)… 

9 En février 2005, l’Assemblée nationale française a adopté une loi sur les « rapatriés » où il est encore question de la « mission civilisatrice du colonialisme ».

10 « Marchands de civilisation », « Le JM » du 16 avril 1954. 

11 : ibid

12 « De la critique… mais constructive », op.cité. 

13 Op.cité.

14 Ed. du Seuil, Paris 1948. 

15 « Une thèse sur la colonisation », « La RA » des 19 et 26 mars 1954.

16   De Genève à Colombo », op.cité.

17 « L’étincelle d’espérance », « La RA du 28 mai 1954.

18 Boys scouts musulmans algériens.

19 Ed.. Dar-al-Uruba, le Caire 1971.

 

                                              

 

                                                     

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