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La vie de Malek Bennabi (24)

Ici s’arrête le feuilleton des troublantes relations entre ces deux fabuleux personnages qu’ont été Bennabi et Massignon. Qui est en fait cet homme, révéré dans les milieux de l’islamologie comme une icône et auquel Bennabi impute toutes les persécutions dont il a été l’objet depuis son arrivée en France ? Il est né à Nogent-sur-Marne, dans la région parisienne, en 1883. Dès l’âge de douze ans il s’abonne au Bulletin du « Comité de l’Afrique française » dont il sera membre jusqu’en 1940. A dix-sept ans, il fait la connaissance d’un ami de son père, Georges Charles Huysmans (1) écrivain « déviant », qui a été rallié à la foi par un prêtre « sataniste », l’Abbé J.B Boullan de Lyon. Après des études en philosophie et en mathématiques, il se met à l’étude de l’arabe à l’Institut des langues orientales de Paris. 

En 1905, année de la naissance de Bennabi, il participe à Alger au Congrès des orientalistes. La même année il se rend en Egypte où, selon ses propres termes, il « trouve (sa) vocation  au terrain de contact spirituel entre le christianisme et l’islam ». Là, il fait la connaissance d’un jeune Espagnol, Luis de Cuadra, qui lui fait découvrir le premier le mystique persan al-Hallaj (857-922). Il va connaître avec lui ce qu’il appellera sa « saison en enfer ». On ne sait pas s’il était déjà ou s’il vient de devenir homosexuel, mais c’est de cela qu’il s’agit. Pour les besoins d’un diplôme sur l’historien maghrébin al-Ouazzani (Léon l’Africain), converti de force au catholicisme après sa capture, il se déplace au Maroc en 1906 où il découvre les travaux de Charles de Foucauld, le mystérieux missionnaire assassiné en 1916 dans le Sud algérien pour son double jeu (2). 

 

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En 1907, il est en Irak dans le cadre d’une mission « archéologique » et se lie à un jeune caravanier qui l’accompagne dans le désert d’Okhaïdir. Cette période sera, selon ses mots, sa « damnation à Kerbala ». Il est arrêté par les Turcs pour espionnage. Il est la proie d’un grave déchirement entre la tentation du « feu divin qui ravagea Sodome », qui le fait penser au suicide et le repentir quand, dans la nuit du 03 au 04 mai 1908, à ses dires, il reçoit de la grâce divine une manifestation : « la Visitation de l’Etranger ». Cette présence divine à lui manifestée bouleverse sa vie. Il rentre en France et veut devenir prêtre. Il reprend sa correspondance avec Charles de Foucauld et le rencontre plusieurs fois à Paris. En 1912, il est de nouveau en Egypte où il donne des cours à l’université du Caire auxquels assistent Taha Hussein, Rachid Ridha et Mustapha Abderrazik. Il se marie en 1914. 

Pendant la première guerre mondiale, il est mobilisé et sert sur le front des Dardanelles avant d’être affecté à la mission Sykes-Picot. De 1917 à 1919, il est officier-adjoint auprès du haut-commissaire de France en Syrie et Palestine. Il rentre à Jérusalem aux côtés de Lawrence d’Arabie. Tous deux avaient été nommés adjoints de l’Emir Fayçal (1883-1933) pendant la fameuse « révolte arabe ».  Son « secret de feu » le tourmente et le tourmentera jusqu’à la fin de ses jours. Il plonge dans un certain mysticisme et s’intéresse tout particulièrement à ceux ou celles qui ont péché en même temps qu’ils se vouaient à la sainteté. Son ami espagnol se suicide en 1921 après avoir embrassé l’islam. 

En 1922 il soutient une thèse de doctorat sur la « Passion d’al-Hallaj » en qui il voit un « martyr mystique de l’islam ». La thèse est dédiée à Charles de Foucauld. Hallaj est un mystique persan qui, pendant un demi-siècle, professa publiquement qu’il participait de la nature divine et qu’il devrait être tué pour être sauvé de la condition humaine et pouvoir ainsi rejoindre la totalité divine. Il affirmait aussi que Dieu parlait par sa bouche. Massignon a cru voir dans son attitude une recherche du martyre à la manière des premiers chrétiens, et essaya dans sa thèse d’établir des correspondances entre la « passion de Hallaj » et la « passion du Christ ». Bossuet disait des premiers chrétiens qui s’offraient aux supplices romains qu’ils étaient « animés de l’avidité de souffrir ». C’est ce qu’a cru déceler Massignon dans la supplication adressée par al-Hallaj à ses contemporains pour qu’ils mettent fin à sa vie. 

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En 1924, Massignon prononce le vœu « d’être damné éternellement pour les pécheurs ». Il écrit ses « Notes sur ma conversion » où le « secret » et la foi s’affrontent dans l’invisible, cette foi dont il dit bizarrement que c’est al-Hallaj (donc ni Huysmans, ni Charles de Foucauld) qui la lui a fait retrouver « du fond de mon abîme d’indignité personnelle ». Il se sent proche de al-Hallaj parce qu’il est un « stigmatisé » et qu’il a « désiré les stigmates et recherché le martyre ». Or, celui-ci n’a pas connu la tentation qui a torturé Massignon (3). En 1926, il est désigné à la chaire de sociologie musulmane au Collège de France en remplacement du commandant Alfred Le Chatelier qu’il présente comme « le créateur de Ouargla qui fit fonder au Collège de France la chaire de sociologie musulmane où je lui succédai pendant 30 ans, d’où il organisait notre pénétration au Maroc par des enquêtes auxquelles il m’associa, style « Affaires indigènes » améliorées et durcies » (4)

Dans un autre écrit il ajoute : « Il m’incita à des analyses psychologiques, à des statistiques tribales et autres croquis de crêtes militaires du type du « Handbook of Arabia » de l’Arab Bureau du Caire qui arma Lawrence et m’inspira au début pour « L’annuaire du monde musulman. » (5). En 1933, il devient directeur d’études à l’Ecole pratique des hautes études. Il occupera ces deux fonctions jusqu’en 1954. En 1949, après une rencontre avec le Pape, il est autorisé à créer un ordre religieux grec-catholique uni à Rome, et à prononcer les prières en langue arabe. En 1950, il est secrètement ordonné prêtre à l’Eglise Sainte-Marie-de-la-Paix au Caire. En 1953, il fonde le « Comité d’Entente France-Islam » auquel a appartenu Bennabi un moment, puis le « Comité France-Maghreb ». Il se lie au cardinal Jean Daniélou qui trouvera la mort en 1974 dans des conditions qui ont choqué l’opinion française. 

De la fin de la première guerre mondiale à sa mort, Louis Massignon a joué un rôle important mais occulte dans la politique française dans les pays musulmans. Il a fait partie des « services spéciaux » et de nombreuses commissions interministérielles, dont celle chargée des affaires algériennes pendant la période coloniale (préparation du centenaire de l’Algérie, Statut algérien de 1947…) (6). Il serait à l’origine de la prise du « Dahir berbère » en 1930 au Maroc (7). Au lendemain des émeutes de Casablanca provoquées par l’assassinat de Ferhat Hached (1953), il écrit : « Il nous faudra prendre l’arabe comme seconde langue nationale en Algérie si nous voulons y rester chez nous avec ceux qui la parlent, et construire avec eux un avenir commun » (8).

Ce qui montre qu’il n’avait pas changé fondamentalement d’idée depuis qu’il écrivait en 1939 : « C’est tout le monde musulman que nous devons comprendre pour que la France survive… Et le problème musulman est pour nous beaucoup plus qu’il n’est pour la Grande-Bretagne, pour qui c’est un problème externe et impérial d’influence économique : tenir l’Inde et les routes de l’Inde. Pour la France, c’est un problème social interne, de structure nationale, comment incorporer vraiment nos nationaux musulmans d’Algérie au foyer national. Et cela seul préservera, par surcroît, l’avenir des colons de notre race qui, en Algérie, ne représentent qu’une élite de 18% du chiffre total des habitants » (9).

A peine la Révolution algérienne engagée, le commandant Vincent Monteil, alors disciple et très proche ami de Massignon, lui-même orientaliste et arabisant, est nommé à Alger comme chef du cabinet militaire de Jacques Soustelle, gouverneur général de l’Algérie. Il vient aux nouvelles.  En février 1955, il visite à la prison Barberousse (actuellement Serkadji) Benkhedda et Kiouane, membres du comité central du MTLD, arrêtés comme beaucoup d’autres car supposés avoir eu un rôle dans le déclenchement de la lutte armée, ce qui n’était pas le cas. Il les fait libérer. 

Puis il s’envole pour Tunis où Mostefa Ben Boulaïd est détenu depuis le 11 février. Après les entretiens qu’il a avec lui, Ben Boulaïd est transféré à la prison de Constantine dont il s’évadera en novembre avant d’être tué quelques mois plus tard par un colis piégé préparé par les services secrets français. Vincent Monteil a également fait recevoir par le gouverneur général le Dr. Francis, proche de Ferhat Abbas, cheikh Kheireddine de l’Association des Oulamas, un proche de Messali et un représentant des « centralistes », pour se faire une idée sur la situation nouvelle à laquelle se trouvait confrontée la France coloniale. 

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Pendant la Révolution algérienne, Massignon prend des positions anticolonialistes mais pas indépendantistes. Il parle dans un texte de 1956 des « deux terrorismes adverses qui font de l’Algérie une terre brûlée ». Au lendemain des manifestations (qu’il appelle « émeutes ») du 11 décembre 1960, il dit une prière « pour une paix sereine entre chrétiens et musulmans. Reste à leur faire accepter la perspective d’un avenir nouveau à construire et à vivre ensemble » (10). A quelques semaines de sa mort, il écrit dans une lettre-testament à Mary Kahil, une autre mystique-stigmatisée : « J’ai accepté d’un acte d’abandon total ma damnation méritée, sachant qu’éternellement, dans ce feu terrible, j’aurais dardé sur mon cœur le doux regard de reproche de l’Ami crucifié par moi-même… » Cet ami, est-ce le jeune Espagnol qui s’est suicidé ? Il s’éteint en 1962, un 31 octobre, comme Bennabi onze ans après lui.

Massignon peut être considéré comme le fondateur de l’école orientaliste française du XXe siècle et le père spirituel de nombreuses figures issues de cette école. Il a eu pour amis ou élèves : Taha Hussein, Mohamed Iqbal, Rachid Ridha, Mustapha Abderrazik, Ali Shariati, etc, et a influencé la plupart des orientalistes français : Henry Corbin, Maxime Rodinson, Vincent Monteil, Henri Laoust, Louis Gardet, Jacques Berque, Jean-Paul Charnay, Jean Déjeux… Il faut relever que son principal disciple, Vincent Monteil, s’est converti à l’islam en 1977 en Mauritanie et, d’un homme honoré par les maisons d’édition, les médias et les universités, il devînt dès ce moment un paria, interdit de presse et d’édition (11). Il prit pour prénom « Mansour », comme al-Hallaj. 

Lorsque j’ai fait sa connaissance en 1978, il m’a offert un exemplaire dédicacé d’un livre tout récent qui fut édité à compte d’auteur et lui valut des menaces de mort (12). Il vivait caché chez lui dans la crainte d’être « liquidé ». Avant lui, Garaudy (13), Eva de Vitray-Meyerovitch, Guénon, Dinet, Cherfils, Urbain, Courtellement et beaucoup d’autres personnalités intellectuelles françaises converties à l’islam ont été frappées du même ostracisme. Massignon était un homme aux multiples vies, aux multiples visages, aux multiples langages. Il aimait dire de lui qu’il était un « chrétien pensant en arabe, déguisé en Arabe ». Il écrit : « J’aurais été tué plusieurs fois comme espion occidental en terre d’islam, si ce principe sacré (l’hospitalité, l’Aman) ne m’avait sauvé » (14). 

Il n’était pas loin de ressembler par les pôles opposés de sa personnalité au personnage en qui se sont rassemblés le Dr. Jekyll et Mr. Hyde : déviant et dévot, prêtre et défroqué, clerc et laïc, espion et philosophe, savant et militaire… Il était l’ami des saints et des satanistes, du bourreau et de la victime, du colon et de l’« indigène ». Il a incarné l’orientalisme au service du colonialisme, personnifié la France impériale, coloniale et évangélisatrice, régné sur l’islamologie qu’il a voulu mettre au service de la présence française dans le monde musulman. Homme de déguisement et de travestissement, il a dû être marqué dans sa jeunesse par sa fréquentation de Lawrence d’Arabie, lui-même arabisant, espion, écrivain et « déviant » selon certaines sources. Mais les influences que Massignon confesse sont celles qui ont été exercées sur lui par deux officiers français ramenés comme lui, par l’islam, à la foi de leurs aïeux : Ernest Psichari (1883-1914) et Charles de Foucauld. 

Avec le commandant Le Chatelier, tous trois ont porté le sabre contre les musulmans d’Afrique du Nord avant de vouloir les soumettre à la foi catholique. Il écrira plus tard : « C’est que notre armée, hélas, ne se battait que pour des intérêts matériels, tandis qu’eux se battaient pour l’honneur du Dieu unique, Allah Akbar, avec l’arme d’une foi indéfectible que nous ne connaissons plus. Si ! quelques-uns d’entre nous l’ont retrouvée, et dans le Christ douloureux, au contact de ces vaincus » (15). Il y a peut-être lieu d’ajouter à ceux-là le nom du professeur Robert Montagne, ancien officier et professeur de sociologie musulmane au Collège de France qui a fondé en 1936 le « Centre d’études et d’administration musulmanes » et que Bennabi a pris à partie dans un article à la suite de déclarations offensantes à l’égard des musulmans (16).

 

Massignon est l’auteur d’une grande masse d’études dont la plupart ont été réunis dans « Opéra Minora » (2500 pages !) et « Parole donnée ». A la lecture de ces écrits, on ne décèle ni âme, ni émotion, ni style autre que celui, rapide et expéditif, des télégrammes, quand ce n’est pas celui des BRQ (bulletin de renseignement quotidien) en usage dans les services de renseignement. Rien n’est désintéressé ou gratuit, tout est subordonné à des fins politiques, idéologiques ou stratégiques. Ces écrits, ce sont le plus souvent des notes, des comptes-rendus, des aperçus, des monographies techniques ou ésotériques. Les écrits mystiques côtoient les écrits politiques dans cette œuvre immense, exubérante, enchevêtrée, où les connaissances de l’homme semblent infinies et son érudition phénoménale. Mais tout est hachuré, morcelé, dispersé.  

C’est un spécialiste froid, insensible, qui s’exprime dans un langage sec, dépouillé et ardu. Il n’y a ni transport d’âme, ni exaltation, ni trace de « foi ». Ses sentiments sont refoulés, il rend rarement ce qu’il ressent. En raison de son ambiguïté générale, il ne dit pas ce qu’il pense vraiment, se comportant comme un « agent » tenu par l’obligation de réserve. Ce ne sont pas des yeux qui voient les gens auxquels il a affaire, mais l’œil d’une caméra montée sur une tête d’homme qui enregistre leurs réactions et sonde leurs profondeurs pour décider de leur carrière. 

Dans un texte de 1952 (17) il fait état de ce que pensent de lui deux personnages de notre récit : Hamouda Ben Saï et Cheikh Bachir al-Ibrahimi : « Le chef des Ulémas réformistes d’Algérie a considéré dans « Al-Bassaïr » que j’avais mis vingt-cinq ans à me construire une espèce de « masque », que j’étais le pire agent de la cinquième colonne et que c’était évidemment la cinquième colonne colonialiste qui opérait à travers mon masque de mystique. Plus profondément, l’objection m’a été faite, d’une manière qui m’a fait beaucoup de peine, par un autre musulman algérien, M. Mohamed Ben Saï de Batna, ancien président des étudiants nationalistes nord-africains de Paris, un homme qui réfléchit. Il mène une vie très retirée, mais c’est une des têtes de l’opposition à la francisation en Algérie. Un jour où il était malade à Paris (où je lui avais fait préparer un diplôme d’études supérieures à la Sorbonne), il m’écrivit ceci : « Je ne me pardonne pas de vous avoir aimé, parce que vous m’avez désarmé. Vous avez été pire que ceux qui ont brûlé nos maisons, qui ont violé nos filles ou enfumé nos vieillards. Vous m’avez désarmé pendant plusieurs années de ma vie en me laissant croire qu’il y avait une possibilité de réconciliation et d’entente entre un Français qui est chrétien et un Arabe qui est musulman » (18). Répondant à ces accusations, Massignon écrit : « Les musulmans algériens, à notre contact, ont perdu le sens de l’hospitalité héroïque exercée même envers l’ennemi ». 

Dans un autre texte, deux ans avant sa mort, il rapporte que « se trouvant invité au Caire, en novembre 1946, pour la session annuelle du dictionnaire de l’Académie de langue arabe, l’Ambassade (me) signala dans le journal « al-Dustur » (du 16 novembre 1946) quatre colonnes intitulées : « Les secrets de la colonisation française au Maroc : un prêtre-espion sert la colonisation ». Cet article faisait suite à un article du 31 octobre où était reproduite une lettre de rupture adressée par un étudiant algérien musulman à l’un de ses maîtres de Paris (lettre de Hamouda Ben Saï de Batna à moi-même)… J’allai trouver l’auteur. Je découvris que c’était M. Mohamed Lutfy Goma’a, un de mes amis qui avait fait son droit à Paris… » (19). 

Dans le même ordre d’idées Massignon évoque un intellectuel syrien, le Dr. Omar Farrukh, professeur à l’université américaine de Beyrouth qui, dans un de ses ouvrages, avait posé la question : « Pourquoi cet orientaliste, historien de la mystique, s’est-il mis à s’occuper de « politique » ? »  Et Massignon de répondre avec un cynisme renversant lors d’une conférence : « J’ai apparemment échoué vis-à-vis de ces trois personnes. J’espère, cependant, être plus compréhensif et plus persuasif devant vous. C’est en effet, une position mystique que j’ai transposée dans le domaine de l’étude des phénomènes politiques… On peut m’objecter : qu’avez-vous constaté de « psychique » et de « mystique » dans la crise du pétrole en Orient ?… Le président Noury Pacha Saïd est un homme que je connais bien, depuis que nous étions tous deux officiers à la Légion arabe en 1917. Il est resté au service de l’Angleterre sous les formes les plus habiles. Il vient de réussir un coup admirable en se faisant donner ce que les Anglais ont refusé au Dr. Mossadegh. Il s’est fait donner des royalties de pétrole qui n’ont pas beaucoup appauvri le budget britannique et qui ont doublé le budget irakien… Actuellement, les Irakiens continuent à nous demander – et j’y ai travaillé depuis cinq ans- d’accueillir leurs boursiers à Paris, de leur faire passer des examens de doctorat en droit. Ai-je ainsi contribué à aider le colonialisme sur le plan intellectuel ? … Tant que mon pays maintiendra la primauté du culturel, je m’intéresserai activement à de telles demandes. Non pas par nationalisme secret, pour développer une influence politique périmée, par « expansion » de l’Occident, économiquement amorale, mais parce que je défends l’honneur de nos pères contre mes frères : la vocation internationale suprême de la France… » (20).

Ils sont rares les textes où Massignon livre quelque chose de sa pensée réelle. Dans celui-là, il confesse : « On ne peut pas immédiatement savoir ce que pense l’adversaire, ou tout au moins celui que la colonisation met devant nous en position d’adversaire. Le phénomène de la colonisation ne se limite pas aux pays qui s’appellent officiellement « colonies ». Comme vous le savez, c’est un phénomène complémentaire de la lutte des classes et superposé à la lutte de classes. On ne peut le réduire à une telle lutte, comme la théorie marxiste essaie de le faire. Dans les pays arabes, il est particulièrement frappant de voir qu’en plus de la question de la lutte des classes, il y a le problème du rapport de colonisateur à colonisé. Ce rapport-là est un rapport qui doit être étudié par la psychanalyse… Je crois qu’on ne peut le trouver qu’en parlant au colonisé dans la langue du colonisé… La culture du colonisé existe, nous sommes obligés de la comprendre, même si nous voulons la remplacer… » (21) (c’est nous qui soulignons).

Ce portrait fait, que dire de la mise en cause systématique de Massignon dans les difficultés et les souffrances endurées par Bennabi ? Y a-t-il de l’exagération dans ces incriminations ? A-t-il succombé à une forme de paranoïa ? Est-il la proie de ce qu’on appelle aujourd’hui la « complomania » ou le « conspirationnisme » ? D’aucuns l’ont pensé. Moi-même j’ai longtemps éprouvé un certain malaise, jusqu’à ce que mes recherches et l’examen des archives léguées par Bennabi m’aient définitivement libéré du doute quant à sa totale objectivité dans ses jugements sur les hommes et les évènements qui ont été en relation avec sa vie. 

Les éléments de recherche exposés ici et qui confirment point par point ses affirmations ne proviennent pas de Bennabi qui les ignorait mais, ainsi qu’on le constate, des écrits de Massignon lui-même. Selon toute vraisemblance, Bennabi ne connaissait pas la « double-vie » de Massignon. Il a certes parlé de « preuves », attestant sa responsabilité dans la conduite de la politique coloniale et ses accointances avec le « deuxième bureau », mais il ne les a pas produites.  Néanmoins, rappelons-nous qu’il envisageait la publication de « Pourritures » et que, anticipant sur l’accusation d’être sujet à un sentiment de persécution, il avait tenu à préciser dès l’introduction : « Mon livre est simplement un témoignage que je veux livrer aux générations qui viennent. Mais je l’écris de façon que ma génération elle-même le connaisse, le discute et le critique. Car un témoignage n’est valable que s’il est contrôlé par les contemporains. Sinon, il peut n’être que le mensonge d’outre-tombe d’un maniaque de la persécution ou d’un aspirant à une auréole posthume.» 

Ces phrases ne sont pas celles d’un homme de mauvaise foi ou d’un dérangé mental, mais celles d’un homme conscient que les faits qu’il va rapporter sortent assez de l’ordinaire pour risquer d’être révoqués en doute. Rappelons-nous aussi que ses écrits sont parsemés d’évocations directes ou par allusion (22) de la plupart de ces faits qui sont au demeurant vérifiables : la femme de Bennabi, Paulette Philippon, les frères Ben Saï et le Dr. Khaldi en ont été des témoins directs. Mais ces témoignages peuvent ne pas suffire, étant donné les liens de leurs auteurs avec Bennabi. Il fallait donc chercher les confirmations ailleurs. 

Justement : comme en écho à tout ce qu’a rapporté Bennabi, et comme s’il avait voulu annoncer ce qu’allait être sa vie, un historien français profondément imprégné des réalités de l’époque et très bien renseigné sur les pratiques coloniales, Charles-André Julien, horrifié selon ses propres termes par « la pourriture de notre organisation politique en Algérie » (23) (terme à rapprocher avec le titre que Bennabi a donné à ses Mémoires inédits), écrit dans un article de 1935 : « L’indigène instruit échappe à l’emprise de l’administration et des colons, ce qui l’amène à protester contre les mesures injustes dont il est l’objet. Dès lors, il est catalogué comme « ennemi de la France » et proclamé « vendu à l’Allemagne », car on ne saurait admettre qu’il se permette de juger l’ «œuvre de la civilisation». Le colon, si fruste soit-il, se considère toujours comme le représentant de la « race supérieure » qui a le droit de mépriser le « bicot », celui-ci fut-il avocat, professeur ou médecin… Jamais un intellectuel indigène ne peut se résigner à cette condescendance supérieure qu’il sent même chez les plus bienveillants des « Français d’Algérie ». Aussi, ce qu’il apprécie le plus chez les « Français de France », qu’il distingue soigneusement des autres, c’est cette forme naturelle et courtoise de l’égalité qui le met de plain-pied avec son interlocuteur… L’encouragement des autorités ne va pas, du reste, aux intellectuels dont elles se défient, mais aux « béni oui-oui » : bachagas, aghas, caïds qui prennent le mot d’ordre au palais du gouvernement. » (24).

L’historien français n’a pas manqué au passage de dénoncer dans ses articles « l’officine de la rue Lecomte, bureau d’espionnage des Nord-Africains, agence de corruption politique et caverne d’Ali Baba » dont il a été question dans cette narration. Dans le même sillage, Messali Hadj, lors du discours prononcé le 02 août 1936 devant le Congrès Musulman Algérien, a déclaré à propos de cette même « officine » : « Si nous avons fui notre pays pour aller chercher sous un autre climat le pain et la liberté dont nous avons été privés dans notre pays, nous avons trouvé à Paris une véritable commune mixte à la tête de laquelle se trouve un caïd avec ses chaouchs…. » 

Confirmant les dires de Ch. A. Julien et de Bennabi, Messali Hadj ajoute : « Nous avons été accusés plus d’une fois de communistes, de wahhabites, d’agents de l’Allemagne, de Moscou… » (25).  Le premier crime de Bennabi aux yeux du colonialisme, c’était donc de ne pas s’appréhender comme « indigène ». Le second était qu’il avait l’intention et les moyens de le faire savoir. En effet, pas une seule minute de sa vie il ne s’est reconnu dans cette entité juridique, sociologique et politique créée par le colonialisme. Dès l’enfance il s’est perçu comme l’homme d’une civilisation, fut-elle en déclin. L’antagonisme devait être immédiat et la riposte coloniale fulgurante sous les traits de Louis Massignon. Jugeons-en en commençant par l’arrivée de Bennabi en France et son insertion dans le milieu estudiantin nord-africain :

1) Dans un texte de 1930, Massignon écrit : « Il existe à Paris une petite colonie universitaire de musulmans algériens fort digne d’intérêt. Nous possédons à Paris même les éléments de ce que sera d’ici à vingt ans l’Algérie musulmane. C’est donc de Paris même que la France agit sur elle » (26).

2) Selon ce que nous en apprend Massignon lui-même, tous les Algériens en France, sans exception et malgré leur grand nombre, étaient fichés, contrôlés et suivis par de nombreux services dont celui sur lequel il s’appuie pour établir les cartes de leur répartition sur le territoire métropolitain par douar d’origine et arrondissement. 

A propos de ces cartes, Massignon écrit : « Nous les avons établies grâce à une enquête personnelle menée sur place en décembre 1929 – janvier 1930, enquête où Mr. Adolphe Gerolami, directeur de l’Office des affaires indigènes nord-africaines, 6, rue Lecomte, 17°, où il a organisé les foyers, dispensaires et bureaux de placement nord-africains de Paris, voulut bien nous permettre de recourir non seulement à ses services d’investigation et de contrôle, mais à son incomparable expérience personnelle de la question. Les renseignements ainsi fournis étaient classés dans le cadre obligé des circonscriptions administratives (communes mixtes). Mais nous nous sommes efforcés de remonter, pour faire œuvre d’islamisant, jusqu’aux cellules organiques de la société kabyle, c’est-à-dire aux douars et groupes de douars (tribus), afin de déceler les survivances de l’antique esprit de « çoff » ainsi coulé dans le creuset parisien… Pour commenter ces cartes, nous y avons joint deux listes : liste des communes algériennes d’où proviennent les immigrés kabyles de la région parisienne –avec indication des fractions et des douars- ; liste des usines parisiennes utilisant des ouvriers kabyles » (27).

Suivent des descriptions ahurissantes et des statistiques précises sur l’emploi des Algériens en région parisienne, le tout dans un style télégraphique. Exemple : « Autos : Citroën, 7000 (à Lavalois, Clichy, Saint-Ouen, Javal) : provenant de douars divers. Renault (Billancourt) 2760 (surtout de Drâa al-mizan). Laveurs de voitures à la « Compagnie des autos de place », 2500 (venant surtout de Fort-National). Métaux : « Société française des métaux et alliages blancs » : les remplacer par des Chleuhs. « Métallurgie franco-belge, 510, (venant de Guergour, Michelet). Autres métiers : « Le coq gaulois au 13° arrondissement », raffinerie Lebaudy (19°), « usines à gaz » (15°, 19° et 8°)… » 

Puis viennent les commentaires : « 60% sont manœuvres dans les usines à gaz (ce sont les meilleurs), chantiers de charbon, résidus urbains, garages. Le reste se subdivise en dockers, ouvriers de métro ; 15% seulement sont spécialisés (magasiniers). C’est soit le camarade qui l’a attiré, soit le restaurateur-logeur chez qui il vit, qui oriente professionnellement le nouvel arrivant. L’européanisation du costume (casquette) et des repas (vin) est rapide. On a signalé en 1928 des tendances communistes chez les gens des douars Boni et Moka (Akbou) au 13°, comme en 1924 à Gennevilliers. Les gens du haut Sébaou logent chez des restaurateurs-logeurs de leurs propres douars, tandis que ceux de Fort National refusent de le faire : ces deux groupes sont d’ailleurs en mauvais termes. Les gens du haut Sébaou sont affiliés à des congrégations (zaouïas). Celle des Rahmaniya est paisible. Celle des Ammariya (Guelma : 3 branches) et celle des Allaouïas (Mostaganem) sont plus remuantes (organisation d’une ligue d’abstinents antialcooliques) … 120.000 Kabyles algériens pour toute la France ; graduellement évincés depuis peu par deux autres groupes : les Chleuhs marocains (9000) et les Arabes de Bou-Saâda, M’sila, Biskra et Laghouat (8000), plus sérieux et plus travailleurs. Sur ces 120.000, 60.000 au moins à Paris (32.000 seulement recensés par fiches) … Il n’y en a que 20 qui aient amené leur femme kabyle, 700 ont épousé légalement une française, 5000 vivent maritalement avec une française. »     

3) Sur les difficultés de Bennabi à trouver du travail ? Massignon avait, ainsi qu’on vient de le voir, la liste de l’ensemble des usines par branche (autos, métaux, usines à gaz, chantiers de charbon, métro, magasiniers, dockers…), employant une main d’œuvre algérienne. Ce ne sont pas seulement les Kabyles, mais l’ensemble des Algériens qui sont répertoriés et identifiés (il parle de 32.000 fiches !). 

Dans le même document, on peut relever que la rue des Chapeliers (où Bennabi a donné ses cours d’alphabétisation en 1938) n’échappait pas au contrôle de Massignon qui note : « Arabes de Marnia et de Nedroma à Marseille, derrière la poste centrale, notamment au 7, rue des chapeliers ».  Vers la fin de sa vie, Massignon veut donner l’impression qu’il a rompu avec ses « anciennes fonctions ». Il déclare dans un « Dialogue sur les Arabes » qui l’a réuni en 1960 à J.M. Domenach et Jacques Berque : « On vient de me supprimer des subventions parce que je ne donne pas de fiches psychologiques à qui de droit sur les gens dont je m’occupe » (28). Il y a lieu de signaler que dans ce texte, Massignon cite le Dr. Khaldi, « que j’aime beaucoup », précise-t-il. 

4) Bennabi tente d’obtenir des visas pour des pays arabes et essuie des échecs ? Massignon révèle ses pouvoirs en la matière, avouant lui-même : « Depuis un an, les relations culturelles franco-égyptiennes sont atteintes parce que nous nous étions engagés à permettre à deux professeurs égyptiens de venir travailler à Alger, et que nous avons été forcés de leur refuser les visas… »  (29). Massignon avait ses entrées auprès de l’ensemble des gouvernements arabes et musulmans et connaissait tous leurs représentants diplomatiques à Paris. Il pouvait donc très bien passer « la consigne ».

5) Sur la manipulation de la vie politique en Algérie, des zaouïas et du maraboutisme ? Voici ce qu’il écrit lui-même avec un cynisme inégalé : « Nous avons, pour les élections en Algérie, recours à l’influence des congrégations musulmanes sur la masse des électeurs illettrés. Cette politique de corruption est publique, et compromet à la longue certaines « vedettes » précieuses. L’administration se dit alors dans sa sollicitude : il y a un moyen pour les musulmans d’être absous de leurs péchés, c’est d’aller à la Mecque. Nous leurs paierons le voyage. Ils rempliront leurs devoirs coraniques ; ils nous reviendront absous, la conscience blanche comme neige. Ils pourront recommencer à notre service ; nous aurons donc double bénéfice. » 

Et Massignon de poursuivre, reconnaissant ouvertement son implication dans ce système : « Mais un des derniers bénéficiaires de ce système ingénieux vient de le gâcher et nous a forcés, en revenant de la Mecque, à payer la scolarité d’un de ses fils à al-Azhar « pour se racheter » aux yeux de l’islam anticolonialiste. Cet homme nous aura coûté fort cher pour aboutir au mépris réciproque et définitif » (30). 

6) Massignon s’est attaché sa vie durant à rechercher les cas de musulmans ayant apostasié ou s’étant convertis au christianisme : al-Hallaj, al-Ouazzani, Abdeljalil, Naroun et quelques autres que nous ne connaissons pas. Aucun sujet ne l’a intéressé plus que celui-là. Il parle dans un écrit de « l’apostasie momentanée de Cheikh San’ân , au Caucase, qui se fit chrétien pour vivre auprès de sa Béatrice », ainsi que de « Hermine, princesse d’Antioche, convertie au Christ pour amour pour Tancrède, blessé et mourant » (31).

Dans « Primauté d’une solution culturelle », il relate l’histoire à lui rapportée d’un jeune Français de seize ans qui, ayant lu une traduction du Coran, voulut partir pour Alger et s’y faire musulman « pour expier les crimes de la colonisation française ». Massignon commente : « Après enquête, je constatai qu’il n’avait vu aucun musulman ; et, après lui avoir fait auditionner des disques arabes (dont le 1er chapitre du Coran et l’appel du Muezzin), il parut renoncer sine die à un projet de voyage (auquel il pense toujours). Il n’y avait eu, en tout cas, aucune tentative de captation du côté musulman, comme on l’aurait d’abord craint

7) Massignon avait une vision globale et à long terme du monde musulman. Il a composé un « Annuaire du monde musulman » et animé la « Revue du monde musulman » où toutes les informations concernant celui-ci étaient répertoriées. Se référant à un livre de Le Châtelier et à un autre de Isaiah Bowman, il écrit : « Bowman ayant établi la liste des 22 ressources naturelles principales qui sont indispensables au fonctionnement matériel de la civilisation moderne, a abouti à cette constatation que les musulmans ne sont nulle part en mesure de les mobiliser sans permission préalable des puissances européennes… En sera-t-il toujours ainsi ? Le Châtelier remarquait déjà l’essor des sociétés capitalistes musulmanes à Java, les fondations de firmes de thé, sucre, de fonderie et de filatures dans l’Inde… Petit à petit, les pays musulmans complèteront leur organisation industrielle sur place ; et si leurs dirigeants ont tous le courage d’un Mustapha Kemal qui, avec plus de résolution que Mussolini, a refusé au consortium international des banques anglo-américaines toute hypothèque sur l’industrialisation de sa patrie, on peut penser que la suprématie européenne actuelle sera mise en péril »  (32).

S’il redoutait les effets de sa politique économique, Massignon faisait par contre l’éloge de Mustapha Kemal pour sa politique culturelle qui consistait en la désarabisation et la désislamisation de la Turquie, notamment par l’adoption de l’alphabet latin. Il espérait que l’Egypte se lancerait à son tour dans le remplacement de l’arabe par les caractères latins, écrivant : « Centre mondial du livre arabe, l’Egypte pourrait être le point de rayonnement d’où la réforme alphabétique se diffuserait dans tout le monde arabe » (33).

Infatigable, ne laissant rien au hasard, méticuleux et efficace jusqu’à l’obsession, il avait le regard constamment rivé sur le monde musulman. Dans un texte de 1939 il note : « Parmi les différents groupes musulmans à travers le monde, le plus important numériquement et financièrement est actuellement le groupe hindou, minorité nationale très forte puisqu’il s’agit d’un cinquième de la population totale de l’Inde… En second vient le groupe malais qui a une majorité écrasante en Indonésie (plus de 92%). Il peut donc avoir une progression encore plus nettement nationaliste que le groupe hindou ; il se sert de plus en plus de la langue malaise, transcrite en alphabet arabe, quoique le gouvernement hollandais s’efforce de répandre l’alphabet latin ; les dirigeants d’abord recrutés dans l’aristocratie des Seyyids d’origine arabe sont de plus en plus des Malais et tendent à écouter plus volontiers que les musulmans de l’Inde les suggestions communistes des Bolchévites. Le groupe des arabisés vient en troisième lieu au point de vue numérique et manque aujourd’hui complètement d’unité et de directives pour une progression commune… »  (34).

Ainsi qu’on vient de le voir, Hamouda Ben Saï et Khaldi sont fort bien connus de Massignon et cités dans ses écrits, mais pas Bennabi. Est-ce normal ? L’étonnant, après ce qu’on a lu, n’est pas la réalité de la lutte idéologique ou l’existence du psychological-service, mais qu’un homme sans moyens, sans soutien politique, comme Bennabi, soit parvenu par ses seules facultés mentales et intellectuelles à percer leur jeu et à le mettre au jour.  Il n’y a pas de doute, aucun homme ayant vécu dans de telles circonstances et ayant été soumis à de telles pressions n’aurait pu échapper à des commotions, voire à des chocs nerveux. C’était d’ailleurs le but visé par Massignon. Mais lorsqu’on examine l’œuvre de Bennabi, la sérénité et la logique interne qui les caractérisent ne laissent pas supposer que l’homme a été l’objet du moindre tracas. 

Être à contre-courant des idées de son temps et des mentalités de son milieu est déjà en soi une grande cause de stress. Beaucoup de penseurs ont eu une vie difficile au plan moral et matériel : Al-Kawakibi a vécu presque en clandestin avant de mourir empoisonné ; Marx serait peut-être mort de faim ou de maladie si Engels ne l’avait matériellement assisté ; Nietzsche a fini son existence dans l’errance ; Ibn Khaldoun a été emprisonné pendant deux ans ; Platon a connu la condition d’esclave ; Socrate a été condamné à boire du poison ; Confucius est mort désespéré… Et combien d’autres ont été raillés, maltraités, emprisonnés ou tués ? 

Ces hommes singuliers qui ont fait avancer la philosophie, le savoir ou la liberté, ont tous eu une vie pénible et ingrate. Ils étaient voués à souffrir du fait même du décalage qui les séparait de la masse, des élites conformistes et du pouvoir. Que dire de ceux qui ont vécu sous une occupation ou de ceux qu’on a accusés de « germanophilie », de « négationnisme », d’« antisémitisme », ou de « complomania » ?

Le Dr. Allan Christelow s’est interrogé sur les relations tumultueuses de Bennabi et de Hamouda Ben Saï avec Louis Massignon, et écrit : « Leur relation avec lui finit par se tendre au point de casser car même s’il éprouvait une sympathie sincère pour l’islam, Massignon était étroitement lié aux positions officielles de la France et revendiquait l’Algérie comme une partie intégrante de la France. La rupture fut plus dévastatrice entre Massignon et son élève Ben Saï, et douloureuse pour les deux… Ben Saï, apparemment anéanti physiquement et émotionnellement, ce fut Bennabi, ingénieur de formation, qui prit le relais de sa mission philosophique. Que Bennabi ait non seulement survécu, mais réussi à percer à travers la violence des années du mouvement nationaliste, de la révolution et de l’indépendance, attestent d’une grande force de caractère et du sens de la perspective. Et bien qu’il ait écrit un petit livre (35) dans lequel il mettait en garde les étudiants musulmans contre l’influence des orientalistes, il n’a jamais utilisé son talent en vitupérations contre Massignon, car même s’il s’opposait à Massignon qui défendait la présence française en Algérie, il était resté influencé par ses idées. Tous deux étaient par exemple de grands admirateurs du Mahatma Gandhi » (36).

Si la dernière remarque de Christelow est juste, il n’existe par contre aucune trace de l’« influence » de Massignon dans  l’œuvre de Bennabi. De quelles « idées » pourrait-il s’agir, sachant que Massignon est un « expert » ainsi qu’il se voulait lui-même, plutôt qu’un « penseur ». Bennabi a quelques fois cité Massignon, mais c’est généralement en relation avec l’actualité politique et rarement à propos de pensée. Massignon était un pilier des « sciences coloniales » qu’il a contribué à asseoir et, en tout état de cause, un missionnaire aux sens propre et figuré du terme (37).

 Autant l’autobiographie de Bennabi est dominée de 1931 à 1955 par l’ombre de Massignon, autant le nom de celui-ci disparaît quasi-définitivement au-delà. Bennabi ne le citera plus qu’en deux occasions : le 20 décembre 1962 quand il note dans ses Carnets (38) : « Ce soir, la télévision a donné une nouvelle d’une réunion de l’Académie arabe à la mémoire de Massignon mort, semble-t-il, en novembre dernier. C’est ainsi que j’ai appris la mort de cet homme qui fut implacable pour ma famille à cause de sa haine pour moi. » et, pour la deuxième fois, dans un article de 1968 intitulé « Signification de la grève de l’université » (39). 

En 2003, l’Institut du Monde Arabe a organisé à Paris un colloque pour rendre hommage à huit personnalités intellectuelles des deux pays, choisies en raison de leur contribution au siècle dernier au rapprochement entre les peuples algérien et français. Du côté algérien, les figures retenues étaient Abdelhamid Ben Badis, Malek Bennabi, Mohamed Bencheneb (1869-1929) et Mehdi Bouabdelli (1907-1992). Du côté français, on avait retenu Louis Massignon, Jacques Berque, le Cardinal Duval (1903-1996) et Germaine Tillon. 

Ainsi, les noms de Bennabi et de Massignon se sont trouvés réunis dans un même hommage rendu par la mémoire reconnaissante des deux pays.                                               

A suivre…

NOTES

1 A la fin de sa vie, Massignon écrit encore à son sujet : « Je lui dois d’avoir retrouvé ma voie ; il pria pour moi, égaré… » (cf.  « Le témoignage de Huysmans et l’affaire Van Haecke », 1957, Opéra Minora T.3). 

2 Massignon note à ce propos : « S’il a accepté à la fin un dépôt d’armes dans son Borj, lui qui s’était engagé par vœu à ne jamais avoir dans sa cellule aucune arme, c’est qu’il donnait ainsi à ses ennemis dispense plénière de verser son sang » (cf. « Toute une vie avec un frère parti au désert : Foucauld »). Dans un des derniers textes qu’il lui consacre on peut lire : « Par le détour des Berbères mal arabisés, on croyait à cette époque à une politique « berbère » pour vaincre l’islam en le tournant. Il subissait la formation « coloniale » de son temps. Moi-même, fort colonial à l’époque, lui avais écrit mes espoirs dans une prochaine conquête du Maroc par les armes et il m’avait répondu approbativement (1906) …La formation sociologique de Foucauld était celle d’un officier spécialisé des Bureaux arabes, des Affaires indigènes. Avec le but que se propose l’ingénieur militaire en étudiant les ouvrages offensifs et défensifs de l’ennemi, la destruction… Comment cet ermite, ce contemplatif s’est-il laissé dérober tant de temps par nos officiers pour les aider à stabiliser une « occupation coloniale » ? A vrai dire, c’était alors la seule solution sociale capable d’assurer l’ordre et la paix au désert, en faisant que la « force soit juste » … Il avait pris l’engagement écrit de ne jamais avoir d’armes dans sa cellule d’ermite. Et à Tamanrasset il transforma, les derniers mois de 1916, son « borj » en arsenal d’armes à la demande du général Laperrine » (cf. « Foucauld au désert devant le Dieu d’Abraham, Agar et Ismael » (1960), « Opéra Minora », T.3).  Foucauld et Laperrine étaient des camarades de promotion. Il y a lieu de noter enfin que le Père de Foucauld a été béatifié par l’Eglise en novembre 2005.

3 « Parole donnée », un recueil de textes de Massignon publié en 1962 aux Ed. Julliard, est le fruit d’une initiative de Vincent Monteil. Dans l’importante introduction qu’il lui consacre, ce dernier parle de « la fidélité de mon amitié à garder le silence sur telles confidences qu’il (Massignon) m’a faites, tant vis-à-vis de lui que vis-à-vis de ceux ou celles qui ont participé, à travers sa destinée, aux « nœuds d’angoisse » de sa vocation intime. » 

4 Cf. « Toute une vie avec Foucauld », op. cité. 

5 « Foucauld au désert devant le Dieu d’Abraham, Agar et Ismaël », op.cité. 

6 On peut lire sous sa plume : « Voici cinquante années que mes rapports de disciple à maître m’ont amené à venir consulter à Leyde (Hollande) C. Snouck, le grand islamisant à qui je dois de bien précieux conseils sur la mystique musulmane…. Chez lui, je venais prendre conseil du « directeur officieux » de la « politique musulmane de la Hollande » (en Indonésie), pour transmettre ses sages suggestions aux responsables de notre politique musulmane en Afrique du Nord…. » (cf. « Parole donnée » : préface aux lettres javanaises de Raden Adjen Kartini). 

7 Dans le cadre de la politique de désislamisation et de « berbérisation » de l’Afrique du Nord, les autorités coloniales promulguent le 16 mars 1930 le « Dahir berbère » qui érige des tribunaux « coutumiers » destinés aux populations berbères dans le but de réduire les pouvoirs du Sultan. Les élites marocaines se liguent contre cette tentative de division du peuple marocain. C’est à partir de là qu’apparaît le mouvement national qui devait aboutir au départ des Français. 

8 Cf. « Parole donnée : l’exemplarité singulière de la vie de Gandhi ».

9 Cf. « Opéra Minora » T.1. Il semble que Massignon ait eu une prémonition de ce qui allait arriver effectivement dix ans plus tard : « Nous pouvons nous préparer à l’évacuation prochaine d’un million de frères de race dans les conditions, à quelques zéros près, dont les colonnes de fuyards fuyaient Damas en 1945 » (cf. « La situation sociale en Algérie », 1951, « Opéra Minora », T.3).   

10 Cf. « Parole donnée : prière pour une paix sereine entre chrétiens et musulmans ».

11 Interrogé sur les raisons de sa conversion par l’auteur de « Les nouveaux convertis », Vincent Monteil répond : « Je crains de ne pouvoir m’exprimer tout à fait librement par les temps qui courent… Ça peut être dangereux de dire ce qu’on pense… ».

12 « Dossier secret sur Israël : le terrorisme », Ed. Authier, Paris 1978.

13 Contrairement à Vincent Monteil, Roger Garaudy ne s’est pas résigné à une vie recluse. Prolifique et engagé dans l’action pour ses idées, il a écrit depuis sa conversion à l’islam un grand nombre de livres sur divers sujets et n’a pas eu peur de s’attaquer aux tabous qui limitent la liberté de pensée en France. Ce qui lui valut notamment un procès en justice après la parution de « Les mythes fondateurs de la politique israélienne ». Soutenu dans cette affaire par l’Abbé Pierre qui est considéré en France comme la personnalité la plus respectée et la plus aimée de l’opinion publique, ce dernier se vit blâmé en 1996 par l’Episcopat français et vilipendé par une partie de la presse. Garaudy a rendu compte de cette affaire dans « Le procès de la liberté », un livre co-signé avec Jacques Vergès (Ed. Houma, Alger 1998).

14 Cf. « La situation sociale en Algérie » (1951) in « Opera Minora », T. 3.

15 Ibid. 

16 « Comment demeurer dans l’ornière », op.cité. 

17 Cf. « L’Occident devant l’Orient : primauté d’une solution culturelle » 1952, Opera Minora , T. 1.

18 Dans sa brochure autobiographique, HBS évoque son hospitalisation à l’hôpital de la Charité en mai 1935 et note : « Après mon opération, le savant professeur Louis Massignon vient à l’hôpital. Mais, ayant appris que j’étais déjà sorti, il envoya une touchante carte-lettre à mon ami Marcellin Bell. J’ai conservé cette carte écrite de sa propre main ». Il ajoute un peu plus loin : « Le cheikh Ben Badis m’envoya une lettre écrite de sa propre main, m’invitant à adhérer à l’Association des oulamas. Je lui répondis que je ne pouvais y adhérer, mais que je demeurais résolument fidèle à l’idéal pour lequel elle avait été créée. J’avais de bonnes raisons pour cela. » 

19 Cf. « Foucauld au désert », op.cité

20 Cf. « L’Occident devant l’Orient », op.cité. 

21 C’est exactement ce qu’entend Bennabi par « lutte idéologique ».

22 Ainsi de ce passage dans « Vocation de l’islam » : « Si un cerveau remarquable se révèle, on essayera par tous les moyens de le briser, et s’il est trop dur on brisera sa famille pour le paralyser. »

23 Cf. « Le monde » du 12 juillet 1930. 

24 Cf. « Le populaire » du 05 mars 1935, cité in « Une pensée anticoloniale », op. cité.

25 Cf. C.Collot et J.R. Henry « Le mouvement national algérien : Textes, 1912-1954 », op.cité.

26 Cf.« Les résultats sociaux de notre politique indigène en Algérie » (1930) in « Opera Minora », T. 3. 

27 Cf. « Cartes de répartition des Kabyles dans la région parisienne » (1930) in « Opera Minora », T. 3. 

28 « Opera Minora », T.3. Quelle peut être la mission d’un « psychological-service » sinon de procéder à des « analyses psychologique » et de tenir des « fiches psychologiques » ? Et ce « qui de droit », n’indique-t-il pas justement le « service » dont parle Bennabi ? Au moment où Massignon fait ces « confidences », Bennabi publie au Caire « La lutte idéologique dans les pays colonisés » où on peut lire : « Le colonialisme se sert d’une carte psychologique du monde musulman. Une carte qui subit quotidiennement des mises à jour appropriées et des changements nécessaires opérés par des spécialistes chargés de la surveillance et du contrôle des idées. Le colonialisme conçoit ses plans militaires et transmet ses instructions à la lumière d’une connaissance approfondie de la psychologie des pays colonisés ». 

29 « Primauté d’une solution culturelle », Opéra Minora T.1.

30 Ibid

31 « A propos d’un tableau de Poussin » (1947) in « Opera Minora », T.1. 

32 « Situation actuelle de l’islam » (1929) in « Opera Minora », T. 1.

33 Ibid.

34 « Situation de l’Islam » (1939). 

35 Il s’agit de « L’œuvre des orientalistes et leur influence sur la pensée musulmane moderne ».

36 Cf. « Un humaniste musulman du XX° siècle, Malek Bennabi », op.cité.

37 On peut énumérer le nombre de fois où Bennabi s’est référé directement ou indirectement dans ses articles à Massignon. 

-Il le cite nommément (et positivement) dans « La langue arabe à l’Assemblée nationale » (« La République Algérienne » du 06 juin 1948) et dans deux autres articles : « Un dialogue implique deux consciences » (la RA du 10 juillet 1953) et « A la veille d’une civilisation humaine- 3 » (la RA du 1er juin 1951).  

-Il fait allusion à lui (négativement) dans « Charivari colonial » (« Le Jeune Musulman » du 26 février 1954) et « Un crime anormal » (la RA du 30 octobre 1953), et de nouveau positivement dans « A la veille d’une civilisation humaine 2 » (la RA du 13 avril 1951).  

-Dans ses livres, Bennabi fait allusion à lui dans « Le phénomène coranique » et « Vocation de l’islam ». 

-En matière de « pensée », il a reconnu le bienfondé de la distinction opérée par Massignon entre les notions de « Tagdid » et de « tagaddud ». 

-On peut trouver quelques ressemblances entre certains paragraphes de « Vocation de l’islam » au chapitre « Le premier contact Europe-Islam », et un texte de Massignon de 1947 (« Interprétation de la civilisation arabe dans la culture française » in « Opéra Minora », T.1) sur les origines agrestes de la civilisation française et nomades de la civilisation arabe qui donneront le « type aryen » et le « type sémitique », catégories auxquelles recourra Bennabi sous d’autres noms dans sa théorie des idées et de l’alternat des cultures. 

-Avant Bennabi, Massignon a parlé de « Méridien de la Mecque » …  On peut aussi rapprocher l’expression « Axe Tanger-Djakarta » chez Bennabi de la phrase de Massignon : « Tous les pays musulmans se tiennent depuis Java jusqu’au Maroc… » 

Mais, au-delà de l’utilisation commune de ces matériaux, il n’y a rien qui atteste de la présence d’une « influence » de Massignon sur la formation de la pensée bennabienne.  

38 La partie autobiographique inédite de Bennabi se compose de « Pourritures » et d’un lot de 19 Carnets dont il va être question à partir de maintenant. 

39 « Révolution africaine » du 06 mars 1968.

 

 

       

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