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Marianne censure un texte anti-Taguieff : Oumma le met en ligne

Il prône chaque semaine la confrontation des idées mais les zélateurs d’Israël doivent être visiblement épargnés de toute attaque : le magazine Marianne vient de commettre une belle entorse à sa défense de la liberté d’expression. Lundi, le site du journal a fait disparaître un texte, mis en ligne dimanche après-midi, dont l’objet était une critique, plutôt feutrée, de Pierre-André Taguieff, directeur de recherche au CNRS et intellectuel aligné sur la grille de lecture ultra-sioniste du conflit israélo-palestinien.

Vendredi, Oumma avait déjà relaté la présentation -au Centre national du Livre- de son dernier ouvrage qui bénéficia du parrainage -problématique, au regard des accointances idéologiques du personnage- du ministère de la Culture. Ce weekend, ce fut donc au tour de Marianne d’évoquer ce « Dictionnaire historique et critique du racisme » à travers un entretien particulièrement complaisant avec Guy Konopnicki. Chose rare, la rédaction du site avait choisi d’accompagner l’interview d’un contrepoint sous la forme d’un encadré intitulé « Deux poids, deux mesures » : en complément de l’entretien favorable à l’intellectuel, l’internaute pouvait découvrir un texte plutôt sévère à propos de « l’ambiguïté » du personnage et son penchant pour la thèse du « choc des civilisations ».

Fin de l’entretien suivi de l’encadré

Après avoir repéré et sauvegardé le papier mis en ligne, Oumma a réalisé une double capture d’écran pour attester de la réalité de cet encadré –désormais absent de la page de l’article– et vous propose d’en découvrir le texte dans son intégralité.

L’encadré autocensuré par Marianne

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DEUX POIDS DEUX MESURES

Tout ce que vous avez toujours voulu savoir sur le racisme sans jamais oser le demander», telle pourrait être, en paraphrasant la célèbre formule de Woody Allen, la signification de l'œuvre monumentale, 2 000 pages en petits caractères, que représente ce Dictionnaire historique et critique du racisme, publié par les PUF sous la direction de Pierre-André Taguieff.

L'ampleur des domaines abordés dans cet opus magnum est réellement impressionnante puisque, à côté de thèmes classiques que l'on s'attend à voir traités, on en trouve d'autres qui marquent une volonté réelle d'ouverture à des problématiques nouvelles d'étude du racisme et de l'antisémitisme, et aux idées survenues dans le cadre de la décolonisation et des révolutions identitaires se produisant sur toute l'étendue de la planète, en Amérique latine et dans le monde arabo-musulman notamment.

Cependant, sous-jacent à cet énorme travail scientifique, dont on doit louer le concepteur, se dessine une opération politique dont on se demande si tous les contributeurs ont bien perçu l'objectif final. En effet, on ne peut pas ne pas s'interroger, à la lecture d'articles que l'on pourrait nommer «directeurs», sur le véritable sens de cette entreprise.

Ce qui est visé ici par Pierre-André Taguieff, comme dans les nombreux autres livres qu'il a consacrés à ce thème, ce n'est pas tant le racisme que son contraire, l'antiracisme, dont il fait une lecture désormais typique de la droite. En effet, pour lui, l'antiracisme ne saurait reposer sur la négation scientifique des races mais uniquement sur des principes moraux, ce qui est déjà suspect. De surcroît, Taguieff s'emploie à disqualifier l'antiracisme en l'amalgamant à l'antisionisme, et donc en dernier ressort à la judéophobie.

En cela, Taguieff fait partie de tout un courant animé naguère par l'avocat Gilles-William Goldnadel, lequel avait traîné devant la justice Edgar Morin avant que celui-ci ne soit disculpé à la suite d'un mouvement de mobilisation en sa faveur.

Avec ce dictionnaire à visée scientifique, le combat unilatéral de Taguieff apparaît encore plus clairement à travers la disqualification totale de la notion d'«islamophobie», ou la critique des positions récentes du Mouvement contre le racisme et pour l'amitié entre les peuples (Mrap). Interdiction de recourir à cette notion sans quoi l'on risquerait de s'interdire toute critique de l'islam. Cette posture partiale témoigne d'une attitude sélective dans la déconstruction des catégories. Si la critique de l'islam est implicitement encouragée, la critique de la notion de «peuple juif», en revanche, telle qu'elle a été menée par l'historien israélien Shlomo Sand, n'est même pas mentionnée dans l'entrée consacrée à ce thème. Au total, et c'est dommage, ce travail entrepris par une vaste équipe de chercheurs sur une dizaine d'années n'échappe pas à l'essentialisation et au fameux «choc des civilisations», thèmes par rapport auxquels il adopte une position ambiguë. Alors que ce livre devrait être un instrument de lutte contre toutes les notions qui divisent l'humanité, on en arrive à se demander si ce ne sont pas plutôt ceux qui luttent contre elles qui en constituent la véritable cible.

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Cette censure délibérée de la part de Marianne ne devrait pas surprendre les connaisseurs de sa ligne éditoriale. Jean-François Kahn, ex-directeur du journal et ex-actionnaire de la société Marianne Finances, avait clairement revendiqué  l’engagement pro-israélien de son équipe. Dans un entretien accordé en 2008 à Israël Magazine, l’homme reconnaissait ainsi que son hebdomadaire était"l’un des journaux de France où il y a le plus de juifs sionistes" avant d’ajouter un commentaire singulier auquel pourrait aisément souscrire Pierre-André Taguieff :

"Je pense qu’il y a des musulmans athées – se définissant comme musulmans modérés –, des musulmans profondément démocrates et républicains. Mais ils sont modérés parce qu’ils ont pris de grandes distances avec la dogmatique islamique. Mais dès lors qu’il s’agit de musulmans qui adhèrent à la doctrine musulmane, je dirais qu’il n’y a pas de musulmans modérés.

La majorité des musulmans sont non radicaux et non violents mais dès lors qu’ils adhèrent à la communauté musulmane, ils adhèrent à un dogme intégriste".

La volonté de Marianne de ne pas écorner, auprès de ses lecteurs, l’image de l’universitaire tombe à pic : Pierre-André Taguieff est, depuis lundi, en pleine guerre déclarée avec ses anciens amis de Dreuz.info, le site arabophobe et antimusulman animé –depuis la Californie– par une frange de la mouvance ultra-sioniste. Ces derniers se plaignent de la « trahison » de Pierre-André Taguieff à l’encontre de Guy Millière, collaborateur de Dreuz et intellectuel néo-conservateur obsédé par « l’offensive islamique ». En février, Oumma avait publié une image inédite, repérée sur le compte Facebook de la Ligue de défense juive, dans laquelle cet homme s’affichait avec ces miliciens pro-israéliens.

Avec véhémence, l’équipe de Dreuz reproche à leur ancien camarade d’avoir laissé passer, dans son ouvrage consacré au racisme, un texte jugé diffamatoire pour l’image de Guy Millière, qualifié -dans une notice rédigée par la sociologue Leïla Babes- de personnage « raciste » en « guerre totale contre les Palestiniens ».

Dans cette micro-querelle de la galaxie ultra-sioniste, Jean Robin, animateur d’un site curieusement dénommé Enquête et débats et promoteur de l’extrême droite antimusulmane, n’a pas manqué d’intervenir : après avoir, en toute logique, qualifié Oumma de site « islamiste » et jugé Dreuz comme étant un « excellent site », cet éditeur de Guy Millière a recueilli une réaction de Pierre-André Taguieff, interrogé sur notre article et celui de Dreuz à son encontre : « Les islamistes attaquent… Je me réjouis d’être attaqué par les extrémistes et les sectaires de tous bords… ».

Ce renvoi dos à dos d’Oumma et de Dreuz a chagriné Guy Millière. Celui-ci n’a pas tardé à réagir en communiquant, ce mardi matin, sa « Lettre ouverte à Pierre-André Taguieff ». Extrait :

« Prétendre vous situer au-dessus des « extrémistes » en plaçant d’un côté Dreuz, web magazine auquel vous avez longtemps collaboré, et de l’autre oumma.com, n’est pas très honorable.

Oumma.com défend des thèses que vous avez longtemps combattues et vous accuse de « sionisme », l’article publié dans Dreuz vous accuse de fluctuer étrangement. En lisant l’entretien que vous avez donné à Marianne et que cite l’article publié dans Dreuz, je constate que vous condamnez l’« antisionisme radical ». Il fut un temps où vous condamniez l’« antisionisme » tout court. Vous me parlerez peut-être de nuances subtiles et userez de circonlocutions alambiquées : ne pensez pas me tromper avec de tels subterfuges. Pas moi ».

Ce cri du cœur n’est pas dénué d’intérêt en termes d’information : on apprend ainsi dans cette « lettre » que Pierre-André Taguieff avait déjà commencé à prendre ses distances avec Dreuz –« un mois avant » la publication de son ouvrage- en faisant retirer sa photo de l’en-tête du site. Faut-il voir dans cette distanciation une sincère volonté de corriger ses excès du passé ou une tactique visant à se forger une nouvelle respectabilité ? L’accès aux grands médias peut bien valoir le sacrifice de ses frères d’armes les plus fervents. Dans sa croisade contre ce qu’il nomme le « propalestinisme » et le « complotisme », Pierre-André Taguieff, prochainement à Tel-Aviv, semble avoir décidé habilement de troquer sa tenue clinquante de soldat contre la robe, plus discrète, du moine-copiste.

Entretien réalisé par France 3 le 17 novembre 2003

Ajout du mercredi 22/05/13, 15h : directement informée de la parution -hier soir- de notre article, l'équipe de l'hebdomadaire a remis aujourd'hui en ligne le texte de l'encadré. Différence notable : publié dimanche puis retiré le lendemain sans la moindre explication, cet article est réapparu ce mercredi matin, au lendemain de notre signalement, sur une page séparée de celle de l'entretien de Pierre-André Taguieff. Par ailleurs, le texte, dont le nom de l'auteur était absent, est désormais signé : il s'agit de l'anthropologue et africaniste Jean-Loup Amselle. De nouveau consultable, ce papier ne comportait initialement aucune coquille ou erreur factuelle: dès lors, rien ne justifiait son absence du site pendant 48 heures. Marianne, pointée du doigt par Oumma, tente aujourd'hui maladroitement de désamorcer l'accusation de censure.

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