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L’affaire Adlène Hicheur: quand l’antiterrorisme prend ses fantasmes pour des réalités

Le 8 octobre 2009, Adlène Hicheur est arrêté, ainsi qu’un de ses frères, alors qu’il réside chez ses parents à Vienne, en Isère. La police a défoncé la porte. Toute la famille est menottée. Il y a des tireurs d’élite sur les toits. Les sirènes hurlent dans la ville. La presse avance qu’Adlène Hicheur, employé au Cern à Genève et à l’Ecole polytechnique de Lausanne, projetait de commettre un attentat sur le site du 27e bataillon des chasseurs alpins, stationné à Cran-Gevrier, à côté d’Annecy, en Haute-Savoie.

Ce brillant docteur en physique des particules aurait voulu punir les chasseurs alpins, unité d’élite de l’armée française, de leur engagement en Afghanistan. Le quotidien parisien Le Figarotitre qu’un « expert du nucléaire travaillait pour Al-Qaida ».

Association de malfaiteurs

Le Centre européen de recherche nucléaire (Cern) n’a absolument rien à voir avec la fabrication d’une bombe atomique. Adlène Hicheur, docteur en physique des particules travaillait sur l’accélérateur de particules du Cern. Mais la Direction centrale du renseignement intérieur (DCRI) laisse entendre que nous sommes passés tout près d’une catastrophe. « La cible était choisie, il fallait intervenir », assure Frédéric Péchenard, le directeur général de la police nationale.

Si le frère d’Adlène est très vite libéré, le physicien, en revanche, est toujours en prison à Paris. Il va être jugé les 29 et 30 mars prochains pour « association de malfaiteurs en relation avec une entreprise terroriste ». Curieusement, Adlène se retrouve seul dans le box des accusés. La justice devra expliquer comment cet homme de 35 ans, souffrant d’une hernie discale et marchant avec une canne, a pu constituer, sans complices, une association de malfaiteurs !  

Un membre d’Aqmi 

Sur quoi s’appuie le juge Christophe Tessier pour maintenir en détention préventive depuis plus de deux ans ce physicien ? Adlène Hicheur, alité en raison de sa hernie discale, a effectivement surfé sur des sites prônant un islam radical. Il est même entré en contact avec un Algérien, que les services secrets français présentent comme étant Mustapha Debchi, membre d’Al-Qaida au Maghreb islamique (Aqmi).

Les deux hommes auraient échangé 35 mails durant le premier semestre 2009. Mais la justice française est si peu sûre de l’identité de Mustapha Debchi, et de son appartenance à Aqmi, que son dossier a été dissocié de celui d’Adlène Hicheur. « En fait, mon frère a discuté avec des internautes qui, comme lui, utilisaient des pseudonymes : personne ne connaissait donc l’identité de son interlocuteur », avance Halim Hicheur, l’un des frères d’Adlène.  

Frapper l’ennemi

« Cher frère, on ne va pas tourner autour du pot : est-ce que tu es disposé à travailler dans une unité activant en France ? Quelles aides est-il possible d’apporter ? », demande le supposé Mustapha Debchi (avec pour pseudonymes de « Shadow Phoenix », d’ « Eminence grise », et utilisant le compte [email protected]) à Adlène Hicheur (pseudonyme « Abou Doujana », compte [email protected]).

Dans un email datant du 12 juin 2009, le physicien du Cern déclare : « concernant le sujet de la frappe de l’ennemi central ou le transfert partiel de la guerre chez lui, je trouve que c’est une question naturelle et évidente pour tous les analystes ». Dans un autre message, Adlène Hicheur se montre plus précis : « S’il s’agit de punir l’Etat à cause de ses activités militaires au pays des musulmans (Afghanistan) alors, il supporte d’être un pur objectif militaire (comme exemple : base d’aviation de la commune de Karan Jefrier près de la ville d’Annecy en France). Cette base entraîne des forces et les envoie en Afghanistan ». Adlène Hicheur parle, en fait, du 27e bataillon des chasseurs alpins de Cran-Gevrier.      

L’intention et l’action 

En clair, Adlène Hicheur ne paraît pas repousser l’idée que l’on puisse commettre un attentat en France. Mais il s’agit d’une conversation privée, par emails. « Jamais il n’est passé à l’acte. Il ne recrute personne, il n’achète pas d’armes ou d’explosifs. Il n’y a pas le plus petit début de préparation d’un attentat », constate Patrick Baudouin, l’avocat parisien d’Adlène Hicheur. Ce dernier reconnaît dans un email : « Je n’entretiens pas de relations profondes avec les “jeunes“ d’Europe au point où je peux proposer tout projet avec confiance ». Difficile, dans ces conditions, de parler d’association de malfaiteur.

Alors, peut-on condamner quelqu’un pour ses seules intentions ? Dans ce cas, il faudrait poursuivre tous ceux, dans les cafés, qui veulent tuer leur femme, leur patron ou le chef de l’Etat, mais qui ne passent jamais à l’acte… De son côté, le Ministère public de la Confédération helvétique, qui avait aussi ouvert une enquête en novembre 2009 (Adlène Hicheur travaillait en Suisse), l’a refermée un an plus tard.

Oumma a pu faire passer des questions à Adlène Hicheur. Ce dernier a pu nous transmettre ses réponses d’une manière indirecte.

Oumma : Combien de temps passiez-vous par jour à correspondre avec ce correspondant professant, apparemment, un islam radical ?

Adlène Hicheur : Il serait souhaitable de ne pas utiliser des expressions toutes faites, aguichantes médiatiquement mais vides de sens ou au mieux, floues et mal définies. Il n’existe pas plus d’islam « radical » qu’il n’existe d’islam des « villes » ou d’islam des « champs ». S’il est indéniable que l’identité musulmane joue un rôle majeur dans les sujets dont il est question, il s’agissait avant tout de considérer des manières de percevoir les solutions aux problèmes politiques auxquels font face les pays musulmans, que ce soit des problèmes inhérents à la dynamique interne de ces pays ou ceux liés à l’intervention de certaines puissances occidentales, dans différents domaines.

Le temps passé à échanger avec ledit correspondant sur ces sujets est insignifiant en comparaison avec le temps de recherche d’informations diverses, dont celles d’ordre scientifique. Cette mise en perspective ou relativisation que vous sous-entendez dans votre question est totalement absente du dossier injuste de l’accusation (entre autres entorses constatées) et de la manière avec laquelle le dossier a été fabriqué. En effet, dans ce dernier, il a été fait fi de mes activités réelles et objectives, ainsi que de la configuration dans laquelle je me trouvais.

Oumma : Quel regard portez-vous sur cette période de votre vie avant votre arrestation ?

Adlène Hicheur : Je ne vois pas de quelle période il s’agit. Si vous faites allusion à ma période de maladie, il y aurait beaucoup à dire, mais je ne souhaite pas m’exprimer là-dessus.

S’il s’agit de la vie que je menais de manière générale avant cette calamité qui s’est abattue sur moi et mes proches, je dirai alors qu’il s’agissait d’une vie simple mais studieuse, laborieuse, utile et heureuse (« le bonheur dans la simplicité »).

Oumma : Avez-vous été l’objet de chantages de la part de la justice ou des services secrets français (ou étrangers) ?

Adlène Hicheur : Il s’agit plutôt de pressions sur ma personne et mes proches, notamment au cours de la garde-à-vue, puis par une détention provisoire sans fin avec tout ce qu’elle contient comme pratiques vexatoires et humiliantes, mesures coercitives arbitrairement décidées, et souffrances physiques et psychologiques. Il y a aussi la surveillance et la mise sur écoute des proches, sur une longue durée, qui rend l’atmosphère irrespirable.

Oumma : Quelles questions vous ont posé les enquêteurs suisses ?

Adlène Hicheur : Les enquêteurs suisses ont posé des questions auxquelles je n’ai pas souhaité répondre, étant donné la confusion des statuts : j’étais interrogé comme témoin sous écrous français.

Je pensais être libéré à l’époque afin de pouvoir y répondre dans un cadre plus cohérent. Je ne me rappelle plus dans les détails du contenu exact des questions, mais elles portaient sur des lieux fréquentés, le cercle d’amis, des noms de personnes inconnues (par moi) et quelques questions d’opinion. Rien d’extraordinaire si ce n’est qu’elles ressemblaient déjà plus à ce que l’on attend d’une enquête. Par ailleurs, d’après leurs questions, il est très probable qu’ils aient récupéré les copies des « pièces principales » du dossier français.

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