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Interdite à Lyon, “La Journée du Hijab” prend la forme d’un micro-trottoir, riche d’enseignements

Abasourdies mais pas abattues, Hajer Z., 26 ans, et Naella A. , 25 ans, les deux figures de proue pleines de ressources de la déclinaison française du "World Hijab Day", ne désespèrent pas de faire revenir les autorités lyonnaises à de meilleurs sentiments au sujet d’une action de proximité chargée d’ondes positives, dont il y a plus à craindre de sa disparition brutale que de sa pérennité.

La première, designer et blogueuse de son état, a une vraie fibre artistique, ayant apporté sa touche créative à plusieurs projets réalisés dans le cadre associatif (nomination aux Mokhtar Awards, Projection de « Souris Palestine » pour Les Nuits Du Ramadan …), voire d’autres (Lauréate du concours Nature Urbaine en 2012…). La seconde, une Youtubeuse active et interprète en langue des signes, qui s’est notamment illustrée lors des Nuits du Ramadan en tant que hijab designer, se passionne pour ses études de géographie. Les deux forment le parfait duo d’ambassadrices de "La Journée du Hijab" dans la douce France, à la fois complice, dynamique et complémentaire.

« Je tiens à rappeler que le "World Hijab Day" est un mouvement pacifique et international fondé par Nazma Khan en 2013. Nous en avions beaucoup entendu parler via les réseaux sociaux et nous regrettions vivement que cette dynamique n’ait pas fait des émules en France. Car à mon sens, s’il y a bien un endroit où ce mouvement devrait être repris, c’est ici ! », a précisé Hajer Z., jointe au téléphone, en ne cachant pas son immense déception devant l'arbitrage sans appel rendu par la préfecture du Rhône qui a anéanti, en quelques lignes seulement, leurs espoirs de rééditer la belle et louable expérience de l’an passé.  

Fortes du succès méritoire de la première opération du genre initiée début 2015 à Lyon, au lendemain des attentats de Charlie Hebdo et de l’Hyper Cacher, bravant l'hostilité ambiante qui les taxait de « prosélytisme » voire « d’égarement », les deux chevilles ouvrières de cet événement encore très confidentiel s’apprêtaient, lundi 1er février, à aller à la rencontre de leurs concitoyens avec un enthousiasme intact, plus que jamais désireuses de briser la glace et les murs d’incompréhension.

« Pour cette seconde édition, nous souhaitions, ma collègue Naella et moi-même, créer les conditions d’un dialogue fraternel et constructif, afin de privilégier le vivre ensemble. Nous voulions être encore plus à l’écoute de la population, de ses interrogations, et élargir la notoriété de notre opération de terrain », se désole la très amère Hajer Z., qui ne se résout pas à conjuguer au passé une action pleine de vertus, si chère à son cœur.

Quelle ne fut pas leur stupeur, mêlée de dépit, d’apprendre quelques jours avant la date fatidique que l’édition 2016 de la "Journée du Hijab" était frappée d'interdiction dans la capitale du Rhône, signe d’une volte-face spectaculaire de la préfecture qui les a d'abord laissées pantoises, avant de les plonger dans une profonde perplexité.

« Nous n’expliquons pas ce revirement de situation et nous ne le comprenons pas non plus. D’autant plus que les raisons invoquées sur l’arrêté préfectoral sont tout simplement caduques, pour ne pas dire proprement hallucinantes. L’une d’entre elles met en évidence "un risque de confusion ou de provocation que peut engendrer la tenue vestimentaire des participants dans l’esprit du public". Je pense que cette phrase se passe de tout commentaire…», s’insurge Hajer Z., en ayant décidé de concert avec sa partenaire, Naella A., de se tourner vers la justice.  

En effet, face à cette décision tombée comme un couperet qui leur donne la désagréable impression d’être gommées du paysage et muselées sans autre forme de procès, les deux organisatrices, entourées de leurs bénévoles très dévouées, serrent les rangs, s’estimant victimes du fameux deux poids deux mesures dont on connaît l’iniquité et les boucs émissaires tout désignés… toujours les mêmes.

« Naella et moi-même avons décidé de faire un recours auprès du tribunal administratif (cf : vidéo du communiqué sur la page Facebook) afin que cette injustice soit dénoncée, car le droit de manifester et de se rassembler est un droit fondamental aujourd’hui bafoué par l’état d’urgence », martèle Hajer Z., en rappelant avec force les précieux bienfaits de "La Journée du Hijab", si injustement niés ou minimisés, dans un Hexagone où gronde l’orage du nationalisme et renaissent de leurs cendres de vieux démons.  

« La France garde une image très négative des femmes voilées à cause des médias de masse, et cette journée mondiale du foulard est l’occasion pour nous d’aller au contact des gens, de discuter, d’échanger sur nos différences et surtout de répondre aux questions que nos concitoyens se posent à propos du voile. Nous voulons casser les préjugés qui véhiculent l’idée selon laquelle " les femmes voilées sont soumises, ou encore contraintes ou forcées par leur mari/frères/père, sont incultes et restent cloîtrées chez elles", et j’en passe … », insiste-t-elle, renchérissant : « l’Islam n’est-il pas la religion du juste milieu ? Cet événement n’a nullement l’objectif de convertir les gens, loin s’en faut ! Nous aspirons juste à créer un espace de dialogue ».

Consternées, mais pas au point de renoncer à leur initiative dont elles sont intimement convaincues du bien-fondé, Hajer Z. et Naella A. ont décidé de contourner l’écueil du veto préfectoral en passant derrière la caméra, le micro tendu vers leurs citoyens lyonnais non musulmans, afin de recueillir leur parole.

« Incontestablement, ce fut une très belle expérience. Des sourires, beaucoup de tolérance, du respect et des échanges enrichissants, même si nous ne sommes pas toujours d’accord sur tout. L’essentiel est de pouvoir instaurer un moment de dialogue qui ne peut être que bénéfique », a relaté Hajer Z avec émotion.

Et d'enfoncer le clou, en faisant montre d'opiniâtreté : « Nous ne renoncerons pas à cet événement, quelle que soit la forme qu’il prendra l’année prochaine. Ce serait trop facile de nous faire taire de la sorte, nous avons une multitude de choix qui s’offre à nous. Cette année a été celle du micro-trottoir, l’année prochaine nous ne savons pas encore, mais nous avons une année devant nous pour y réfléchir, en faisant le bilan de cette édition 2016 ».

"La Journée du Hijab" n’a certes pas eu lieu à Lyon en ce 1er février placé sous le signe d’une interdiction irrévocable, sur laquelle flotte le parfum de l'arbitraire, mais à la place un micro-trottoir riche d’enseignements et porteur d’espoir a insufflé un regain d’énergie à ses deux formidables représentantes qui s’autorisent, envers et contre tout, à se projeter en 2017.

Le micro-trottoir édifiant réalisé par les deux organisatrices de la "Journée internationale du Hijab" en terre lyonnaise

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