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Bennabi et Carl Gustav Jung

Bennabi a étudié avec beaucoup d’intérêt l’œuvre de Jung[1]. Il se réfère à sa théorie de l’inconscient collectif et à ses notions de « personna » et d’ « anima », et reprend parfois à son compte sa terminologie. C’est ainsi qu’il écrit dans « Le problème des idées dans la société musulmane » (1971): « Le degré de sociabilité varie, selon la psychologie de Jung, par rapport à ses deux types : l’extraverti découvre le monde des personnes plus rapidement que le type introverti… En gros, l’Europe fera dans sa culture la synthèse des choses et des formes, de la technique et de l’esthétique, tandis que l’Orient musulman fera la synthèse des idées du vrai et du bien. Ce schéma ne correspond pas à une certaine phase de l’histoire, mais à toute l’histoire dont le pendule marque de ses deux battements les diastoles et les systoles de la civilisation universelle. Tantôt c’est l’apogée d’une culture et le périgée de l’autre, et tantôt c’est l’inverse… C’est tantôt l’apogée de la civilisation où les choses sont centrées autour de l’idée, et tantôt l’apogée de la civilisation où les idées sont centrées sur la chose… ».

Jung (1873-1961) a mis en scène dans son oeuvre deux personnages empruntés à un poète tragique allemand, Carl Spitteler : Prométhée le solitaire, qui rappelle Zarathoustra, et son frère Epiméthée. Ce dernier vend son âme en échange d’une royauté. Contrairement au Faust de Goethe, il ne la vend pas à Lucifer (Méphistophélès) mais à un ange du Bien. C’est à partir de la symbolique de ces personnages mythiques que Jung a forgé ses concepts de « persona » (l’être extérieur) et d’ « anima » (l’être intérieur), l’extraverti se retrouvant dans la persona, et l’introverti dans l’anima. Bennabi n’a pas seulement repris et adapté à ses vues les types psychologiques de l’introverti et de l’extraverti mis en valeur par Jung, mais également le principe de l’alternance des cultures. Selon Jung, c’est tantôt l’équivalent chez Bennabi de la culture de civilisation qui prévaut, caractérisée par la grande dépense d’efforts consentie en faveur des valeurs morales et intellectuelles, et tantôt l’équivalent de la culture d’empire, soucieuse de dominer la nature, les techniques et le monde.

Cette alternance des cultures se retrouve chez les Hindous sous le nom de « vita contemplativa » et de « vita activa », dans la mythologie grecque sous le nom d’Apollon et de Dionysos, dans la philosophie chinoise sous les aspects du taoïsme et du confucianisme. La Grèce a privilégié l’Idée, la Raison, au détriment de l’usage et de la pratique ; elle a découvert les principes scientifiques fondamentaux mais n’en a pas fait des applications ; elle a développé une conception esthétique de l’univers alors que la civilisation qui lui succédera, Rome, aura peu d’esprit, peu de génie, mais brillera dans les conquêtes, les institutions et l’organisation. C’est cette idée que Spengler exprime quand il écrit : « Le Romain est le successeur de l’Hellène… Sans âme, sans philosophie, sans art, raciste jusqu’à la brutalité, attaché sans vergogne au succès pratique, il se dresse comme une barrière entre la culture hellénique et le néant… Ame grecque et intelligence romaine… Telle est aussi la différence entre culture et civilisation… Et cela n’est pas vrai que pour l’Antiquité. Le type de l’esprit fort, entièrement a-métaphysique, surgit sans cesse… Il a exercé l’impérialisme babylonien, égyptien, indou, chinois… »[2].

Ironie du sort, le mot « culture » est d’origine romaine. En effet, Cicéron est le premier à l’employer dans le sens figuré, c’est-à-dire pour désigner les choses de l’esprit. Etymologiquement, « colere » dont dérive culture signifie entretenir, préserver, prendre soin. D’un autre côté, ce sont les Italiens qui sont à l’origine de la Renaissance qui a ouvert la voie de la modernité à l’Occident, alors que les Grecs ne joueront aucun autre rôle que celui qu’ils ont joué dans l’Antiquité. Galilée, Giotto, Léonard de Vinci, Michel Ange, Botticelli, etc, incarnent l’esprit triomphant de l’Occident et portent ses aspirations nouvelles. Le sophisme, le cynisme, l’épicurisme avaient eu raison de l’âme et de la raison grecques qui, dès lors, ont été définitivement évincées de l’histoire.

Parlant des Grecs qui ont inventé l’esprit scientifique mais répugné à en tirer des techniques, Plutarque prend l’exemple d’Archimède « dont les découvertes furent si nombreuses (et qui) avait néanmoins une telle élévation de pensée et de caractère qu’il entendit ne laisser aucun écrit sur ces arts qui lui avaient acquis la gloire d’être considéré comme un esprit surhumain et divin. Il estimait que la mécanique appliquée était vile… Il n’ambitionnait rien d’autre que les sciences dont la qualité et la beauté possèdent une valeur en soi, en dehors de toute utilité »[3]. S’agissant des réalisations techniques de son époque, Sénèque écrit : « Ce ne sont là qu’inventions d’hommes inférieurs… La sagesse trône sur les hautes âmes, elle n’enseigne pas la dextérité manuelle, elle est l’institutrice de l’esprit »[4].

Dans l’ordre historique, l’islam succède à Rome. Il cultivera les vertus et les idéaux les plus élevés, mais ne sera ni technicien ni industriel. L’Occident, qui viendra après lui, le sera jusqu’à l’excès : il sera matérialiste et impérialiste. L’Occident a été dès les débuts de la Renaissance attiré par les horizons que lui offrait la science. Au XIII° siècle, Roger Bacon (1214-1294) écrivait ces lignes extraordinaires : « On arrivera à construire des vaisseaux qui, sans rameurs et conduits par un seul homme, vogueront comme les plus grands bateaux et même plus vite que s’ils étaient pleins de rameurs ; des voitures qu’aucun animal ne tirera et qui, telles le char lunaire des Anciens, évolueront avec une incroyable puissance ; des machines volantes avec lesquelles un homme placé au milieu d’un dispositif ingénieux, parcourra le ciel comme un oiseau ; des instruments qui, bien que de petite dimension, suffiront à soulever ou à baisser les plus grands fardeaux ; des dispositifs avec lesquels on pourra sans danger marcher sur l’eau ou plonger sous l’eau »[5].

Un grand sinologue, l’Anglais Joseph Needham, auteur d’une œuvre en vingt volumes sur la science de la civilisation en Chine répond à la question : « pourquoi la science moderne n’est-elle pas née en Chine ? » en ces termes : « La loi de la nature dérive de la loi divine. Or, il est certain que les Chinois n’ont jamais eu la notion d’un dieu créateur. Si vous appartenez à la tradition d’Israël, du christianisme ou de l’islam, vous avez une conception du monde monothéiste. Les Chinois n’ont jamais eu une telle conception, ils ont pu s’en passer. Ni le taoïsme, ni le bouddhisme, ni le confucianisme ne s’interrogent sur la création du monde… Il n’y a pas d’idée de création dans ces philosophies ou ces religions. Il y a d’autres concepts. Le Tao imagine un Dieu immanent au monde qui agite toutes les choses de façon intérieure, mais ce n’est pas exactement un panthéisme. Le taoïsme ne s’intéresse d’ailleurs pas plus à la destruction du monde qu’à sa création. Cela ne vaut pas la peine d’y réfléchir. Il y a d’autres facteurs intellectuels qui expliquent que la science moderne n’est pas née en Chine. Il y a, par exemple, le concept du temps… Les Chinois ont une conception du temps cyclique comme les Grecs et certaines philosophies indiennes… C’est là une différence fondamentale par rapport aux civilisations du Livre où le temps est conçu comme linéaire. [6]»

C’est dans la pensée de Maître Eckhart et dans les idées de la Renaissance et de la Réforme que se trouvent les germes qui porteront l’Occidental à se tourner vers l’action. C’est à cette époque qu’est apparu « l’homme faustien ». Spengler écrit : « La culture faustienne est une culture de la volonté… L’éthique faustienne tout entière est une ascension : perfectionnement du moi, action morale sur le moi, justification du moi par la foi et les œuvres. [7]» L’éthique calviniste et le cartésianisme travailleront à l’unisson pour façonner le monde moderne et orienter les hommes vers la production du bien économique et du bien moral. Le sens de la technique procède d’une volonté de contribuer à l’œuvre de Dieu sur la terre.

L’Allemand Paracelse (1494-1541), dont s’est peut être inspiré Spengler, est l’auteur d’un texte célèbre où on peut lire : « La nature est si subtile dans ses œuvres qu’elle se refuse à nous servir si nous n’y mettons pas un grand art. Car elle ne nous décèle rien qui soit parfait et que l’homme ne doive parachever… Dieu ne veut pas que nous laissions son œuvre en l’état, mais que nous sondions et recherchions dans quel but elle est devant nous. Dieu a créé le fer, et non ce qu’il faut en faire. Tous les arts sont dans l’homme. Dieu en a ainsi disposé car dans la création il n’est allé nulle part jusqu’au bout. Dieu nous a donné le pain, mais non tel que le boulanger le produit ; il y faut trois vulcains : le paysan, le meunier, le boulanger… »[8].

Dans ce texte, la réussite ici-bas, le travail bien fait, le gain légitime sont vus comme « le signe extérieur d’un état de grâce intérieur ». C’est l’accomplissement des « œuvres utiles » (çalihate) dont il est question des centaines de fois dans le Coran pour définir la foi, mais que les musulmans ont comptées comme étant des actes de charité facultatifs. La morale pratique diffusée par le calvinisme, le piétisme luthérien et plus tard le puritanisme, vont produire le monde moderne, la révolution industrielle, le progrès incessant. L’esprit technique occidental, on ne le sait pas toujours, est né dans les monastères : fusion du verre, fonte des cloches, travail des métaux, fabrication des orgues… ; la règle des moines est « Ora et Labora » (prière et atelier) ; les ordres monastiques des Franciscains, des Bénédictins et des Cisterciens deviendront célèbres pour leurs réalisations et la qualité de leurs produits (installations hydrauliques, métallurgie, tissage, tannerie, brasserie, minerais, construction d’églises…)
C’est pourquoi beaucoup d’hommes d’Eglise ont été des savants et des initiateurs d’importantes découvertes dans tous les domaines des sciences exactes. Dans l’aire islamique par contre, les oulamas ont fermé les portes de l’ijtihad à partir de Ghazali (mort en 1111).

Les savants religieux et scientifiques qu’étaient Ibn Sina, Ibn Rochd, Ibn Tofaïl, Ibn Nafis et tous les grands personnages qui ont fait avancer la science au temps de l’islam vont bientôt laisser la place à des théologiens et des mystiques tournés vers le savoir religieux ou le salut individuel, loin de toute préoccupation sociale, économique, technique ou scientifique. Le déclin du monde musulman était dès lors fatal. Finalement, c’est le chrétien pour qui le « Royaume n’est pas de ce monde » qui s’est emparé du monde, alors que le musulman, dont le royaume devait être notamment de ce monde, l’a délaissé.

Jung affirme que c’est au « principe de la systole et de la diastole » qu’il doit la découverte des types psychologiques fondamentaux de l’ «extraverti» et de l’«introverti», le premier traduisant le mouvement du sujet vers l’objet, le second le mouvement de l’objet vers le sujet et écrit : «Tout être humain possède les deux mécanismes, celui de l’extraversion aussi bien que celui de l’introversion ; seule la prédominance relative de l’un ou de l’autre détermine le type… Lorsque nous examinons le cours d’une vie humaine, nous remarquons que la destinée de l’un est déterminée plutôt vers les objets de son intérêt, tandis que celle de l’autre l’est davantage par son être intérieur, par son propre sujet… Ces attitudes contraires ne sont d’abord que des mécanismes opposés : sortie diastolique vers l’objet qu’on accapare, concentration systolique où l’énergie se détache des objets saisis»[9].
Mais Jung ne nous éclaire pas sur l’origine des différences entre le premier et le second. Est-elle biologique ? psychologique ? innée ? acquise ? Spengler note que « L’homme cultivé a son énergie dirigée en dedans, le civilisé en dehors… Impérialisme est civilisation pure. Le destin de l’Occident est dans ce phénomène irrévocable… La tendance expansive est une fatalité, quelque chose de démoniaque et de fantastique.[10] »

Goethe cherchait à définir les moyens par lesquels l’homme pourrait équilibrer les forces qui l’agitent et le tiraillent entre le bien et le mal. Jung les trouve en action dans l’inconscient, composé d’une partie personnelle et d’une autre, collective. Il rétablit le lien entre l’inconscient et la spiritualité. Jung a reconnu l’influence sur sa pensée du livre sur le psychisme écrit par C.G Carus (1789-1869), un ami de Goethe. C’est de lui qu’il a pris l’idée de l’inconscient[11]. Avant Goethe, l’image inspirée par le mouvement de diastole-systole avait été utilisée dans la philosophie grecque. Toynbee cite Empédocle pour qui les changements visibles à la surface de la terre sont dus au flux et au reflux alternés de deux forces complémentaires et contradictoires : la force d’ « intégration » que le philosophe grec appelle « Amitié », et la force de « désintégration » qu’il appelle « Discorde ». Ces forces sont désignées dans la philosophie chinoise par les principes du « yin » (sombres nuages) et du yang (soleil). On la retrouve chez Montesquieu ainsi formulée : « Il en est comme du système de l’univers où il y a une force qui éloigne sans cesse du centre tous les corps, et une force de pesanteur qui les y ramène »[12].

Pour illustrer son idée de la dichotomie des cultures, Bennabi prend l’exemple de deux romans célèbres, « Hayy Ibn Yaqdhan », écrit au XII° siècle par Ibn Tofaïl, et « Robinson Crusoë », écrit six siècles plus tard par Daniel Defoe[13]. A ses yeux, ces deux personnages représentent de manière parfaite les réponses au vide cosmique apportées par l’Orient et l’Occident. Ibn Tofaïl, esprit éclairé de l’époque almohade, a écrit son livre en 1169 pour réfuter la thèse selon laquelle la raison humaine est inapte à la vérité par ses propres moyens, et que seules la Révélation et la foi permettent d’arriver à l’idée de Dieu. Il l’avait écrit en réponse à une lettre qui lui demandait son éclairage sur « les secrets de la philosophie illuminative ». Il apparaît très proche des thèses « môtazilites » pour qui la raison peut, par ses seuls ressorts et sans révélation, accéder à la vérité, à savoir que l’existence de l’univers suppose un être transcendant. Il évoque une sagesse ésotérique puisant ses sources dans la « tradition primordiale ». Ibn Tofaïl critique Ghazali et soutient Ibn Rochd.

L’histoire de « Hayy » est celle d’un homme qui, abandonné à sa naissance sur les eaux (comme Moïse) aborde en une île déserte où il est recueilli par une gazelle. A partir des diverses circonstances qui entourent sa croissance, il construit progressivement son entendement jusqu’à parvenir vers l’âge de cinquante ans à l’idée de Dieu qu’il découvre dans l’intelligence et l’ordre de l’univers. A quelque distance de là, sur une île gouvernée par un roi juste, Salâmân, un sage est lassé de vivre dans une société indifférente aux principes philosophiques. C’est Açal. Il décide de s’exiler pour adorer Dieu dans la solitude et se rend sur l’île de Hayy. Après quelques péripéties, les deux hommes finissent par se rencontrer. Açal apprend à Hayy le langage et, petit à petit, se rend compte que ce « sauvage » en sait plus que lui sur le principe divin.

Au contact de Hayy, Açal comprend que ce qu’il sait de la religion peut être saisi de manière plus pure et sans l’appui du « ilm », et qu’on peut croire sans être motivé par la récompense. Il s’incline devant la clairvoyance de Hayy puis, d’un commun accord, les deux hommes décident d’aller sur l’île de Salâmân pour enseigner aux habitants de la cité-Etat la sagesse à laquelle ils sont parvenus. Hayy et Açal pensent que les hommes ne pouvaient que mal vivre dans l’ignorance de la vérité et qu’une fois gagnés à celle-ci, ils rallieraient leur philosophie. Mais ils sont vite déçus et s’en retournent sur l’île déserte. Hayy est révulsé par l’usage fait de l’islam dans la vie courante. Avant de quitter la cité-Etat, il a quand même soin de recommander à Salâman de maintenir les gens dans l’état de croyance où ils sont, car la foule ne peut, ni n’aspire, à connaître les fins dernières ou à vivre selon un niveau d’éveil élevé.
A la différence du Zarathoustra de Nietzsche, Hayy ne veut rien changer à l’état de la masse qui a besoin, pour croire, de guides et de stimulants. L’islam social ne lui apprend rien, au contraire il le désappointe. Dans le roman, Salâman incarne le type pratique et social de l’islam, et Açal la nature contemplative et mystique. Mais on dirait qu’Ibn Tofaïl a voulu ajouter à ces deux types psychologiques un profil inspiré du personnage d’Ibrahim Al-Khalil qui incarne une catégorie que le Coran désigne par la notion de « hanif ».

L’opposition faite dans le livre d’Ibn Tofaïl n’est pas entre Açal et Salâman (qui est d’ailleurs à peine évoqué dans le roman) mais entre Açal et Hayy, le premier incarnant le mystique, et le second le métaphysicien. Notons que Henry Corbin rend la notion d’archétype par le mot « açl »[14]. Ce ne sont pas ces aspects de l’histoire qui ont retenu l’attention de Bennabi. Lui a surtout vu dans Hayy la maîtrise de l’angoisse de la solitude par la méditation, et dans Robinson Crusoë sa maîtrise par le travail. Signalons enfin que l’histoire de Hayy se situe sur une île de l’océan près de l’Inde où serait née la légende. Rudyard Kipling situera lui aussi l’histoire de « Mowgli, l’enfant de la jungle » non loin de là. Ibn Tofaïl s’est inspiré lui-même d’un ouvrage d’Ibn Sina, lequel se serait inspiré d’un livre connu dans l’Inde ancienne.

Le roman philosophique d’Ibn Tofaïl a connu un succès immense en Europe. Il a été traduit en hébreu au XIV° siècle, en latin en 1671, en anglais en 1674, et en allemand en 1726. Leibniz l’a lu et aimé. Goethe l’a certainement lu. En tout cas, il a lu dans son enfance une adaptation du roman. On sait qu’il connaissait les livres de M. Oelsner, un des premiers islamisants occidentaux, auteur de « Des effets de la religion de Mahomet » paru en français en 1810. Or, celui-ci avait fait l’éloge de « Hayy Ibn Yaqdhan ». On a donné Goethe pour panthéiste, néo-platonicien, agnostique, voire païen, pour éviter de reconnaître la profonde influence exercée sur lui par l’islam, pour ne pas dire qu’il était devenu philosophiquement musulman ainsi qu’il le revendique lui-même. C’est comme si on ne voulait pas concéder que le chef de file de la pensée allemande, l’esprit autour duquel s’est établi le consensus le plus large et vers lequel converge le respect le plus déférant (y compris de la part de l’homme tout puissant qu’était Napoléon quand il le rencontra à Erfurt en 1808[15]), avait accordé son suffrage et son plébiscite à la pensée islamique authentique, naturelle, originelle, celle dont il a tiré une métaphysique qui répondait à sa propre quête spirituelle[16].

N.B

[1] On trouve encore dans ses Carnets en date du 13 août 1969 une note où il dit : « Je lis depuis une semaine « Types psychologiques » qui fait surgir de l’inconscient l’idée de Dieu. Les exemples cités comme Maître Eckhart prouvent que c’est la nature même de l’Européen qui exclut cette idée. Il eut été souhaitable que Jung analyse ce fait historique, pour le moins curieux, que l’Europe n’a été le berceau d’aucune grande religion. »

[2] « Le déclin de l’Occident », traduit de l’allemand par Mohand Tazerout, T.1.

[3] Cité in : F. Klemm : « Histoire des techniques », Ed. Payot, Paris 1966.

[4] « Histoire des techniques »

[5] Ibid.

[6] Cf. “Les grilles du temps”, le Monde du 06 juin 1978.

[7] Spengler emploie plusieurs expressions pour rendre cette idée : « âme faustienne », « esprit faustien », « souffrance faustienne », « culture faustienne »… Pour bien faire apparaître ce qu’il entend par cette expression, il ajoute : « L’histoire d’Europe occidentale est un destin voulu, celle de l’Inde un destin fortuit. » Il voulait ainsi illustrer la différence entre le « destin » et le « hasard ». De la même manière, il oppose le « sentiment magique de l’univers arabe » au « sentiment cosmique faustien ».

[8] F. Klemm, Op.cité.

[9] C.G.Jung : « Types psychologiques ».

[10] Op.cité, Introduction.

[11] Cf. K.Noschis : « C.G. Jung : vie et psychologie », Ed. Presses polytechniques et universitaires romandes, Lausanne 2004.

[12] Montesquieu « De l’esprit des lois ».

[13] Daniel Defoe se serait inspiré d’Ibn Tofaïl. Mais selon d’autres sources, il aurait adapté l’histoire réelle d’un maître d’équipage, Alexandre Selkirk, débarqué de force par son capitaine de bord sur une île déserte, à 600 km des côtes chiliennes, où il vivra quatre ans et quatre mois avant d’être recueilli par un navire. Bennabi fait allusion à cette autre version.

[14] Cf « Histoire de la philosophie islamique », Ed. Gallimard, Paris 1962.

[15] Dans « Entretiens avec Napoléon » (Ed. Belfond, Paris 1969), Léon Pautré rapporte cet entretien entre les deux hommes :
Napoléon : Monsieur Goethe, je suis charmé de vous voir. Vous êtes un homme.
Goethe : Sire, je vois que quand votre majesté voyage, elle ne néglige pas de porter ses regards sur les plus petites choses.
Napoléon : Je sais que vous êtes le premier poète tragique de l’Allemagne.
Goethe : Sire, vous faites injure à notre pays ; nous croyons avoir nos grands hommes : Schiller, Lessing et Wieland doivent être connus de votre majesté.
Puis, Napoléon évoque sa visite à Erfurt qui coïncide avec celle du tzar Alexandre, et demande à Goethe d’écrire quelque chose sur ce concours de circonstances qui a réuni dans la même ville les deux empereurs et de le dédicacer à Alexandre. Goethe lui répond :
– Sire, ce n’est pas mon usage ; lorsque j’ai commencé à écrire je me suis fait un principe de ne point faire de dédicace afin de n’avoir jamais à m’en repentir.
Napoléon : Les grands écrivains du siècle de Louis XIV n’étaient pas comme cela.
Goethe : C’est vrai, Sire, mais votre majesté n’assurerait pas qu’ils ne s’en sont jamais repentis ».

[16] Spengler écrit : « La place de Goethe dans la métaphysique occidentale n’a nullement été comprise. On ne le nomme même pas quand on parle de philosophie. Hélas ! il n’a pas cristallisé sa doctrine dans un système » (« Le déclin de l’Occident »).

Source: Le Soir d’Algérie, publié sur Oumma.com avec l’autorisation de l’auteur

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