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“Le sens de l’étape”, un recueil de conférences et d’articles de Malek Bennabi

Les Editions Héritages viennent de faire paraître un recueil de conférences et d’articles de Malek Bennabi, sous le titre “Le sens de l’étape”, et dont nous publions la préface.

 

Dans la lanterne au bord de la route,

La flamme s’est arrêtée pour les nouvelles

La brise du matin est-elle jamais venue ? 

Où est-elle passée ?

La nuit nous pèse, elle nous pèse encore
Amis, éloignez-vous de cette fausse lumière

Venez, nous devons chercher cette Aurore promise.

Faiz Ahmad Faiz

Subh-e-Azadi (L’aube de la liberté)

Relire aujourd’hui ce qui a constitué un prolongement didactique de la pensée de Malek Bennabi (articles de presse et conférences) invite à opérer un renouvellement intellectuel, et à fournir un exercice plus prospectif que rétrospectif.

Entre le monde hérité et le monde promis, entre le monde subi et le monde qu’on voudrait assumer, de quoi sera fait en définitive le monde à venir ?

C’est ce que suggère, si besoin est, le thème choisi par l’éditeur dans la publication de ce recueil où l’on découvre l’effort du grand penseur, après son retour au pays au lendemain de l’indépendance, de réanimer l’espace du débat public et surtout de se dresser contre l’anti-intellectualisme de plus en plus manifeste dans l’exercice du pouvoir. Il ne cesse d’expliquer, à qui veut bien lui prêter attention, que la politique manque de pensée structurante et que le volontarisme ne peut pas combler l’absence de stratégie. Développer une pensée critique, ce n’est pas jouer au trouble-fête, mais c’est montrer le chemin du retour à l’histoire en réalisant un aggiornamento de la pensée khaldounienne.

Ce recueil aurait pu avoir comme titre « Les vicissitudes de l’Etat postcolonial ». Toutes les lacunes pathologiques de l’individu, de la collectivité et de la culture dans les pays colonisés que n’a cessé Malek Bennabi d’étudier en faisant remarquer qu’elles secrétaient justement les germes de la colonisabilité, n’ont malheureusement bénéficié d’aucune attention de la part de l’Etat postcolonial ; pire encore, ces lacunes pathologiques ont été aggravées par les effets conjugués de ce qui a été fait et de ce qui n’a pas été fait.

.L’Etat postcolonial, qui s’est finalement avéré une grotesque farce, s’est montré lamentablement ignorant et indifférent aux défis lancés par la coalition qui a vu se liguer le néocolonialisme, l’impérialisme et le sionisme. Dans ce qu’il a privilégié dans ses méthodes sans solutions et ce qu’il a négligé dans ses finalités, l’Etat postcolonial a laissé se propager à grande échelle la régression, la prédation, la corruption et la trahison.

C’est l’occasion de rappeler que les études postcoloniales sont consubstantielles à la pensée de Malek Bennabi. Il en a d’abord posé les jalons dans « L’afro-asiatisme », conçu comme une « synthèse qui peut transformer le monde » en décernant un double brevet d’existence « sociale » à l’homme afro-asiatique et « morale » à l’homme occidental. A travers ses écrits post indépendance, on saisit mieux la nature du néocolonialisme qui est au colonialisme ce que l’épidémie est à la guerre : les épidémies, tantôt accélèrent la fin de la guerre, tantôt elles achèvent ce que la guerre n’a pas pu terminer.

Au final, l’éditeur a préféré, à juste raison, garder pour le recueil le titre d’une éclatante conférence que Bennabi a animée le 23 janvier 1970.  Cette conférence aurait pu constituer le magnum opus des études postcoloniales en Algérie. Bennabi en a fait un grand exercice de propédeutique, c’est-à-dire un travail de préparation de l’auditoire, composé essentiellement d’étudiants, à des études qu’il espérait plus approfondies du parachèvement du processus de décolonisation. Dans une note de ses carnets, il livre ses impressions : « La salle était presque pleine d’étudiants. Le Dr Khaldi m’a présenté en termes émus, émouvants. L’exposé a fait vibrer la salle. A la fin, un tonnerre d’applaudissements. A noter : quelques étudiants sont sortis quand j’ai fait allusion à la poignée de communistes de la IVè Internationale. A la sortie, des étudiants demandent mon adresse aux étudiants du séminaire pour venir le samedi. A la maison, Salima et sa tante me donnent les impressions dans la salle. Il y avait de la part de tous attention tendue : le moindre bruit de siège faisait tourner des regards courroucés vers l’importun… »[1]

Mais tout cet exercice est resté lettre morte. Bennabi décèdera trois ans plus tard et ce qui en est suivi rappelle tristement l’estampe du peintre espagnol Francisco de Goya qu’il a intitulée « El sueño de la razon produce monstruos» : le sommeil de la raison engendre des monstres. Goya se représente lui-même endormi et entouré d’oiseaux de nuit, hiboux, chouettes et chauve-souris, qui symbolisent la folie et l’ignorance. Dans une première note datée du 3 septembre 1970, intitulée « Le problème des idées »[2], Bennabi en arrive à cette conclusion :

« L’esprit musulman actuel qui souffre par ailleurs d’atomisme, souffre aussi d’un excès d’inertie qui le prive d’autonomie et le rend passif. Si bien que poussé même sur la pente d’un raisonnement, il cesse d’avancer dès que votre poussée cesse. Par contre, si vous le poussez jusqu’au bout de la pente, il revient, dans ses raisonnements ultérieurs, sur des positions que vous avez cru acquises. A chaque pas, tout est remis en question ; rien n’est définitif. Quand il est pris dans un raisonnement précis, une analyse rigoureuse, la dérobade est encore possible. Cela dépend comment se manifestera cette dérobade, c’est-à-dire en fin de compte cette révolte contre les principes élémentaires de la raison. »

Dans une deuxième note à la même date[3], il ajoute : « On exploite à fond l’inexpérience des uns et l’opportunisme des autres pour dégarnir le front idéologique sous prétexte même de le servir. L’esprit algérien surtout ne comprend absolument rien à ces subtilités : les jeunes habitués de mon séminaire se contentent des apparences. Et ils ne se rendent pas compte qu’on les utilise précisément à mettre sous le boisseau les idées que j’ai essayé de leur inculquer en cultivant leur “égo” au lieu de leur esprit ».

Pourtant, la question de la décolonisation est centrale tant dans le discours politique que dans les travaux académiques. Quelques années plus tôt, dans une brillante étude, Sahli met en exergue la nécessité de décoloniser l’histoire[4]. Nous avons toujours à apprendre de l’histoire, mais la compréhension du passé n’a d’intérêt que dans le développement des aptitudes et des attitudes à vivre le présent et à préparer l’avenir. Il est essentiel de savoir d’où on vient pour savoir où on va.C’est ce qu’on va découvrir avec Malek Bennabi dans ce qui s’apparente à un concept : « le sens de l’étape » pour comprendre que les temps à venir ne ressembleront en rien à ce que nous connaissons et que le discours en prise avec la réalité n’empêche pas le travail académique de théorisation. Il serait illusoire de chercher à élaborer des schémas répétitifs de l’histoire. C’est donc tout l’intérêt des études postcoloniales qui ont permis l’émergence de grands esprits, et on citera particulièrement Mehdi Elmandjra, Ibrahim Abu-Lughod, Ahmad Eqbal et Edward Saïd, dont les travaux contribuent à mieux comprendre notre époque pleine de turbulences et d’incertitudes.

Dans son article « Sociologie de l’indépendance », Bennabi met en garde contre les tentatives de fonder l’Etat national sur les ruines de l’Etat colonial. En effet, seule « une sociologie pathologique » est capable de poser le vrai problème et de chercher des solutions adaptées : « Pour améliorer l’Etat, il faut s’améliorer soi-même ». En prenant conscience que les dysfonctionnements de l’administration sont dus d’abord aux « hommes qui les assument mal », on aboutit à une première grande vérité : « Le problème se pose du côté psychologique plutôt que du côté institutionnel : c’est un problème de structures mentales ».

Est-ce à dire que le contexte sociologique n’était pas encore propice à l’émergence d’une administration régie par la conscience professionnelle et l’efficacité sociale ?En effet, il y a d’abord des raisons historiques, à savoir les tares et lacunes accumulées de la décadence à la dépendance. Mais on doit également ajouter que par son incapacité de « réparer les dégâts de son réseau de liaisons sociales pour vaincre les difficultés des rapports viciés », l’Algérie indépendante a laissé se propager ce que Bennabi appelle « la psychose d’indépendance infantile ».

En fin de compte, l’Algérie n’a pas été épargnée par « la pathologie du pouvoir » qui, selon Ahmad Eqbal, a frappé la plupart des Etats postcoloniaux où les dirigeants se sont illustrés par l’impréparation, l’incompétence, l’irrationalité, la déraison, la brutalité et l’illégitimité.  Favorisant des systèmes politiques despotiques et oligarchiques, aux relents fascistes, marqués par le syndrome de succession où le changement de régime s’effectue systématiquement dans la confusion et la violence, les dirigeants postcoloniaux se sont singularisés par un exercice du pouvoir hors norme. Réprimant toute forme de critique, ils ont contraint les hommes d’esprit au silence ou à l’exil quand ils ne les ont pas emprisonnés ou exécutés, privant leurs sociétés d’accéder à la science et à la culture.

Sous le titre hautement saisissant « Le sens de l’étape », cette conférence est organisée dans le cadre des débats au sujet de « la carte idéologique » qui ne cesse de subir des « décolorations ». Partant du problème fondamental qu’il a abordé dans sa pensée, il retrace brièvement l’histoire d’un échec historique. La célèbre réplique dans « Le Guépard » de Giuseppe Tomasi di Lampedusa en donne une parfaite illustration : « Si nous voulons que tout reste pareil, il faut que tout change ».

C’est une période où la lutte idéologique fait rage, avec sa lucidité Bennabi a détecté « une intention en action » pour laquelle les Algériens semblent manquer de vigilance et c’est ainsi qu’on voit naitre en sourdine un combat inégal entre « leur » détermination et « notre » indétermination. Il a bien compris ce qui se trame : « la politique du néo-colonialisme doit continuer la guerre du colonialisme par d’autres moyens » avec toujours les mêmes objectifs stratégiques de « désarabisation » et de « désislamisation » de la société algérienne. Comment donc transformer notre indétermination en détermination : continuer la lutte anti coloniale par d’autres moyens et mener à son terme le processus de décolonisation.

Il y a grand intérêt à dépasser le travail du journaliste, de l’historien et du sociologue. Les uns et les autres ne manquent pas de buter sur les questions que seul Bennabi est parvenu à poser correctement et qui sont relatives à l’état du pays en cette huitième année du recouvrement de l’indépendance. Ce qui l’intéresse au premier plan est de procéder à l’évaluation de cette période à travers l’analyse « des facteurs qui règlent ou dérèglent notre orientation actuelle ».

C’est tout le génie de Malek Bennabi de considérer notre pathologie sous un angle psycho-temporel, pour garder permanent et régulier l’effort d’en actualiser le diagnostic. Un seul penseur, une seule école, une seule génération ne suffisent pas. « Le désert croît ; malheur à qui porte en lui des déserts » disait Ernst Jünger. On peut évoquer à juste titre ce qui a constitué l’angle mort du mouvement national et qui s’est soldé par la diffusion et la généralisation d’une erreur selon laquelle le colonialisme serait le seul responsable de tous nos problèmes. Or le colonialisme n’a été que la conséquence de notre mal qui est d’abord dû à des facteurs internes. Bennabi en a fait le point central de tout un courant de pensée : « On ne cesse d’être colonisé qu’en cessant d’être colonisable, c’est une loi immuable ».

Voyons d’abord comment se manifeste le problème : « Mais il faut tenir compte d’une sorte de fond musical qui existe avant toute mise en scène dans le monde musulman : c’est son anarchie, son à-peuprésime moral, c’est le gonflement démesuré du “moi”, c’est l’absence de critique, de contrôle et de véritable idéal. (…) Par conséquent, quand on est en présence de ce genre de phénomène en pays musulman, il est difficile de dire si c’est l’œuvre d’un chef d’orchestre invisible, situé au plus haut échelon social, ou si c’est le jeu d’un soliste, ou tout simplement quelque chose qui appartient au fond naturel qui existe dans le pays… »[5]

Tel que formulé, on est tenté de croire qu’il existe une façon bennabienne de faire de la phénoménologie expérimentale. Tout en se démarquant de la phénoménologie husserlienne[6], Bennabi a travaillé à établir des passerelles entre les sciences exactes et les sciences humaines et c’est ainsi qu’il a sans doute trouvé dans l’approche phénoménologique plus de commodité que dans les autres approches pour satisfaire ses besoins de cerner, dans toute sa vastitude et dans toute sa complexité, la problématique de l’expérience humaine. Il a fini par en tirer la « prodigieuse leçon de l’histoire pour comprendre le destin des peuples et des civilisations ».[7]

Bennabi est resté muet quant aux dispositifs techniques qu’il a mis au point dans la modélisation phénoménologique des comportements humains ; il a délibérément occulté le cheminement méthodologique et démonstratif de ses travaux et a axé son écriture sur l’explication des résultats.

Il serait présomptueux de tenter de reconstituer ici et maintenant le spectre d’analyse de Malek Bennabi, un ouvrage suffirait à peine. Cependant, certains rappels s’avèrent utiles dans le cadre de cette modeste présentation. En premier lieu, il met au centre de sa structure le sens et la portée des lois coraniques qui régissent l’ordre humain. « Il (le Coran) brosse un tableau saisissant du drame perpétuel des civilisations sur lequel il nous invite à nous pencher nous-mêmes pour nous “préserver de l’erreur”. Son enseignement moral est une conclusion d’un examen psychologique approfondi de la nature humaine dont il nous signale les faiblesses qu’il stigmatise, les vertus qu’il nous invite à admirer à travers la vie des prophètes, ces héros et ces martyrs de l’épopée céleste. »[8]

Que nous enseigne aujourd’hui l’expérience humaine ? Bennabi a fourni dans ce domaine un grand effort d’analyse et de pédagogie pour renouveler des questions où les travaux de l’esprit en ces premières années de l’indépendance sont dominés par la propagande, la désinformation et un semblant de pensée unique. Il commence par ce constat préliminaire : « La civilisation occidentale, qui a perdu le sens du spirituel, se trouve à son tour au bord de l’abîme. »

Les Musulmans doivent en tirer les conséquences : « Il ne s’agit donc plus pour le monde musulman de séparer les valeurs mais d’accoupler la science et la conscience, l’éthique et la technique, la physique et la métaphysique, afin de réaliser un monde selon la loi de ses causes et l’impératif de ses fins. »

Il met l’accent sur la nécessité de tirer les conséquences de la psychologie du vécu. Tout en dépassant les acquis scientifiques en la matière, il importe de renouveler le questionnement pour ne pas rester cantonné dans une logique de laboratoire. « Ce sont des modifications d’ordre psychologique qui amènent à la surface de la vie sociale des modifications économiques et politiques. (…) Les modifications psychologiques, qui interviennent dans le processus et deviennent visibles sur le plan social ou politique, se produisent au niveau des motivations qui déterminent le comportement. »[9]

Il y a ensuite la question complexe du temps qui occupe une place primordiale dans la pensée de Bennabi. L’approche phénoménologique lui a permis de vaincre les difficultés et dépasser les obstacles à l’effet de projeter une lumière sur le mystère du temps et son rôle dans l’expérience humaine, qu’on trouve admirablement résumés dans cette « loi sublime : transforme ton âme et tu transformes ton histoire. »[10]

Ainsi se trouvent posés les principes qui président à l’émergence d’une société en devenir : « Évidemment, cela n’a pu être possible que pour autant qu’une culture musulmane avait promu dans l’histoire une conception rénovée des rapports entre hommes. »[11]

Comment rendre l’Algérien maître de son destin, capable de mettre en échec le projet colonial, un rêve fou et un système dégénéré que la colonisabilité a rendu possibles ?

Le titre de la conférence suggère la particularité et l’importance du temps, Bennabi ouvre ici une fenêtre chronoscopique, car il est essentiel de rendre l’écoulement temporel intelligible, perceptible, presque visible et « dégager le sens de notre étape actuelle » qui est « la phase de transition où le peuple algérien passe de la guerre de libération à la bataille de l’édification ». Mais il faut assurer une veille vigilante sur les entraves à l’édification, à commencer par les manœuvres du néocolonialisme et les substrats de la colonisabilité qui risquent d’affaiblir le système immunitaire. Bien qu’enfouies, le travail intellectuel se doit de les rendre constamment détectables. C’est là où se situe l’essentiel de l’enseignement de Bennabi : l’analyse pathologique de la société ne doit pas se fonder sur l’abstraction, l’imagination ou la transposition, mais sur l’effort de rendre visible l’invisible, à l’image de la lumière qu’on projette sur un espace plongé dans l’obscurité, tout ce qui y existe devient visible sans qu’on soit amené à le créer. Ce qui permet par ailleurs, sur le plan méthodologique, d’éviter le risque d’aporie, c’est-à-dire de s’engager dans des questions insolubles.

Dès le début de sa conférence, Bennabi a pris le soin d’expliquer sa démarche qui consiste à « montrer comment [les choses] sont sollicitées, c’est-à-dire en fait pour essayer de saisir dans un éclairage particulier, une intention en action ». Ce qui veut dire que l’affrontement du néocolonialisme va se dérouler dans le domaine des idées et plus particulièrement dans les questions clés d’indépendance et d’Islam. C’est là où tout va se jouer dans l’aboutissement et la concrétisation du processus de décolonisation.

La mise en perspective historique de la phase de transition doit donc en indiquer le sens et la portée : il s’agit de rompre avec le système colonial et rétablir le système qui a cessé d’exister par la volonté du premier. Ce qui est clairement rappelé dans la proclamation du 1er Novembre 1954, la lutte pour l’indépendance nationale doit réaliser « la restauration de l’État algérien souverain, démocratique et social dans le cadre des principes islamiques. » Souveraineté et identité ont été bafouées jusqu’à l’extrême par le colonialisme et le recouvrement de l’indépendance doit faire cause commune avec le recouvrement de l’identité.

A la même période, commence à se poser le problème du choc de la civilisation occidentale avec l’homme et la nature. Lors d’une réunion entre militants pacifistes et experts scientifiques en 1970 dans la ville française de Menton a été élaboré un document qui sera par la suite signé par 2.200 scientifiques de renommée mondiale. « Le message de Menton »est remis au secrétaire général des Nations unies le 11 mai 1971 et publié dans le Courrier de l’Unesco de juillet 1971 sous le titre : « S.O.S. ENVIRONNEMENT : Un message de 2 200 savants aux 3 milliards et demi d’habitants de notre planète ».

D’emblée, les rédacteurs mettent en garde contre le danger sans précédent qui menace l’humanité : « En dépit des distances, de la diversité des cultures, des langues, des conceptions de la vie, des appartenances religieuses et politiques, nous sommes tous aujourd’hui également menacés. Jamais les hommes n’ont affronté jusqu’ici un péril dont la gravité et l’ampleur relèvent de la conjugaison de plusieurs phénomènes. Chacun d’eux suffirait déjà à lui seul à créer des problèmes insolubles ; tous à la fois, ils signifient que les souffrances humaines vont terriblement s’aggraver dans un proche avenir et que toute vie s’éteigne ou risque de s’éteindre sur la planète. »

En 1972 Le Club de Rome publie un rapport sur l’impact écologique de la croissance économique et démographique sous le titre « Les limites à la croissance (dans un monde fini) ». Le rapport contient les travaux d’une équipe transdisciplinaire et internationale composée de 16 chercheurs, dirigée par le couple Dennis et Donella Meadows. Il sera augmenté de plusieurs mises à jour dans ses rééditions de 1992, 2004 et 2012. Les experts ont utilisé un modèle mathématique et informatique qui a permis de démontrer les liens entre les conséquences écologiques de la croissance économique, la limitation des ressources et l’évolution démographique. Ils préconisent la nécessité de mettre fin au modèle de croissance capitaliste pour éviter le risque d’un effondrement et d’établir une corrélation plus juste entre l’activité économique et la croissance démographique. Enfin, le rapport met en garde contre l’absence de réactivité qui ne fera que compliquer la situation.

Plus tard, lors du Sommet de la Terre de Rio Janeiro en 1992, George Bush père déclare que « le mode de vie des Américains n’est pas négociable ».

Le point culminant de cette époque a été atteint deux après la disparition de Malek Bennabi avec la publication de « La crise de la démocratie : sur la gouvernabilité des démocraties » (The Crisis of Democracy : On the Governability of Democracies). C’est un rapport rédigé en 1975 par le sociologue français Michel Crozier, le professeur américain Samuel Huntington (auteur de « Le choc des civilisations »)et le politologue japonais JojiWatanuki. En procédant à l’analyse de la situation politique des États-Unis, de l’Europe et du Japon, les auteurs affirment qu’aux États-Unis les problèmes de gouvernance découlent d’un excès de démocratie et préconisent la nécessité de restaurer le prestige et l’autorité des institutions du gouvernement central. Certains observateurs ont vu les jalons d’un processus sans cesse renouvelé de répression par l’Occident des valeurs de l’Occident dans la gestion des crises et conflits.

Le rapport est devenu une référence dans les études de la crise contemporaine des démocraties. Il a été élaboré pour la « Commission trilatérale », une ONGfondée en 1973 par le banquier David Rockefellerqui visait à favoriser une coopération plus étroite entre le Japon, l’Europe occidentale et l’Amérique du Nord.

C’est alors qu’on perçoit la particularité de la crise de l’environnement et de la crise de la démocratie, qui paraissent d’essence idéologique et culturelle, « la culture d’empire et la volonté de puissance » comme l’a rappelé Bennabi dans sa conférence.

Quelle contribution créatrice, quel rôle historique attendre de l’Islam ? La question reste posée, elle a été correctement formulée par le philosophe franco-suisse Manuel de Diéguez : « L’intelligence critique de l’Europe est couchée sur son lit d’agonie. Un islam dont aucun mythe de l’incarnation d’Allah n’a paralysé les neurones nous tirera-t-il de là, un islam qui n’a donné à Muhammad que le rang d’un prophète de haut vol et non celui d’un fils unique d’Allah accourra-t-il au chevet d’une civilisation vassalisée par un dieu schizoïde et dont la dichotomie cérébrale l’a scindée entre la terre et le ciel? »

A ce questionnement, Bennabi a déjà en son temps donné une juste réponse. Lors d’un entretien avec des détenus afro-américains dans la prison de Madison (USA), le 24 septembre 1971, il exprima en mots simples une grande vérité : « L’Islam n’impose pas des conditions impossibles ». Ainsi se trouve esquissée l’alternative idéologique et culturelle de l’Islam qui est fondée sur une éthique et qui dit non à la logique de domination et de suprématie. Telle est la conception originelle que rappelle le Coran : vivre et s’épanouir dans une société et dans un monde où règnent la conscience et le respect des possibilités humaines.

C’est l’essence même d’une société viable, elle cherche à assurer sa continuité, c’est-à-dire la continuité de son adhésion et de son attachement à son système de valeurs, dans l’espace et dans le temps. Le colonialisme vise à instaurer une fracture dans cette continuité et une fissure dans le système des valeurs, pour mieux soumettre et avilir les sociétés colonisées.

Le monde d’aujourd’hui n’est plus soutenable « et le génie occidental y a lui-même contribué en mettant l’humanité devant une nouvelle impossibilité de son destin[12] ». La civilisation occidentale a fini par mener la planète à son point de rupture et de basculement et on constate que le progrès technique accroit les risques d’effondrement : réchauffement climatique, recul de la biodiversité, pollution, sécheresse, inondations, guerres incessantes, troubles, flux migratoires, criminalité, inégalités, chômage, inflation, famines, épuisement des ressources naturelles, etc.

C’est ainsi qu’est né un courant transdisciplinaire appelé « collapsologie » qui s’intéresse à l’étude des risques, des causes liées aux activités humaines et des conséquences de l’effondrement de la civilisation industrielle. En plus, on a mis au point « l’horloge de la fin du monde » ou « horloge de l’Apocalypse » (DoomsdayClock en anglais) dès 1947, au début de la guerre froide, conçue comme un instrument de mesure des menaces nucléaires, écologiques et technologiques et où « minuit » indique la fin du monde, l’apocalypse. Réglée à 100 secondes avant minuit et régulièrement mise à jour, elle affiche aujourd’hui minuit moins cent secondes en raison de l’aggravation des menaces des guerres et du réchauffement climatique.

Avec Bennabi, on pourrait compléter le champ d’analyse en posant les questions sur la finalité du progrès. Très tôt, il a analysé les effets désastreux de la colonisation sur le sol algérien, les techniques modernes hautement productivistes ont provoqué d’immenses dégâts de déforestation et de désertification. Mais en plus, face au déclin de la civilisation occidentale, il rappelle d’abord une vérité immuable : « Une civilisation trouve son équilibre entre le spirituel et le quantitatif, entre la finalité et la causalité. Aussitôt que l’équilibre est rompu dans un sens ou dans l’autre, c’est la chute verticale ». Il interpelle ensuite les musulmans quant à leur devoir : « Il ne s’agit donc plus pour le monde musulman de séparer les valeurs mais d’accoupler la science et la conscience, l’éthique et la technique, la physique et la métaphysique, afin de réaliser un monde selon la loi de ses causes et l’impératif de ses fins. » (Vocation de l’Islam)

Le musulman est le plus indiqué à connaitre et à faire connaitre les lois qui régissent l’univers et qui obéissent à un ordre mathématique d’une très grande précision et la moindre altération risquerait de rendre la vie impossible. « Ainsi donc, redresse ta face vers la religion, en croyant originel, en suivant la prime nature selon laquelle Dieu a instauré les humains, sans qu’il y ait de substitution possible à la création de Dieu : c’est là la droite religion, mais la plupart ne le savent pas » (Coran, sourate XXX Rome, verset 30).

Cette inconscience a rendu le musulman inconsistant, alors qu’il est appelé non seulement à ne pas reproduite le modèle qui mène le monde à l’effondrement, mais encore à proposer les solutions alternatives. Mais plus globalement, un peu partout, les hommes donnent l’image des poulets qui courent sans tête, dans une ambiance générale de délitement de la pensée.

Venons-en maintenant au deuxième grand thème de ce recueil et qui concerne le statut de la langue arabe dans le cadre du parachèvement de la décolonisation. En deux articles successifs, Bennabi recentre le débat sur l’arabisation en rappelant les fondamentaux. Tout en prenant ses distances avec le discours dogmatique, il apporte avec pédagogie ce qui manqué : la sérénité et la clairvoyance.

Il est d’abord essentiel de contextualiser la réflexion et ne pas feindre d’ignorer les origines historiques d’une « entreprise de désarabisation à l’échelle géopolitique ». Cette stratégie a une réalité et vise à provoquer « une désintégration culturelle » des sociétés qui ont « trouvé dans la langue arabe l’expression adéquate de [leur] génie » et « l’essentiel moyen d’évolution de [leur] pensée ».

En Algérie sous en savons beaucoup, en ce sens que « la lutte du peuple algérien pour l’édification de son enseignement libre, précisément dispensé en arabe pour maintenir et parfois pour récupérer sa personnalité, n’a pas été moins dure que sa lutte pour l’indépendance ».

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Le colonialisme était fondé sur la francisation de l’Algérie en réduisant les Algériens à l’état d’infra humanité après avoir tenté une politique d’extermination. Convaincus que le code de l’indigénat allait condamner ad vitam aeternam les Algériens à la soumission, la marginalisation et la résignation, la colonisation entreprit le repeuplement du pays par un apport d’éléments spécifiquement euro-chrétiens qui deviennent les seuls à profiter des richesses et dont le brassage donnerait le type des Français d’Algérie. Ainsi est née la chimère de l’Algérie française, patrie des expatriés européens francisés.

Accorder des droits aux indigènes était assimilé à une épouvantable catastrophe, l’accès à la citoyenneté et à la culture françaises est hermétiquement verrouillé. Le crédo du colonialisme semble s’inspirer d’une pensée attribuée au philosophe grec Bias de Priène (VIe siècle av. J.-C.) : « Aime comme si un jour tu devais haïr, haïs comme si un jour tu devais aimer ».

Les doctrinaires colonialistes s’enorgueillissent d’avoir été les précurseurs du démantèlement de l’empire ottoman, l’extraction de l’Algérie de Dar el Islam a revêtu pour la puissance coloniale une double valeur stratégique et symbolique. Aussi, était-il indispensable, pour maintenir durablement l’ordre colonial, d’isoler l’Algérie de l’Orient, de couper les liens d’appartenance pour éviter le risque majeur de voir se reconstitue la chaine de solidarité inter musulmane et pour créer les meilleures conditions à l’expansion coloniale en Afrique et en Asie.

La francisation n’était donc pas destinée à assimiler les indigènes, on en est beaucoup loin. Jean Amrouche procède à la démystification : « Faire de la culture française la justification de la colonisation elle-même, c’est une imposture et une indignité. On sait avec quelle précautionneuse parcimonie la culture française a été dispensée, et quels obstacles les maîtres coloniaux ont dressés devant elle. On sait moins que ceux des colonisés qui ont pu s’abreuver aux grandes œuvres sont tous non point des héritiers choyés, mais des voleurs de feu[13] »

Ce qui est encore plus significatif de l’esprit spécifiquement français, c’est la réaction épidermique au sein de l’intelligentsia française, restée dans sa grande majorité habitée par « la culture d’empire et la volonté de puissance » et obnubilée jusqu’à l’épouvante par la crainte de perdre un jour l’Algérie française. S’en est suivi un torrent d’insultes, à travers les colonnes des prestigieux journaux parisiens, et de reniements, seul l’écrivain français né en Algérie Jules Roy osa rappeler tout ce beau monde à l’évidence : « Malheureusement Jean Amrouche a raison ».

Le docteur Ahmed Taleb-Ibrahimi expose sa propre expérience, dans une intervention à l’Institut du Monde Arabe de Paris à l’occasion de la présentation de la traduction du Coran de Jacques Berque en janvier 1991 : « Mais, j’avoue que jusqu’à l’âge de 18 ans, le problème de la traduction du Coran ne s’est jamais posé à moi. Il a fallu le contact avec l’université d’Alger ou sur une toile de fond franchement coloniale, un combat multiforme s’avérait nécessaire :

  • d’une part, les étudiants musulmans, nettement minoritaires, étaient sollicités par des petits cercles chrétiens et marxistes en vue de débats qui déboucheraient sur un dialogue ;
  • d’autre part, chez nombre de ces étudiants musulmans, une désarabisation certaine frayait la voie à une certaine désislamisation[14]. »

Le mouvement national, depuis l’ENA, en passant par l’Association des Oulémas, jusqu’au PPA-MTLD et l’UDMA, a été constant dans sa lutte pour la réhabilitation de la langue arabe. Bennabi rappelle l’épisode des discussions houleuses au sujet de l’utilisation de la langue arabe dans les débats parlementaires au sein de l’Assemblée Algérienne. Cette même assemblée avec sa composante ultra du premier collège s’est constamment dressée d’une manière violente contre toutes les propositions des élus MTLD et UDMA en matière d’indépendance du culte musulman et d’enseignement de l’arabe dans le cycle primaire. Seul l’arabe parlé jouissait d’un semblant d’enseignement sur la base des manuels élaborés par des « hérodiens » (au sens toynbiste) tels Belkacem Ben Sedira, Amar Ou SaidBoulifa et Mohamed Soualah.

Bennabi évoque l’ordonnance du avril 1968 « rendant obligatoire, pour les fonctionnaires et assimilés, la connaissance de la langue nationale » et qui sera suivie l’année d’après par le décret « instituant dans tous les ministères d’un bureau d’arabisation », chargé, entre autres, de la traduction en arabe de tous les textes officiels. C’est un élément d’un long processus de mise en œuvre de la politique d’arabisation et qui a été précédé par l’édition du journal arabophone « El Chaab »ainsi que de l’’arabisation de la justice et de l’état civil.

En 1970, on a relevé le niveau de connaissance en arabe requis par les fonctionnaires. Mais l’année de l’arabisation est datée de 1971 durant laquelle ont été réalisés les premiers pas de l’arabisation de l’enseignement supérieur. De même qu’on a procédé à la création des premières commissions permanentes de l’arabisation au sein des universités algériennes.

La commission nationale d’arabisation a été instituée en 1973, placée sous l’autorité du Chef de l’Etat, elle est chargée de :

– l’évaluation du processus d’arabisation

– la conception des formes d’arabisation

– la définition des voies et moyens de la planification de l’arabisation.

La première conférence nationale de l’arabisation se tient en mai 1975, elle consacre le principe de l’arabisation en tant que volonté de recouvrement des Algériens des attributs de l’identité nationale. Elle devient un outil du renforcement de l’unité nationale.

La promulgation de la Charte nationale en 1976 est l’occasion de rappeler la nécessité d’œuvrer à la généralisation de l’utilisation de l’arabe, consacrée comme langue nationale et officielle. Le français perd son monopole dans la mesure où la Charte encourage l’assimilation des langues étrangères en tant que moyen privilégié d’ouverture sur les civilisations, les cultures et les sciences.

De même que l’école connait une réforme par laquelle le niveau minimum de scolarisation est relevé de six à neuf ans. Ce nouveau dispositif visait trois objectifs :

– la poursuite de l’arabisation

– le renforcement du principe de la démocratisation de l’enseignement

– l’algérianisation de l’enseignement.

Dans les années 1980, tout en parachevant l’arabisation des sciences humaines et sociales, la politique d’arabisation est parvenue au stade académique par la création de deux institutions :

– le Haut Conseil de la langue nationale en 1981

– l’Académie arabe en 1986

Après avoir été promulguée en 1991, la loi portant sur la généralisation de l’utilisation de la langue arabe est gelée par le Président Boudiaf qui avait estimé que les conditions de la généralisation de l’utilisation de la langue arabe n’étaient pas encore totalement réunies.

Finalement, l’ordonnance de 1996 institue l’obligation de l’utilisation de la langue arabe avec la fixation d’une date butoir d’application au 05 mai 1998. Mais l’arrivée du Président Bouteflika a introduit des distorsions dans la politique d’arabisation.

Ce qui nous fait revenir aux préoccupations de Bennabi quant aux entraves à l’effort d’arabisation. La première diversion a consisté à exhumer les vieilles méthodes coloniales de la préférence aux langues parlées. Bennabi, faut-il le rappeler, n’a éprouvé aucune difficulté à se mettre à écrire et à faire ses conférences et causeries en arabe, dans un style clair, précis, percutant et agréable. Mais il serait intéressant de compléter ses remarques au sujet de l’introduction du dialectal par la réflexion d’Edward Saïd au sujet de la spécificité des locuteurs arabophones qui disposent de « deux usages linguistiques distincts » : l’écrit et le parler. « Il y a, bien sûr, un lien entre les deux idiomes : les lettres sont souvent identiques et l’ordre des mots aussi. Mais les termes et la prononciation diffèrent dans la mesure où l’arabe classique, version standard de la langue, perd toute trace de dialecte régional ou local et émerge comme un instrument sonore, soigneusement modulé, élevé, extraordinairement flexible, dont les formules permettent une grande éloquence. Correctement utilisé, l’arabe classique n’a pas son pareil pour la précision de l’expression et pour l’étonnante façon par laquelle les variations des lettres individuelles dans un mot (tout spécialement les terminaisons) permettent d’exprimer des choses bien distinctes.[15] »

C’est dire que langue parlée et langue écrite ont chacune sa fonction propre et que la nature vernaculaire de l’une ne saurait supplanter le rôle véhiculaire de l’autre.

On a du donc appeler la francophonie à la rescousse pour augmenter l’intensité des entraves à l’arabisation pour que « les résistances se [fassent] seulement plus passives, plus inertes, plus allusives, plus perfides ». On va donc assister à ce que le philologue autrichien Fritz Peter Kirsch qualifie de «bon usage des fausses clefs »[16].

Les griefs relevés par Jean Amrouche sont toujours présents, le néocolonialisme n’entend pas laisser les francophones algériens accéder aux trésors de la culture française. Il a veillé à faire glisser la francophonie sur la pente déclinante de la francitude pour la faire rimer avec servitude. Enseigner la francitude n’a rien à avoir avec l’éducation ; c’est plutôt de l’endoctrinement, pour ne pas dire de l’enténèbrement. C’est là où le néocolonialisme a installé sa fabrique des fausses élites du Maghreb qu’il a chargées de diffuser l’ignorance et de mener la guerre à l’arabe et à l’Islam..

Malek Bennabi relate l’épisode de « la fusée qui ne démarre pas ». Le ministre de l’Information de l’époque a été sensibilisé sur l’état de désœuvrement et de précarité de certains écrivains et artistes. Il instruit ses services de trouver une solution et c’est ainsi que l’hebdomadaire Algérie-Actualité décide de lancer un supplément pour occuper utilement ceux qui n’arrivaient pas à exercer leur talent. Le journal aux allures satiriques de quatre pages a eu comme titre « Le Chameau Prolétaire », imaginé par l’un des concernés qui a été impressionné par le chameau qui fait tourner la noria dans le légendaire Café Safsaf de la Marsa dans la banlieue de Tunis.

Le numéro zéro du Chameau Prolétaire paraît dans l’édition du 9 avril 1967. Dans le numéro suivant, a été publié un montage photo où, à côté de deux fusées en plein décollage, l’une américaine et l’autre soviétique, figurait le minaret d’une mosquée avec comme légende « Une fusée qui ne démarre pas ». Il est très difficile d’apprécier ce qui est désespérément inqualifiable. Le journal n’a pas tardé à disparaitre. Comme l’a rappelé Ahmed Khiat, « En notre temps, des gens s’imposent plus par effronterie que par mérite. »Le ministre, malgré ses bonnes intentions, a été mal inspiré et il aurait fait œuvre utile en tendant la main à ces pauvres marginaux qui avaient davantage besoin de prise en charge psychiatrique et de cures de désintoxication, tellement ravagés par l’alcoolisme et la toxicomanie.

Pour le prospectiviste marocain Mehdi Elmandjra, la francophonie est indéniablement un instrument de domination néocoloniale, au regard de l’insignifiance du poids économique des pays du sud. Lors d’une rencontre internationale, il déclare : « La notion de “francophonie” ne peut être dissociée de son processus historique génétiquement lié à la période coloniale comme à celle de la décolonisation encore inachevée et des mutations positives dont celle-ci est porteuse à moyen ou à long terme. On ne pourra développer un véritable esprit de coopération humaniste planétaire, à la hauteur des défis du XXIe siècle que si l’on commence, de part et d’autre, par le respect de l’autre[17]. »

Le concept de « francophonie » a été développé par le géographe français Onésime Reclus dans son ouvrage intitulé « France, Algérie et colonies » publié en 1886. Il avait déjà constaté à son époque que le français aurait des difficultés à se maintenir face à la montée de l’anglais, du russe, de l’espagnol et du portugais. Il finit par conclure que seule l’Afrique permettra à la francophonie de durer. Dans son rapport de la langue française dans le monde (2014), l’Observatoire de la langue française fait remarquer : « Comme le montre cette nouvelle édition de la langue française dans le monde, le français réunit des locuteurs dont le cercle s’élargit mais dont le centre s’enracine progressivement en Afrique. Ainsi, ce sont désormais les Africains qui décideront de l’avenir de la Francophonie ».

C’est ainsi que la francophonie a fait naitre et développé la Françafrique, la plus grande association de corruption des élites françaises et africaines dans la dilapidation des ressources de l’Afrique. Plus de 400 milliards de dollars ont été détournés du continent africain, de 1970 à 2005, selon les estimations de la CNUCED. La situation a encore empiré ces dernières années.

Cette présentation nous a paru utile à fournir quelques clefs de lecture en respectueux hommage à un penseur de haut vol, à travers un double effort de contextualisation et d’actualisation. La révolution a constitué pour les Algériens un combat libérateur dans le but de clore le règne colonial. L’appel de Bennabi à l’adresse des responsables de l’Etat national, et notamment dans sa mission émancipatrice de la société algérienne, est d’éliminer tous les facteurs qui risquent de reproduire totalement ou partiellement les modes de gestion coloniale.

Un grand effort de réflexion devait être mené sur ce qui doit changer. Par changement, Malek Bennabi visait d’abord l’accroissement des possibilités politiques, économiques, culturelles et sociales dans l’édification d’un nouvel ordre en rupture totale avec le soubassement idéologique et culturel du modèle colonial et en conformité avec les sources originelles et les aspirations du populaires.

Bennabi arrive à la conclusion que les agressions subies dans le cadre de la lutte idéologique génèrent des besoins en expertise qui n’ont malheureusement pas été pris en charge avec toute la compétence et toute la conscience voulues. Incapables de saisir les tenants et les aboutissants de ce qui se trame dans l’affaiblissement de la construction de l’Etat et dans l’entrave du progrès social, les Algériens ne font qu’en subir les conséquences. Il faut ajouter les nouveaux défis de la montée de l’islamophobie et des affres du système de guerre totale qu’il y a lieu d’affronter. « Au fond, c’est cela le sens de l’étape ».

Zeddour Mohammed Brahim

Oran, vendredi 12 Rajab 1444

03 février 2023

[1]Malek Bennabi, Mémoires d’un témoin du siècle, édition Samar, Alger 2006

[2]Ibid

[3]Ibid

[4]« Décoloniser l’histoire ; introduction à l’histoire du Maghreb », par M. Mohamed C. Sahli ; Cahiers libres n° 77, Maspero édition

[5]Malek Bennabi, Mémoires d’un témoin du siècle (Note des carnets août-septembre 1959)

[6]Edmund Husserl (1859 – 1938) philosophe autrichien de naissance, puis prussien, fondateur de la phénoménologie, qui eut une influence majeure sur l’ensemble de la philosophie du XXe siècle.

[7] Malek Bennabi, Vocation de l’Islam, Editions du Seuil, Paris 1954

[8] Malek Bennabi, Le phénomène coranique, Edition Nahda, Alger, 1947

[9] Malek Bennabi, Le problème des idées dans le monde musulman,

[10]Malek Bennabi,Les conditions de la renaissance,

[11]Ibid

[12]Malek Bennabi, L’afro-asiatisme : Conclusions sur la Conférence de Bandoeng,

[13]Jean Amrouche, “La France comme mythe et comme réalité, de quelques vérités amères”, Le Monde 11 janvier 1958

[14]El Moudjahid du 11 avril 1991

[15] Edward Saïd, La langue arabe, la Rolls et la Volkswagen, Le Monde diplomatique aout 2004

[16] Kirsch, Fritz Peter. « Du bon usage des fausses clefs. La littérature maghrébine d’expression française vue à partir de l’œuvre d’Albert Camus », dans Französischheute, N° 17, mars, 1986

[17]Communication prononcée lors du colloque organisé par le Centre Québécois de relations internationales (CQRI), sur les « Sommets Francophones : nouvel instrument de relations internationales » (Québec, 30/08-01/09 1987), en marge de la deuxième Conférence des chefs d’État et de Gouvernement des pays ayant en commun l’usage du français (Québec 2, 3 et 4 septembre 1987)

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