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L’islamologie de comptoir de Michel Onfray

Du côté de chez Ruquier on n’est pas encore couché

Il est vingt-trois heures passées, l’audience télévisuelle commence à baisser sur toutes les chaînes, mais le téléspectateur lui a grandi en âge. L’émission plafonne à l’audimat (ce « dieu caché » de la télévision que Bourdieu savait si bien dévoiler), le philosophe populaire brandit, avec l’assurance qu’on lui connaît, ses notes dénichées dans je ne sais quelle traduction du Coran. Il est banquable, alors les medias aiment, ils en redemandent. C’est un spécialiste (autoproclamé) de l’islam : il a lu le Coran, le hadith (le récit des actes, paroles et silences du Prophète), la sira (la biographie du Prophète). Y a-t-il compris grand-chose ?

Ça, c’est une autre histoire. Côté terminologie, il possède le rudiment lexical mahométan qu’on retrouve sur le marché des détracteurs d’islam : « dar al-garb » (terre de guerre), « dar al-ahd » (terre de pacte), « dar al-islam » (terre d’islam), mais son petit plus à lui, c’est l’Oumma (sur lequel je reviendrai en détail). Avec ce mot-clé, et les autres qui précédent, il ouvre beaucoup de serrures de l’islamologie de comptoir. Pensée de bistro, un peu de jargon en arabe, et l’idole du crépuscule peut ainsi égrener son chapelet de pseudo-versets discordants, parce que, dans sa bouche, il est difficile de distinguer, ce que dit le Coran de ce qu’il veut lui faire dire. Le procédé est fourbe, le rhéteur populaire intoxique et oriente son peuple vers ses pâturages idéologiques, athéologiques, islamophobes.

Le fondateur de l’université populaire de Caen est un connaisseur du Coran, ne cesse-t-on de nous clamer dans certains milieux. Dans son dernier essai, Penser l’islam (chez Grasset), qui ne sortira pas en France le 27 janvier, son éditeur précise que le penseur aux cent livres a lu le Coran « de très près ». Lire de très près… Quel argument ! « De telle sorte, poursuit l’éditeur, qu’il ne craint pas d'y percevoir – comme dans les autres monothéismes – de fréquentes apologies de la violence et de la guerre […] Citant de nombreuses sourates, confrontant les interprétations, il place les musulmans devant la réalité d'un texte qui, à côté de ces élans sublimes, fait également la part belle à la cruauté, à la haine des femmes, à l'esprit de conquête » : les myopes aussi lisent de très près, ai-je envie de lui répondre.

Le livre n’est pas encore en rayon dans les librairies de Bruxelles, Genève ou Montréal, il est donc impossible d’en parler avec précision. Patience. En revanche, les sorties médiatisées en amont de l’auteur du traité d’athéologie laissent à penser qu’« essentialisation », « approximations » et « sentences catégoriques » risquent d’y figurer en bonne place. Voyons sur quelques exemples les obsessions islamophobes onfrayennes.

Florilège d’onfrayologies islamiques pour les nuls.

Le premier mot qui me vient à l’esprit, parce qu’il me fait toujours sourire par sa simplicité onfrayenne, c’est l’Oumma. Les musulmans, dit l’intellectuel banquable, possèdent une Oumma. C’est une fraternité exclusive, un cri de ralliement. Lorsqu’on touche à l’islam, l’Oumma fait bloc : « un pour tous, tous pour un ». L’Oumma, c’est aussi la nationalité du musulman au-dessus des Etats, des pays, des ethnies, des races… A ceux qui possèdent cette nationalité, privilèges et autorité sur les non-musulmans.

Quelle réduction ! Qu’en est-il exactement ? L’oumma islamique (débarrassons-nous vite de cette majuscule exclusive, encombrante et suspecte), par définition, ce n’est rien d’autre que la communauté des gens de l’islam. De même qu’il existe une communauté juive, de même qu’il existe une communauté chrétienne, il existe aussi une communauté musulmane. Et c’est justement, et seulement, ce que le terme désigne. Les musulmans, dans l’oumma, se considèrent comme des frères ! Oui ! Mais pas plus que les juifs, les chrétiens, les bouddhistes, les bahaïs et les autres. Les juifs ont la réputation de constituer une oumma très soudée. Les catholiques du monde entier font allégeance au pape, et la fraternité républicaine (l’oumma républicaine) est le troisième pilier de la triade républicaine française.

Lorsqu’un juif est froidement abattu à cause de son appartenance ethnico-confessionnelle (je pense aux attentats de Toulouse et de Paris), l’oumma israélite, depuis Jérusalem, jusqu’à New York, se sent touchée, et c’est très compréhensible. Quand les chrétiens d’Orient (des Arabes, il faut le préciser) sont persécutés, ceux d’Europe, d’Afrique et d’Amérique, arborent des teeshirts avec la lettre « ن » (N comme Nazaréen) : solidarité, fraternité communautaires, personne ne trouve quelque chose à y redire. Et l’oumma, dans son acception islamique, et en théorie, ne revêt pas plus de signification que cette fraternité communautaire.

Et dans la pratique, s’il y a bien une communauté en déliquescence, c’est bien celle dite islamique. En dehors des liesses populaires (pas toujours jolies à voir), dans certaines capitales bien connues, où des manifestants vocifèrent et brûlent des drapeaux occidentaux en guise de protestation contre caricatures et lois jugées islamophobes, aucune communauté n’est plus en lambeau que l’oumma islamique. Entre les mauritaniens arabes qui réduisent leurs coreligionnaires noirs en esclavage, les Iraniens et les Saoudiens qui s’aiment comme chiens et chats, les nantis du Golfe persique, financeurs présumés de l’internationale salafo-djihadiste, laquelle égrappe ses cadavres musulmans dans les quatre points cardinaux ; avec tout ça, est-il encore décent de parler de fraternité musulmane ?

Tandis que les dollars du pétrole font pousser dans le désert des tours qui narguent la sacralité céleste et des stations de ski sous quarante-cinq degrés, la misère prolifère dans le reste de l’espace de l’OCI (Organisation de la conférence islamique). Et ces guerres fratricides qui alimentent à longueur de journée les programmes des chaînes d’information continue… ? L’Oumma est une chimère, et si elle fait encore peur à certains comme l’Argentanais à la chemise noire, Zemmour et Finkielkraut, c’est à l’image d’un épouvantail champêtre.

Onfray, l’ouléma normand d’Argentan fait aussi dans le Coran ; il a su, par sa « lecture de près », y déceler phallocratie, misogynie, homophobie. Il feint d’ignorer l’historicité du texte qui, à ce titre, n’est en rien différent de l’ancien et du nouveau testaments. Mais passons ! Il y a plus grave : je veux parler de la violence et de l’antisémitisme structurels qu’il prête au Coran. Devant un public envoûté par sa rhétorique hors pair, en l’absence, presque toujours, de contradicteurs dignes de ce nom, le cheikh al-islam de l’université populaire, preuve par le texte, sort le verset qui tue. Chez ceux qui ne sont pas encore couchés, ça donne ceci : « Les juifs s’efforcent à corrompre la terre. C’est un peuple de criminel. Tout juif qui vous tombe sous la main égorgez-le.».

Même Léa Salamé a eu un doute. Lorsqu’on fait le tour du texte, on ne retrouve rien qui ressemble à ce flot d’imprécations, nulle part. On sait que le climat qui règne dans la fratrie sémitique (Ismaël et Isaac, Hébreux et Arabes) est de nos jours plus que tendu ; pourquoi, alors, venir mettre de l’huile sur le feu ? A quel jeu dangereux joue le contre-historien de la philosophie ? Que cherche-t-il vraiment ? Que gagne-t-il à faire passer les musulmans pour des antisémites ? Philosémitisme douteux…! « Les philosémites, dit la blague hébraïque, sont des antisémites qui aiment les juifs ».

Le Coran comporte 114 sourates et 6236 versets. L’injonction « tuez les… » y figure une dizaine de fois, soit 0,2 % du contenu total (dix de trop diraient, à juste titre, certains). Philippe de Villiers, Éric Zemmour et tous ceux qui pêchent en eaux troubles islamophobes les sortent comme reductio ad hitlerum lorsque leurs arguments ne passent plus. Mais au-delà de l’aspect belliqueux de ces versets, au-delà de leur nombre (trop ou pas assez), les questions pertinentes sont celles-ci : A qui s’adressent ces injonctions ? Sur qui s’abat le glaive ? Quel est le contexte qui a motivé ces révélations ? Et, par conséquent, sont-elles d’actualité ? Mais avant de répondre à ces questions, il n’est pas inintéressant de rappeler ici que le Coran est un livre de rappel (autre nom du Coran) ; il se répète très souvent. Les dix mots-clés sus-cités sont donc, pour la plupart, des répétitions, à la phrase près, du même. 

Exégèse historique du glaive coranique

En prenant le temps de lire deux ou trois versets avant, deux ou trois versets après, voire, pourquoi pas, les sourates concernées, on identifie clairement trois catégories de personnes :
– les musulmans considérés comme hypocrites (aujourd’hui on utiliserait le terme de « taupe » sous-couvert d’une conversion fictive pour endormir l’intérieur et renseigner l’ennemi, ou encore de « cinquième colonne ») ;
– les polythéistes qui avaient rompu le pacte de paix dit de Houdeybia. Ce pacte, qui était censé instaurer la paix sur dix ans, avait tellement profité aux musulmans (des conversions en masse) que les polythéistes, craignant un basculement des rapports de force en leur défaveur, décidèrent unilatéralement de rompre celui-ci ;
– Les Romains et leurs alliés chrétiens du nord de l’Arabie. Les instabilités frontalières, (dont celles confessionnelles), surtout à cette époque, sont souvent source de malentendus et d’incidents diplomatiques. Quinze membres d’une délégation musulmane furent assassinés dans la région nord de l’Arabie.

Autre incident : l’assassinat de Harith Ibn Umayr, ambassadeur du Prophète, par le gouverneur chrétien de Bassora qui, à l’époque, était sous influence romaine. Les bruits de botte ne tardèrent pas, car un autre bruit (la levée par les Romains d’une armée pour étouffer dans l’œuf l’empire islamique naissant) a tant couru que Mahomet s’est décidé à aller à sa rencontre : nous sommes en l’an 9 de l’hégire (an 631). La guerre n’a finalement pas eu lieu, mais la donne politique a complétement changé dans la région. 

Ces versets belliqueux, comme je disais plus haut, sont donc exclusivement des versets de guerre, dans un contexte du même nom. C’est pourquoi ils sont, pour le coup, presque toujours suivis par d’autres qui rappellent aux armées musulmanes d’arrêter la guerre dès que l’ennemi arrête, de cesser de le poursuivre lorsqu’il trouve asile chez les tribus avec qui les musulmans sont en paix, de ne pas attaquer ceux qui ne les combattent pas ni ne les chassent de leurs maisons. Et si un polythéiste demande l’asile au Prophète, ordre est donné à ce dernier de le lui accorder.

Pour ce qui est des musulmans considérés comme hypocrites, il s’agit de les poursuivre, de les attraper et de les juger, et si leur culpabilité est avérée, de leur appliquer la peine capitale. Ces versets, de toute évidence, ne s’adressent pas aux musulmans pris individuellement. Penser que les musulmans vont les utiliser pour taper sur tout ce qui bouge, c’est vraiment être de mauvaise foi, car les musulmans croisent tous les jours des non-musulmans, et jamais l’idée de les tuer ne leur traverse la tête (je parle des gens psychiquement normaux).

Le langage et la rhétorique utilisés sont d’époque et confirment l’historicité du message coranique. Et même si le Coran, pour les musulmans, est la parole incréée de Dieu, celle-ci, pour se faire langage audible et compréhensible, a dû, pour une raison pédagogique, épouser l’histoire. Nous ne parlons plus de la même façon, et ne sommes plus sensibles aux choses de la même manière. Mais dans le fond, lorsque nos chefs d’états, aujourd’hui, parlent, en temps de conflit (latent ou explicite), d’attentats, de terrorisme… la rhétorique n’est guère si différente que ça. Quant à l’Etat islamique (sauf pour la berlue daechienne), il n’existe plus.

L’oumma est constituée, aujourd’hui, de pays complétement indépendants les uns des autres, qui possèdent leur propre diplomatie et mènent une politique étrangère qui ne sert que leurs intérêts propres. Le Sénégal, dans ses relations diplomatiques, est plus proche de la France laïque et chrétienne que de l’Indonésie musulmane. L’Algérie, la Bosnie, la Malaisie, l’Iran, l’Arabie Saoudite et la Turquie n’ont en commun que l’OCI. Et justement, cette organisation, de par son existence, prouve que chaque pays à majorité musulmane y va de sa propre musique chariatique (souvent des charias laïques).

Quid alors des « dars al-garb », « dar-al ahd », « dar al-islam » ? Dans quel camp mettez-vous la France avec ses cinq millions de musulmans ? Et le Liban multiconfessionnel ? Et cette Turquie qui ne rêve que d’intégrer l’Union européenne ? Quelle gueule aura l’Union méditerranéenne, si le projet aboutit un jour ? Arrêtez vos délires, les Européens ont suffisamment de problèmes comme ça pour qu’on vienne leur donner, en plus, la trouille avec le père fouettard mahométan. 

Point de texte sans contexte, le Coran n’échappe pas à l’histoire

Ces versets sont-ils d’actualité ? Je ne le pense pas. Notre « lecteur de près » est si près de ses fantasmatiques versets qui tuent qu’il n’en voit plus son texte. Si l’ordre était donné aux musulmans de tuer les non-musulmans existerait-il encore des chrétiens en Irak, en Egypte, en Syrie… ? Existerait-il des juifs en Iran et dans les pays arabes ? Comment expliquer, si le magnétiseur des solstices avait raison, la présence de tant de juifs et chrétiens, aujourd’hui encore, dans les pays musulmans ? Pourquoi au Sénégal (95% de musulmans), pays où j’ai grandi, chrétiens et musulmans vivent en si bon termes ? Sauf si vous pensez que les Sénégalais sont de mauvais musulmans (ils refusent d’appliquer l’ordre de Dieu).

Expliquez-moi, oh, hédoniste solaire, pourquoi beaucoup de juifs ont-ils préféré immigrer en terre musulmane lorsque l’Espagne fut reprise par les catholiques après l’épopée andalouse ? Dans cette Espagne-même, les mosquées furent transformées en églises, alors que synagogues et cathédrales ont toujours trôné en pays musulmans. Dans la capitale sénégalaise, non loin du palais présidentiel, le plus bel édifice religieux, encore aujourd’hui, n’est pas une mosquée, mais bien la cathédrale de Dakar.

Expliquez-moi encore, cher cosmologiste coranique, quelle mouche a piqué Omar (compagnon du Prophète et deuxième calife après Aboubakr) pour qu’en 638 il autorise les juifs à revenir à Jérusalem, alors qu’ils en étaient chassés en l’an 135 par les autorités romaines. N’avait-il pas reçu l’ordre, selon vous, de les tuer où qu’ils les trouvent ? Omar était-il devenu mécréant ou avait-il une autre compréhension des versets que vous brandissez ? Ou, peut-être, lui non plus, ne comprenait-il rien au Coran ? 

Je ne peux me résoudre à l’idée que notre démolisseur cathodique d’idoles martèle par ignorance. La mise en perspective, c’est sa spécialité, et en cela c’est un nietzschéen épatant. Moi-même, je confesse, à cette école, je lui dois beaucoup. « Pas de texte sans contexte », l’ai-je entendu dire, plus d’une fois. Mais cette sentence qu’il trimballe et applique partout ; eh bien, il refuse de (ou ne sait pas) le faire pour le Coran. Quel texte mérite plus qu’on fasse attention à son contexte que le Coran ? Il fut révélé par fragments sur une durée de vingt-trois ans. Nos nouveaux exégètes hexagonaux commencent, maintenant, à préciser qu’il y a deux Corans : celui de la Mecque et celui de Médine. C’est déjà un progrès, mais il demeure encore trop réducteur. Moi je dis qu’il y a vingt-trois Corans, car d’une période l’autre, presque aucune année n’a ressemblé au suivant dans la vie du Prophète. 

Je n’irai pas jusqu’à traiter l’athée islamologue d’imposteur, mais l’insoutenable légèreté avec laquelle il aborde un texte dont il ignore presque tout est pour le moins sidérante et préoccupante. Le Coran est un texte historique à vocation universelle. La seule lecture pertinente en réponse à cette ambition se trouve entre ses lignes. Il s’agit de saisir l’intention de l’Auteur, il s’agit de garder à l’esprit l’ensemble des principes que les mots du texte cherchent à mettre en évidence. Musulman ou pas, ceci est un impératif. Oui, Michel, permettez-moi, puisque j’arrive à la fin, maintenant, de vous appeler par votre prénom, l’islam n’est pas une religion de paix et de tolérance, comme vous le répétez tant : là nous sommes au moins d’accord. L’islam, c’est une religion, un point c’est tout. Pas plus ni moins que les autres religions. Les musulmans ne font aucune distinction entre Moïse, Jésus et Mahomet : c’est aussi écrit dans le texte (Coran 2 : 285).

Il est donc temps que vous, et ces autres pêcheurs en eau trouble, arrêtiez de semer la confusion et la haine entre vos compatriotes. L’univers est un, la Terre est une, homo sapiens votre ancêtre, et aussi le mien, a quitté la vallée du rift oriental, en Afrique (le premier migrant), pour coloniser la terre jusqu’en Papouasie-Nouvelle-Guinée. Nous sommes tous des frères, nous sommes tous des immigrés. Ce qui nous rassemble est au-dessus de nos appartenances, nous sommes des fils d’Adam. Vous êtes athée (ou prétendez l’être) certes, mais n’en êtes pas moins un croyant. Car c’est quoi l’athéisme sinon la croyance en la non-existence d’un dieu ? Vous prétendez être philosophe, ne versez pas dans le populisme intellectuel. La récupération, le détournement, la troncature sont plus que jamais de mode : Daech, Marine… Et là, vous savez de quoi je parle.

El hadji Samba Kary Cissé
Ecrivain-essayiste  

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