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L’Axe du Mal, c’est l’Islam

L’Axe du Mal, c’est l’Islam1.

L’Axe du Mal consiste à diaboliser la religion de l’Autre, en l’occurrence L’Islam, en en faisant une religion satanique, inspiratrice et instigatrice du Mal, et, dès lors, à frapper d’excommunion internationale celui qui la pratique, et à le mettre hors la loi. Or, je suis musulman, je suis donc l’Axe du Mal. Ainsi en a décidé Monsieur le Président Bush, l’homme le plus puissant du monde. Il faut donc d’abord que je me présente et que je m’explique. Je suis un penseur musulman libre2, de conviction et de pratique, et j’invite tout musulman à être un penseur libre, car la foi, sans la liberté, n’est rien. La liberté est ma religion.

Le Coran est liberté. Pas de contrainte en religion (Coran, 2 : 256). Il est aussi rationalité. Pour tout musulman le Coran est Dictée Surnaturelle, Ipsissima Verba Dei, Verbe de Dieu Scripturé, non incarné, un ultime Manifeste (Bayân, Coran, 3 : 138) ou Message (Balâgh, Coran, 52 : 14) pour toute l’humanité, dicté à Muhammad par L’Esprit Fidèle (Coran, 26 : 193) ou L’Esprit Saint (Coran, 16 : 102), le « Portable », ou le « Mobile » de Dieu par l’intermédiaire duquel Il a transmis tous Ses Messages à tous Ses Messagers. Tout homme aujourd’hui peut communiquer avec n’importe quel homme sur Terre et dans l’espace grâce à son « portable. » Bientôt il parlera en anglais à New York, et l’entendra en japonais à Tokyo. Pourquoi Dieu ne peut-Il pas faire ce que ses créatures font ? Rien d’irrationnel en Islam. Descendu donc dans le temps de l’histoire et selon les exigences de l’histoire, fragmenté ou « étoilé » (munajjam) sur une période d’une vingtaine d’années, le Coran, immédiatement scripturé, fut du vivant même du Prophète, rassemblé dans son intégralité et tel qu’il est descendu en un arrangement dicté par l’Esprit qui en avait assuré la transmission, en un Recueil (Mus-haf) colligé par une commission dont les membres étaient parmi les plus sûrs de ses innombrables« mémorisateurs » (qurrâ’), et diffusé par ’Uthmân (644-656), le troisième calife, dans toutes les grandes cités de l’Islam. En Islam la Parole n’est pas faite chair. Le Coran est un Livre, on l’achète chez le libraire. Il est Lumière en un Livre clair (Coran,5:15), Un Livre clair(Coran, 12 : 1 ; 26 : 2 ; 27 : 1 ; 28 : 2), sans mystère. Il est la Parole de Dieu, traduite par Dieu même (Il en est capable, Coran,43 : 2), en une langue humaine, en l’occurrence en une langue arabe claire(Coran, 16 : 103 ; 26 : 195), mais cela aurait pu être en toute autre langue (Coran, 14 : 4 ; 41 : 44).

Il n’est pas contraignant. L’entrée dans la tente de l’Islam, celle de la Umma, entité exclusivement spirituelle, dont les frontières sont dans les cœurs, non sur terre, est libre, la sortie aussi, et le retour également. Au milieu, dit un hadith, se dresse le banquet de Dieu, le Coran. Tout homme y est invité, personne n’est contraint d’y entrer. Pas de : « Va-t’en par les routes et les jardins, et force les gens à entrer, afin que ma maison soit remplie » (Lc., 14 : 23), susceptible d’ailleurs d’interprétation. Pas de missionnaires donc. Pas de harcèlement religieux. Pas de hiérarchie religieuse. On n’annonce pas le Coran. On va vers lui si on le désire. Ainsi, le Verbe de Dieu, librement reçu, incorporé à l’être, intériorisé en toute liberté, se confond de lui-même avec la conscience du récepteur, du croyant qui l’intériorise, et ne se distingue plus dès lors de sa conscience qui s’en nourrit. Il devient la voix libre de sa conscience libre, et il lui apporte la Paix. Dieu, en Islam, a pour nom Al-Salâm : Paix. Il est paix des cœurs et du monde. Mais il n’est pas abdication devant l’oppression, l’injustice et le Mal. Il n’est pas pacifisme à tout prix jusqu’à l’alliance avec le Mal. Nous ne pouvons développer ici la conception de la Paix dans le Coran. Nous l’avons fait ailleurs.3

Mais je tiens à souligner que l’Islam est d’abord une voie de salut pour ceux qui l’empruntent et non une culture. Pour eux, il n’y a pas des Islams, il y a un seul Islam, avec un seul credo et un seul culte, et un seul Livre pour tous les musulmans : Le Coran. Mais il y a, il y avait toujours eu depuis les premières décennies qui suivirent la sortie de l’Islam de son berceau, autant de cultures, anciennes et modernes, toutes imprégnées par l’Islam, qu’il y avait de peuples et de personnes, de toutes couleurs et ethnies avec leurs patrimoines culturels et génétiques très variés, comme le faisceau de lumière est réfracté par le prisme. Dès le départ, la Maison de l’Islam (Dâr al-Islâm) était une mosaïque bigarrée de langues, de traditions vestimentaires, culinaires et culturelles très variées. Tout séparait le persan musulman du berbère musulman, sauf la communion dans le même credo et le même culte, et très progressivement dans l’application de la même loi pratiquement limitée au statut personnel et aux interdictions alimentaires : le vin et le porc.

L’idée d’une pluralité d’Islams, répandue par l’orientalisme, et sans cesse reprise y compris par des chercheurs musulmans, ou issus de milieux musulmans, d’une façon plus ou moins innocente, est fausse et déroutante. Elle n’est pas celle du croyant. L’Islam n’efface pas les différences et les diversités, il les accepte toutes et les intègre. L’idée insidieuse d’une pluralité d’Islams a pour objet de réduire l’Islam à une identité et à une culture, dont on peut, on doit, se libérer par transfert à un autre milieu, à une autre identité et à une autre culture. En somme, l’Islam désislamisé devient facilement soluble dans son milieu ambiant jusqu’à disparition complète de la scène, une fois allégé de son contenu de foi et de culte, c’est-à-dire de son essentialité, de son sens et de son essence, qui sont une relation personnelle du croyant, de chaque individu, quelle que soit sa culture ou la couleur de sa peau, à Dieu. Faut-il souligner que le Coran, qui s’adresse à tous les hommes (Coran, 7 : 158 ; 34 :28), jamais aux Arabes en particulier, n’est pas une culture. Il n’est lié à aucune culture, ne dérange aucune culture, et s’adapte à toutes les cultures. A ce titre l’Euro-Islam peut être une chance pour l’Islam.

Le voile en particulier ne fait pas la musulmane. Aucun texte coranique ne lui demande explicitement de se couvrir les cheveux. Il y a un texte explicite, mais il est paulinien, et il peut d’ailleurs s’expliquer par la légèreté des mœurs qui prévalait à Corinthe. La même situation, notons-le, régnait à Médine. A notre sens, la femme musulmane peut s’en affranchir sans pleur ni drame de conscience. La rénovation de la pensée musulmane est en cours, elle ne peut que s’accélérer avec le temps, et le voile, en état résiduel, de lui-même s’effritera – sauf pour les nonnes peut-être, mais il n’y en a pas en Islam— sans nécessité de faire appel au gendarme, et s’exposer ainsi à l’accusation de violer les consciences. Les chefs d’établissement scolaires en difficulté avec leurs ouailles musulmanes feraient bien de lire l’ouvrage de Fawzia Zouari, Le voile islamique. Histoire et actualité, du Coran à l’affaire du foulard (Favre, 2002) et l’opuscule très pédagogique de Dounia Bouzar, A la fois française et musulmane. Un livre pour aider les jeunes filles à vivre leur double culture tout en restant elles-mêmes (Jeunesse, 2002). Mieux informés, ils obtiendraient davantage par la persuasion que par l’exclusion.

De toute façon le Coran se définit lui-même comme une guidance (hudan), et une lumière (nûr) qui éclaire la voie du Salut, pour tout homme, dans la variété et la diversité des mœurs et des cultures. Il n’est pas non plus, une constitution politique, ou un code juridique. Pour le musulman il est Lumière sur Lumière (Coran, 24 : 35), pour tous. Qu’il soit, pour le Président Bush, et tous les bushs-qu’on me pardonne ce néologisme qui, comme tartufe, peut-être rentrera dans le vocabulaire pour dire cynique menteur, pourquoi pas ! — le Livre satanique où s’origine l’Axe du Mal, peu importe. Bush ne changera pas le Coran.

Je ne prends pas cependant la défense du Coran4. Il n’est pas ma propriété, il n’est la propriété de personne, y compris le Messager qui l’avait transmis en toute fidélité et en toute intégralité. Il est sans copyright  :« Dis : Je ne vous ai demandé aucun salaire. Ce] Coran[ est pour vous. Mon salaire incombe seulement à Dieu, et Il est de toute chose Témoin » (Coran, 34 : 47). Le Coran est pour vous, pour moi, pour tous. Chacun est libre d’en avoir sa propre lecture, selon son intelligence, ses dispositions de cœur, ses convictions ou ses passions. Cela ne dérange en aucune manière le musulman de libre et ferme conviction, rationnellement acquise, comme le lui demande Dieu Lui-même avec insistance, par la réflexion, la méditation, et l’exercice de la raison. Toutes les lectures, les plus éloignées de sa foi, lui permettent d’éclairer et d’approfondir sa foi, en y cherchant réponse, et en exprimant cette réponse qu’il n’a pas droit, par devoir de témoignage courtois, de garder pour soi.

On ne peut énumérer toutes les lectures du Coran. Mais on ne peut non plus ne pas donner un échantillonnage des lectures négatives les plus répandues et les plus marquantes : le Coran, des histoires stupides, œuvre d’un imposteur (Saint Jean Damascène) ; un ouvrage composé pour Mahomet par un prêtre chrétien de sa parentèle (Joseph Azzi, moine libanais contemporain) ; un texte rédigé par un hérétique ébionite (Antoine Moussali, prêtre de la mission, syro-libanais contemporain) ;une hérésie juive (Patricia Crone, universitaire anglaise) ;un judaïsme rebouilli (Pasteur Jean Lambert) ; une fabrication collective étalée sur deux siècles(John Wansbrough et Mohamed Arkoun) ; un ramassis malfaisant d’emprunts aux Anciennes Ecritures et aux légendes (Ibn Warraq) ; propos d’un seigneur tribal (Jacqueline Chabbi, universitaire françai-se) ; un ensemble de mythes orientaux (Mondher Sfar) ; des fragments d’inspiration hellénique (Youssef Seddik).

Au XIX° siècle, à l’apogée de la colonisation, on était plus direct. Pour Carlyle (m.1881) : « des âneries insoutenables5 » ; pour le célèbre Sir W. Muir, qui écrivit entre 1856 et 1861 une copieuse vie de Muhammad qui fit autorité : « l’épée de Muhammad et le Coran sont les ennemis les plus opiniâtres de la civilisation, de la liberté et de la vérité que le monde ait jamais connus6. » Inutile de rappeler les opinions du plus célèbre philosophe du XIX° siècle, Ernest Renan, qui voulait libérer les musulmans de l’Islam, comme il voulait libérer les chrétiens du Christianisme. Le plus célèbre continuateur de l’esprit du XIX° est le théologien protestant Karl Barth qui écrit : « Il est impossible de comprendre le National Socialisme sans le voir en fait comme un nouvel Islam, ses mythes comme un nouvel Allah, et Hitler comme le prophète de ce nouvel Allah7. »

On peut penser du Coran tout ce que l’on veut. Le Coran est plein des objections des contemporains, qui voyaient en Muhammad un possédé par les djinns—qui avaient inspiré à Victor Hugo l’un de ses plus beaux poèmes—et dans le Coran des fables des Anciens. Mais quiconque dit que c’est un livre de violence qui pousse à la violence, doit songer aux conséquences de ses affirmations. On ne laisse pas un serial killer se promener librement et en paix dan les rues. On l’interne dans un asile, ou on l’enferme dans une prison, ou on le décapite. L’intérêt et la sécurité de la société l’exigent. Alors, si le Coran fait de ses adeptes des serial killers, Monsieur le Président Bush, leader de l’Occident et responsable de la sécurité universelle, a raison et sa politique est justifiée !

En somme on butte toujours sur le fameux faux problème du jihad. Précisons que lorsqu’un pseudo-terroriste, qui ne se donne jamais le nom de terroriste, parle de jihad, qui signifie effort maximum, il veut dire, dans son vocabulaire, que sa cause est juste et mérite de sa part le sacrifice suprême, celui de sa vie, pour défendre sa patrie. Il ne situe jamais cette cause sur le plan confessionnel, mais politique. Il ne tue pas l’autre pour des motifs religieux, parce qu’il est de confession différente, mais parce que cet autre occupe son sol, le réduit sur son sol à l’état d’esclave spolié et humilié, et, par son écrasante supériorité technique de destruction massive, ne lui laisse pas d’autre choix, d’autre moyen de légitime auto-défence, que ce qu’on appelle le terrorisme. Il voudrait bien dissuader par des missiles à longue distance qui lui assureraient la vie sauve et lui donneraient la respectabilité internationale en plus. Il n’en a pas, et on lui défend d’en avoir. Alors, il explose et s’explose, avec, soulignons-le quand même, des effets collatéraux sans proportion avec ceux causés par une bombe, aussi aveugle quant au « choix » des victimes, toutes innocentes, quelle que soit la couleur de leur peau, si propre et si chirurgicale cette bombe soit-elle. Il s’offre en holocauste. C’est le sens du fidâ.

Lui dire le contraire, est sans effet sur lui. Il sait que c’est de l’hypocrisie, et cela ne fait qu’ajouter à sa détermination. Car il expérimente dans sa chair, et sur sa terre, chaque jour de visu, les horreurs commis par les armes – combien plus horribles et plus destructrices— ! des envahisseurs qui se veulent par surcroît hypocritement moralisateurs. Quand comprendra-t-on que le mensonge n’a pas de force de conviction ? Il crée les incompréhensions, les exacerbe, et les transforme en haine. Est-ce ce que l’on veut ?

Dans un article publié dans J.A./L’Intelligent (n°2180-2181 du 21 octobre 2002), sous le titre de Djihad coranique et djihad biblique, j’ai demandé, à tous ceux qui voient dans le jihad l’expression de la violence perpétuelle et universelle, de se pencher sur les Ecritures que je n’appelle pas Anciennes, mais Premières, car pour moi la Parole de Dieu n’est jamais ancienne et caduque.

Je précise, pour l’intelligence de ce qui va suivre, que ces Ecritures sont mes Ecritures, et tout homme peut les revendiquer comme siennes. J’en ai tout simplement une lecture différente, parmi les multitudes de lectures juives, chrétiennes, et autres.

Je n’en spolie pas pour autant leurs détenteurs qui les reçurent en premier, ne les usurpe pas à mon profit et n’en donne pas ma lecture comme la vraie et la seule pour tous, même pas à l’intérieur de ma Umma ou Matrie. J’en ai ma lecture, comme chacun peut en avoir la sienne, et la mienne repose sur le Coran (5 : 48) qui les cite, les authentifie, les rectifie, et les surpasse—sans les nier—en solution de continuité, et non de rupture, comme les Evangiles, pour le chrétien, surpassent la Bible, que j’appelle hébraïque, et non Ancien Testament. Car, bien que comme mon frère juif, je peux revendiquer la paternité d’Abraham par la chair et par la circoncision, je ne me prétends pas pour autant le Verus Israël, usurpant de leur identité mes cousins, auxquels Dieu avait accordé en priorité le privilège (dans le Coran fadhdhala), dont personne ne peut les dépouiller, de recevoir les premiers le Message du pur monothéisme, qu’ils ont conservé et véhiculé, au prix de mille difficultés, dans un monde entièrement païen et peuplé de milliers de dieux rivaux et tentants.

Je ne me substitue pas non plus à mon frère chrétien. Je respecte sa tradition de lecture de la Bible hébraïque, qu’il appelle Ancien Testament, c’est-à-dire le Testament de la Première Alliance, rendue caduque par la Nouvelle Alliance et le Nouveau Testament, ce qui fait des chrétiens le Verus Israel. Je respecte cette lecture du Nouveau Testament. Mais j’en ai une autre, différente, mais respectueuse parce que les Evangiles ne sont pas pour moi une imposture, comme le Coran l’est forcément pour le chrétien. Je comprends fort bien que le chrétien ne puisse pas admettre que le Coran soit authentiquement l’ultime et universelle Parole divine, car alors, tout simplement, il ne serait plus chrétien. De même pour Jésus—que sur lui soit le salut !—comme on dit en Islam. Pour un musulman il ne peut pas être un imposteur, comme Muhammad-bénédiction et salut soient sur lui !-l’est nécessairement pour quiconque rejette l’aut-henticité de son Message. Il y a là des différences de positionnement inévitables dont il faut être conscient pour ne pas s’en scandaliser.

Donc, dans mon article en question, j’ai dit que la violence est, au moins, aussi présente dans la Bible que dans le Coran, où il n’y a pas un chapitre consacré à La Guerre Sainte, comme c’est le cas dans la Bible (Dt., 20 : 10-16). Ce n’est pas blasphémer. La Bible, je le rappelle, est aussi mon Livre. Pourtant une vive controverse s’en suivit (J./L’intelligent, n° 2187, du 8 décembre 2002, p.118 ; et n° 2189-2190 du 22 décembre, p. 184-189). La réaction de deux orientalistes, Dominique et Marie-Thérèse Urvoy, fut particulièrement vive. Dans leur réponse, datée de Toulouse, 4 novembre 2002, ils notent : « Ce qui est grave c’est que cela entraîne l’auteur à rompre avec les règles scientifiques élémentaires que lui a inculqué l’université française et dont le respect lui ont (sic) valu, autrefois, sa notoriété d’historien. » Et ils terminent : « Maintenant nous doutons qu’il soit encore un historien. »

L’argumentation développée et inspirée par la passion ne tient pas la route, mais elle importe peu, et ce n’est pas le lieu de la discuter ici. Ce qui m’a frappé c’est le ton hautain et méprisant des auteurs, qui, parce que je n’ai pas assimilé les règles scientifiques élémentaires que (m’avait) inculqué l’université française, apparemment par infériorité biologique et congénitale qui me rendent inapte à l’inculcation, me disqualifient de ma qualité d’historien, et en quelque sorte me dégradent de mes titres que leur université m’avait indûment et trop généreusement octroyé, se trompant sur mes inaptitudes biologiques. Ce mépris, l’indigène que je fus, l’avait vécu et s’en souvient toujours. Les Urvoy, il y en avait plein. Ils enseignaient que ma langue est morte, et que ma civilisation n’est que siècles obscurs. Heureusement, mes professeurs n’étaient pas des Urvoy. Des Urvoy, qui par l’humiliation la distorsion et le mépris filtrent toujours la haine et empoisonnent les relations entre l’Occident et l’Islamdom, il y en a quantité encore. Ils suscitent des réactions de même nature et inverses. Pour la Paix, il faut se battre sur les deux fronts.

En fait, suis-je occidental ? Suis-je oriental ? Je ne crois plus à ces divisions. Je suis tout simplement un homme, souffrant et fier d’être un homme donné à moi-même et mis par l’insondable mystère de la Création dans le hic et nunc que je n’ai pas choisi, si ce n’est sur le plan ontologique8, mais que j’assume pleinement. Ô hommes ! Nous vous avons créés d’un mâle et d’une femelle, et Nous avons fait de vous des nations et des tribus pour que vous vous entre-connaissiez. Le plus noble (akramak-um) d’entre vous auprès de Dieu est le plus vertueux (atqâkum). Dieu est d’une Science et d’une Connaissance infinies (Coran, 49 : 13).

L’Islam est une religion laïque, sans prêtres, sans clergé, ni ordination ni sacerdoce, une religion de libre adhésion et de libre abandon, non contraignante pour personne, et personne n’a le droit de l’accaparer et de parler en son nom. Je ne parle pas donc au nom de l’islam, et personne n’a le droit de le faire. Mais je parle en musulman de plein droit et de libre adhésion, et tout musulman en a le droit.

Dieu seul parle de l’islam, directement, à tout homme, individuellement, sans intermédiaire ni interférence, surtout pas des ulémas qui ont usurpé Dieu, l’ont muselé, cloîtré, chapeauté, et mis sous leur tutelle en s’instaurant comme ses interprètes exclusifs et autorisés, substituant la Charia figée, et souvent horrifiante, qu’ils ont fabriquée de leurs mains, à Sa Parole miséricordieuse et éternellement ouverte, vivante et vivifiante. Le pire des blasphèmes. Ils sont, en premier lieu, les responsables de l’Axe du Mal, par l’image qu’ils donnent de l’islam. Or Dieu nous met en garde contre cette dérive. Malheur à ceux qui de leurs propres mains composent un Livre, puis disent : ceci est de la part de Dieu ! La Charia est œuvre humaine. Si, comme toute œuvre humaine sincère, elle est respectable et fait partie de notre patrimoine religieux et culturel, si elle a apporté à la constitution et à l’évolution du droit une contribution d’une inestimable valeur universelle, elle n’est, à moins qu’elle ne soit en adéquation libre avec ma conscience libre et éclairée, ni contraignante ni éternelle.

La très respectable BBC, dans son émission Hard Talk du Jeudi 4 Septembre, nous a présenté un uléma gouverneur de la province de Zambra au Nigeria, Ahmed Sani, qui avait chaleureusement et complaisamment défendu les peines mutilantes et la lapidation9, abandonnées depuis des siècles dans la plupart des pays musulmans. De toute évidence c’est pour cela qu’il fut invité. Le choix n’est pas innocent. En aucune façon, Ahmed Sani, un uléma fruste et inconnu, n’est représentatif de l’islam. Mais c’est justement pour cela qu’il fut choisi. Son interviewer le manipula aisément, avec un sourire complice et complaisant. Il souligna la cruauté du Dieu de l’islam, d’un Dieu qui inflige de tels traitements à ses créatures. C’était pour faire dire à l’uléma sélectionné pour l’interview que tel est la Charia et qu’elle s’impose à tout musulman. I’interviewer sauta immédiatement sur l’occasion pour nous rappeler que Ben Laden avait prophétisé que l’Afrique serait libérée par l’islam, insinuant que cette libération prendrait la forme de l’islam instauré par l’uléma gouverneur du Zambra dans sa province, auquel très pernicieusement il serra chaleureusement la main en fin d’émission. Message transmis et reçu cinq sur cinq. L’invasion de l’Irak se justifie dès lors par la barbarie de l’islam. Oublié le gros mensonge d’état qui l’avait officiellement motivée au début. Elle devient une généreuse entreprise humanitaire. Tous les médias de l’Occident busho-blairien orchestrent désormais ce thème.

Des millions de spectateurs retiendront cette image d’un islam barbare, et ils y trouveront la justification du jugement du pasteur Franklin Graham, l’éminence grise du Président Bush, pour qui « l’islam est une religion satanique et malfaisante10 ». Ainsi, en tout état de cause, fabricant des armes de destruction massive ou pas, l’islam est l’Axe du Mal. Et le président Bush se croit investi d’une mission divine : en libérer le monde. Comme l’écrit Jean- Paul Guetny :« Le croyant Bush est persuadé qu’il existe un plan divin sur le monde. S’il agit de son mieux, le plan se réalisera11 ».Le peuple le plus fort et le meilleur (The strongest and finest people), selon ses propres termes, débarrassera le monde de l’Axe du Mal. Ce langage, je me souviens l’avoir entendu à propos des Aryens.

(A suivre…)

Notes :

1 Nous renvoyons à quelques ouvrages qui ont contribué à la formation de l’opinion occidentale à ce sujet : J.L. Esposito, The Islamic Threat-Myth or Reality ?, Oxford Un. Press, 1992 ; S. Huntington, The Clash of Civilizations. Remaking of World Order, New York, 1997 ; The Next Threat-Western Perceptions of Islam, sous la direction de J Hippler et A. Lueg, Londres, 1995 ;

2 Je renvoie à mon livre avec G. Jarczyk, Penseur libre en Islam, Albin Michel, Paris, 2002.

3 Mohamed Talbi, Le Message de Paix de l’Islam, dans Recueil d’articles offerts à Maurice Borrmans, éd. PISAI, Rome 1996, p.231-243.

4 J’en donne toutefois ma lecture, volontairement d’une façon très concise et dans un langage accessible à tous, Universalité du Coran, éd. Actes Sud, Paris, 1989.

5 Sartor Resartus : On Heroes and Hero Worship, Londres, 1973, p. 299.

6 Cité par Ibn Warraq (pseudonyme d’un pakistanais qui vit et publie en Angleterre), Pourquoi je ne suis pas musulman (trad. de l’anglais, Why I am Not a Muslim, Prometheus Books, 1995), préfaces de la bengalaise Taslima Nasrin, et du général Salvan, éd. L’Age d’Homme, Lausanne (Suisse), 1999, p. 121.

7 The Church and the Political Problem of our Day, éd. Hodder and Stoughton, Londres, 1939, p. 40.

8 Mohamed Talbi et Maurice Bucaille, Réflexion sur le Coran, éd. Seghers, Paris, 1989, p. 93-120.

9 Je renvoie à mon article Au nom de Dieu ne lapidez pas Safiya, dans J.A./L’Intelligent, n° 2148, Paris, Mars 2002, p. 132- 134.

10 Actualité des Religions, n° 48, Paris, Avril 2003, p. 25.

11 Actualité des Religions, n° 48, Paris, Avril 2003, p. 5.

Ce texte reprend les idées, actualisées, développées au cours de deux rencontres :

  • La XX° Conférence Internationale Annuelle (7-8 Juillet 2003) organisée à Oxford par The Maghreb Review et Mansfield College sur le Thème : La religion de l’Autre.
  • La Conférence Internationale (7-9 Septembre 2003) organisée à Aachen/Aix la Chapelle par la Communauté de Sant’Egidio et le Diocèse d’Aachen sur le thème : Guerre et Paix. Les fois et les cultures en dialogue.

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