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La science a-t-elle quelque chose à dire sur le sens ?

Il y a de la hardiesse à poser une telle question parce que, pour les deux écoles qui ont dominé la pensée scientifique du XXème siècle, la réponse est non. En effet, après la poussée (ou la crise, si l’on préfère) scientiste du XIXème siècle, un modus vivendi s’est établi. Matérialistes et spiritualistes admettent tous deux que la Science n’est plus toute puissante, qu’elle ne détient pas la Vérité avec un grand V comme l’a cru un Berthelot, et donc qu’elle ne peut interdire la foi. Leurs positions scientifiques ne diffèrent pas : la Science n’a rien à dire sur le Sens, il s’agit de deux domaines séparés (c’est pourquoi je nomme « séparationistes » cette catégorie de spiritualistes) et la question du Sens dépend des convictions de chacun.

Certes, cette possibilité donnée par l’écroulement du scientisme est déjà en soi une grande nouvelle, tant pour les scientifiques d’avant la première guerre mondiale que pour le grand public au cours du XXème siècle, la Science a pu paraître s’opposer aux différentes traditions de l’humanité qui, elles, postulaient l’existence d’un tel sens. Ainsi le prix Nobel de Physique Eddington a-t-il pu dire en faisant référence à l’année d’élaboration de la synthèse de la mécanique quantique : « Après 1927 il est devenu possible à un homme intelligent de croire en Dieu. » Mais il s’agit là d’une possibilité, rien de plus. Et il ne semble guère possible d’aller plus loin. En effet, une fois descendue du piédestal où l’avait placée le scientisme, la science ne peut prétendre à des conclusions d’ordre ontologique, car on ne peut jamais dire qu’une théorie scientifique est vraie, mais seulement, comme l’a montré Karl Popper, qu’elle n’a pas encore été démentie par l’expérience.

Quelle conclusion pouvez-vous tirer de cela ?

2) Le « pas en plus »

Ce que nous allons essayer de faire ici, c’est de voir comment il pourrait être possible de faire un pas en plus (oh, juste un petit pas supplémentaire) à partir de cette position si raisonnable qu’elle semble indépassable. Le premier point, essentiel, est d’ordre méthodologique. Quand on parle des conséquences des nouvelles théories scientifiques on ne sépare pas assez souvent les faits parlant en faveur d’un autre niveau de réalité de ceux concernant l’existence d’un sens à cet autre niveau.

Fourastié note que pour les matérialistes le réel existant se confond avec le réel observable ou qui sera observé dans le futur. L’existence d’un autre niveau de réalité qui ne serait ni observable ni détectable ne saurait bien évidemment concerner la science. L’éventuelle démonstration scientifique de l’existence d’un tel autre niveau constituerait donc une première partie du pas que nous cherchons à accomplir. Mais cela ne suffit pas, car rien ne garantit l’existence d’un sens à cet autre niveau (il pourrait y régner le chaos). De plus il y a des « matérialistes intelligents » selon l’expression du philosophe André Comte-Sponville, qui admettent l’existence de cet autre niveau.

Selon lui être matérialiste c’est être étranger à l’Univers, c’est avoir des projets, des sentiments dans un Univers qui n’a ni projets ni sentiments. Être croyant c’est être chez soi dans l’Univers, c’est penser que comme nous il a des projets et des sentiments. Voici donc la vraie question : sommes-nous ou non étrangers à l’Univers ?

3) Les pièces du dossier

La physique quantique 

Certes une onde n’est pas plus spirituelle qu’une particule, comme me le faisait remarquer M.P. Schutzenberger, mais cette « déchosification » de la matière, selon l’expression de Bernard d’Espagnat, qu’amène la physique quantique, le fait que les constituants fondamentaux des objets ne soient pas des objets, est une situation moins « confortable » pour un matérialiste que celle qui l’a précédée. On accède ici à un niveau de complexité du réel où déjà certaines certitudes se dissolvent. On peut ensuite carrément parler d’autre niveau de réalité avec l’apport de la non-séparabilité, cette influence mystérieuse qui relie deux particules en échappant à l’espace et au temps. Il existe ainsi une « causalité globale » dans l’Univers qui, quelles que soient les explications envisagées, nécessite l’existence de cet autre niveau. Il n’est pas nécessaire ici de développer des spéculations sur le fait de savoir si c’est la conscience qui réduit ou non le paquet d’ondes. Le simple phénomène de la réduction du paquet d’ondes est un phénomène instantané et global qui contenait déjà en germe la non-séparabilité avant la mise en évidence expérimentale de celle-ci.

L’astrophysique 

Le Big Bang n’est pas la preuve d’un commencement de l’Univers, puisqu’on ne peut remonter au-delà du temps de Planck (10-43 secondes « après » un début supposé), mais elle rend cette hypothèse au moins aussi probable que le contraire, comme le dit Trinh Xuan Thuan : »La notion de création introduite dans la pensée cosmologique par Saint Thomas d’Aquin au Xlllème siècle, puis écartée avec dédain par Laplace et ses successeurs, trouvait ainsi un support scientifique au moment où l’on s’y attendait le moins. » (1) Le Principe Anthropique, par contre, l’existence d’un réglage particulièrement précis de l’Univers sans lequel la Vie n’aurait pu apparaître, pose directement la question du Sens ; c’est sur lui que le physicien de Princeton Freeman Dyson s’appuie pour répondre à la question fondamentale, celle de notre rapport à l’Univers : « Je ne me sens pas étranger dans l’Univers, plus je l’examine et étudie en détail son architecture, plus je découvre de preuves qu’il attendait sans doute notre venu (2), prenant ainsi l’exact contre-pied de Monod qui affirmait « l’homme sait enfin qu’il est seul dans l’immensité indifférente de l’Univers d’où il a émergé par hasard. »

La biologie

Dans la vision darwinienne et néodarwinienne « la Vie est un long fleuve tranquille », un continuum où la notion d’espèce n’existe pas vraiment, la transformation d’une espèce en une autre étant continue et insensible. Sous la contrainte de faits liés à l’anatomie comparée comme à la paléontologie, les théories de l’évolution actuelles ont dû réviser ce jugement : ainsi Stephen Jay Gould nous dit que l’évolution ressemble plutôt à la vie d’un policier : de longues périodes d’inactivité entrecoupées de quelques minutes de terreur. Cette vision non-gradualiste de l’évolution est très importante car elle permet de redonner crédit à la conception typologiste de la Nature que l’on trouvait déjà chez Aristote. Ainsi un paléontologue comme Roberto Fondi, un biologiste moléculaire comme Michael Denton, défendent une telle conception dans laquelle ce sont les types (homme, chien, papillon, champignon…) qui existent et il ne saurait y avoir d’intermédiaires entre eux. Mais comment le passage d’un type à l’autre pourrait-il être le fruit du hasard ?

Cette conception a été depuis fortement renforcée par les tra vaux d’Anne-Dambricourt Mallassé montrant l’existence « d’embryogénèses fondamentales », véritables « plans d’organisation » sur lesquels reposent les types. Cela pose immédiatement le problème de l’existence d’archétypes correspondant aux idées platoniciennes, sortes « d’attracteurs » dirigeant les macromutations nécessaires pour passer d’un type à un autre, et nous renvoie à cette notion d’autre niveau de réalité.

La Biologie pose aussi la question du Sens. Le célèbre argument de William Paley selon lequel en rencontrant une montre dans le désert on postulerait l’existence d’un horloger et non sa fabrication à partir de l’érosion due à l’eau et au vent, et que, donc, face à un système vivant, il faut postuler un créateur, a été réfuté par David Hume. Selon lui l’analogie entre systèmes vivants et machines n’est que très imparfaite. Pour conclure qu’un objet est dû à un créateur intelligent, il faut que l’analogie avec une machine soit très forte.

Mais Michael Denton a fait remarquer que pour une civilisation primitive un objet comme une calculatrice ne saurait être considéré comme ayant été créé par l’homme car il s’agit d’une technique trop avancée par rapport à celle concevable pour une telle civilisation. Ainsi, selon lui, les progrès de la biochimie et de la biologie moléculaire infirment la critique de Hume : « Dans toutes les directions où se pose son regard, le biochimiste qui chemine à travers le fantastique labyrinthe moléculaire aperçoit des dispositifs et des applications qui lui rappellent la technologie la plus avancée de ce siècle. Nous avons observé un monde aussi artificiel que le nôtre, aussi familier que si nous avions tendu un miroir devant nos propres machines. » Il n’hésite pas à conclure par l’une des phrases les plus audacieuses écrites par un biologiste contemporain : « L’hypothèse de la création intelligente de la Vie est un concept métaphysique à priori qui doit donc être rejeté comme dépourvu de toute valeur scientifique. Au contraire l’inférence de la création est une induction a posteriori qui procède inéluctablement de la logique de l’analogie entre système vivant et technologie avancée. Même si la conclusion peut avoir des implications religieuses elle ne dépend pas de présupposés religieux.

La neurologie

Nous ne détaillerons pas ici les différentes expériences qui permettent à Sir John Eccles ou à J.F. Lambert d’affirmer que toute description de ce que nous sommes en termes de neurones est incomplète. On localise de mieux en mieux les aires visuelles, auditives, les aires du langage, mais comme l’a montré J.F. Lambert quelque chose échappe à toute représentation en termes de neurones, et ce quelque chose c’est l’essentiel, c’est l’unité de l’esprit humain, notre « Soi conscient » dirait Eccles.

Les mathémathiques

Einstein disait « le plus incompréhensible » c’est que le monde soit compréhensible » indiquant par là que le seul fait qu’une mathématique soit possible et fonctionne indique l’existence d’un certain lien entre la structure du Monde et l’esprit humain. Des débats récents comme celui de Connes et Changeux (6) ont remis à l’ordre du jour la question du Platonisme » en mathématiques. Pour ceux qui ont la pratique de cette science il apparaît clairement que les concepts mathématiques existent en dehors de l’espace, du temps et du cerveau humain.

Résumons-nous : dans toutes les grandes disciplines scientifiques nous voyons poindre « des choses cachées derrière les choses », selon l’expression de Jacques Prévert. Derrière la non-séparabilité en Physique Quantique, derrière le Big Bang, derrière les archétypes de l’évolution, derrière le cerveau humain et les mathématiques se profile « le réel voilé », selon l’expression de Bernard d’Espagnat, ou « l’ordre impliqué » de David Bohm. Ainsi semble accomplie la première partie « du pas en plus ». Le principe anthropique et le caractère de technologie avancée du phénomène vivant ne sauraient à eux seuls prouver l’existence d’une finalité ; ils nous fournissent néanmoins des « symptômes » de sens, comme le dirait J.F. Lambert.

Nous devons faire maintenant face à une objection fondamentale : au nom de quoi allons-nous dire que tout cela ne va pas disparaître avec les progrès de la science, et que ceux-ci ne vont pas faire voler en éclats la notion d’autres niveaux de réalité ? Au nom d’une tendance, d’un postulat et d’un théorème. La tendance c’est justement celle qui se manifeste dans tous les domaines scientifiques en même temps (avec quelques décennies de décalage). L’une des expressions clés de la vision nouvelle c’est le holisme, l’idée que le tout est plus que la somme des parties. Cela s’applique ici : s’il n’y avait que la mécanique quantique ou que l’astrophysique à aller dans ce sens, la démonstration n’aurait plus du tout la même valeur. Mais, auparavant aussi toutes les sciences allaient dans le même sens, et c’était celui du réductionnisme et du matérialisme. Alors ?

Alors c’est là qu’intervient le postulat. Il consiste à affirmer que la science ne connaîtra plus jamais d’état d’indéterminisme comparable à celui existant avant notre civilisation ( « le ciel qui peut nous tomber sur la tête » ! ), ni d’état de déterminisme absolu que nous avons connu au début du siècle.

Ce postulat est résumé par la figure 1 qui montre l’évolution prévue au cours du temps des conceptions scientifiques entre les notions de déterminisme et d’indéterminisme. On voit que la courbe se stabilise au milieu de la figure, ce qui correspond à une vision du monde que j’appellerai « semi-déterminée ». En fonction d’un tel postulat, même s’il est conçu d’une manière très différente, cet autre niveau de réalité existera toujours, une fois dépassée l’étape de la méconnaissance scientifique et celle de l’illusion de l’omniscience.

Certains protesteront en s’exclamant comme Jean-Pierre Changeux qu’on ne saurait assigner des limites à la science. C’est là qu’intervient le théorème. Le théorème de Gödel, l’un des résultats les plus importants de ce siècle, affirme justement que tout système fini d’axiome contient une proposition indécidable. On peut dire qu’il s’agit ainsi de la démonstration que l’on ne peut tout démontrer.

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