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La vie de Malek Bennabi (1)

En exclusivité sur  Oumma, l’intellectuel algérien Nour-Eddine Boukrouh, connu pour être le disciple de Malek Bennabi, livre le fruit du minutieux travail de recherche qu’il a consacré, toute sa vie durant, à l’un des plus éminents penseurs musulmans du XXème siècle.

Un véritable document historique : une  série d’articles inédite, retraçant la trajectoire de son grand inspirateur, passé à la postérité pour son œuvre foisonnante et son célèbre concept de la «colonisabilité».

Nous avons le plaisir d’inaugurer aujourd’hui son captivant récit biographique, le seul et unique à restituer le plus fidèlement et précisément possible la vie de Malek Bennabi.

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Malek Bennabi est né le 1er Janvier 1905, mais n’est inscrit à l’état civil que deux jours plus tard. Cette année-là, beaucoup d’événements se produisent dans le monde qui auront une relation plus ou moins directe avec sa vie ou sa pensée : Mohamed Abdou, premier penseur arabe à vouloir moderniser la pensée musulmane s’éteint après une vie tumultueuse ; Mohamed Iqbal va à la découverte de l’Europe d’où il reviendra avec l’idée de « reconstruire la pensée religieuse de l’islam » ; Louis Massignon noue ses premiers contacts avec l’islam en Egypte ; René Guénon s’installe à Paris pour étudier les mathématiques mais se trouve bientôt engagé dans une quête philosophique qui l’amènera à embrasser l’islam ; José Ortéga Y Gasset, jeune philosophe espagnol « fuyant la vulgarité de sa nation », se rend en Allemagne où il va approfondir sa pensée qui sera vouée à la régénération de son pays…

C’est aussi l’année où une révolte éclate en Iran à l’instigation d’un « ayatollah » influencé par les idées audacieuses d’un réformateur arabe peu connu, Abderrahman al-Kawakibi, et celle où la guerre russo-japonaise se termine par la victoire du Japon qui, un demi-siècle plus tôt, vivait encore au Moyen Age (en 1945, il faudra deux bombes atomiques – les seules qui aient jamais été utilisées- pour le faire capituler).

De ces évènements, de ces hommes et de leurs idées, il sera beaucoup question dans ce récit.

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Bennabi est né à Constantine, l’ancienne Cirta où, dix-sept siècles plus tôt, quelques-unes des plus grandes figures intellectuelles de l’époque, arborant fièrement le sceau de leurs origines locales (Optat de Milev, Fronton de Cirta, Apulée de Madaure…) déclenchaient un important mouvement de renaissance de la littéraire latine dont les historiens souligneront plus tard le caractère autochtone.

Cette ville à la vocation culturelle tôt affirmée était comme prédestinée à impulser des mouvements d’idées puisque c’est de là également qu’est partie dans les années 1920 la « Nahda » (renaissance) algérienne sous la houlette de Abdelhamid Ben Badis (1889 – 1940).

L’ancienne capitale de Massinissa et de Jugurtha, détruite à la suite d’une révolte contre les Romains en 311, a été reconstruite quelques années plus tard par l’empereur Constantin qui lui donna son nom.

Lorsqu’il la visite au début du XII° siècle, l’historien et géographe arabe al-Idrissi écrit : « La ville de Constantine est peuplée, commerçante, ses habitants sont riches ; ils font le commerce avec les Arabes et s’associent entre eux pour la culture des terres et pour la conservation des récoltes. Le blé qu’ils conservent dans des souterrains y reste souvent un siècle sans subir la moindre altération. Ils recueillent beaucoup de miel et de beurre qu’ils exportent à l’étranger 1».

Les Ottomans la choisissent au XVI° siècle pour en faire la capitale du Beylik de l’Est. Elle résiste héroïquement à l’invasion française et est la dernière grande ville algérienne à tomber le 13 octobre 1837. Le nombre de soldats français mobilisés pour son siège n’était pas loin d’égaler celui de la population. Elle se défend rue par rue et maison par maison2.

Les généraux Damrémont et Perrégaux ainsi que le Colonel Combes y laissent la vie. Le général Valée qui réussit enfin à percer ses défenses à l’aide d’une batterie de trente-trois canons sera fait un mois plus tard maréchal, puis nommé gouverneur général de l’Algérie jusqu’en 1840. Le Bey Ahmed quant à lui se retira dans les Aurès où il continua à mener la résistance pendant une dizaine d’années.

La prise de Constantine provoque l’exode des grandes familles fuyant les outrages de la conquête. Dans « Mémoires d’un témoin du siècle »3, Bennabi décrit le drame dans lequel sont brutalement plongés les habitants de la ville : « Pendant que les Français entraient par la Brèche, les jeunes constantinoises et leurs familles quittaient leur ville en utilisant des cordes qui cédaient parfois, précipitant les vierges dans l’abîme ».

L’arrière-grand-mère maternelle de Bennabi, Hadja Baya, faillit connaître le sort de ces fugitives, n’était la résistance de la corde à laquelle elle s’était agrippée pour dévaler les parois de la falaise surplombant le Rhumel. Avec ses parents, elle se réfugie à Tunis puis à la Mecque avant de revenir en Algérie où elle mourut presque centenaire en 1909. C’est sa fille, Hadja Zoulikha, qui racontera cet épisode à l’enfant et contribuera à ouvrir son esprit sur le monde dans lequel il allait grandir. Quand il rédige à la fin de sa vie un hommage à Ben Badis, Bennabi donne l’impression de n’être pas encore remis du choc provoqué en lui par le spectacle de la mosquée Salah Bey transformée en cathédrale et note : « Aucune ville algérienne n’a gardé comme Constantine, avec la même intensité tragique, le souvenir de l’installation du colonialisme dans ses murs »4.

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Bennabi est issu d’une famille aisée appauvrie par la colonisation ; son arrière-grand-père possédait des domaines dans la région. A l’époque où sa grand-mère dessinait par ses contes les premiers contours de sa conscience, la situation sociale et matérielle de sa famille s’était dégradée. Son grand-père paternel décide alors d’aller s’établir en Libye « avec cette vague de migration qui avait affecté certains centres importants comme Constantine ou Tlemcen, traduisant le refus de cohabitation avec le colonisateur » écrit-il dans ses Mémoires.

Le père de Bennabi n’a pas suivi son propre père dans l’exil, son épouse ayant refusé de s’éloigner de sa famille établie depuis un demi-siècle à Tébessa. C’est ainsi que ses parents quittèrent Constantine pour aller se fixer à Tébessa où la petite famille qui comptait trois enfants – Malek et ses sœurs Latifa et Atika – vivra du maigre revenu que rapportaient à la mère des travaux de couture, le père étant sans emploi.

Lui était resté à Constantine chez un grand-oncle quelque temps avant d’être remis à sa famille en 1911. Sa grand-mère maternelle Zoulikha le prend alors en main, l’entourant de toute son affection. Il a presque sept ans. A cet âge, on a déjà une certaine notion des choses, en tout cas assez pour percevoir les différences entre une grande ville et le gros bourg qu’était alors Tébessa : « En revenant chez mes parents à Tébessa, je revenais avec des impressions déjà fortement marquées en moi durant mon séjour constantinois chez mes parents nourriciers. Et ce que je ne trouvais pas à Tébessa de l’ambiance habituelle que je connaissais dans l’ancienne ville des beys, donnait plus de force encore à son attraction sur mon esprit. Constantine est demeurée à cause de cela un centre de polarisation de ma conscience dans les années de ma prime enfance ». (« MTS »)5.

A Tébessa, l’enfant est tout de suite mis au contact de la vie rurale et pastorale. Il sent confusément l’absence de l’emprise coloniale sur les gens et leur mode de vie : « Cela résultait d’une sorte d’auto-défense du sol lui-même qui n’attirait pas beaucoup le colon. On y voyait bien le gendarme, le douanier, mais noyés dans une masse de burnous, surtout les jours de marché ».

Il découvre une petite ville provinciale dont il dira plus tard dans « Mémoires d’un témoin du siècle » qu’elle « était restée dans ses anciennes limites byzantines. La période arabe avait ajouté, en dehors des murailles, un petit bourg, un genre de mechta, la zaouïa, où une population semi-pastorale préférait habiter à cause de ses bêtes, plutôt qu’en ville… Dans ce paysage traditionnel, la période coloniale a ajouté une banlieue résidentielle habitée par les Européens, fonctionnaires, maîtres d’école, postiers, douaniers, gendarmes, un ou deux médecins… ».

A Constantine, il ressentait l’antagonisme entre la présence étrangère et les traditions du pays et en était affecté car le statut dévalorisant fait aux « indigènes » l’impliquait tout enfant qu’il était. Les barrières entre les deux populations étaient trop évidentes pour qu’il ne les perçoive pas.

A Tébessa par contre, il lui semblait que « les structures traditionnelles ne donnaient pas trop prise, comme dans le milieu urbain, aux conséquences morales et sociales du fait colonial » (« MTS »). Il faut dire qu’à l’époque Tébessa, qui n’est tombée entre les mains des Français qu’en 1851, était peuplée de quelques cinq mille Algériens et d’environ un millier d’Européens, alors que Constantine comptait environ 50.000 autochtones pour autant d’Européens.

A la rentrée scolaire 1911-1912, Bennabi est placé dans une école coranique où il va passer quatre années sans jamais se sentir à son aise : « Je me sauvais régulièrement du taleb et de la natte d’alfa » avoue-t-il dans « MTS ». Quelque temps plus tard, il est inscrit à l’unique école française de la ville où une classe est réservée aux petits « indigènes », le « purgatoire », appelée ainsi parce que les élèves algériens doivent y passer plusieurs années avant d’accéder aux classes normales après un examen.

Son sens de l’observation lui fait prendre conscience des contrastes entre les deux enseignements et les maîtres qui les dispensent. A l’école française, il se classe souvent premier ; il porte cartable et tablier ; sa maîtresse, Mme Buil, le prend en affection, ce qui renforce sa confiance en lui-même. Malgré son âge avancé, ses études sont maintenant amorcées. Son esprit curieux de tout traque les faits significatifs dans les comportements arabes et européens.

Dans ses « Mémoires », les souvenirs sont précis, riches, colorés et s’étendent aux détails les plus futiles. Il se rappelle de tout, en particulier de ses états d’âme face aux évènements. Les différences qu’il note entre les deux communautés le portent à comparer et à juger deux sociétés juxtaposées, l’une qui lui paraît méthodique, puissante et déterminée, et l’autre qui lui semble disloquée, désintégrée, atomisée. Il est attentif au mode de vie européen et à la manière civile dont sont célébrées les fêtes.

Les jours de marché il aime se rendre sur la grand-place pour écouter les conteurs publics magnifier les exploits de Sidna Ali, ou frémir devant les prouesses des charmeurs de serpents. Cependant, c’est avec ébahissement qu’il suit des yeux chaque fois qu’il les rencontre les processions maraboutiques et les cortèges funéraires arabes qui le frappent par leur anachronisme. Le vendredi, il revêt une gandoura et un burnous et va à la mosquée accomplir la prière collective.

D’une année à l’autre, Tébessa s’étend et change. De grands incendies viennent de détruire ses forêts, laissant le champ libre au désert qui pointe maintenant. Le nombre d’Européens s’accroît aussi. Une vie politique s’y est installée, centrée sur la nouvelle loi imposant le service militaire pour les « indigènes », et rythmée par les élections municipales.

L’enfant se pâme d’admiration devant les premiers leaders locaux que sa jeune conscience découvre, dont Abbas Ben Hammana, un commerçant mozabite qui a fondé la première « medersa »6 de Tébessa et qui s’était rendu célèbre par sa ferveur à défendre le droit de la langue arabe à être enseignée en Algérie.

Bennabi écrit à son sujet dans « MTS » : « Cet Abbas Ben Hammana – qui est très peu connu en Algérie – était cependant un précurseur de l’idée nationaliste à l’Est, avec Ben Rahal à l’Ouest. Les deux hommes se connurent d’ailleurs et constituèrent la première délégation algérienne qui partit à Paris vers cette époque pour présenter au gouvernement français des revendications ».

Bennabi reviendra plusieurs fois dans ses écrits sur les noms de Ben Hammana et de Ben Rahal que la mémoire algérienne ne semble pas avoir retenus comme c’est d’ailleurs le cas de beaucoup d’autres grandes figures nationales7.

Le jeune Bennabi adore assister aux joutes électorales qui animent ponctuellement la ville et éprouve une grande fierté chaque fois que Ben Hammana marque des points contre les Français. Cette vie politique provinciale a par ailleurs stimulé le développement d’une certaine vie culturelle « où se rejoignaient les éléments du passé et les prémices de l’avenir, et naturellement ma conscience se formait dans ce double courant », écrit-il dans « MTS ».

Les Tébessiens s’organisent, gèrent leurs lieux publics, mènent des actions de volontariat… Tout ce dynamisme aiguillonne l’esprit de l’enfant et le pousse à chercher les causes de l’immense clivage qui sépare les deux communautés. Un matin de juillet 1914, la ville stupéfaite apprend que Abbas Ben Hammana a été assassiné, son nom ayant été mêlé quelque temps plus tôt à un attentat politique qui avait mis en émoi la haute administration ; et quand la première guerre mondiale éclate quelques jours plus tard, Bennabi pense naïvement que « c’était à cause de sa mort ».

La guerre, avec ses inévitables incidences économiques, va rendre encore plus difficile la vie des Algériens qui connaîtront des périodes de famine. Heureusement, son père finit par trouver un emploi de « khodja » (fonctionnaire) dans l’administration communale grâce à son instruction d’ancien « médersien ».

NOTES :

Cité in M. Benzeggouta : « Constantine, de Massinissa à Ibn Badis », W. de Constantine, 1999.

2 Un historien français, E.Vayssettes, a témoigné en 1857 de cette résistance : « Dans les divers sièges que Constantine a eu à soutenir, cette ville a dû toujours son salut au courage seul de ses habitants, et non point à l’initiative de ses chefs qui, pour la plupart du temps, étaient absents au moment où le danger leur faisait un devoir de rester à leur poste. C’est un fait qui milite en faveur de cette population guerrière devant laquelle nous-mêmes avons échoué une première fois, alors que partout ailleurs la victoire suivait nos drapeaux… » Décrivant le dernier assaut donné par les troupes françaises, il écrit : « Le bombardement recommença avec une telle vigueur que les murs ne tardèrent pas à crouler sous les coups réitérés des boulets et des bombes. La brèche était désormais praticable ; mais les habitants résistaient toujours, résolus de s’ensevelir sous les ruines de leur ville, plutôt que de se rendre. L’assaut fut résolu pour le lendemain… Assiégeants et assiégés se prennent corps à corps ; on ne combat plus qu’à coups de sabres et à coups de baïonnettes… Enfin, après une résistance aussi héroïque que glorieuse a été l’attaque, Constantine est à nous… » (« Histoire des derniers beys de Constantine », Ed. GAL, Alger 2005).

Dans « Main basse sur Alger ( Ed. Chihab, Alger 2004), Pierre Péan reproduit le récit d’un officier français qui a participé à l’assaut, le capitaine de Saint-Arnaud : « On marchait jusqu’aux genoux dans des cadavres et dans le sang… Mes hommes tombaient et pour ne plus se relever, car toutes les blessures étaient mortelles… On enfonce la porte, on se précipite dans les cours, dans les escaliers, dans les chambres… Quelle scène, quel carnage, le sang faisait nappe sur les marches. Pas un cri de plainte n’échappait aux mourants ; on donnait la mort et on la recevait avec cette rage du désespoir qui serre les dents et renvoie les cris au fond de l’âme. » Il y avait également du côté français un peintre qui, ayant assisté à la bataille, l’immortalisa dans un tableau intitulé « Assaut de Constantine ». C’est Eugène-Napoléon Flandin, fils du rapporteur de la commission qui avait été chargée d’enquêter sur le pillage du trésor public algérien en 1830 évalué à quatre milliards d’euros d’aujourd’hui selon Pierre Péan qui poursuit : « Tout le monde sait que la conquête de ces trésors fut un des principaux motifs de l’expédition d’Alger, où il s’agissait beaucoup plus de s’emparer d’une aussi riche proie que de venger un coup d’éventail. » L’auteur achève son livre sur cette phrase : « Ainsi commençait ce que beaucoup ont appelé « la mission civilisatrice de la France en Afrique ».

3 Ed. ENAL, Alger 1965.

4 « A la mémoire de Ben Badis », Que sais-je de l’islam N°3, mai 1970.

5 « MTS » = « Mémoires d’un témoin du siècle, l’Enfant »

6 Etablissement secondaire bilingue préparant aux études supérieures. Au sens général, le mot signifie école.

7 Après avoir été officier, M’hammed Ben Rahal (1858-1928) s’est lancé dans la vie politique oranaise où il a été élu délégué financier. En 1899, il présente une communication sur « l’Avenir de l’islam » devant le Congrès international des orientalistes à Paris. Ahmed Riza cite dans son livre, « La Crise de l’Orient », un extrait de cette conférence où Ben Rahal dit : « Chaque fois que dans le monde musulman l’action d’une puissance se heurte à un obstacle, l’opinion publique découvre aussitôt la cause du mal : c’est le fanatisme. Le musulman défend-il son pays, sa religion, sa patrie ? ce n’est pas le patriotisme qui le guide, c’est la sauvagerie. Et se montre-t-il courageux, héroïque ? c’est un fanatique. Se résigne-t-il une fois vaincu ? c’est un fataliste ». Adepte de Mohamed Abdou, Ben Rahal a combattu la thèse de l’assimilation et le Code de l’indigénat. Il a connu Karl Marx et Djamel-Eddin al-Afghani.

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