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La Taqwa, cette vertu du jeûne éclipsée par un discours ritualiste (Partie 1)

« Et il est mieux pour vous de jeûner si seulement vous saviez !» (Coran 2 : 184)

Introduction

Il existe une pléthore d’ouvrages écrits par les plus éminents jurisconsultes sur les aspects rituels du jeûne. Ces écrits sont incontournables mais ne doivent pas faire perdre de vue la dimension spirituelle de ce culte, au risque d’en faire une pratique sans âme, sous le mode de la tradition et de l’imitation.

Les lignes qui vont suivre ont pour motivation de contribuer à la mise en exergue de la signification profonde du jeûne et de ce que le fidèle peut en espérer. En filigrane, l’idée est que le jeûne bien compris et pratiqué comme il sied prépare le croyant à la Taqwa, mot sur le sens duquel nous comptons revenir le long de ce texte.

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Cette sublime vertu attendue du jeûne est en bonne place dans ce qui manque cruellement à la modernité occidentale mondialisée. En effet, au nom du progrès, l’homme moderne veut tout maîtriser sauf lui-même, partir à la conquête de la nature sans comprendre sa propre nature. Dans ce cadre, il nous semble que le jeûne du mois de Ramadan associé à la prière, au don aux nécessiteux et à la retraite spirituelle est une méthode appropriée de lutte, pour l’agrément de Dieu, contre les mauvais penchants qui entravent l’action pour le bien, le vrai, le juste et le beau.

Brève recension coranique sur le « Nafs » humain

Il est utile de se rappeler le verset qui a prescrit le jeûne obligatoire du Ramadan pour découvrir la promesse y associée :

        « Ô vous qui avez cru ! Le jeûne vous a été prescrit comme il l’a été à ceux qui vous ont précédés, ainsi attendriez-vous la crainte » (Coran 2 : 183)

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Par la particule (la ‘alla), rendue maladroitement par « peut-être que » dans certaines traductions du Coran, ce verset met en relation la pratique du jeûne et cette vertu cardinale de la spiritualité musulmane qu’est la Taqwa. D’ailleurs cette promesse du jeûne explique pourquoi il a été aussi prescrit aux générations de croyants d’avant la révélation du Coran, selon des modalités non précisées. Le croyant tient pour vraie cette relation et peut s’il le souhaite chercher à comprendre de quelles façons le jeûne peut avoir l’effet Taqwa pour le fidèle.

On ne peut tenter de répondre à cette question de façon satisfaisante sans une profonde réflexion sur ce qu’est le jeûne concrètement et ce que nous dit le Coran sur la Taqwa.

Dans la spiritualité musulmane, la Taqwa est une vertu au sens d’une disposition spirituelle positive qui protège de la transgression des commandements de Dieu. Le terme, qui n’est pas facile à traduire par un seul mot, est souvent rendu dans la littérature par « crainte » ou « piété » ou « vertu ». En tout cas, les oulémas expliquent que c’est un état spirituel que le fidèle qui en est imbu éprouve dans le très-fonds de son être et qui le fait penser avant tout à se protéger de ce qui peut susciter le courroux de Dieu.

Plusieurs définitions en ont été données par les oulémas, chacune révélant telle ou telle autre dimension de la Taqwa, ce qui laisse comprendre que celle-ci est l’objet d’une quête permanente. Dans ce cadre, l’éminent et défunt exégète tunisien, Ibn Ahour, en dit ceci dans son commentaire du Coran : « Du point de vue de la Charia, la Taqwa se définit comme étant la posture qui consiste à se protéger de la ma ‘siyah et c’est parce-que le jeûne permet cela qu’il a été prescrit ». Il convient de noter que lorsque les oulémas parlent de « ma ‘siyah », ils entendent le péché.

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Puisque le Coran, qui est une guidance (hudan), met en relation le jeûne et la Taqwa, il est fondé de se dire que ce qui est prescrit au jeûneur recèle les germes de celle-ci ou constitue une méthode appropriée pour en être imbu. Dans ce cadre, il faudrait analyser ce que peut faire tout le jeûne sur tout l’être humain pour comprendre la nature de la relation susmentionnée sans oublier que la promesse de Taqwa est tenue en fonction de la qualité du jeûne. De quelles informations dispose-t-on pour tenter de comprendre l’effet Taqwa attendu du jeûne ?

Pour y répondre, il est incontournable de faire le lien entre la pratique du jeûne et ce que le Coran nous dit du « nafs » (âme charnelle) et de « hawâ » (passion) : le « nafs » (âme charnelle) ne cesse de susurrer (waswasah) ; le « nafs » incite à la magie ; le « nafs » porte en elle une propension au Fujur (perversion) et à la Taqwa ; le salut est condition de la capacité à purifier le « nafs » ; laissé à lui-même, le « nafs » a tendance à inciter au mal ; le « nafs » peut-être érigé en divinité et étouffer le libre arbitre ; les incitations du « nafs » sont un ennemi de la raison et de la vérité ; les passions du « nafs » ont conduit au meurtre de prophètes (paix sur eux) ; obéir aux passions du « nafs » mène à l’injustice et à s’écarter du droit chemin dans l’exercice de l’autorité politique et de l’administration de la justice ; la maîtrise du « nafs » contre la domination des passions est une condition d’entrée au paradis ; obéir aux passions empêche l’élévation spirituelle et laisse s’installer l’insouciance dans le cœur ; obéir aux passions du « nafs » est un écran à la guidance de Dieu et à la véritable connaissance ; qui sont sous la domination des passions sont égarés et se mettent à égarer autrui ; la sujétion du libre arbitre par les passions du « nafs » conduit à une mauvaise interprétation des signes de Dieu « âyât » ; c’est être injuste que de préférer les passions du « nafs » à la connaissance et à la vérité venant de Dieu ; qui obéit à ses passions voit ses mauvaises actions embellies par Satan ; si les passions du « nafs » dominaient le monde, il en résulterait le chaos ; la préférence donnée aux passions conduit au rejet de l’appel des prophètes (paix sur eux)

Se protéger de son « nafs »

Il ressort principalement de cette recension que ce « nafs » dont nous ignorons la nature, laissé à lui-même, a plutôt tendance à inciter au mal, c’est-à-dire que sa tendance ou sa propension au Fujûr l’emporte, sauf s’il en est empêché. Cette information est capitale en ce qu’elle justifie la nécessité d’intervenir sur le « nafs » pour qui veut la domestiquer et la discipliner. C’est en cela que la méthode du jeûne est grandement pertinente vu qu’elle vise à apprendre au fidèle à lutter de façon appropriée contre le Fujûr du « nafs » Le musulman tient pour vrai que par la médiation de la révélation coranique notamment la prescription du jeûne, il devient libre de l’emprise carcérale des passions du « nafs ».

Quand la propension au Fujûr du « nafs » triomphe sur celle à la Taqwa, c’est la ruine et la tragédie qui se profilent à l’horizon. Donc, c’est seulement lorsqu’on maîtrise les « canaux », par lesquels la propension à la perversion du « nafs » est alimentée, que l’on peut être libre d’être au service de Dieu, selon les termes de référence de la vocation de calife que Dieu a assignée à Adam et sa postérité.

Lorsque les désirs du « nafs » sont satisfaits pour être satisfaits, la raison se met à son service et alors s’ouvrent les portes de toutes sortes de monstruosités que Satan aide à embellir sous des visages trompeurs. Connaît-on le moindre mal qui ne soit commis sous la « pression » du « nafs » ? D’où notre thèse selon laquelle le jeûne est une école de savoir-vivre au sens où il est une méthode spirituelle, cultuelle, morale, et physique qui permet à l’homme de corriger l’erreur qui est en train de nous coûter cher au nom du progrès et de la modernité, à savoir, vouloir tout maitriser sauf nous-mêmes.

A quoi cela sert de tout maîtriser si la convoitise, la jouissance, la puissance, la vengeance, l’égoïsme, l’infatuation de sa personne, bref, les mauvais penchants de toutes sortes motivent les attitudes et comportements des humains ?

A travers la pratique du jeûne, tel que prescrit pas le Coran, le fidèle interdit au « nafs » le « carburant » dont il a besoin pour se mettre en état de faire le mal. C’est ainsi que le jeûne apprend au fidèle à construire la capacité spirituelle de refuser que son « nafs » se donne à la corruption et se mue en instigateur du mal. Car, combien de fois, se croit-on libre d’adopter telle attitude et d’agir de telle façon lors qu’à nos mauvais penchants nous sommes asservis ?

A travers la prescription du jeûne, le Coran nous apprend que la vraie liberté a pour condition la maîtrise de soi, c’est-à-dire de ses passions. Il s’agit donc de rester souverain de soi contre la tyrannie des mauvais penchants. Plus sa volonté est soumise à la sujétion des passions du « nafs », plus l’humain perd la capacité de faire de sa vie quelque chose de sublime.

Le Coran nous fait le récit de la tyrannie des passions du « nafs » et de ses effets tragiques à travers de nombreux cas dont nous retenons les deux suivants : il s’agit du premier homicide volontaire commis par un fils d’Adam contre son frère :

          « Son âme l’incita à tuer son frère et il le tua. Il fut ainsi du nombre des perdants » (Coran 5 : 30)

Dans le deuxième cas, il est question de la femme d’une haute autorité en Egypte au temps du prophète Joseph (paix sur lui). Passionnément éprise de ce jeune homme à la beauté angélique, elle tente de le séduire. Joseph (paix sur lui) finira en prison malgré sa chasteté et son innocence. La tentatrice finira par avouer :

           « Je ne cherche point à m’innocenter : ‘l’âme en vérité aime pousser au mal, sauf pour celui auquel Dieu fait miséricorde’ » (Coran 12 : 53)

Le musulman, qui tient pour vrai que le Coran est la parole de Dieu, tire de ce qu’Il lui dit de la nature et du comportement du « nafs », que le jeûne agit dans le but de lui «couper les vivres» :

        « Nous avons effectivement créé l’homme et Nous savons ce que lui susurre son âme et Nous sommes plus près de lui que sa veine jugulaire » (Coran 50 : 16)

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