in ,

Idir s’en est allé : l’élégance naturelle d’un apôtre d’une Algérie plurielle

« J’ai eu la chance d’avoir une grand-mère et une mère poétesses. On venait de loin pour les écouter. J’ai baigné dans l’atmosphère magique des veillées où l’on racontait des contes et des énigmes. Dans une société de culture orale, la valeur du mot est immense. La capacité à ciseler les mots, à inventer des images, est aujourd’hui encore très prisée chez nous.»
(Idir) 

Tel un éclair déchirant un ciel chargé, l’annonce du départ, pour un monde meilleur, d’un digne fils de l’Algérie profonde m’a fait l’effet d’une violente décharge électrique. Une terrible nouvelle qui m’affecte beaucoup, comme tant d’autres.
On aura, en effet, tout dit d’Idir, le chanteur algérien qui, à sa façon, a marqué plusieurs générations, à la fois sur le plan musical mais aussi et surtout sur le plan des idées. Idir fut un des principaux ambassadeurs de la chanson kabyle à travers le monde, et l’interprète passé à la postérité du célèbre A Vava Inouva. Il s’est éteint, samedi 2 mai, à Paris.
Parmi les centaines d’hommages qui ont afflué de toutes parts, on retiendra notamment ceux du chef d’Etat algérien et du Haut-Commissariat à l’amazighité (HCA). « J’ai appris avec une immense tristesse la nouvelle du décès d’Idir, une icône de l’art algérien », a immédiatement réagi, sur Twitter, le président Abdelmadjid Tebboune, complétant son éloge posthume en ces termes : « Avec sa disparition, l’Algérie perd un de ses monuments».
Le Haut-Commissariat à l’amazighité (HCA) a, pour sa part, salué la mémoire du chanteur Idir, en regrettant la perte d’une icône de la chanson algérienne qui « a su donner au répertoire musical kabyle une portée universelle». Et de poursuivre : « Les chansons à succès du défunt, comme A Vava Inouva ou Sendu, resteront immortelles et éternellement perpétuées pour garantir la transmission et le développement de la langue amazighe dans une Algérie plurielle.»
Pour l’histoire, le titre A Vava Inouva est devenu un tube planétaire, diffusé dans 77 pays et traduit dans 15 langues. Yasmina Khadra raconte qu’alors qu’il était invité en Inde, il eut l’agréable surprise, lors d’une grande réception, d’assister au spectacle d’une troupe de chanteurs et de danseurs qui interprétait A Vava Inouva.
Le texte de Mouloud Mammeri présentant la chanson mérite d’être rapporté, en ce sens qu’il donne une image fidèle de la réalité de l’Algérie profonde : « Dehors, la neige habite la nuit. L’exil du soleil a suscité nos frayeurs et nos rêves. Dedans, une voix cassée, la même depuis des siècles, des millénaires, celle des mères de nos mères, crée à mesure le monde merveilleux qui a bercé nos ancêtres depuis les jours anciens. Le temps s’est arrêté, le chant exorcise la peur, il crée la chaleur des hommes près de la chaleur du feu. Le même rythme tisse la laine pour nos corps, la fable pour nos cœurs. C’était ainsi depuis toujours, pourtant, les dernières veillées en mourant risquaient d’emporter avec elles les derniers rythmes. Allons-nous rester orphelins d’elles et d’eux ? Il faut savoir gré à celui qui habille, à la fois moderne et immortel, les vers fidèles et beaux, prolonge pour nous avec des outils très actuels un émerveillement très ancien. C’est en vain que dehors la neige habite la nuit.»
Cet homme discret ne s’est jamais reconnu dans le monde du showbiz, même s’il aimait composer. Toujours à l’écoute de cette Algérie qui était si chère à son cœur, il communiait avec son pays lors de la tragédie de Bab-El-Oued. Ainsi, en mai 2002, il enregistra une chanson au titre éloquent : « Pourquoi cette pluie ?». Il y évoquait le terrible déluge qui s’était abattu sur la ville d’Alger, en novembre 2001.

 Qui est Idir ?
De son vrai nom Hamid Cheriet, il naquit à Aït Lahcène, un petit village près de Tizi-Ouzou. Etudiant au sein de la Faculté des sciences d’Alger, il obtint une licence de géologie, puis un DEA et une thèse en géologie minière. Il s’exila en France pour y préparer une thèse, mais son destin bascula en 1973, lors d’un passage décisif sur les ondes de Radio Alger. Un passage radiophonique qui changea le cours de sa vie. Remplaçant la chanteuse Nouara, sa chanson en langue berbère A Vava Inouva, qui relate les veillées dans les villages kabyles, rencontra aussitôt un franc succès qui dépassa les frontières. Elle fit le tour du monde à son insu, pendant qu’il faisait son service militaire à l’Efor, École des officiers de réserve, en 1973. Il rejoignit Paris, en 1975, pour y produire son premier album, également intitulé A Vava Inouva, avant de s’éloigner de la scène musicale pendant dix ans, de 1981 à 1991. Par la suite, sa carrière connut un second souffle et fut relancée.
À l’automne 1999, profitant de l’élan donné par ses compatriotes Cheb Mami et Cheb Khaled, il signa son grand retour discographique avec l’album « Identités », où il proposait un mélange harmonieux de chaâbi, la musique algéroise, et de rythmes empruntés aux genres occidentaux.
En 2007, il réalisa l’album « La France des couleurs », en pleine campagne pour l’élection présidentielle française, marquée par des débats houleux sur l’immigration et l’identité. On rapporte que le président Sakozy voulait alors le récupérer, à l’instar des autres chanteurs de la diversité. En janvier 2018, le chanteur revint en Algérie chanter Yennayer, lors d’une série de concerts mémorables à la Coupole.
 Idir, héraut humaniste de la culture kabyle
Akram Belkaïd a décrit son parcours et son engagement ferme pour la culture kabyle : « Le chanteur et musicien algérien Idir est mort samedi 2 mai, à Paris, à 71 ans. Chantre de la culture berbère, il fut l’auteur-compositeur d’un grand nombre de chansons qui contribuèrent à empêcher la marginalisation de la musique et de la langue kabyles par le pouvoir algérien. Algérie, fin 1973. Des cassettes audios passent de main en main, alors qu’elles ne contiennent souvent que l’enregistrement d’une seule chanson en langue kabyle : A Vava Inouva (Papa Inouva). A Vava Inouva est ainsi le premier succès musical maghrébin en Europe, un pionnier de la future world music des années 1980. Cet engouement est un beau pied de nez au régime du colonel Houari Boumediène, qui imprime alors sa marque de fer à la société. Les libertés individuelles sont restreintes (…) Il faudra attendre la révision constitutionnelle d’avril 2002 pour que le berbère soit reconnu  langue nationale, et celle de janvier 2016 pour qu’il acquière le statut de langue officielle.»(1)
« Avec la chanson A Vava Inouva, en Algérie, poursuit l’auteur, c’est la «folie Idir». Le disque est commercialisé en France. Ses chansons passent en boucle, les non-berbérophones les apprennent par cœur et se font traduire les paroles. Soudain, la langue kabyle n’est plus confinée au folklore multicolore de mauvais goût chichement diffusé par les médias officiels. Grâce à Idir, la langue et la culture kabyles sortent du carcan étroit dans lequel elles étaient enserrées. Les chansons d’Idir passent à la télévision à des heures de grande écoute. Le quotidien francophone El-Moudjahid, organe officiel du parti unique du Front de libération nationale (FLN), plastronne : «Nous aussi avons notre Bob Dylan», clame-t-il en célébrant une «folk song algérienne». «(…) Aujourd’hui encore, une chanson de ce premier album demeure emblématique de cette fusion nationale. Zwit rwit (Fais la fête), morceau rythmé et festif, véritable invitation au mouvement des hanches, est un passage obligé pour toute célébration de mariage en Algérie, y compris en milieu non-berbérophone. Ssendu (Voie lactée) est un hommage à la mère d’Idir, décrite dans un acte quotidien. Dans toute son œuvre, la condition féminine demeurera un cheval de bataille d’Idir qui ne cessait de remercier sa mère et sa grand-mère «analphabètes, mais poétesses, de lui avoir transmis la richesse d’une culture orale millénaire.» (1)
 Une « subversion tranquille » d’un chanteur pas comme les autres 
« Avec seulement sept albums studio – il revendiquait à ce sujet ‘‘le droit à la lenteur’’- une subversion tranquille marquée par de multiples collaborations avec des artistes occidentaux, c’était sa façon de continuer à défendre une culture, dont le statut s’est certes amélioré en Algérie, mais qui, les réflexes ayant la vie dure, n’en demeure pas moins reléguée au second plan. C’était là l’engagement majeur d’Idir, qui fut parfois critiqué parce que ses textes n’étaient pas explicitement politiques, comme ceux de Matoub Lounès ou de son ami Lounis Aït Menguellet. (…) Discret, humble, d’une grande gentillesse, il se voulait avant tout libre de toute allégeance. Vis-à-vis du régime, il entendait garder son droit à la critique, mais il refusait, dans le même temps, de soutenir les plus radicaux de la revendication berbériste. En 2001, il participa à Paris à deux concerts de soutien aux manifestants du Printemps berbère (1980) et à ceux du Printemps noir (avril 2001».(1)
 Idir et la Révolution du 22 février 2019
Quant à son lien direct avec l’Algérie, il fut paradoxalement marqué par la distanciation. Son exil dura 38 ans, et ce n’est qu’en janvier 2018 qu’il donna un grand concert à Alger pour célébrer Yennayer, le «Nouvel An berbère. « Il faudra du temps pour que les blessures du peuple algérien guérissent. Nous sommes une nation qui mérite mieux et qui doit savoir qui elle est vraiment », nous confiait-il encore au début des années 2010.
Dans une interview au Journal du dimanche, en avril 2019, il évoquait les manifestations populaires en Algérie et le départ du président Abdelaziz Bouteflika. Plus récemment, et alors qu’il se savait déjà malade, les manifestations du Hirak et le refus de la population de tomber dans le piège de la stigmatisation de la Kabylie tendu par le pouvoir l’avaient empli d’espoir. En juillet 2019, il dédiait une chanson inédite au Hirak et aux détenus d’opinion algériens. «J’ai tout aimé de ces manifestations : l’intelligence de cette jeunesse, son humour, sa détermination à rester pacifique. J’avoue avoir vécu ces instants de grâce, depuis le 22 février, comme des bouffées d’oxygène. De toute façon, nous sommes condamnés à réussir. Continuons donc à réfléchir en termes de nation algérienne vers le progrès. Si nous restons unis, rien ni personne ne pourra nous défaire.»(2)
« Il faut se rendre à l’évidence, c’est la fin d’une époque, et une nouvelle ère s’amorce en filigrane. Je viens d’Algérie et je fais partie de cette génération que l’on surnomme ‘‘les enfants de l’indépendance’’. Mon âge m’a permis d’entrevoir le drame de la guerre de libération. Comme tout le monde en Kabylie, j’ai entendu le son des fusillades entre les soldats de l’armée française et les combattants algériens. J’ai encore dans ma tête la sensation du ventre chaud de ma mère dans mon dos, alors qu’elle recouvrait ses petits de tout son corps pendant que les coups de mortier nous assourdissaient. Je n’oublierai jamais ces sentiments de bien-être et d’impuissance.»(2)
Racontant sa jeunesse, certaines scènes l’ont marqué d’une façon indélébile : « Je n’oublierai pas non plus, dit-il, les rassemblements sur la place du village pour assister aux exécutions des moudjahidine. Mais j’ai aussi connu l’humanité d’autres soldats nous distribuant des bonbons et toutes sortes de vivres. Pour ma part, j’ai été sauvé par l’un d’entre eux, alors qu’un harki s’acharnait sur moi à coups de crosse ! À l’indépendance, j’étais un adolescent fier d’appartenir à un pays qui venait de réussir sa révolution et de voir, quelques années après, l’Algérie devenir un des phares du tiers-monde et une championne du non-alignement. C’est pourquoi j’ai été si ému de voir flotter dans les rues des grandes villes d’Algérie, ces dernières semaines, aux côtés des drapeaux de l’Algérie, des étendards et des banderoles en langue amazighe. Cela prouve que cette mobilisation populaire a tout compris du défi d’une Algérie qui accepte enfin sa diversité. Comme si notre jour de gloire était enfin arrivé.»(2)
« Le 4 janvier 2018 de l’an dernier à la Coupole d’Alger. Là, devant 20 000 personnes, j’ai essayé de dire qu’il ne pouvait pas y avoir d’Algérie démocratique sans reconnaissance de sa diversité, sans que les femmes y aient les mêmes droits que les hommes. Et que l’idéologie nous empêchait d’être nous-mêmes. Quel bonheur de voir chaque jour, depuis sept semaines, ces centaines de milliers d’Algériens expliquer en si peu de mots ce qui est devenu une évidence : trop c’est trop, il est grand temps de changer ! Il faut se rendre à l’évidence, c’est la fin d’une époque, et une nouvelle ère s’amorce en filigrane. Maintenant, la donne est entre les mains du peuple, qui doit tenir bon jusqu’à ce qu’on arrête le dernier des voleurs ! (….) Nous avons la chance de ne pas refaire le long périple qu’ont connu les peuples des démocraties avancées après des siècles de lutte, et de prendre ce raccourci de l’Histoire qui nous permettra d’être de plain-pied dans le progrès. L’État de droit est plus lent à atteindre, mais il offre la possibilité à celles et ceux qui en disposent de mieux pratiquer la démocratie. (…) Mon cousin et ami Cherfi Amar m’a appris ce beau proverbe mexicain : Ils veulent nous enterrer, mais ils oublient que nous sommes des graines. »(3)
Physiquement loin de l’Algérie, il y était toutefois sans cesse par l’esprit et par la volonté de maintenir en vie un patrimoine culturel. Il incarnait ce que l’homme peut exprimer de plus beau : la flamme d’une bougie éclairante, bien que vacillante. La sagesse même de l’homme. La fierté de notre pays, il nous fit découvrir l’âme de l’Algérie profonde, l’âme de ce peuple qui a traversé 3 000 ans d’histoire et connu plusieurs envahisseurs qu’il a, à chaque fois, boutés hors du pays.
Sa vision du monde, nous la percevons à travers ces quelques mots sur son site : « Avec le temps vient ce moment important où l’on sent confusément qu’il faut faire le chemin à l’envers pour se sentir totalement rassemblé, unifié, pacifié. Les chansons populaires sont ainsi toutes les routes qui le ramènent à son berceau de paix et d’identité. Le plus difficile n’est pas d’être invité à chanter avec autrui, mais de se sentir admis comme un frère. Et non plus comme un étranger que l’on accueille avec bienveillance. La vérité est toujours dans l’intelligence de l’émotion. Et à l’écoute des chansons, se dessine ainsi puissamment la personnalité de ce berger de la conscience. Le chant kabyle, de toute éternité, colle à la vie sociale. Il renvoie spontanément à ces grandes et belles veillées, où l’on racontait le monde avec des contes et des énigmes. C’est l’histoire, là encore, de l’enfant Idir qui écoutait, émerveillé, sa grand-mère et sa mère poétesses lui enseigner la force vibrante de la culture orale et de la valeur unique du mot.» (4)
« Ce que je voulais, écrit-il, c’est avoir un diplôme universitaire et retourner à la maison. Mais le destin en  décidera autrement.  J’ai continué mes études, j’ai eu un doctorat en géologie minière en France, mais la musique n’a jamais quitté mon esprit, même si ‘’chanter n’est pas un métier’’, comme disait ma mère.» «J’avais écrit une chanson pour Noura,  Arssed a yidess, ( le sommeil est tombé)  c’était prévu qu’elle la chante à la radio. Mais le jour où elle devait la chanter, elle est tombée malade. C’est là que Dali m’a demandé de la remplacer. J’étais comme piégé. Et c’est à ce moment-là, sur place, que j’ai inventé le pseudonyme Idir, parce que je ne voulais pas que mes parents sachent que je chantais. Ils m’avaient envoyé faire des études, pas pour chanter. Finalement, j’ai chanté.» Idir confiera encore : «Ce devait être l’aventure d’un soir, mais la passion se confirma et ne me quitta plus. J’ai continué mes études, obtenu mes diplômes depuis, mais je n’ai pas arrêté de chanter (…)» Resté humble, le chanteur était convaincu d’une chose : le plus dur n’est pas d’arriver au sommet, mais d’y rester. «Le défi pour un artiste n’est pas de devenir célèbre, car comme le disait Lounès,  « assagui ligh azzekka wissen » (Aujourd’hui j’existe demain peut-être). Georges Brassens disait aussi : ‘‘Dans ce métier, le plus difficile est de durer.’’ Quand tu travailles avec dévouement, tu laisses des traces. C’est la plus belle récompense dans ce métier.» (5)
Cet homme d’une grande discrétion aimait prendre son temps pour partager ses réflexions sur l’Algérie, l’identité berbère, la langue française, la laïcité, les droits des femmes… Il en parlait avec douceur, pesant le sens de chaque mot. « Il a su rester humble, simple, facile d’accès, c’était un fédérateur », témoigne son ami Rabah Mezouane, ancien programmateur musical de l’Institut du monde arabe, à Paris. « Il avait traversé les générations et au-delà de la communauté kabyle, rallié autour de lui un public arabophone et français. Il a marqué l’histoire de la chanson maghrébine.»(6)
 Éloge du vivre-ensemble 
Que de chemin parcouru en 40 ans ! Du « Printemps berbère » de 1980 au « Printemps noir » de 2001, différents mouvements de protestation consécutifs ont demandé la reconnaissance de la culture et de la langue berbères. Depuis, tamazight est devenu une langue officielle et Yennayer, le Nouvel An berbère, est une fête nationale. A sa façon, Idir fut un tisserand des riches heurs, mais aussi des malheurs de notre pays, dont les plus de 3 000 ans d’histoire nous contemplent. Il tissa les trames, les fils d’un vivre-ensemble, et ses coups de colère tranquilles furent davantage des appels à la générosité, au partage, au respect, et surtout à la nécessité de construire un récit national ne faisant l’impasse sur aucune période, sur aucun bouleversement qu’a connus l’Algérie. « Si nous sommes unis », répétait-il, « personne ne pourra nous défaire ».
Idir, de notre point de vue, n’a jamais hurlé avec les loups. Au contraire, il a toujours réclamé l’unité dans la diversité. « Avec juste un prénom, lit-on dans cette contribution parue dans El Watan, qui sonne comme une injonction pour vivre, il s’est construit l’un des noms les plus illustres de la ‘’chanson du monde’’. Idir est parti sans faire de bruit, avec cette discrétion légendaire qu’on lui connaissait, cette élégance des grandes âmes qui l’a toujours caractérisé. Tout au long de sa carrière qui aura duré près de 50 ans, Idir a chanté et magnifié la langue, la culture et l’identité berbères aux quatre coins de la planète. (…) Avec 7 albums studio en 50 ans de carrière, Idir n’aura pas été vraiment prolifique,  chaque œuvre composée devait d’abord longuement mûrir et se bonifier comme un bon millésime. (…)»(7)
«Idir, poursuit l’auteur, aura été une voix qui compte et son soutien à tous ceux qui luttent pour la réhabilitation de la culture amazighe aura été constant. (…) Revendiquant sa liberté de penser, il se méfie de la récupération politique tant et si bien qu’il a toujours refusé de se produire en Algérie en dépit des multiples sollicitations et des ponts en or qu’on lui dressait.  Pour l’avoir suivi durant trois jours lors de son retour en 2015 pour parrainer un festival en Kabylie, son immense notoriété n’avait d’égales que sa modestie et son humilité.  Il répondait à tous avec la même bienveillance et le même sourire malgré la fatigue et la maladie. «Ce sont des moments très forts avec une charge émotionnelle considérable. Tu es entouré de gens qui sont venus pour toi, qui t’accueillent avec joie et tu es au centre de leurs préoccupations et intérêts. Ce que l’on a semé est toujours là. La nature extraordinaire de cet accueil change un peu la donne. Tu te surprends à vouloir donner plus.»(7)
C’est le peuple qui fait l’Histoire 
Nadjia Bouzeghrane nous parle de l’homme et de ses convictions trempées, notamment quand il s’est agi de rentrer dans le débat politique : « Avec la pudeur, la retenue et la modestie qui le caractérisaient, mais d’un ton ferme, Idir parlait avec ‘’les mots du cœur’’ de ce qui le touchait profondément : le déni de la langue et de la culture amazighes, la dimension amazighe de l’Algérie. ‘’J’ai toujours dit que je n’étais le porte-parole de personne. J’ai mes idées, si ces idées sont dans le sillage de la pensée d’un plus grand nombre, tant mieux. Ce qui est vrai, je n’ai pas le même mode de vie que ces jeunes qui manifestent, mais s’ils me demandent, eux, de m’exprimer, je ne refuserai pas. Je ne veux être ni symbole ni porte-parole, le seul symbole qui puisse exister, c’est le peuple. C’est le peuple qui fait l’Histoire.’’.» (8)
«Pour Idir, poursuit l’auteure, ce qui s’est passé en Kabylie au printemps 2001 reflète la température de toute l’Algérie. Le mécontentement existe partout. A la faveur de l’étincelle identitaire, au départ, la population en Kabylie a logiquement conclu à des revendications de démocratie, de justice sociale, de libertés individuelles… Cela fait des millénaires que ma culture existe, je suis Algérien, je ne sais pas être autre chose, mais bien que le pays soit indépendant depuis 1962, je ne suis pas reconnu en tant que partie intégrante de ce pays. C’est un malaise que je porte. Peu importe la raison.’’» (El Watan du 2 juillet 1999). Idir a très peu chanté en Algérie. «Le fait d’aller en Algérie s’est peu à peu transformé en mythe. Je suis traversé par des sentiments contradictoires. Alors que ce pays m’habite, que je l’ai dans l’âme et dans le sang, il s’éloigne de plus en plus, car je ne l’enlace pas.» ( 8)
Cette phrase posthume mérite d’être méditée. Commentant les impressionnantes manifestations de la Révolution tranquille qui l’ont enchanté, il déclara avec toute la force de sa conviction profonde : « De toute façon, nous sommes condamnés à réussir. Continuons donc à réfléchir en termes de nation algérienne vers le progrès. Si nous restons unis, rien ni personne ne pourra nous défaire.»  La notion de Nation, dont Renan est un plébiscite de tous les jours, renvoie à un fond rocheux de 3 000 ans d’Histoire qui fait que le peuple est toujours là, avec ses contradictions, ses espérances et ses interrogations. Idir aura constamment exhorté à resserrer les rangs. Ayant foi dans la réussite, il était convaincu qu’un peuple uni peut certes ployer certaines fois, mais qu’au final, la victoire lui appartiendra, car étant du bon côté de l’Histoire.
 La main tendue d’Idir à Khaled 
Lors de l’émission «Taratata », en 1995, animée par Nagui – au plus fort de la tourmente en Algérie, en proie à un terrorisme aveugle – Idir et Khaled donnèrent aux téléspectateurs français une image forte de communion, celle d’une Algérie unie dans la douleur. Nagui s’évertua, en vain, à mettre en évidence les « clivages » entre Khaled, l’Arabe, et Idir, le Kabyle, quant à leur conception de la tolérance et de la religion, sans parler naturellement de l’Algérie.
Extrait de quelques réponses sans appel d’Idir : « Entre Khaled et moi, deux choses nous unissent, la nationalité et la religion. Nous avons un même inconscient collectif, un même imaginaire, les mêmes contes dans deux expressions différentes, l’arabe et le kabyle ». Puis, en s’adressant à Khaled : « Donne-moi la main, nous représentons l’Algérie dans sa diversité.» Les spectatrices et spectateurs saluèrent son intervention sous une ovation. Et d’ajouter : « On est durables parce qu’on suscite l’émotion, mais nous ne sommes pas les porte-parole du peuple.»(9)
Pierre Bourdieu, ancien professeur au Collège de France, fin connaisseur de la sociologie de l’Algérie, a bien raison d’écrire : « Idir n’est pas un chanteur comme les autres, il est membre de chaque famille ».  Il a mille fois raison ! Idir était d’abord un universitaire structuré qui avait fait ses humanités, ayant choisi la discipline des sciences exactes, a priori très rationnelle. De plus, il aurait pu faire carrière sans problème en Algérie, à une époque où les compétences étaient rares. Le showbiz n’était donc pas, pour lui, une fin en soi… à tout prix même, celui d’une démonétisation graduelle et inévitable.
Idir a choisi la sobriété en tout, dans son style de vie, dans ses propos mesurés qui font que beaucoup d’Algériens lui seront éternellement reconnaissants d’avoir su porter le problème sur le plan culturel, et non politique, lui évitant d’être abîmé en jetant de l’huile sur le feu. Enfin, ce qui ne gâte rien à son élégance naturelle, sa mesure a forcé le respect de tous.
Pour cela, et plus que jamais, nous devons, par fidélité à tous les Idir dans l’Histoire qui ont contribué à éviter la division, privilégier absolument le vivre-ensemble et consolider notre algérianité dans un monde de plus en plus critique, inégalitaire et sans pitié, qui ne fait pas de place aux faibles, ni à ceux qui sont taraudés par des questions existentielles, qui s’interrogent encore que ce qu’ils sont.
Idir, en berbère, est un nom repère identitaire qui signifierait « il va vivre » pour mieux conjurer le sort. En l’occurrence, Idir a vécu. Dans cent ans, on parlera encore dans les chaumières de votre sacerdoce pour une Algérie plurielle, riche de sa diversité.
Ces vers de Victor Hugo (Jean Valjean dans les Misérables) me viennent à l’esprit : « Il dort. Quoique le sort fût pour lui bien étrange, il vivait. Il mourut quand il n’eut plus son ange ; la chose simplement d’elle-même arriva, comme la nuit se fait lorsque le jour s’en va
Puisse son âme d’artiste généreux et pondéré reposer en paix. Que Dieu vous fasse Miséricorde.
 
 

  1. Akram Belkaïd 4 mai 2020 https://orientxxi.info/lu-vu-entendu/idir-heraut-humaniste-de-la-culture-kabyle,3856
    2. Amer Ouali /AFP https:// www.lorient le jour. com/article/1216646/idir-legende-de-la-musique-kabyle.html
    3. https://www.lejdd.fr/International/le-chanteur-algerien-idir-si-nous-restons-unis-rien-ni-personne-ne-pourra-nous-defaire-3887528 6 avril 2019
  2. https://www.idir-officiel.fr/
  3. https:// www.depeched ekabylie.com/evenement/ 184709-quand-idir-raconte-les-debuts-de-hamid-cheriet/
    6. https://www. lemonde.fr/disparitions /article/2020/05/04/la-mort-d-idir-heros-de-la-chanson-kabyle_6038592_3382.html
    7. https://www.elwatan.com/edition/actualite/le-chanteur-est-decede-a-lage-de-70-ans-idir-une-voix-eternelle-04-05-2020?
    8. Nadjia Bouzeghrane https://www.elwatan.com/edition/culture/disparition-du-chanteur-idir-le-seul-symbole-qui-puisse-exister-cest-le-peuple-05-05-2020
    9. Vidéo « Donne moi ta main » Idir s’adresse à Khaled dans l’émission de Nagui https://www. facebook.com/jowradio/videos/1119162495130645/
Publicité
Publicité
Publicité

Commentaires

Laissez un commentaire
  1. Aurais-tu oublié que nous sommes réunis ici pour rendre hommage au défunt? Mais c’est sans compter sur la pugnacité d’un querelleur patenté, à salir jusqu’à la mémoire de l’ homme.
    « Le Messager (صلى الله عليه وسلم) a informé des caractéristiques des hypocrites afin de nous mettre en garde contre celles-ci et que nous nous en éloignions. Il a dit (صلى الله عليه وسلم) : « Les signes distinctifs de l’hypocrite sont au nombre de trois : lorsqu’il parle il ment, lorsqu’il fait une promesse il ne la tient pas et lorsqu’on lui confie un dépôt il le trahit. ». Il nous met en garde contre le fait de ne pas tenir ses promesses, de mentir dans les propos et les informations et de trahir le dépôt, car cela fait partie des caractéristiques des hypocrites, nous cherchons refuge auprès d’Allah. Nous devons prendre garde à cela. »
    Puisse Dieu me pardonner

  2. Merci professeur pour ce vibrant hommage.
    Idir reste à mes yeux cette algérianité quid du symbôle que d’aucuns vilipendent encore aujourd’hui, né d’une fusion voulue par Dieu entre le peuple berbère et l’islam.
    Puisse Dieu Veiller sur l’âme de ce noble poète

Laisser un commentaire

Chargement…

0

Le pape François et l’imam d’al-Azhar participeront à la journée de prière et de jeûne le 14 mai

Réflexions sur l’I(i)slam et la politique : instrumentalisation ou servitude volontaire ? (2/2)