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Entretien avec N. Boukrouh, disciple de Malek Bennabi: “La colonisabilité est restée intacte dans un grand nombre de pays arabo-musulmans”

Disciple de Malek Bennabi, Noureddine Boukrouh est également un intellectuel de premier plan en Algérie où il se distingue par des écrits pointus et des interventions dans les médias d’une grande hauteur de vue. Dans cet entretien accordé à Oumma.com, dont nous diffusons la première partie, il rend hommage à la personnalité de Malek Bennabi en révélant des anecdotes personnelles. Il revient sur le concept de “colonisabilité” créé par le grand penseur, analyse les causes de la décadence du monde musulman, ainsi que la pauvreté du discours religieux de certains Oulamas. 

Vous avez été un disciple de Malek Bennabi. Au-delà du grand penseur qu’il a été, quelle image gardez-vous de l’homme?

J’ai eu la chance et l’honneur de connaître Malek Bennabi chez lui, au 50 Avenue Roosevelt, à Alger, entre 1969 et 1973. Je l’avais vu pour la première fois au lycée Amara Rachid, à Ben Aknoun, en décembre 1968 où il était venu donner une conférence dans le cadre des travaux du premier séminaire sur la pensée islamique. J’ai incidemment appris par la suite qu’il animait chez lui des causeries à l’intention des étudiants et c’est ainsi que j’ai fréquenté cette « école » jusqu’à la fin de  sa vie en octobre 1973.

Il avait fait de son appartement le siège d’un « centre d’orientation culturelle » officieux où il recevait chaque samedi, de 16h à 19h, des étudiants et quiconque d’autre voulait bien venir entendre ses exposés. On y entrait comme dans un moulin, c’est-à-dire sans formalités, sans même décliner son identité. On s’asseyait sur une chaise vide, s’il on en trouvait, ou restait debout, si c’était le plein dans un coin du hall d’entrée de l’appartement (environ 20 m2) où se déroulait le séminaire.

Bennabi se tenait assis ou debout à côté d’une table sur laquelle se dressait un tableau où il aimait illustrer ses raisonnements, en s’aidant de formules algébriques ou de figures géométriques. L’homme était affable, austère et modeste à la fois. Son appartement était humble, manquant de meubles et de décor et lui-même était toujours habillé en tenue d’intérieur, un burnous blanc souvent jeté sur les épaules. Il avait une voix forte et riait volontiers.

Je garde de lui l’image d’un homme bon, innocent, qu’habitait un esprit systématique puissant, une véritable machine d’intelligence. Il m’apparaissait tel un sage de l’Antiquité : haute stature, cheveux blancs, debout au milieu de son auditoire, respirant le savoir et la sagesse et répondant avec douceur aux questions. J’ai eu le privilège de le présenter au public en deux occasions, en 1971-72, et je me demande à ce jour comment j’ai fait pour m’en sortir. Quand il découvrit que j’écrivais dans « El-Moudjahid », dont un article sur Maxime Rodinson qui fit beaucoup de bruit à l’époque, il s’intéressa à moi et c’est ainsi qu’il me proposa un jour de préfacer un de ses livres intitulé « Le problème de la culture ».

Pouvez-vous expliciter le concept de « colonisabilité » développé par Malek Bennabi qui a souvent été incompris?

Bennabi a utilisé pour la première fois cette notion dans « Les conditions de la renaissance » (1949) pour désigner la somme des conséquences mentales, sociales, économiques, politiques et militaires découlant de la « décadence ». C’est quand elle entre en décadence qu’une civilisation à bout de souffle, qu’une société fatiguée, démotivée, désarticulée, sécrète la colonisabilité, c’est-à-dire la résignation à la défaite, à la conquête, à l’occupation, au colonialisme. Dans le cas islamique, l’image est saisissante. Un grand nombre de pays musulmans ont été colonisés, placés sous protectorat, mandat ou protection extérieure au cours des derniers siècles et même jusqu’à aujourd’hui, alors qu’ils avaient été les places fortes, les villes célèbres et des empires où avait brillé la civilisation.

Appartenant à l’école du « cycle de civilisation » inaugurée par Ibn Khaldoun (XIVe siècle) et formulée sous forme de philosophie de l’histoire par Gambattista Vico (XVIIIe siècle), selon laquelle les civilisations se réalisent en trois étapes, la genèse, l’expansion et le déclin chez le premier, ou l’âge divin, l’âge héroïque et l’âge humain chez le second, Bennabi a opéré un glissement du sens historique au sens politique qui lui a valu les critiques qu’on sait. On a failli le faire passer pour un « traître ». S’il s’en était tenu à l’emploi du terme « décadence » au lieu de lui donner pour synonyme la « colonisabilité », il n’aurait pas déchaîné la foudre contre lui comme ça été le cas en Algérie à la fin des années 1940, alors que le pays se préparait à entrer en guerre contre le colonialisme français.

Aujourd’hui, le colonialisme n’existe presque plus alors que la colonisabilité est restée intacte dans un grand nombre de pays arabo-musulmans et africains, donnant a posteriori raison à Bennabi. Autant il était difficile d’accepter cette notion en temps de guerre, de lutte de libération, autant il n’y a plus qu’elle pour rendre compte de la réalité de beaucoup de pays. Aujourd’hui, des Etats précédemment colonisables et colonisés volent carrément en éclats, disparaissent, se suicident car leurs peuples n’ont pas été capables de fonder des Etats de droit durables, des sociétés de citoyens, des économies fonctionnelles et des armées performantes… Toutes les guerres menées contre Israël ont été perdues de 1948 à 1973 et pourtant ce n’est pas en Israël qu’existe le grade de maréchal, mais dans les pays arabes. Des maréchaux-ferrants en réalité…

Peut-on situer historiquement et avec précision le début de cette décadence et quelles en sont les principales causes ?

Pour Bennabi, la civilisation musulmane a connu très tôt, prématurément, la première cassure dont allaient dériver toutes les autres et dont les effets se manifestent à ce jour. Cette cassure était de nature politique et s’est exprimée physiquement sous la forme du conflit pour la dévolution du pouvoir qui a éclaté après la mort du troisième calife, Othman, assassiné par des insurgés venus de plusieurs provinces pour cause de népotisme et pour avoir ordonné la recension du Coran, tel qu’on le connaît aujourd’hui.

Ali avait été désigné calife par la communauté mais le clan des Banu Omeyya (les futurs Omeyyades) refusa de le reconnaître et prit les armes contre lui, à l’instigation de Moawiya ibn Abi Sofiane qui était gouverneur de Syrie. L’affrontement armé se solda par plusieurs dizaines de milliers de morts (45.000 selon Tabari) mais sans dégager un vainqueur. C’est alors qu’un arbitrage frauduleux attribua le pouvoir à Moawiya. Tout de suite, le conflit passa de la dimension militaire à la nature idéologique et religieuse.

Les rangs des musulmans se divisèrent aussitôt en sunnites, chiites et kharédjites, division qui prévaut à ce jour. Moawiya, usant de la force, de la ruse et de la corruption, allait aggraver les choses une quinzaine d’années plus tard en introduisant pour la première fois dans la fraîche histoire de l’islam et la longue histoire des Arabes le principe de la transmission héréditaire du pouvoir, alors que cette forme de gouvernement n’avait de fondements ni dans le Coran, ni dans la tradition des quatre premiers califes, ni dans les usages arabes antérieures à l’islam.

Les Oulamas sunnites de l’époque durent chercher dans le Coran et la sunna les arguments justifiant cette entorse et ces viols successifs de la conscience islamique. Comme ils ne s’y trouvaient pas, ils y allèrent de leur « tafsir », de leur exégèse et de leur jurisprudence. Bennabi en a conclu que l’histoire de ce qu’on appelle la civilisation islamique n’est en fait que l’histoire d’une imposture, de l’adaptation des textes religieux au fait du prince ayant suivi la bataille de Siffin, lieu où se sont affrontées les troupes de Ali et de Moawiya. Le pouvoir des Omeyyades durera un siècle et s’achèvera sur un massacre ethnique et politique à grande échelle.

Les Abbassides leur reprendront le pouvoir pour cinq siècles et le partageront avec les Perses avant de le perdre au profit des non-Arabes, entraînant la désagrégation du califat central et unitaire, ainsi que son morcellement en plusieurs califats et tawaifs ne se reconnaissant pas les uns les autres et se querellant sans cesse pour un motif ou un autre. Sous les Abbassides, les lumières scientifiques, artistiques et littéraires de l’islam ont illuminé le monde mais l’énergie créatrice allait petit à petit être étouffée par le « ilm » traditionnaliste, rétrograde et fataliste, jusqu’à son extinction définitive à l’époque d’Ibn Khaldoun.

Les Croisades, la Reconquista puis la colonisation allaient l’une après l’autre s’emparer des lambeaux de la civilisation islamique dépecée par les siens. C’est de la chute de l’empire almohade que Bennabi date historiquement le déclin du monde musulman. Les causes en sont : le remplacement de l’esprit démocratique (consultation) par les intérêts dynastiques, l’asservissement des Oulamas aux volontés du despotisme, la démotivation des croyants, l’alliance avec l’étranger pour vaincre ses rivaux intérieurs, le démantèlement des structures unitaires, le triomphe du conservatisme et du salafisme sur l’esprit critique et créatif…

Comment expliquez-vous que le discours sur l’islam de la part de ses prédicateurs, voire de ses savants, se réduise le plus souvent à des discours sur la norme avec une obsession du « haram et du halal » ?

C’est la conséquence lointaine de l’accommodation du Coran et du hadith à ce qui arrange les affaires du pouvoir despotique et dynastique. Il s’agissait à l’époque et aujourd’hui encore de réduire l’islam à une somme de rites et de pratiques éloignant les musulmans de l’esprit critique, du libre arbitre et des affaires publiques pour en faire des « mselmin mkettfin », des individus fatalistes, littéralistes, colonisables et despotisables à merci.

Le croyant a été ainsi subrepticement mis sous une double tutelle : celle du calife, de l’Emir, du roi, du gardien des lieux saints, de l’imam infaillible ou du président de la République à vie d’un côté, et de l’autre celle du « alem », de l’imam, du mufti, du da’iya, du télécoraniste et du cheikh de la rue. Le glaive et la sabha se sont partagé les rôles pour confiner les musulmans dans la peur de l’enfer, de l’au-delà, de la transgression des ordres du détenteur du pouvoir assimilé au Prophète et parfois à Dieu, et les réduire ainsi au rang de bêtes de somme, taillables et corvéables à merci.

Le premier au moyen de la répression, le gourdin et les armes, les seconds avec le Coran, les hadiths et le « ilm » auxquels ils font dire ce qu’ils veulent, ce qui plaît au souverain, ce qui maintient l’ordre social archaïque et théocratique. Il n’y a pas mieux que l’argument du « respect de la tradition et du salaf » pour endormir et asservir une nation. Le salafisme et le wahhabisme sont des incitations à ramener les musulmans au mode de vie pratiqué par les musulmans de la première époque, jugée sacrée et à jamais emblématique, et au savoir d’Abu Hurayra. Tout ce qui en sort, tout ce qui dépasse est qualifié de déviance, d’innovation blâmable et d’apostasie passible de la peine de mort.

A suivre…

Propos recueillis par la rédaction  d’Oumma

2 commentaires

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  1. Merci M. Boukrouh, je trouve que tout ce que vous faites depuis que vous avez repris l’écriture c’est d’éveiller la conscience de la population, c’est en réalité ce dont nous avons besoin nous peuple algérien…Bonne continuation

  2. On a hérité un problème de nos encètres, l’argent divise les musulmans.
    On a hérité un problème du colon, le féminisme pose problème aux gens du livre.
    Maintenant qu’on a un double problème, les budjets américain et chinois réunis ne peuvent rien faire.
    Seul dieu peut rassembler.
    Bientot 2030, la déesse république fêtera son bicentenaire au bled.

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