in

De la diabolisation de l’islam

De Marine Le Pen à Éric Zemmour ou Claude Guéant, la stigmatisation actuelle de l’islam se pare des beaux atours de « la laïcité » et des « droits des femmes ». Extraits du B.a.-ba philosophique de la politique pour interroger des évidences de nos modes de raisonnement courants…

Mon petit B.a-ba philosophique de la politique pour ceux qui ne sont ni énarques, ni politiciens, ni patrons, ni journalistes (éditions Textuel, collection « Petite Encyclopédie Critique », 144 pages, mars 2011) se fixe un quadruple objectif :

  •  renouer un lien philosophique entre la politique et les questions concernant le sens et la valeur de l’existence ; autrement dit, lui redonner une qualité spirituelle, en un sens non nécessairement religieux, dans l’horizon laïc de la séparation des pouvoirs publics et des pouvoirs religieux comme de la garantie de la diversité des croyances et des incroyances ;
  •  mettre à distance les discours les plus convenus sur la politique (ceux des énarques, des professionnels de la politique, des patrons et des journalistes les plus asservis aux évidences de « l’actualité » et de la religion de l’immédiateté), afin d’interroger de manière critique les vocabulaires et les modes de raisonnement dominants pour dire et penser la politique ;
  •  esquisser des pistes alternatives dans le registre de la critique sociale comme dans celui d’une philosophie politique émancipatrice ;
  •  rendre appropriables par des citoyens non spécialisés des ressources puisées dans la philosophie et dans la sociologie.

    Parmi les « logiciels » dominants à interroger, il y en a un qui sert tout particulièrement de conducteur à la diabolisation actuelle de l’islam, à l’extrême-droite, à droite et même à gauche, et qui plus largement apparaît fort actif parmi les professionnels de la politique, les technocrates, les médias ou les intellectuels : l’essentialisme (du mot « essence »). Il ne faut toutefois pas comprendre l’essentialisme de manière essentialiste, comme quelque chose d’homogène et de permanent (une « essence »). Ce qui serait auto-réfutant : la critique de l’essentialisme se réfuterait elle-même en recourant elle-même à une forme essentialiste. On a aujourd’hui un contexte spécifique d’activation de l’essentialisme : une conjoncture politique, à l’approche d’échéances présidentielles, de compétition au sein de l’espace professionnel de la politique entre le FN et des secteurs importants de l’UMP autour de l’usage électoraliste de ressources xénophobes visant tout particulièrement les musulmans, dans un climat plus ancien de relative islamophobie en France et en Occident.

    ********************************************

    B.a-ba philosophique de la politique pour ceux qui ne sont ni énarques, ni politiciens, ni patrons, ni journalistes

    (extraits, pp.89-93)

    Se défaire de la magie des essences

    Une tendance lourde marque encore aujourd’hui les appréhensions savantes et ordinaires du monde : chez les énarques, les politiciens, les patrons et les journalistes, mais aussi chez les philosophes, les sociologues ou les militants : ce qu’on appelle « l’essentialisme » (d’« essence ») ou « le substantialisme » (de « substance »). Cette tendance tend à faire surgir des obstacles intellectuels dans notre essai de mise en place de rails plus ajustés sur le double chemin de la critique sociale et de l’émancipation.

    De Wittgenstein à la critique de la philosophie politique traditionnelle

    Le philosophe Ludwig Wittgenstein associe cette erreur de raisonnement à un écueil langagier : il parle alors de la « recherche d’une substance qui réponde à un substantif »(1). Un substantif, c’est un mot comme « l’amour », « la politique », « le voile (islamique) » ou « le sarkozysme ». Or, de manière courante, on a tendance automatiquement à chercher derrière chaque substantif une substance ou une essence, c’est-à-dire une entité homogène et durable, avant même de s’être renseigné un peu plus précisément ou d’avoir mené une enquête. Wittgenstein parle aussi significativement de « constant désir de généralisation »(2) ou encore de « mépris pour les cas particuliers »(3). Avec l’essentialisme s’exprime une tentation à la généralisation hâtive et abusive, qui nourrit des manichéismes concurrents.

    Cela ne veut pas dire qu’il ne puisse pas y avoir des éléments communs au sein de diverses réalités visées par un même terme, comme « l’amour ». Mais on ne doit pas aplatir par avance les choses autour d’un seul axe qui en serait « l’essence ». Pourquoi considérer, parce qu’on recourt au substantif d’« amour », que ce terme renvoie toujours au même type d’expérience ? Pourtant, mes expériences de ce que j’appelle « amour » sont pour une part singulières, décalées, jamais tout à fait les mêmes, renvoyant à une pluralité de registres : les figures contrastées de « l’amour passion » ou de « l’amour toujours », de l’amour nécessairement sexuel ou de l’amour « platonique », ou encore de l’amour pour un parent, pour un ami ou pour une bien-aimée. Un penchant essentialiste risque donc d’écraser les différences d’une galaxie d’expériences polyphoniques, susceptibles de révéler des points communs mais aussi des dissemblances, au profit d’une tyrannie de l’identité. « Désir de généralisation » et « mépris pour les cas particuliers » : voilà bien la tyrannie essentialiste !

    Ce piège essentialiste se présente aussi sous la forme d’un univers magique, car il prétend tout comprendre, tout expliquer, tout englober, sans guère d’efforts. […]

    « Le voile islamique » comme exemple

    Un essentialisme analogue alimente les constructions technocratiques, politiciennes et médiatiques de nombre de problèmes dits « de société ». Ces dernières années, « le voile islamique » s’est ainsi transformé en une des essences les plus maléfiques traversant les débats publics en France. Or, contrairement à ces visions essentialistes, « le voile islamique » révèle quelque chose de plus composite et contradictoire, en fonction des pays, des moments, des groupes et des personnes concernées. Certes, on peut constater que :

    1) les origines religieuses du « voile islamique » portent une forte tendance à la discrimination sexiste ;

    2) l’obligation de porter « le voile » dans des pays de culture musulmane qui ne connaissent pas ou peu le progrès émancipateur de la séparation laïque des pouvoirs politiques et religieux reconduit cette tendance, comme ses usages intégristes dans la nébuleuse politique conservatrice qu’on appelle « l’islamisme » ;

    et 3) certains usages du « voile » en France vont dans les mêmes directions.

    Cependant, si l’on suit les enquêtes disponibles(4), ces usages ne constituent qu’une partie de la diversité des usages en France du « voile islamique », qui n’est vécu dans nombre de cas significatifs ni comme une contrainte patriarcale, ni comme une mise en cause de la séparation laïque des pouvoirs politiques et religieux.

    D’ailleurs, ni la laïcité, ni le féminisme ne débouchent nécessairement sur une essentialisation négative des pratiques diversifiées constitutives de l’islam :

    1) la laïcité, en tant que garantie publique de la pluralité des croyances et des incroyances, peut tout à fait être ouverte sur la diversité des cultures, comme l’a mis en évidence Jean Baubérot dans ses différents travaux(5) ;

    et 2) le féminisme, en déconstruisant les visions dominantes du genre (la dichotomie masculin/féminin) – comme nous y invitent la théoricienne américaine Judith Butler(6) et, dans son sillage en France, la sociologue Nacira Guénif-Souilamas(7) – est susceptible de nous aider à explorer la variété des identités constitutives de nos singularités individuelles.

    Or la diabolisation essentialiste du « voile islamique » a conduit, lors des élections régionales de mars 2010, à sonner un véritable hallali médiatique et politicien contre…la seule candidate « voilée » sur l’ensemble du territoire, en position d’ailleurs inéligible. Et journalistes, professionnels de la politique ou militants – y compris et même beaucoup à gauche ! – n’ont pas manqué de récuser la possibilité que cette candidate du Nouveau Parti Anticapitaliste en Avignon, Ilham Moussaïd, puisse à la fois porter « le voile » (dans son cas un simple foulard) et se définir comme « anticapitaliste, féministe et laïque »(8). Même au sein du NPA les blocages essentialistes furent significatifs. Comme si la singularité de chaque être humain ne consistait justement pas en des personnalités plurielles, composites, mixant différents bouts d’histoire et d’expériences, différentes musiques et couleurs, différentes appartenances, qui mélangées font des personnes uniques !

    « Le voile islamique » est l’objet d’un essentialisme courant à gauche et à droite aujourd’hui. Si elles veulent balayer encore davantage devant leur propre porte, et arrimer plus fermement l’effort pour « penser par soi-même » à une composante du « penser contre soi-même », les gauches critiques devraient étendre la critique à des formes d’essentialisation particulièrement actives dans leurs discours, comme la diabolisation de « l’Amérique » ou d’« Israël ». Reconnaître la prégnance du capitalisme et de l’impérialisme au sein de la première et celle de l’oppression coloniale dans le second ne devrait pas empêcher de reconnaître le caractère composite et contradictoire des réalités américaines(9) ou israéliennes(10), avec par exemple les ressources démocratiques et pluralistes de leurs institutions publiques ou l’originalité critique d’une partie significative de leurs cinémas respectifs.

    Notes :

    (1) Dans L. Wittgenstein, Le Cahier bleu (manuscrit dicté à des étudiants en 1933-1934), dans Le Cahier bleu et Le Cahier brun, Paris, Gallimard, 1965, p.51.

    (2) Ibid., p.68.

    (3) Ibid., p.70.

    (4) Voir notamment Françoise Gaspard et Farhad Khosrokhavar, Le foulard et la République, Paris, La Découverte, 1995, et Ismahane Chouder, Malika Latrèche et Pierre Tevanian, Les filles voilées parlent, Paris, La Fabrique, 2008.

    (5) Voir, entre autres, J. Baubérot, Une laïcité interculturelle. Le Québec, avenir de la France ?, La Tour d’Aigues, éditions de l’aube, 2008, ainsi que son blog « Laïcité et regard critique sur la société ».

    (6) Dans J. Butler, Trouble dans le genre. Pour un féminisme de la subversion (1re éd. : 1990), préface d’Éric Fassin, Paris, La Découverte, 2005.

    (7) Voir N. Guénif-Souilamas, « Répertoires d’individuation et gisements identificatoires : une boîte à outils extensibles », dans P. Corcuff, C. Le Bart et F. de Singly (éds.), L’individu aujourd’hui. Débats sociologiques et contrepoints philosophiques, Rennes, Presses Universitaires de Rennes, 2010, pp.283-292.

    (8) Voir P. Corcuff, « Le NPA, le foulard et l’émancipation : avec Ilham Moussaïd, Mediapart, 12 février 2010. »

    (9) Voir, par exemple, P. Corcuff, « Obama et nous. Grandeur et points aveugles du discours sur la question raciale aux États-Unis », Mediapart, 10 novembre 2008.

    (10) Sur le soutien à la lutte du peuple palestinien dans le refus de la diabolisation d’Israël, voir P. Corcuff, « Phil noir 15 » (chronique à partir du polar), dessin de Charb,lezebre.info, mars 2008.

    * Sur le B.a-ba philosophique de la politique pour ceux qui ne sont ni énarques, ni politiciens, ni patrons, ni journalistes, voir aussi sur Mediapart, dans l’édition Petite Encyclopédie Critique : « Á contre-courant de la politique du buzz : une gauche des cerveaux lents et des cerfs-volants ? », par Philippe Corcuff, 11 mars 2011.

    * Sur l’essentialisation actuelle de l’islam et sur la diversité des pratiques auquel il renvoie, voir aussi sur Mediapart :

    L’entretien de l’universitaire Nancy Venel avec Clément Sénéchal : “L’islam des jeunes français : un “instrument social””, 5 avril 2011

    “Laïcité négative : une islamophobie sans voile”, par Eric Fassin, 10 avril 2011

    Source :Blogs Mediapart/ Philippe Corcuff

  • Laisser un commentaire

    Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

    Le quartier de la Goutte d’Or dans l’objectif du grand photographe britannique Martin Parr

    Débat sur la laicité ou comment on éduque les musulmans qui “ont pris la confiance”