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L’« antimusulmanisme », un mot plus efficace que la notion d’islamophobie dans la lutte contre le racisme antimusulman ?

Il y a près de trois ans, en réaction à la demande de Caroline Fourest de ne pas qualifier l’attentat de Christchurch d’islamophobe, je rédigeais une tribune publiée sur le site de Libération. J’y appelais à cesser la querelle sémantique sur l’islamophobie qui devait être entendue non pas comme une critique de l’islam, mais en tant que racisme spécifique visant les musulmans ou prétendus comme tels. Je tentais d’y montrer comment cette polémique, ressassée sans cesse entre ceux qui veulent avoir le droit de parler négativement d’une religion et ceux qui justifient l’occurrence d’un mot pour lutter contre un racisme spécifique, « masqu[ait] des a priori d’ordre subjectif interrompant les processus d’appropriation dans le débat public des actes racistes visant les musulmans (ou prétendus comme tels) ».

Les années ont passé, et force est de constater que ce texte n’a pas atteint son but. La preuve de cet échec s’est encore manifestée le 10 février à l’occasion du lancement du nouveau format de l’émission politique phare de France 2, Élysée 2022 : face à France Télévisions, qui accueillera au fil des semaines à venir les candidats à l’élection présidentielle. L’échange sur la laïcité qui s’y est déroulé entre le journaliste Patrick Cohen et le candidat de La France Insoumise Jean-Luc Mélenchon s’est une fois de plus attardé sur cette querelle de l’islamophobie, répétant les mêmes arguments qu’il y a trois ans (la séquence débute à 1:42:37 et dure près de trois minutes). Sur cette question, chaque camp reste donc sur ses positions et, à cause de cela, nous mène vers une impasse qui semble insurmontable.

Le fait que ce désaccord irradie déjà la campagne présidentielle implique de chercher à le dépasser pour rapidement sortir de cet immobilisme.

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Les effets de la querelle sur l’islamophobie

A l’analyse, cette dispute n’avait en réalité jamais quitté la scène politico-médiatique. Ces dernières années, nous avons même assisté à trois des nombreuses conséquences de cette profonde incompréhension, qui s’est mêlée à une autre querelle sémantique plus acerbe encore, laquelle avait pour objet l’existence réelle ou supposée d’une mouvance dite « islamo-gauchiste » : la dissolution, en réponse à la décapitation qui mit cruellement fin à la vie de Samuel Paty en octobre 2020, du Collectif Contre l’Islamophobie en France (le CCCIF), jugée comme « [faisant] fi des valeurs fondamentales de l’Etat de droit » par la Ligue des droits de l’Homme, ou « mettant en danger […] les libertés » par Human Rights Watch ; les polémiques autour de la tenue de la Marche contre l’islamophobie de novembre 2019 pour dénoncer la « stigmatisation grandissante » visant les musulmans du pays ; l’incident au Conseil régional de Bourgogne-Franche-Comté un mois plus tôt qui avait vu un élu du Rassemblement National s’en prendre vertement à une mère voilée accompagnant son fils lors d’une sortie scolaire.

La vague existante de stigmatisation des musulmans risque d’envenimer progressivement les relations entre les groupes culturels qui vivent sur le territoire. L’extrême-droite est le courant politique qui a le mieux tiré profit du changement de perceptions général qui a vu la France basculer, sans que nous y prenions garde, de l’époque du « touche pas à mon pote » à celle de « l’Affaire du voile ». Ce n’est un secret pour personne que la peur de l’islam, sinon le racisme antimusulman, en tout cas la haine de la France multiculturelle, caractérise une bonne partie de son électorat. Se partageant plus de 30 % selon les projections sondagières en vue de l’élection présidentielle, les partis qui la composent sont proches de remporter la victoire de « l’hégémonie culturelle », pour reprendre les enseignements de Gramsci, d’après lesquels il est primordial de chercher à infuser dans la population les idées qui seront ensuite portées sur les fonts baptismaux de la gouvernance d’un pays. Il est plus que probable que l’omniprésence d’Éric Zemmour dans le paysage audiovisuel français, auparavant en tant que journaliste d’opinion, aujourd’hui comme candidat à la Présidence de la République, a accéléré cette mise en mouvement.

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Le racisme antimusulman

Les attentats djihadistes ont facilité le travail du camp identitaire. Ayant ébranlé le pays pendant la décennie noire des années 2010, ils pourraient devenir, aux yeux de nombre de ceux qui veulent en découdre avec les musulmans par haine ou par vengeance, un prétexte pour passer à l’acte, surtout si Marine le Pen ou Eric Zemmour s’emparent des leviers du pouvoir en avril prochain (même s’il faut rappeler à ce stade l’admirable réaction de l’ensemble du peuple français à la suite de leur survenue, qui ne s’est pas laissé aller à des actions de vendetta qui auraient menacé la stabilité du pays). Il n’en faut pas plus pour réclamer d’urgence qu’une réflexion s’installe entre les gens de bonne volonté. Son objectif serait de parer à la « vertu cassante » que comporte l’éternel épuisement à s’écharper sur une querelle aussi improductive que celle à laquelle nous assistons continuellement sur l’islamophobie.

Or, le racisme antimusulman prend des formes de toutes sortes. Il peut concerner les discriminations que subissent des citoyens à l’embauche ou aux logements, alors que beaucoup critiquent ce qu’il provoque irrémédiablement, qui s’exprime par le risque d’un séparatisme territorial entre des quartiers, des villes, des départements « dominés par l’islam » d’une part, et le reste du pays d’autre part. Mettre fin à ces discriminations entraînerait une réelle mixité culturelle et territoriale qui rétablirait la cohésion nationale.

En outre, l’Affaire du voile, qui multiplie ses tentacules à mesure de l’insertion dans le champ sociétal des Françaises de confession musulmane qui choisissent de le porter librement, démontre les limites « de la tolérance à la Française », quand l’on voudrait que l’autre n’existe plus comme autre à cause de son accoutrement qui heurte. En ce sens, elle est parfois, mais pas toujours si l’on considère le contexte laïc de notre pays, l’expression d’un racisme antimusulman à peine voilé. De fait, elle participe à la stigmatisation désignant les Français musulmans comme un corps étranger dont il faudrait se méfier des valeurs arriérées.

Enfin, quelques attentats de ces dernières années donnent la preuve du potentiel mortifère du racisme antimusulman en France. Une attaque avait visé deux personnes à la sortie de la mosquée de Bayonne en octobre 2019. Mais peu le savent, il y a également eu celle qui prit pour cible, en juin 2019, l’imam de la mosquée de Brest, Rachid Eljay. Les polémiques au sujet de cet imam controversé ont fait que cette tentative d’assassinat avait rencontré « une absence totale de réaction de la classe politique », selon le Conseil des mosquées du Rhône qui avait dénoncé cet état de fait.

Quelle solution pour mettre réellement fin à cette querelle ?

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L’affrontement sur l’utilisation du concept d’islamophobie pollue le débat public depuis trop longtemps. Il empêche de se concentrer exclusivement sur le racisme qui vise les musulmans ou ceux prétendus comme tels. Il interdit de consacrer le temps nécessaire à le décrire, à en énumérer les modalités, à faire connaître aux gens ses spécificités. Il bloque toute initiative d’envergure capable de développer réellement des outils de lutte indispensables afin de l’annihiler.

Comme il faut un mot pour qualifier ce racisme spécifique, je propose que dorénavant nous utilisions à la place le terme « antimusulmanisme ». Il aurait le triple avantage de renfermer dans son étymologie le racisme visant les musulmans et non la peur de l’islam, de clore en conséquence la querelle stérile sur l’islamophobie, enfin de démasquer ceux qui, sous couvert de lutter contre l’interdiction de critiquer l’islam, s’avéreraient en réalité « antimusulmanistes ».

Plus important encore, et malgré les difficultés de la situation présente face aux amalgames de toutes sortes, propager ce terme nous aiderait à travailler plus énergiquement au service de la cohésion nationale, seule à même de nous prémunir de périls autrement plus graves qu’une simple querelle sémantique.

Adel Taamalli

 

 

 

 

 

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3 commentaires

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  1. Accepter le terme «antimusulmanisme» c’est appeler les musulmans à se déconnecter de leur religion, au motif de leur éviter d’être confondus avec des personnes qui ont commis des attentats terroristes. Accepter ce terme, c’est également autoriser à avoir une phobie, donc une peur irrationnelle, de l’islam. Ce serait la première étape de justifier d’avoir peur de toute personne qui croit en cette religion, et donc de justifier toute réaction de haine ou de rejet envers les musulmans.
    Le droit à avoir son opinion sur une religion ou à la critiquer est absolu, comme ce devrait être le cas pour toutes les idées, convictions ou pensées. Mais, ce droit ne devrait pas justifier les angoisses irrationnelles et les rejets qui en découlent.
    “Islamophobie” doit être considéré comme un délit, et doit englober tout acte, verbal ou physique, qui exprime la haine envers des personnes au motif qu’elles adhèrent à cette religion, ou qu’elles la défendent ou défendent ses adeptes, même si elles ne sont pas musulmanes.

  2. De toute façon la haine de certains musulmans à l’égard du pays qui les accueillent, devraient nous alerter.
    Il faut leur permettre, de façon très ferme, de regagner les terres où ils pourront s’épanouir dans leur religion, ou leur trafic de drogue.
    Les polices du Maroc et de l’Algérie seront sans doute plus fermes qu’ici…………..

    Il faut limiter, contrôler et évaluer, cette immigration qui nous laisse entrer, chez nous, en un quinquennat, 2 millions et demi d’immigrés. Lesquels n’aiment pas forcément notre pays, mais apprécient notre système social. Vont-ils aimer notre pays ??

    Reste après le problème principal : comment renvoyer chez eux les gens qui ne devaient pas entrer.
    Comme nous donnons de l’argent aux pays d’émigration (au hasard, le Mali), nous pourrions supprimer ou diminuer les aides.
    .

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