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A la rencontre de Malek Bennabi…

Précurseur d’un nouveau champ d’étude

Faire retrouver le chemin aux égarés de l’histoire

Les grands hommes de la culture sont ceux qui ont eu la passion de propager, de faire prévaloir, de transmettre d’un bout à l’autre de la société le savoir et les idées les plus remarquables de leur temps ; ceux qui ont œuvré à dépouiller le savoir de tout ce qui était rebutant, grossier, difficile, abstrait, spécialisé, exclusif ; à l’humaniser, à le rendre efficace hors de la caste des hommes cultivés et savants, en veillant pourtant à ce qu’il demeure le savoir et la pensée les plus remarquables de leur temps, et donc une vraie source de douceur et de lumière.

Matthew Arnold

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Poète et critique anglais (1822-1888)

Le passeur de savoir

Quel a été l’élément déclencheur qui a fait sauter à Malek Bennabi le pas ? Sans doute une longue méditation sur ce verset coranique de la sourate 45 L’agenouillée (Al-Jathya) : « Ils disent aussi : “Nous n’avons à nous que cette vie d’ici-bas, pour vivre et mourir. Seul le temps nous anéantit”. Mais de cela ils n’ont aucune science : ils se bornent à conjecturer. »

Vivre et mourir, est-ce tout le sens de la vie, le seul destin de l’homme ? C’est pour en finir avec ce raisonnement de fin des temps et cette résignation fataliste qui rendent irrésistible la tentation de la chute que Malek Bennabi est venu ouvrir la voie de nouveaux horizons, initier un courant des perspectives alternatives et élargir le champ des possibilités à travers une pensée prodigieusement innovante. C’est tout un voyage explorateur autour de la notion de vie et de sa participation aux transformations sociales.

L’objet de cette étude est de projeter une lumière suffisante sur la démarche et la méthodologie de Bennabi en vue de cerner, dans toute la limite de mes possibilités, à travers les contours du texte et du contexte, la cohérence, la vivacité et les vibrations d’une œuvre qui a le mérite de révéler au musulman ce qu’il est réellement, c’est-à-dire – pour paraphraser Nietzsche – devenir ou redevenir ce qu’il est. Le musulman parait tel un infirme qui pourrait bien se remettre à marcher et à voir s’il décidait de se débarrasser des béquilles et des ornières qui lui donnent l’illusion du maintien de l’équilibre et donc qui l’empêchent d’être lui-même.

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C’est une pensée assurément audacieuse, elle ne craint pas les contradictions, les oppositions, les paradoxes, les limites, les obstacles, l’inconnu ; Bennabi les fédère, les recompose, les devance et se hisse en constructeur-découvreur à des sommets indépassables grâce à la mise en œuvre de plusieurs démarches. Son principal souci est de faire apparaitre une vision intégrale et vivante des mouvements d’ensemble des sociétés humaines dans leurs principales phases historiques qui correspondent aux quatre moments du temps : l’aurore et le crépuscule, le jour et la nuit, c’est-à-dire l’essor et le déclin, l’âge d’or et la décadence. Mais pour le cas du monde musulman, la décadence, loin d’être un processus figé, a provoqué un glissement vers un temps en dehors de l’histoire. S’appliquant à expliquer les facteurs qui sont à l’origine de ces mouvements, Bennabi est parvenu à faire valoir une cinquième dimension inspirée par le retour à la vie d’une espèce menacée d’extinction, celle de la renaissance et du retour à l’histoire. On peut considérer, sans risque d’erreur, que c’est à cette cinquième dimension qu’est dédiée toute l’œuvre de Bennabi.

Quand on lit Malek Bennabi, on est impressionné par la qualité de son écriture, au contenu vivifiant, une invitation à contempler la rencontre avec la vérité. Certes il écrivait dans une langue étrangère, le français en l’occurrence, mais il est parvenu à reproduire avec constance et simultanément, le raisonnement mathématique et l’élégance orientale. C’est une écriture précise, dense et captivante qui parle au lecteur d’un chœur polyphonique où se font entendre les voix d’El-Khuwarizmi et de Newton, d’Ibn Rochd et de Platon, d’Ibn Khaldoun et de Goethe. Sans doute lui était-il plus commode d’exprimer ses pensées les plus profondes dans des formules mathématiques, mais il a eu le génie de savoir traduire son raisonnement en langage humain. Comme l’explique l’économiste et physicien français Maurice Allais : « Entre celui qui n’a recours qu’à la logique ordinaire et celui qui est capable de faire appel à l’outil mathématique, il y a la même différence qu’entre le paysan arriéré qui n’a à sa disposition qu’un vocabulaire de 500 mots et l’homme cultivé qui dispose de 5.000, voire de 20.000 mots. »

Qui est donc ce penseur supérieurement intelligent, au savoir encyclopédique, que les Algériens peinent à connaitre et à reconnaitre, né en 1905 à Constantine et qui repose au cimetière Sidi M’hamed d’Alger ? Il était lucide et édifié sur son propre destin, il s’explique : « Pourquoi suis-je né pour être, en Algérie, l’un des signes précurseurs de l’ordre nouveau et, par cela même, un homme en butte aux monstres de la colonisabilité et du colonialisme ? (…) Je sais seulement ce qu’il coûte à un homme de venir trop en avant ou trop en retard de son époque. »

L’éducation familiale lui a inculqué les fondamentaux qui détermineront sa personnalité : l’âme charitable du musulman, la quête de vérité et l’esprit insurrectionnel contre l’ordre colonial. En allant poursuivre ses études à Paris, il réussit un parcours brillant dans le cursus d’ingéniorat à l’Ecole spéciale de mécanique et d’électricité (ESME), réputée pour le haut niveau en mathématiques dans la formation d’ingénieurs. En même temps, il s’est considérablement épanoui par l’effervescence culturelle du quartier latin et par l’effervescence scientifique de l’université en cette période cruciale de l’entre-deux-guerres.

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Il n’était pas venu à Paris apprendre un métier et obtenir un diplôme. Il a assimilé ses études à un « sacerdoce », un périlleux parcours initiatique qui lui permet d’accéder, comme il l’explique, à cet « “esprit”, ce rayonnement, ce magnétisme humain, c’est-à-dire toute l’efficacité de la science occidentale ».

La rencontre avec l’esprit scientifique de l’Occident a été une grande expérience de manifestation de la vérité et a fini par éveiller sa vocation de stimulateur des consciences. Cette expérience, semblable à la manifestation théophanique dans la tradition mystique, a été le point d’appui de la construction d’une pensée prospectiviste issue de l’essence intellectuelle orientale qui ne rejette pas la pensée occidentale. C’est ainsi qu’il a réussi à transposer la relation d’âme à âme en une relation d’esprit à esprit, devenant un pionnier d’une pensée critique qui intègre le dialogue interculturel (Orient-Occident) et interdisciplinaire (sciences exactes-sciences humaines).

Sans doute tenait-il par ailleurs et par honnêteté intellectuelle, à faire valoir la conscience occidentale, qu’il a fini par rencontrer en ce qu’elle échappe à la mentalité coloniale, qu’elle contraste avec la puissance dominatrice et conquérante que subit le monde afro-asiatique. C’est là un point crucial de la pensée de Bennabi, où il rappelle le précepte de l’Islam qui enjoint de mettre la science au service du rapprochement des peuples et de leur connaissance mutuelle. Il considère le savoir scientifique, philosophique, technique, littéraire, technologique et artistique de l’Occident comme une « prodigieuse leçon de l’histoire pour comprendre le destin des peuples et des civilisations » et pourrait constituer un apport déterminant à « l’édification de la pensée musulmane, car elle est celle d’une des plus parfaites réussites du génie humain en même temps que de son plus grave échec. »

On voit bien son côté précurseur, où il refuse d’assimiler l’Islam à une identité pour faire valoir sa véritable vocation : un système de valeurs de portée universelle. De ce fait, il élabore les outils intellectuels à combattre tout ce qui est de nature à alimenter les thèses du choc des civilisations, en orientant la réflexion sur les défis et enjeux. Ce qui fera dire plus tard à Edward Said dans son “choc des ignorances” : « Nous vivons une période de tension, mais mieux vaut penser en termes de communautés puissantes et sans puissance, de politiques séculières de la raison et de l’ignorance, de principes universels de justice et d’injustice, plutôt que s’égarer en quête de vastes abstractions susceptibles de fournir d’éventuelles et éphémères satisfactions, mais peu de connaissance de soi ou d’analyse informée. »

En fin de compte, l’administration de l’école refuse de délivrer à Bennabi son diplôme, se limitant à inscrire son nom sur la liste des anciens élèves de l’ESME. Ce déni de titularisation allait compromettre la carrière de l’ingénieur en génie électrique. Mais un grand penseur est né. Au lieu d’exercer son savoir à la conception et au développement des réseaux électriques, conscient que le monde musulman vit son époque de la nuit, il va consacrer son génie à éclairer la conscience des musulmans et à illuminer leur esprit. Ce qui ressort de son roman “Lebbeik” et qui va annoncer à quoi il va vouer son existence : comment faire éviter la déchéance de l’homme musulman. C’est ainsi qu’il a considéré que ce qu’il a reçu comme savoir, il n’avait pas le droit de le garder pour lui-même, qu’il devait le transmettre en vue d’éveiller chez le musulman le désir de ne pas s’oublier, de revenir à l’histoire, en communiquant la soif d’apprendre et en indiquant le sens de l’accès au savoir.

Bennabi a trouvé son modèle dans ce que le Coran qualifie de “Erassikhûna fi’l-‘ilm“, s’identifiant à ceux qui sont enracinés dans le savoir, ces savants éducateurs dotés d’une science et d’une conscience. Il trouve sa voie dans une synthèse entre démarche mystique et méthodologie scientifique. Bien entendu, il n’a jamais éprouvé le moindre intérêt pour la méditation de retraite. Pour lui, la spiritualité n’a de sens que si elle affronte les problèmes du monde réel : réhabiliter la raison, garder le lien avec la foi et consacrer l’exigence éthique des fonctions sociales.

L’esprit de Bennabi pourrait bien se mirer dans la sourate 18 « La caverne », eu égard à sa grande valeur pédagogique par la mise à jour du rapport entre le vrai et le faux. Sa cohérence narrative et thématique est une invitation à se détourner des légendes et mythes en vue de rétablir la vérité historique et faire valoir les caractéristiques de l’effort intellectuel qui repose sur le triptyque : la sagesse du guide de Moïse, la bravoure du bi-cornu et la piété des dormants. On y relate le récit du voyage à épreuves de Moïse, un voyage initiatique, à la recherche du sens caché dans des péripéties humainement insupportables pour le non-initié. Le guide est qualifié par le Coran comme « l’un de Nos serviteurs à qui Nous avions donné une grâce, de Notre part, et à qui Nous avions enseigné une science émanant de Nous. » Il prévient Moïse : « Avec moi, tu ne pourras pas faire preuve d’assez de patience. Comment du reste, en aurais-tu sur des choses dont tu n’embrasses pas entièrement la connaissance. » A la fin du voyage, Moïse demande au guide : « Que n’as-tu consenti à prendre pour ce travail un salaire ? » Il répondit : « Ceci marquera notre séparation. Mais que je t’informe du sens caché d’actions pour toi insupportables. »

Telle est la démarche de Bennabi : éclairer en dévoilant le secret, dire l’indisable, expliquer par la rationalité l’irrationnel, mettre en échec les techniques de l’enténèbrement de cacher le vrai et montrer le faux. Il dira à ce propos en s’adressant à l’Algérien : « Mais que signifie, en termes analytiques, en éléments primordiaux, cet acte magique par lequel l’homme transforme la nature et se transforme lui-même ? (…) C’est ce mystère que je veux d’abord te révéler. »

Pour bien cerner la démarche de Bennabi, il serait fort intéressant de superposer son œuvre aux conditions de son existence. Dans sa préface du livre Les conditions de la Renaissance, le docteur Abdelaziz Khaldi fait remarquer : « … je suis particulièrement tenté par une biographie, la plus tourmentée et la plus émouvante que je connaisse en Algérie ». En d’autres termes, pourquoi Bennabi n’a-t-il pas cédé aux raisons de désespérer, malgré des moments très sombres de sa vie, malgré l’âpre destin de porter ses propres tourments et les tourments de sa société ? Pourquoi n’est-il pas devenu un homme aigri, révolté contre sa destinée, démissionnaire ? C’est le grand message de son œuvre qu’il a tenu à transmettre aux Algériens et aux Musulmans, de faire valoir la puissance du potentiel humain à surmonter les malheurs qui affectent l’existence humaine, à vaincre la haine, le désespoir et l’ignorance. Ce n’était pas un simple combat de survie. Il fallait mener une lutte implacable contre la dépossession de soi à travers la politique coloniale « de berbérisation, de latinisation, de christianisation et de francisation de l’Afrique du Nord ». Il fallait rejeter l’état d’indigènes et comme il les définit lui-même « des êtres ternes, assexués, ni hommes, ni femmes, amoraux, immondes outils de leur colonisation ». Il lui a fallu surtout s’engager, même au péril de sa vie, dans la voie de la reconquête de soi, de l’affirmation de soi. Cette attitude est brillamment décrite par Gibran Khalil Gibran dans son livre-testament spirituel Le Prophète : « Et si vous voulez détrôner un despote, assurez-vous d’abord que son trône érigé en vous-mêmes est bien détruit. Car comment un tyran peut-il dominer des êtres libres et fiers sans en appeler à une tyrannie dans leur propre liberté et à une honte dans leur propre fierté ? » Il finira par couronner son parcours par ce qu’un grand esprit peut avoir de plus noble : la sérénité, l’humilité et le désintéressement qu’il résume dans cette supplication : « Mon Dieu ! Je ne veux pas ma part ici-bas. Je la veux ailleurs. »

Bennabi qualifie son propre style d’écriture de « dynamique » où la phrase « est à dessein âpre, directe, convergente, c’est-à-dire condensant au maximum l’idée qu’elle exprime ». Ce réalisme de l’intellectuel révèle aussi le tempérament optimiste du révolutionnaire. On pourrait, à ce sujet, imaginer sa galerie personnelle qui renfermerait sans aucun doute les portraits de ceux qu’il considère comme les grands inspirateurs du combat libérateur, ceux qui ont enseigné que seule la lutte mène à la victoire : l’Emir Khaled et l’Emir Abdelkrim.

Et enfin, la réalisation de l’indépendance de l’Algérie coïncide avec l’achèvement de l’œuvre de Malek Bennabi. C’est la fin de l’exil, le retour au pays. Bennabi arrive en Algérie alors que le grenouillage bat son plein. Désireux de dépasser le stade de l’écriture académique, il opte pour l’enseignement populaire, la voie royale de l’ensemencement, pour montrer les voies du changement par la connaissance. Comment éviter à l’Algérie indépendante d’être réduite à une réplique simiesque ? Comment déjouer le risque de voir la décolonisation déboucher sur une occidentalisation débridée ? Obligé de s’impliquer dans la lutte idéologique qui faisait rage, il s’est fait le porte-voix des nombreux Algériens qui étaient engagés dans l’achèvement du processus de décolonisation, qui refusaient toute forme de conversion à l’idéologie occidentale et qui ne tenaient pas à être dépossédés de leur substance spirituelle.

Malgré les contraintes, inlassablement, parfois péniblement, il s’est dépensé dans la multiplication des articles, des conférences, des causeries, des rencontres. Il tenait à semer des graines qui ne germineront que plus tard et probablement plus loin. Dans l’euphorie de l’indépendance, Bennabi avait déjà perçu les prémices d’une lutte pour la survie que devaient mener les Algériens qui venaient tout juste de se libérer du colonialisme. Y avait-il intérêt, dans le cas pour l’Algérie nouvellement indépendante, d’établir un parallèle entre les processus des mutations sociales et la théorie de l’évolution des espèces ? Qui pourrait donc garantir sa survie : le plus apte ou bien le plus utile ? Pour Bennabi, le choix était fait, non pas accumuler des richesses mais transmettre un avantage aux jeunes générations présentes et à venir. Son message était sans équivoque : que d’efforts à fournir, que de facultés à déployer pour assurer sa survie en tant que nation qui entend assumer sa vocation. Seul un intellectuel rénové avait la capacité de vaincre cette terrible maladie de la colonisabilité,

L’unité systémique de l’œuvre

« Dès que tu avances sur le chemin, le chemin apparaît ». C’est en ces termes empruntés au grand poète mystique Djalal ud-Dīn Rûmî que débute la carrière de Bennabi. La rétrospective de son parcours indique que le commencement recelait la fin : la reconstitution du système des valeurs (Le phénomène coranique) annonçait la finalité du projet civilisationnel (L’afro-asiatisme).

Les équations mathématiques, partie intégrante du patrimoine de l’humanité, ont grandement contribué à changer le monde mais aussi au bonheur et au malheur des hommes. En mathématiques pure, les équations servent à démontrer les relations entre diverses quantités mathématiques. En mathématiques appliquées, elles permettent de rendre l’inconnu connu.

Et c’est précisément dans cet effort continu et sans cesse renouvelé d’élucider les mystères de la vie biologique et sociale que les méthodes mathématiques ont été orientées vers leur adaptation aux exigences spécifiques de l’étude de l’homme en société. Bennabi a vécu passionnément durant ses études cette grande effervescence à l’intérieur de l’université marquée par les grands travaux d’intégration des modèles mathématiques dans le champ des sciences sociales. Il était convaincu, et il aura l’occasion de le démontrer, que la mise au point de nouvelles méthodes mathématiques adaptées à l’étude des phénomènes sociaux allait contribuer à l’évolution des sciences sociales et notamment dans ce qui le préoccupe le plus, à savoir l’élaboration des lois qui président à la dynamique de transformation sociale. Ou encore pour revenir à l’actualité : comment mettre en échec les lois implacables de la collapsologie, c’est à-dire l’étude de l’effondrement des sociétés ou des civilisations ?

Rien ne pouvait échapper à l’examen approfondi de Bennabi, mu instinctivement par la quête du visible et de l’invisible, de l’explicite et de l’implicite, du dit et du non-dit. C’est dans ces dispositions mentales qu’il a entrepris la lecture du Coran, pour savoir quelle leçon tirer de sa nature insupérable, l’i’jaz, en respectant scrupuleusement les principales recommandations

D’abord la surate 75 La résurrection (Al-Qiyamah) :

« Ne remue pas ta langue pour hâter sa récitation.

Son rassemblement (dans ton cœur et sa fixation dans ta mémoire) Nous incombent, ainsi que la façon de le réciter.

Quand donc Nous le récitons, suis sa récitation.

A Nous, ensuite incombera son explication. »

Ainsi est posée à la conscience des musulmans la question de la lecture du Coran, non pas dans la méthode de récitation en cherchant par exemple à en accélérer le rythme, mais bien plutôt sur les aptitudes de réception du texte coranique avec l’effort incessant de chercher à s’en éclairer.

Ensuite la sourate 54 La Lune :

« Nous avons rendu le Coran facile, en vue du Rappel. Seulement est-il un homme pour méditer le Rappel ? »

Ce verset revient en refrain pour attester l’unité du Coran fondée sur le lien établi entre méditation et rappel et par voie de conséquence entre foi et raison.

On voit bien que le Coran privilégie la lecture attentionnelle, c’est-à-dire celle qui découle de la faculté d’attention. C’est une invitation à porter son attention sur les milieux naturel et humain en tant que source de connaissance pour rompre définitivement avec les sciences occultes et les mythologies. La nature tout comme la société constituent des bibliothèques inépuisables d’extraction des connaissances. Tel est donc le fondement de base de toute éducation : apprendre à extraire les connaissances pour un meilleur usage et par voie de conséquence à vaincre les lacunes psychologiques et matérielles.

Cette lecture attentionnelle a permis à Bennabi d’aboutir à la conclusion que l’Islam a gardé intact son potentiel de résurgence, sa faculté du retour à l’histoire, sa capacité de reprendre le collier de ses fonctions civilisationnelles, sa force de reconstituer le grand ensemble. C’est l’un des grands mystères de la vie, comme le rappelle le diplomate allemand Murad Wilfried Hofmann, cette « tentative de saisir, de son intérieur, les fondements d’une civilisation, à savoir sa religion ». Mais bien plus, l’Islam décerne au musulman la faculté de l’authenticité, à travers le concept de la communauté médiane (oummatan wassata). Ce qui fera dire à Toynbee au sujet des musulmans : « Il y a quelque chose de primitif et d’indépendant dans leur religion qui les préserve de l’imitation ».

C’est alors que Bennabi est frappé par l’absence d’impact sur les musulmans qui lisent et récitent le Coran, mettant bien en relief l’embarras des exégètes à trouver des solutions adaptées à cette absence d’impact et à susciter un nouveau courant d’exégèse qui intègre les grandes découvertes scientifiques. A la lecture attentionnelle vivement recommandée par le Coran et par laquelle a été suscitée par le passé toute une profusion de sciences, de techniques et d’arts a succédé une lecture rituelle et redondante. Cette dernière émane de la matière inerte qu’est devenu le musulman dont aucune vibration du texte coranique ne parvient à mouvoir son intellect ni à émouvoir son affect. Le musulman n’est plus conscient de ce que le Coran lui révèle sur lui-même, c’est-à-dire son aptitude à opérer son émancipation.

Telle qu’énoncée, cette problématique ne relevait d’aucune science connue. De par sa complexité, elle pourrait même faire appel à plusieurs disciplines. Cette situation est parfaitement expliquée par Albert Einstein : « Si nous ne changeons pas notre façon de penser, nous ne serons pas capables de résoudre les problèmes que nous créons avec nos modes actuels de pensée ». Pour l’étudiant en ingéniorat qu’était encore Bennabi, seules les méthodes mathématiques étaient susceptibles d’offrir l’avantage scientifique de relever le défi de comprendre ce que nous ne voyons pas venir car inscrit dans une vastitude de temps et d’espace. Ainsi il paraît clair que le recours aux mathématiques dans l’étude du milieu humain vise davantage à découvrir ce qui est caché plutôt que chercher ce qui est mesurable ; car tout ce qui est mesurable ne reflète pas forcément l’essentiel des problèmes posés. Comme le précise Claude Lévi-Strauss, les mathématiques, dans l’étude des grands changements de l’humanité, doivent « résolument échapper au désespoir des grands nombres, le radeau où agonisaient les sciences sociales perdues dans un océan de chiffres ». C’est ainsi que Malek Bennabi figure dans le club très restreint des grands noms des sciences humaines qui sont issus des mathématiques. Il a éclairé d’une nouvelle lumière les passerelles entre l’abstraction mathématique d’Al-Khwârizmî et la démarche historico-sociologique d’Ibn Khaldoun. Evitant à la fois les excès de la quantophrénie et les travers de la numérologie, Bennabi est parvenu à réaliser la synthèse et même la réconciliation dans un domaine où les méthodes se sont longtemps opposées entre mathématiciens et spécialistes des sciences humaines. Tout en conservant leur caractère hautement humain, il s’est efforcé à introduire dans les sciences sociales davantage de précision, de clarté et de logique en vue de réduire la confusion des concepts et même les tournures labyrinthiques de certaines analyses. De même que cette démarche permet une vision unifiée des questions que posent à la science les transformations sociales, permettant un grand brassage interdisciplinaire, mettant fin au compartimentage et aux querelles scolastiques, comme il ressort de l’œuvre de Bennabi. Par ailleurs, le progrès des sciences sociales rend nécessaire la mise au point de nouvelles méthodes mathématiques adaptées à l’étude des phénomènes sociaux.

Dans l’introduction du Phénomène coranique, pierre angulaire de son œuvre, Bennabi en précise l’objet : « une méthode analytique dans l’étude du phénomène coranique » et qui constitue l’acte fondateur « d’une réforme opportune dans l’esprit de l’exégèse classique ». En effet, la tradition exégétique ne répond plus ni au gout ni au besoin de l’intellectuel musulman moderne, lequel, pour satisfaire à sa propre culture islamique, reste dépendant des travaux de l’orientalisme avec tout ce qu’ils secrètent en manque de neutralité et de rigueur scientifique.

Le problème de l’exégèse traditionnelle est double, il touche autant l’obsolescence de son objet que l’archaïsme de sa méthode. Pour le musulman moderne, l’exégèse coranique doit lui procurer les éléments de réponse du destin de l’homme dans le mouvement universel ou comme l’explique Bennabi : « En fait, le Musulman ne peut pas rester indifférent devant les changements sociologiques et culturels qu’a connus le monde musulman ».

La mise à jour de l’exégèse coranique aussi bien dans son objet que dans sa méthode contribuerait grandement à permettre au Coran d’atteindre sa finalité et à la société musulmane de réaliser sa vocation, à savoir susciter un impact positif sur le milieu humain. Aussi, l’exégèse coranique doit opérer une rénovation méthodologique pour que le rapport du Musulman moderne à la religion soit fondé sur une « base rationnelle de sa foi ».

En exposant brièvement sa méthodologie dans l’étude de l’impact du Coran sur le milieu humain, Bennabi rappelle qu’il y a lieu d’appréhender le phénomène coranique non pas dans le sens phénoménal mais bien plutôt « du point de vue phénoménologique ». Est-ce à dire que Bennabi a recouru à la modélisation phénoménologique de l’étude de cet impact pour faire valoir le lien dialectique entre le message, le messager et le récepteur ? Car à travers ce modèle, si modèle il y a, car Bennabi ne parle jamais de modélisation pour présenter ses travaux, il apparait que si le Coran, en tant que message divin, a conservé intact toute sa valeur et si le Prophète, en tant que messager, a conservé toute sa crédibilité, en revanche, le Musulman, en tant que récepteur et transmetteur du message, est devenu défaillant. Telle est la loi implacable de ce modèle : la dispersion de l’âme et de l’esprit et l’éloignement de l’essentiel seraient à l’origine de la défaillance historique de la société musulmane. Devenu insensible au message coranique destiné à renforcer son âme et à nourrir son esprit, le Musulman a fini par désactiver ses fonctions intellectuelles et a mis fin à la production des connaissances, provoquant une crise de l’intelligence et de la conscience. Bennabi a bien perçu le grand danger de cette désactivation, il s’est appliqué à échafauder une pensée achevée et il s’est bien gardé de la structurer par tâtonnements. Sans répit, il n’a cessé de faire subir à sa pensée les métamorphoses utiles à opérer un incessant renouvellement scientifique, creusant toujours plus profond pour abolir tout caractère superficiel. C’est ainsi qu’il a porté toute son attention sur la manière dont la société musulmane, ayant perdu le sens de sa vocation, allait se montrer de moins en moins capable à assurer les conditions de son existence.

Les années 1930-50 ont vu une accélération de l’extension du modèle mathématique aux sciences sociales, permettant une meilleure coordination entre les différentes disciplines telles l’histoire, la sociologie, la psychologie, la géographie, l’anthropologie. Le modèle mathématique a ouvert la voie à la démarche interdisciplinaire qui a constitué pour Bennabi un raccourci dans la maitrise des sciences sociales et il est parvenu à dépasser les principaux inconvénients caractéristiques des sciences sociales : les définitions de portée générale et les raisonnements par analogie. En outre, Bennabi n’a pas été indifférent aux conséquences méthodologiques provoquées par la grande crise économique des années 30 où les méthodes alors en vigueur se sont avérées incapables d’anticipation. De nouveaux modèles ont été élaborés sur la base de l’intégration de plusieurs approches pour dépasser l’objet traditionnel et aborder des champs d’études plus complexes et plus dynamiques telles l’approche de simulation et l’étude de comportement.

Le recours à la phénoménologie, qui est fondée sur une vision du monde où la réalité est multiple, a été dicté à Bennabi par la nécessité d’établir un trait d’union entre l’expérience et la théorie. En effet, La modélisation phénoménologique de systèmes dynamiques complexes permet d’élaborer des lois de nature à aider l’homme à maitriser la construction de son avenir, les conditions du passé et du présent doivent être déterminées le plus surement possible. Mais il pourrait y avoir une autre raison, celle de maintenir cette dimension phénoménologique et éviter sa mutation en normatif. Ce qui est sûr, c’est qu’il lui a fallu beaucoup d’ingéniosité dans la fixation des critères rationnels pour opérer la transposition de la notion logique dans le domaine empirique tout en veillant à séparer ce qui est scientifique de ce qui ne l’est pas.

A travers de fastidieux travaux, tout en élargissant son cadre référentiel, Bennabi s’est appliqué à vérifier le degré de convergence de ses raisonnements avec l’état des sciences sociales aux fins de validation de son modèle. Cette recherche de convergences a fait avancer l’œuvre, constituant son corpus, à travers un long cheminement qui est pour le lecteur un voyage initiatique d’une grande valeur pédagogique dans un champ d’investigation inclassable, qui ne relève d’aucune discipline. De même qu’il n’a pas manqué de relever les lacunes et les limites que recelaient les sciences sociales par rapport à son champ d’études. Conscient que son modèle pose des questions de responsabilité et de finalité, il a élaboré une thématique qui lui a permis de réaliser un chef d’œuvre de la construction architectonique de la pensée humaine, sous forme d’une carte de recherches dans l’étude de la condition humaine de l’homme post almohadien et qu’on peut résumer en quatre thèmes :

  • les comportements humains : que vaut l’individu ?
  • les mutations sociales : que vaut la collectivité ?
  • les formes d’organisation : que vaut la politique ?
  • le contexte international : que vaut le positionnement dans le monde ?

Le souci de Malek Bennabi n’est pas de chercher à savoir pourquoi les sociétés musulmanes sont frappées de léthargie. Il est davantage préoccupé à trouver les voies et moyens à faire prendre collectivement conscience aux musulmans de leur vocation. En d’autres termes, quelles sont les conditions de provoquer un mouvement d’ensemble, une dynamique de transformation sociale ?

La réponse tombe comme un verdict : l’accès au monde de la connaissance est le passage obligé du retour à l’histoire. Seule la connaissance permet de vaincre les périls, de relever les défis et de réunir les conditions d’une dynamique de transformation sociale, avec comme crédo le verset 11 sourate 13 (Le tonnerre) : « Dieu ne change pas l’état d’un peuple que celui-ci n’ait changé ce qu’il y a dans son âme ».

Bennabi nous éclaire sur les enjeux et les défis qui se posent aux trois entités, l’individu, la société et l’Etat, qui, tels des organes, ont des fonctions d’entretenir la dynamique sociale en intégrant :

  • la production d’idées dans le sens de l’innovation

  • la créativité culturelle dans le sens de la détermination de la personnalité

  • la finalité de la civilisation dans le sens de la construction d’un grand ensemble

La dynamique est assurée d’une part par l’efficacité en tant qu’unité de mesure de l’accomplissement des fonctions et d’autre part par l’authenticité qui constitue les liens d’appartenance au système des valeurs qui relie les microcosmes au macrocosme.

Mais peut-être que Bennabi était victime de son succès, peut-être que la cause causante de ses tourments était due au fait qu’il a refusé de partager son modèle alors que d’autres à l’ESME et ailleurs le réclamaient. C’est ce qui explique la destruction de la version originale du Phénomène coranique « dans des circonstances particulières ». C’est ainsi qu’il a été privé de diplôme et qu’il est devenu un paria, exclu de toute forme d’emploi, fut-ce bien en-deçà de ses compétences.

Pour les besoins documentaires de son étude sur « L’association des étudiants musulmans nord-africains en France durant l’entre-deux-guerres », Charles-Robert Ageron a été amené à consulter les archives administratives et policières. Les services de police suivaient d’assez près les activités politiques et culturelles des étudiants magrébins, notamment dans le cadre de leur association, l’A.E.M.N.A. On remarque que Bennabi figurait parmi les étudiants les plus surveillés.

La pathologie de la mort noire

On considère que le temps du phénomène social est un temps historique. Bennabi a très tôt pris conscience de l’importance du savoir historisant. Il fallait donc revisiter le passé pour dater le fait générateur par lequel la société musulmane s’est engouffrée dans l’époque de la nuit. C’est au temps d’Ibn Khaldoun que l’homme post-almohadien fit son apparition, celui qui s’est laissé glisser sur la pente de la décadence qui mène à la dépendance et à la colonisation. C’est une époque charnière, comme l’explique Bennabi, qui se situe « juste un siècle après la chute de Bagdad et un siècle avant la chute de Grenade, dernière forteresse des Musulmans en Andalousie ». Une époque chargée d’incertitudes qui a inspiré à Ibn Khaldoun une sentence annonciatrice du chaos : « Je dois supposer que les contrées de l’Orient ont été atteintes des mêmes maux qui frappèrent l’Occident ; ce fléau a dû y exercer ses ravages en proportion de l’étendue des pays et du nombre de la population. Il me semble que la voix de la nature, ayant alors ordonné au monde de s’abaisser et de s’humilier, le monde s’était empressé d’obéir : Dieu est l’héritier de la terre et de ce qu’elle porte. » (Les Prolégomènes – Traduction de W. Mac Guckin de Slane)

C’est d’autant plus frappant de la part d’Ibn Khaldoun d’en arriver à de telles conclusions apocalyptiques que Bennabi s’aperçut qu’un ésotérisme défiait sans cesse l’analyse et qu’il était impérieux, pour bien comprendre les causes et les effets, d’aller scruter les profondeurs des faits historiques. Car en définitive, malgré leur déchéance, les Musulmans, qui d’instinct, qui en toute conscience, n’ont jamais cessé de croire en la force de résurgence spirituelle, culturelle et sociale de l’Islam.

Faisant œuvre de géologue, Bennabi, en étudiant les causes et les effets de la persistance de la décadence de la société musulmane, s’est exercé à séparer les différentes couches sédimentaires de cette problématique :

  • ce qui relève de l’évolution propre des musulmans
  • ce qui relève du choc colonial
  • ce qui relève des dysfonctionnements de l’Etat postcolonial

Dans son diagnostic, Bennabi relève que cette persistance de la décadence, en tant que processus long et complexe, s’apparente à une maladie qu’il a appelée « colonisabilité » que la société musulmane s’est montrée particulièrement incapable d’enrayer, comme si le bacille responsable était devenu mutant, affectant autant la viabilité que l’immunité de la société. D’où l’on se trouve, on ne voit que le bord de l’abime. Sous l’empire de facteurs internes et externes, la société musulmane fait face à quatre périls :

  • les causes de la décadence
  • les effets du colonialisme
  • les menaces du néocolonialisme
  • les distorsions de l’Etat post colonial

Placée dans la perspective du mouvement universel, l’analyse de Bennabi fait apparaitre qu’une nouvelle civilisation nait lorsque la civilisation en vigueur se met sur la voie irréversible de sa désagrégation. L’apparition de l’homme post almohadien a coïncidé avec la découverte de l’Amérique, qu’on ne peut réduire à un simple évènement géographique. Il s’agit d’abord et surtout de la datation de l’émergence d’une civilisation d’un genre inédit, la course à la puissance et à la suprématie, qui donne raison au plus fort, en usant et abusant de machiavélisme et de férocité. Une civilisation, comme l’explique Bertrand de Jouvenel, « dominatrice et conquérante » qui est fondée sur « l’acquisition toujours accélérée de forces nouvelles » et dont la terre ne peut plus supporter aujourd’hui les effets dévastateurs de la surexploitation des ressources et la dégradation de l’environnement.

L’aventure des Européens dans le continent américain allait tourner court lors du dernier voyage de l’explorateur Christophe Colomb en 1504. Alors qu’il se trouvait en Jamaïque manquant de vivres, planait la menace d’une mutinerie de l’équipage. Pire encore, les Indiens, lassées des turpitudes des Européens, refusaient de fournir les vivres maintes fois demandées. Colomb, sans citer ses sources, disposait de plusieurs almanachs, dont les tables de l’astronome-astrologue et mathématicien arabe Al-Battani (858 – 929), qui mit au point les méthodes de calcul des éclipses du soleil et de la lune. C’est ainsi que Colomb s’aperçut qu’une éclipse lunaire allait intervenir le 29 février 1504. Il eut alors l’idée d’annoncer aux Indiens l’éclipse comme un signe de mécontentement du Dieu des chrétiens. Très impressionnés, les Indiens consentent à approvisionner l’expédition.

On connait la suite. Pris d’assaut par les Européens, le continent américain subit un grand nettoyage ethnique, où 68 millions d’Amérindiens périrent par la conquête coloniale, les mauvais traitements, les travaux forcés, les famines, les épidémies importées par les Européens. Il faut ajouter à cette folie meurtrière la dépossession des terres et la destruction des patrimoines matériel et immatériel des Amérindiens.

Manquant de main-d’œuvre à bon marché pour le travail des immenses territoires conquis, un autre massacre allait être commis par la traite atlantique. Plus de 15 millions d’Africains allaient être déportés vers l’Amérique dans des conditions horriblement terrifiantes et réduits à l’état d’infra humanité. S’en est suivi, après l’abolition de l’esclavage, l’enracinement socio-culturel du racisme avec son cortège des crimes raciaux de masse. Car la finalité était l’exploitation et le transfert des richesses qui ont permis l’accumulation du capital fondateur du capitalisme, de la révolution industrielle et de la domination coloniale.

Ainsi est née la civilisation de puissance et de suprématie, qui a utilisé le système de guerre totale pour étendre sa domination politique, économique et culturelle à travers le monde. Le complexe militaro-industriel est parvenu à structurer une économie de la guerre dans le but d’engager le monde entier dans une course à l’armement à travers des dépenses de défense astronomiques. Il s’agit d’un système qui normalise les revenus que peuvent procurer les efforts de guerre. Qu’on en juge, par le budget des Etats-Unis qui s’est élevé en 2017 à 1.700 milliards de dollars soit 36 % de toutes les dépenses militaires de la planète. Ce qui donne une idée de tous ces fabuleux moyens en finances, en technologie et en capacités de production qui ne sont pas consacrés au bien-être et qui compromettent gravement les chances de la paix et du développement dans le monde.

Après avoir largué deux bombes atomiques sur Hiroshima (6 août 1945) et sur Nagasaki (9 août 1945), le général LeMay, commandant des forces aériennes américaines du Pacifique, décide de lancer le plus grand raid aérien de l’histoire en engageant 1.014 bombardiers B-29 contre des objectifs civils japonais. Robert McNamara fait des révélations sur l’esprit polémarque : « Nous avons brûlé à mort 100.000 civils japonais à Tokyo – hommes, femmes et enfants ; quelque 900.000 civils japonais sont morts en tout. LeMay a dit que si nous avions perdu la guerre, nous aurions tous été poursuivis comme des criminels de guerre. Et je pense qu’il a raison. Nous nous comportions comme des criminels de guerre. »

Ce même Robert McNamara a initié les travaux d’analyse de l’efficacité destructrice et meurtrière des bombardiers américains en fonction de leurs coûts d’exploitation, à travers le développement des techniques de recherche opérationnelle et d’analyse de systèmes. Durant la guerre du Vietnam, dont il a été l’architecte, il procéda au calcul du seuil « au-delà duquel les pertes vietnamiennes deviendraient insupportables ». Dans ses mémoires publiées en 1995 sous le titre In Retrospect : The Tragedy and Lessons of Vietnam, il résume le système de guerre totale : « Je n’avais jamais été en Indochine. Je n’en connaissais ni l’histoire, ni la langue, ni la culture, ni les valeurs. Mes collègues et moi décidions du destin d’une région dont nous ignorions tout. (…) Le spectacle de la plus grande puissance du monde tuant 1.000 civils chaque semaine dans un pays minuscule et au nom d’une cause contestable pourrait déformer gravement tant la conscience nationale des Américains que l’image des États-Unis dans le monde. » Devenu président de la Banque mondiale, il ne cessa de répéter : « Cette guerre, nous sommes en train de la gagner. »

C’est ce système que le monde musulman affronte dans sa phase postcoloniale.

Parmi les causes qui ont présidé au déclenchement de la première guerre mondiale, on retrouve les appétits d’expansion territoriale dans les pays musulmans, appétits aiguisés, par l’affaiblissement de l’empire ottoman.

Où donc mènent toutes ces guerres non voulues par les Musulmans, déclenchées en Palestine, en Afghanistan, en Irak, au Soudan, en Libye, en Syrie, en Somalie et ailleurs ? « Cherchez les clefs de la guerre en Méditerranée, et vous détiendrez les secrets d’Israël » lançait en alerte Pierre Rossi au lendemain de la guerre de juin 1967, qui contribua grandement à l’aggravation de la crise de l’Etat postcolonial des pays musulmans. La guerre devait dans un premier temps priver les Palestiniens de toute perspective de devenir une nation. Elle a par la suite faire rentrer toute la région dans une folle spirale de violence. L’Orient arabe est devenu le pivot de la politique étrangère où Israël, surarmé, joue le rôle d’éradicateur de toute forme d’opposition à la stratégie impérialiste. Travaillant à saper les fondements de la société et de l’Etat dans les pays musulmans, la domination américaine favorisa l’émergence et la consolidation de régimes corrompus, collaborateurs et despotiques. Lawrence parlait d’« d’États clients », issus du découpage du monde musulman par le colonialisme occidental, qui se débattent dans d’insolubles problèmes de viabilité et qui s’auto-neutralisent par leur propre frénésie suscitée par les cadeaux empoisonnés du nationalisme et du militarisme.

La stratégie de la guerre totale menée dans le monde musulman consiste à créer toutes les conditions de nature à empêcher la cohésion des pays musulmans et la reconstitution d’un grand ensemble. Comme le rappelle Arnold Toynbee, « c’est par la guerre qu’on réalise la désagrégation des empires », l’impérialisme postcolonial n’a jamais cessé de mener, à titre préventif, sans aucun casus belli, des guerres d’extermination, des guerres féroces, des guerres d’anéantissement. On sait aujourd’hui ce que rapporte la guerre pour l’industrie d’armement, dont l’essentiel est concentré chez le complexe militaro-industriel des Etats-Unis. Selon l’Institut Heidelberg pour la recherche sur les conflits internationaux, l’année 2018 a été le théâtre de 16 guerres et de 173 conflits armés, ce qui a engendré des profits pour le secteur de l’armement de l’ordre de 500% au cours des dix dernières années, soit 50% par an.

On serait tenté de penser que Daech est à a fois la conséquence et le symptôme de l’Etat défaillant dans ses tentatives de défier les frontières établies par le partage de Sykes-Picot. Mais ce qu’il y a encore de pire, c’est l’interventionnisme militaire de l’impérialisme dans sa prétendue lutte contre le terrorisme. Un rapport effrayant a été établi par le colonel François-Régis Legrier, commandant de la Task Force Wagram au Levant depuis octobre 2018, où il démontre le jeu hautement criminel de la coalition militaire en Irak. Le colonel démontre que les frappes aériennes n’ont pas détruit Daech « autant qu’on a bien voulu le faire croire ». Le mouvement terroriste « s’est exfiltré vers des zones refuges pour poursuivre la lutte en mode insurrectionnel ne laissant sur place qu’une poignée de combattants étrangers. »

Mais plus grave encore : la stratégie, fondée sur du zéro perte dans les rangs des militaires, s’est soldée par un vrai carnage des populations civiles pour épargner les militaires. « En refusant l’engagement au sol, nous avons prolongé inutilement le conflit et donc contribué à augmenter le nombre de victimes au sein de la population. Nous avons détruit massivement les infrastructures et donné à la population une détestable image de ce que peut être une libération à l’occidentale laissant derrière nous les germes d’une résurgence prochaine d’un nouvel adversaire. » A la fin, l’officier ne manque pas de s’interroger : « Où est le véritable enjeu ? Détruire Daech ou contenir l’Iran ? (…) Nous n’avons en aucune façon gagné la guerre faute d’une politique réaliste et persévérante et d’une stratégie adéquate. Combien d’Hajin faudra-t-il pour comprendre que nous faisons fausse route. »

On comprend l’angoisse somme toute justifiée de Bennabi et de ses contemporains, une époque marquée par la guerre froide, l’équilibre de la terreur et la crainte atomique. Comment éviter une troisième guerre mondiale devenue de plus en plus inéluctable ? Durant la seconde guerre mondiale, la doctrine des Anglo-Saxons paraissait fort logique mais s’est avérée complètement erronée. En effet on avait estimé qu’il suffisait de vaincre et de désarmer l’Allemagne, pour neutraliser la cause causante de la guerre et garantir une paix durable. Sitôt la guerre terminée, apparait le spectre d’une guerre illimitée, face au péril communiste, où la paix est assimilée à la trahison et seule compte la victoire écrasante. Depuis, l’URSS a disparu en 1991, laissant le bloc occidental, dirigé par les USA, célébrer sa victoire, aux accents de la réflexion de Hegel : « la fin de l’histoire ». Le monde allait rentrer dans un système unipolaire, dominé par la suprématie doctrinale, économique et militaire des Etats-Unis. Convaincus d’avoir vaincu le marxisme et le communisme, les nouveaux maîtres du monde se sont évertués à fabriquer un nouvel ennemi : l’Islam. Sans jamais laisser sa pensée prisonnière de l’actualité, Bennabi était conscient que le monde musulman allait vivre des temps difficiles et que l’émergence d’un nouvel intellectuel était une nécessité impérieuse. Comment donc fonder le savoir par lequel naitra le mouvement nécessaire à relever ce défi sans précédent ?

En décidant de son expédition conquérante de la Palestine, le sionisme était parfaitement conscient de la plus haute importance stratégique de ce trait d’union qui relie les trois continents lourds : l’Asie, l’Afrique et l’Europe. Quand on parcourt l’histoire du sionisme, c’est cette dimension stratégique, telle qu’elle a été définie par les pères fondateurs, qui saute aux yeux : un sionisme stratégique élaboré dans les laboratoires des grandes puissances anglo-saxonnes. C’est dire qu’il n’y avait strictement rien de biblique dans la déclaration de Balfour. L’occupation des territoires de la Palestine visait le contrôle des routes et des ressources pétrolières d’une part et la dislocation définitive du grand ensemble de l’Islam. Il fallait bien qu’un penseur de l’envergure de Bennabi intervienne dans le débat pour pousser les Musulmans à se défaire de leur sentimentalisme à l’égard du drame palestinien et qu’ils se mettent à raisonner en termes réalistes de stratégie, tout comme le font les sionistes, pour mieux combattre le sionisme.

Il ne faut pas oublier le rôle extrêmement important de la propagande. Déjà à la création d’Israël, la propagande développée par les Américains avait pris des proportions spectaculaires. L’Arabe était présenté comme un coupable, car allié des nazis, alors que le juif errant, persécuté, avait bien droit à un pays paisible. Par la suite, Israël développa une très grosse machine de propagande pour bien camoufler ses crimes et qui tombaient pourtant sous le coup du droit international. Cette propagande a été poussée si loin que certains gouvernements d’Occident sont allés jusqu’à créer l’amalgame entre antisémitisme et antisionisme, c’est-à-dire quiconque dénonce le carnage des Palestiniens par la machine de guerre d’Israël est considéré comme antisémite. Voilà donc un permis en bonne et due forme de tuer, tuer et encore tuer. Les dirigeants israéliens savent pertinemment qu’il leur est impossible d’avoir raison sur le plan juridique. Ils cherchent davantage à développer de puissants moyens de mystification de l’opinion publique à l’effet de discréditer la lutte du peuple palestinien et tous les mouvements de solidarité avec les Palestiniens.

Aujourd’hui, le sionisme a réalisé sa mue idéologique, il a définitivement rejoint l’extrême-droite, le courant qui correspond le mieux à sa nature. Considérant que son idéal est accompli, à savoir l’appropriation en toute impunité de la totalité des territoires palestiniens, le nettoyage ethnique et l’affichage au grand jour du mépris des arabes et des musulmans. En bons continuateurs des dispositifs d’anéantissement que les fondateurs d’Israël infligèrent aux populations palestiniennes, les sionistes d’aujourd’hui songent à la solution finale.

Mais la haine fait perdre la raison. Dans l’euphorie de leurs succès, les dirigeants d’Israël ont franchi le cap du delirium tremens en faisant du mufti de Jérusalem, Mohamed Amin El-Husseini, celui qui a suggéré l’option du génocide juif à Adolf Hitler, lequel ne songeait pas à l‘époque, à exterminer les juifs. C’est ainsi que sont absouts les nazis d’être les concepteurs de la shoah et que la responsabilité en incombe aux Arabes et à l’Islam. On se rappelle de cette campagne islamophobe menée dans les grandes villes américaines en 2014. Des affiches étaient placardées partout, même sur les bus, avec une photo de la rencontre de Hitler et le mufti El-Husseini à Berlin le 30 novembre 1941 sur laquelle on avait rajoutée un commentaire hautement islamophobe : « La haine islamique du juif est dans le Coran ». C’était également compter sur la faiblesse des Musulmans qui n’ont pas songé à organiser une contre campagne, malgré une matière abondante, et notamment toute l’histoire de la compromission des magnats de la politique et du capitalisme américains avec les nazis.

Le recours à cette histoire mensongère et falsificatrice a été pour les Israéliens l’occasion d’opérer un rapprochement avec les mouvements fascistes et xénophobes qui fleurissent un peu partout dans les pays démocratiques. Désormais, la démocratie est devenue autoritaire, identitaire, ségrégationniste, et intolérante. En enterrant la hache de l’antisémitisme, Israël travaille à renforcer une sainte alliance contre l’Islam au nom de la lutte contre le terrorisme, c’est-à-dire le combat des Palestiniens. Cette notion de terrorisme concerne également tous les Etats arabes et musulmans qui soutiennent la lutte du peuple palestinien, ils constituent la matrice du terrorisme mondial et contre lesquels il est impératif d’élaborer une stratégie préventive et agressive.

Ce n’est un secret pour personne que l’Occident fait bloc avec Israël. Le cas de José Maria Aznar, l’ancien président du gouvernement espagnol, est très révélateur. Après deux mandats, son parti a subi une lourde défaite lors des élections du 14 mars 2004, en raison certes de la gestion médiatique des attentats de Madrid du 11 mars 2004. Mais il y a des raisons beaucoup plus profondes, l’électorat espagnol voulait surtout sanctionner une politique qui travaillait à détourner l’Espagne de sa vocation et annuler tous les acquis de la transition démocratique postfranquiste. Traitant le système fédéral des Communautés autonomes de « tribalisme provincial des nationalismes périphériques », Aznar était convaincu par la nécessité d’un retour en arrière à travers une réorientation nationaliste de la politique intérieure et atlantique de la politique extérieure.

Aznar a développé une approche sécuritaire fondée principalement sur la menace du terrorisme islamique aux fins d’une part de réduire le champ des libertés dans la conduite de la politique intérieure et d’autre part de renforcer le rapprochement avec les Etats-Unis qui a été poussé jusqu’à la subordination volontaire de l’Espagne à la puissance impériale. Ainsi a été opérée une rupture dans la politique extérieure de l’Espagne avec une réorientation atlantiste qui fait du monde arabo-musulman la plus grande menace de déstabilisation de l’Occident judéo-chrétien.

Ce discours n’a pas manqué de réveiller les vieux démons, dont le principal stigmate reste le génocide des Morisques occulté et refoulé. Assurément, Aznar symbolise ce « temps déraisonnable » où « on prenait les loups pour des chiens », comme l’a chanté dans son poème Louis Aragon. Il faut rappeler que la constitution adoptée en Espagne après la mort de Franco a posé les principes devant régir l’organisation territoriale. Les formes d’organisation retenues ont été largement inspirées des travaux de Blas Infante, un avocat sévillan, assassiné par Franco en 1936, converti à l’Islam qu’il considérait comme la religion de ses ancêtres. Considéré comme le « père de la patrie andalouse » il a très tôt travaillé sur les modalités d’organisation des entités régionales pour renforcer la puissance de l’Espagne, privilégiant une formule à mi-chemin entre État unitaire et État fédéral. C’est ainsi qu’a été adoptée la loi sur les Communautés Autonomes, qui s’inspire de l’« Idéal Andalou » de Blas Infante et un modus vivendi a été obtenu sur le partage des pouvoirs et des ressources entre l’État central et les entités régionales. Il s’agit donc de tout un pan de l’histoire d’Espagne qu’Aznar a voulu perturber.

En quittant le pouvoir, Aznar a aggravé son cas. Tout en rappelant sa filiation spirituelle avec les rois catholiques Fernando et Isabel, il prend position en faveur du pape Benoît XVI dans la polémique qu’il a suscité dans les pays musulmans. Lors d’une conférence, il rapporte des propos attribués à l’empereur byzantin Manuel II Paléologue dans une conversation avec un érudit persan : « Montre-moi donc ce que Mahomet a apporté de nouveau, et tu y trouveras seulement des choses mauvaises et inhumaines, comme son mandat de diffuser par l’épée la foi qu’il prêchait ».

Aznar va plus loin, il considère que l’époque musulmane est la plus sombre de l’histoire de la péninsule ibérique. Tout en exigeant le pardon des Musulmans d’avoir occupé l’Espagne pendant huit siècles, il donne libre cours à sa furie : « Le problème espagnol avec Al-Qaïda et le terrorisme islamique ne commence pas avec la crise irakienne, il n’a en fait rien à voir avec les décisions du gouvernement. Il doit remonter au moins 1.300 ans, au début du 8ème siècle, quand l’Espagne, envahie par les Maures, a refusé de devenir une autre partie du monde islamique et a entamé une longue bataille pour retrouver son identité. »

Incapable de dompter son déchainement, il commet l’irréparable en publiant un article dans le journal londonien Times du 17 juin 2010, au moment où le parlement européen vient de condamner Israël pour ses crimes à Gaza. Il rappelle à ses coreligionnaires : « Abandonner Israël à son sort aujourd’hui serait la plus belle preuve de la profondeur de notre vide, et nous devons à tout prix empêcher que cela arrive. Nous devrions nous inquiéter de notre attitude agressive envers Israël car elle reflète la perte de nos valeurs occidentales. La force d’Israël est la nôtre, sa faiblesse sera la nôtre. (…)

N’abandonnez pas Israël. Car en perdant Israël, vous perdez une partie de vos racines judéo-chrétiennes qui constituent le fondement même de la civilisation occidentale. (…)

Si Israël tombe, nous tomberons tous ! »

Jose Maria Aznar et son think tank auraient mieux fait de lire l’étude d’Ignacio Olague, intitulée justement « Les Arabes n’ont jamais envahi l’Espagne ». De même qu’ils gagneraient à enrichir leur bagage intellectuel en se documentant sur le voyage en Andalousie du peintre français Henri Regnault et particulièrement la visite de l’ancienne capitale des rois nasrides Grenade et son joyau de l’Alhambra. Dans une lettre à un de ses amis, datée de septembre 1869, il relate son ravissement :

« Ah ! mon ami, si tu avais vu l’Alhambra ! Depuis que je l’ai vue, cette féerie, ce rêve, ce…, je ne peux plus que soupirer. Rien n’est beau, rien n’est délirant, rien n’est enivrant comme cela. Nous avions traversé de bien beaux pays pour venir ici. Mais toutes ces émotions précédentes, tous nos anciens enthousiasmes, tout a été effacé par cette Alhambra ! (…) Nous sommes, à côté des artistes qui ont fait cela, des barbares, des sauvages, des monstres. Si tu voyais le palais que Charles-Quint a osé faire construire sur l’emplacement d’une partie du palais arabe ! Tu hausserais les épaules, tu voudrais ressusciter Charles-Quint, lui cracher dans la figure. Il a démoli la moitié de l’Alhambra pour y placer, quoi ? Son ordure, son immondice ! Ah ! Mahomet, mon Dieu, mon prophète, ne lui pardonne pas ! Et fais sur sa sale âme damnée, autant de dessins, de zigzags, d’ornements compliqués que tu en as entassé sur cette merveille, que tu as eu la bonté de nous laisser voir ce matin… »

En toute logique, quand l’homme réalise un progrès dans un domaine, il doit continuer sa progression dans ce domaine. Or, il n’en fut rien dans le processus de décolonisation, il est resté inachevé et s’est même soldé de quelques régressons. Bennabi a très tôt relevé cet aspect en lançant l’écriture de « Vocation de l’Islam » au lendemain de la Nekba de 1948. Il est convaincu qu’il n’y a rien à espérer de l’état actuel du monde musulman pour susciter une dynamique de transformation sociale. C’est aux confins de la physique et à la lisière de la métaphysique, là où se rencontrent les notions de temps, de mouvement et d’évolution qu’il a forgé les outils conceptuels pour l’écriture de son étude dédiée au devenir et à l’avenir de l’Islam. Il précise le sens qu’il donne à la vocation, au-delà de sa signification étymologique : « Le concept de vocation enveloppe ces deux aspects : les conditions d’un mouvement et sa finalisation par la collectivité humaine qui se trouve placée dans ces conditions. » Par extrapolation, Bennabi nous parait se singulariser, ses facultés analytiques l’amènent à considérer que l’ordre religieux renferme la conscience des défis et enjeux. Cette conscience fait cruellement défaut aux Musulmans qui, dévoués à la décrépitude et à la déchéance, ne savent plus comment vouer leur existence à l’accomplissement de leurs fonctions.

Pour Bennabi, ce monde finissant doit finir, aucun reliquat, aucun résidu, aucun substrat, dans les pratiques sociales, ne peut constituer un point d’appui à une renaissance. Les sociétés musulmanes donnent l’impression d’avoir adopté un comportement chaotique. Qui sait si ce chaos ne peut provoquer aucune inversion de comportement ni aucune conversion d’énergie ? Mais ce qu’il y a le plus à craindre, même si les Musulmans parviennent à battre l’impérialisme et le sionisme, et ils finiront par les battre, c’est qu’il y a de grands risques de voir leur système épargné, voire adopté.

Comment donc en finir avec ces deux mondes : celui qui a enfanté la colonisabilité et celui qui a enfanté le colonialisme ? Sans pour autant céder à la culture catastrophiste ou à inciter les Musulmans à se transformer en survivalistes, Bennabi nous offre un voyage au fond de la dépréciation de la vie du musulman. Il nous fait découvrir certes ce qui reste de l’être essentiel à travers son intellect et son affect, juste capable d’« une réponse illusoire à la loi de la vie » selon la formule d’Arnold Toynbee. Mais il nous indique toutes les possibilités d’une vie nouvelle, une autre vie, après l’effondrement de la civilisation musulmane, en raison justement de l’extraordinaire vitalité de l’Islam, qui appelle sans cesse au renouvellement. « C’est qu’il faut que l’histoire finisse quelque part avant qu’elle puisse recommencer. »

Puisse cette épreuve de la guerre rappeler aux Musulmans qu’il ne suffit pas de s’efforcer de rester ce qu’ils sont, c’est-à-dire les dépositaires d’un monde révolu. Pour mettre en échec les stratégies qui travaillent à les rayer de la carte, les Musulmans auraient plutôt intérêt à savoir ce qu’ils doivent devenir, c’est-à-dire des acteurs actifs d’un monde à venir, capables de battre les stratégies génocidaires de l’impérialisme et du sionisme.

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Un commentaire

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  1. Je n’ai rien à ajouter à ce texte brillant sinon qu’il est prodigieux et extraordinairement renseigné.

    A part le roy du riz créole qui croira encore à cette fable que les musulmans ont envahi des territoires entiers en semant le chaos et la destruction alors qu’ils gagnaient le cœur de l’humanité par le verbe de Dieu? A part Cheyenne et l’autre fil o z’oeuf qui se targue d’érudition mais qui ignore tout du genre humain, qui peut bien croire que Charles Martel ait pu stopper les arabes à Poitiers par la guerre alors qu’il n’avait affaire qu’à une bande de hors-la-loi venue commettre quelques larcins ?

    En pour finir merci de dire enfin, moi qui n’ai jamais cessé de le dire ici, que le sionisme et cette fable inventée par Hertzl pour justifier que les juifs recouvrent la terre de Palestine, est une pure invention sortie tout droit des prérogatives occidentales qui au sortir du dernier grand chapitre de l’islam, l’empire ottoman, ont vu se profiler une aubaine qui clouerait au pilori toutes velléités de voir l’islam briller à nouveau sur l’humanité.

    Mais c’était compter sur la grandeur de Dieu et par voie de conséquence sur celle de l’islam à jamais porteur de renouveau en tant que l’homme quand il se libère du carcan qui le maintien dans les profondeurs de l’ignorance, fait rejaillir de ses cendres son message et s’honore de le porter au meilleur d’une espérance qu’en attend l’humanité.

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