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A la rencontre de Malek Bennabi… Précurseur d’un nouveau champ d’étude

Faire retrouver le chemin aux égarés de l’histoire

Les grands hommes de la culture sont ceux qui ont eu la passion de propager, de faire prévaloir, de transmettre d’un bout à l’autre de la société le savoir et les idées les plus remarquables de leur temps ; ceux qui ont œuvré à dépouiller le savoir de tout ce qui était rebutant, grossier, difficile, abstrait, spécialisé, exclusif ; à l’humaniser, à le rendre efficace hors de la caste des hommes cultivés et savants, en veillant pourtant à ce qu’il demeure le savoir et la pensée les plus remarquables de leur temps, et donc une vraie source de douceur et de lumière.

Matthew Arnold, Poète et critique anglais (1822-1888)

Le passeur de savoir

Quel a été l’élément déclencheur qui a fait sauter à Malek Bennabi le pas ? Sans doute une longue méditation sur ce verset coranique de la sourate 45 L’agenouillée (Al-Jathya) : « Ils disent aussi : « Nous n’avons à nous que cette vie d’ici-bas, pour vivre et mourir. Seul le temps nous anéantit ». Mais de cela ils n’ont aucune science : ils se bornent à conjecturer. »

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Vivre et mourir, est-ce tout le sens de la vie, le seul destin de l’homme ? C’est pour en finir avec ce raisonnement de fin des temps et cette résignation fataliste qui rendent irrésistible la tentation de la chute que Malek Bennabi est venu ouvrir la voie de nouveaux horizons, initier un courant des perspectives alternatives et élargir le champ des possibilités à travers une pensée prodigieusement innovante. C’est tout un voyage explorateur autour de la notion de vie et de sa participation aux transformations sociales.

L’objet de cette étude est de projeter une lumière suffisante sur la démarche et la méthodologie de Malek Bennabi en vue de cerner, dans toute la limite de mes possibilités, à travers les contours du texte et du contexte, la cohérence, la vivacité et les vibrations d’une œuvre qui a le mérite de révéler au musulman ce qu’il est réellement, c’est-à-dire – pour paraphraser Nietzsche – devenir ou redevenir ce qu’il est. Le musulman parait tel un infirme qui pourrait bien se remettre à marcher et à voir s’il décidait de se débarrasser des béquilles et des ornières qui lui donnent l’illusion du maintien de l’équilibre et donc qui l’empêchent d’être lui-même.

C’est une pensée assurément audacieuse, elle ne craint pas les contradictions, les oppositions, les paradoxes, les limites, les obstacles, l’inconnu ; Malek Bennabi les fédère, les recompose, les devance et se hisse en constructeur-découvreur à des sommets indépassables grâce à la mise en œuvre de plusieurs démarches. Son principal souci est de faire apparaitre une vision intégrale et vivante des mouvements d’ensemble des sociétés humaines dans leurs principales phases historiques qui correspondent aux quatre moments du temps : l’aurore et le crépuscule, le jour et la nuit, c’est-à-dire l’essor et le déclin, l’âge d’or et la décadence. Mais pour le cas du monde musulman, la décadence, loin d’être un processus figé, a provoqué un glissement vers un temps en dehors de l’histoire. S’appliquant à expliquer les facteurs qui sont à l’origine de ces mouvements, Bennabi est parvenu à faire valoir une cinquième dimension inspirée par le retour à la vie d’une espèce menacée d’extinction, celle de la renaissance et du retour à l’histoire. On peut considérer, sans risque d’erreur, que c’est à cette cinquième dimension qu’est dédiée toute l’œuvre de Bennabi.

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Quand on lit Malek Bennabi, on est impressionné par la qualité de son écriture, au contenu vivifiant, une invitation à contempler la rencontre avec la vérité. Certes il écrivait dans une langue étrangère, le français en l’occurrence, mais il est parvenu à reproduire avec constance et simultanément, le raisonnement mathématique et l’élégance orientale. C’est une écriture précise, dense et captivante qui parle au lecteur d’un chœur polyphonique où se font entendre les voix d’El-Khuwarizmi et de Newton, d’Ibn Rochd et de Platon, d’Ibn Khaldoun et de Goethe. Sans doute lui était-il plus commode d’exprimer ses pensées les plus profondes dans des formules mathématiques, mais il a eu le génie de savoir traduire son raisonnement en langage humain. Comme l’explique l’économiste et physicien français Maurice Allais : « Entre celui qui n’a recours qu’à la logique ordinaire et celui qui est capable de faire appel à l’outil mathématique, il y a la même différence qu’entre le paysan arriéré qui n’a à sa disposition qu’un vocabulaire de 500 mots et l’homme cultivé qui dispose de 5.000, voire de 20.000 mots. »

Qui est donc ce penseur supérieurement intelligent, au savoir encyclopédique, que les Algériens peinent à connaitre et à reconnaitre, né en 1905 à Constantine et qui repose au cimetière Sidi M’hamed d’Alger ? Il était lucide et édifié sur son propre destin, il s’explique : « Pourquoi suis-je né pour être, en Algérie, l’un des signes précurseurs de l’ordre nouveau et, par cela même, un homme en butte aux monstres de la colonisabilité et du colonialisme ? (…) Je sais seulement ce qu’il coûte à un homme de venir trop en avant ou trop en retard de son époque. »

L’éducation familiale lui a inculqué les fondamentaux qui détermineront sa personnalité : l’âme charitable du musulman, la quête de vérité et l’esprit insurrectionnel contre l’ordre colonial. En allant poursuivre ses études à Paris, il réussit un parcours brillant dans le cursus d’ingéniorat à l’Ecole spéciale de mécanique et d’électricité (ESME), réputée pour le haut niveau en mathématiques dans la formation d’ingénieurs. En même temps, il s’est considérablement épanoui par l’effervescence culturelle du quartier latin et par l’effervescence scientifique de l’université en cette période cruciale de l’entre-deux-guerres.

Il n’était pas venu à Paris apprendre un métier et obtenir un diplôme. Il a assimilé ses études à un « sacerdoce », un périlleux parcours initiatique qui lui permet d’accéder, comme il l’explique, à cet « « esprit », ce rayonnement, ce magnétisme humain, c’est-à-dire toute l’efficacité de la science occidentale ».

La rencontre avec l’esprit scientifique de l’Occident a été une grande expérience de manifestation de la vérité et a fini par éveiller sa vocation de stimulateur des consciences. Cette expérience, semblable à la manifestation théophanique dans la tradition mystique, a été le point d’appui de la construction d’une pensée prospectiviste issue de l’essence intellectuelle orientale qui ne rejette pas la pensée occidentale. C’est ainsi qu’il a réussi à transposer la relation d’âme à âme en une relation d’esprit à esprit, devenant un pionnier d’une pensée critique qui intègre le dialogue interculturel (Orient-Occident) et interdisciplinaire (sciences exactes-sciences humaines).

Sans doute tenait-il par ailleurs et par honnêteté intellectuelle, à faire valoir la conscience occidentale, qu’il a fini par rencontrer en ce qu’elle échappe à la mentalité coloniale, qu’elle contraste avec la puissance dominatrice et conquérante que subit le monde afro-asiatique. C’est là un point crucial de la pensée de Malek Bennabi, où il rappelle le précepte de l’Islam qui enjoint de mettre la science au service du rapprochement des peuples et de leur connaissance mutuelle. Il considère le savoir scientifique, philosophique, technique, littéraire, technologique et artistique de l’Occident comme une « prodigieuse leçon de l’histoire pour comprendre le destin des peuples et des civilisations » et pourrait constituer un apport déterminant à « l’édification de la pensée musulmane, car elle est celle d’une des plus parfaites réussites du génie humain en même temps que de son plus grave échec. »

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On voit bien son côté précurseur, où il refuse d’assimiler l’Islam à une identité pour faire valoir sa véritable vocation : un système de valeurs de portée universelle. De ce fait, il élabore les outils intellectuels à combattre tout ce qui est de nature à alimenter les thèses du choc des civilisations, en orientant la réflexion sur les défis et enjeux. Ce qui fera dire plus tard à Edward Said dans son « choc des ignorances » : « Nous vivons une période de tension, mais mieux vaut penser en termes de communautés puissantes et sans puissance, de politiques séculières de la raison et de l’ignorance, de principes universels de justice et d’injustice, plutôt que s’égarer en quête de vastes abstractions susceptibles de fournir d’éventuelles et éphémères satisfactions, mais peu de connaissance de soi ou d’analyse informée. »

En fin de compte, l’administration de l’école refuse de délivrer à Malek Bennabi son diplôme, se limitant à inscrire son nom sur la liste des anciens élèves de l’ESME. Ce déni de titularisation allait compromettre la carrière de l’ingénieur en génie électrique. Mais un grand penseur est né. Au lieu d’exercer son savoir à la conception et au développement des réseaux électriques, conscient que le monde musulman vit son époque de la nuit, il va consacrer son génie à éclairer la conscience des musulmans et à illuminer leur esprit. Ce qui ressort de son roman « Lebbeik » et qui va annoncer à quoi il va vouer son existence : comment faire éviter la déchéance de l’homme musulman. C’est ainsi qu’il a considéré que ce qu’il a reçu comme savoir, il n’avait pas le droit de le garder pour lui-même, qu’il devait le transmettre en vue d’éveiller chez le musulman le désir de ne pas s’oublier, de revenir à l’histoire, en communiquant la soif d’apprendre et en indiquant le sens de l’accès au savoir.

Malek Bennabi a trouvé son modèle dans ce que le Coran qualifie de « Erassikhûna fi’l-‘ilm », s’identifiant à ceux qui sont enracinés dans le savoir, ces savants éducateurs dotés d’une science et d’une conscience. Il trouve sa voie dans une synthèse entre démarche mystique et méthodologie scientifique. Bien entendu, il n’a jamais éprouvé le moindre intérêt pour la méditation de retraite. Pour lui, la spiritualité n’a de sens que si elle affronte les problèmes du monde réel : réhabiliter la raison, garder le lien avec la foi et consacrer l’exigence éthique des fonctions sociales.

L’esprit de Malek Bennabi pourrait bien se mirer dans la sourate 18 « La caverne », eu égard à sa grande valeur pédagogique par la mise à jour du rapport entre le vrai et le faux. Sa cohérence narrative et thématique est une invitation à se détourner des légendes et mythes en vue de rétablir la vérité historique et faire valoir les caractéristiques de l’effort intellectuel qui repose sur le triptyque : la sagesse du guide de Moïse, la bravoure du bi-cornu et la piété des dormants. On y relate le récit du voyage à épreuves de Moïse, un voyage initiatique, à la recherche du sens caché dans des péripéties humainement insupportables pour le non-initié. Le guide est qualifié par le Coran comme « l’un de Nos serviteurs à qui Nous avions donné une grâce, de Notre part, et à qui Nous avions enseigné une science émanant de Nous. » Il prévient Moïse : « Avec moi, tu ne pourras pas faire preuve d’assez de patience. Comment du reste, en aurais-tu sur des choses dont tu n’embrasses pas entièrement la connaissance. » A la fin du voyage, Moïse demande au guide : « Que n’as-tu consenti à prendre pour ce travail un salaire ? » Il répondit : « Ceci marquera notre séparation. Mais que je t’informe du sens caché d’actions pour toi insupportables. »

Telle est la démarche de Malek Bennabi : éclairer en dévoilant le secret, dire l’indisable, expliquer par la rationalité l’irrationnel, mettre en échec les techniques de l’enténèbrement de cacher le vrai et montrer le faux. Il dira à ce propos en s’adressant à l’Algérien : « Mais que signifie, en termes analytiques, en éléments primordiaux, cet acte magique par lequel l’homme transforme la nature et se transforme lui-même ? (…) C’est ce mystère que je veux d’abord te révéler. »

Pour bien cerner la démarche de Malek Bennabi, il serait fort intéressant de superposer son œuvre aux conditions de son existence. Dans sa préface du livre Les conditions de la Renaissance, le docteur Abdelaziz Khaldi fait remarquer : « … je suis particulièrement tenté par une biographie, la plus tourmentée et la plus émouvante que je connaisse en Algérie ». En d’autres termes, pourquoi Malek Bennabi n’a-t-il pas cédé aux raisons de désespérer, malgré des moments très sombres de sa vie, malgré l’âpre destin de porter ses propres tourments et les tourments de sa société ? Pourquoi n’est-il pas devenu un homme aigri, révolté contre sa destinée, démissionnaire ? C’est le grand message de son œuvre qu’il a tenu à transmettre aux Algériens et aux Musulmans, de faire valoir la puissance du potentiel humain à surmonter les malheurs qui affectent l’existence humaine, à vaincre la haine, le désespoir et l’ignorance. Ce n’était pas un simple combat de survie. Il fallait mener une lutte implacable contre la dépossession de soi à travers la politique coloniale « de berbérisation, de latinisation, de christianisation et de francisation de l’Afrique du Nord ». Il fallait rejeter l’état d’indigènes et comme il les définit lui-même « des êtres ternes, assexués, ni hommes, ni femmes, amoraux, immondes outils de leur colonisation ». Il lui a fallu surtout s’engager, même au péril de sa vie, dans la voie de la reconquête de soi, de l’affirmation de soi. Cette attitude est brillamment décrite par Gibran Khalil Gibran dans son livre-testament spirituel Le Prophète : « Et si vous voulez détrôner un despote, assurez-vous d’abord que son trône érigé en vous-mêmes est bien détruit. Car comment un tyran peut-il dominer des êtres libres et fiers sans en appeler à une tyrannie dans leur propre liberté et à une honte dans leur propre fierté ? » Il finira par couronner son parcours par ce qu’un grand esprit peut avoir de plus noble : la sérénité, l’humilité et le désintéressement qu’il résume dans cette supplication : « Mon Dieu ! Je ne veux pas ma part ici-bas. Je la veux ailleurs. »

Malek Bennabi qualifie son propre style d’écriture de « dynamique » où la phrase « est à dessein âpre, directe, convergente, c’est-à-dire condensant au maximum l’idée qu’elle exprime ». Ce réalisme de l’intellectuel révèle aussi le tempérament optimiste du révolutionnaire. On pourrait, à ce sujet, imaginer sa galerie personnelle qui renfermerait sans aucun doute les portraits de ceux qu’il considère comme les grands inspirateurs du combat libérateur, ceux qui ont enseigné que seule la lutte mène à la victoire : l’Emir Khaled et l’Emir Abdelkrim.

Et enfin, la réalisation de l’indépendance de l’Algérie coïncide avec l’achèvement de l’œuvre de Malek Bennabi. C’est la fin de l’exil, le retour au pays. Bennabi arrive en Algérie alors que le grenouillage bat son plein. Désireux de dépasser le stade de l’écriture académique, il opte pour l’enseignement populaire, la voie royale de l’ensemencement, pour montrer les voies du changement par la connaissance. Comment éviter à l’Algérie indépendante d’être réduite à une réplique simiesque ? Comment déjouer le risque de voir la décolonisation déboucher sur une occidentalisation débridée ? Obligé de s’impliquer dans la lutte idéologique qui faisait rage, il s’est fait le porte-voix des nombreux Algériens qui étaient engagés dans l’achèvement du processus de décolonisation, qui refusaient toute forme de conversion à l’idéologie occidentale et qui ne tenaient pas à être dépossédés de leur substance spirituelle.

Malgré les contraintes, inlassablement, parfois péniblement, il s’est dépensé dans la multiplication des articles, des conférences, des causeries, des rencontres. Il tenait à semer des graines qui ne germineront que plus tard et probablement plus loin. Dans l’euphorie de l’indépendance, Malek Bennabi avait déjà perçu les prémices d’une lutte pour la survie que devaient mener les Algériens qui venaient tout juste de se libérer du colonialisme. Y avait-il intérêt, dans le cas pour l’Algérie nouvellement indépendante, d’établir un parallèle entre les processus des mutations sociales et la théorie de l’évolution des espèces ? Qui pourrait donc garantir sa survie : le plus apte ou bien le plus utile ? Pour Malek Bennabi, le choix était fait, non pas accumuler des richesses mais transmettre un avantage aux jeunes générations présentes et à venir. Son message était sans équivoque : que d’efforts à fournir, que de facultés à déployer pour assurer sa survie en tant que nation qui entend assumer sa vocation. Seul un intellectuel rénové avait la capacité de vaincre cette terrible maladie de la colonisabilité,

L’unité systémique de l’œuvre

« Dès que tu avances sur le chemin, le chemin apparaît ». C’est en ces termes empruntés au grand poète mystique Djalal ud-Dīn Rûmî que débute la carrière de Malek Bennabi. La rétrospective de son parcours indique que le commencement recelait la fin : la reconstitution du système des valeurs (Le phénomène coranique) annonçait la finalité du projet civilisationnel (L’afro-asiatisme).

Les équations mathématiques, partie intégrante du patrimoine de l’humanité, ont grandement contribué à changer le monde mais aussi au bonheur et au malheur des hommes. En mathématiques pure, les équations servent à démontrer les relations entre diverses quantités mathématiques. En mathématiques appliquées, elles permettent de rendre l’inconnu connu.

Et c’est précisément dans cet effort continu et sans cesse renouvelé d’élucider les mystères de la vie biologique et sociale que les méthodes mathématiques ont été orientées vers leur adaptation aux exigences spécifiques de l’étude de l’homme en société. Malek Bennabi a vécu passionnément durant ses études cette grande effervescence à l’intérieur de l’université marquée par les grands travaux d’intégration des modèles mathématiques dans le champ des sciences sociales. Il était convaincu, et il aura l’occasion de le démontrer, que la mise au point de nouvelles méthodes mathématiques adaptées à l’étude des phénomènes sociaux allait contribuer à l’évolution des sciences sociales et notamment dans ce qui le préoccupe le plus, à savoir l’élaboration des lois qui président à la dynamique de transformation sociale. Ou encore pour revenir à l’actualité : comment mettre en échec les lois implacables de la collapsologie, c’est à-dire l’étude de l’effondrement des sociétés ou des civilisations ?

Rien ne pouvait échapper à l’examen approfondi de Bennabi, mu instinctivement par la quête du visible et de l’invisible, de l’explicite et de l’implicite, du dit et du non-dit. C’est dans ces dispositions mentales qu’il a entrepris la lecture du Coran, pour savoir quelle leçon tirer de sa nature insupérable, l’i’jaz, en respectant scrupuleusement les principales recommandations

D’abord la surate 75 La résurrection (Al-Qiyamah) :

« Ne remue pas ta langue pour hâter sa récitation.

Son rassemblement (dans ton cœur et sa fixation dans ta mémoire) Nous incombent, ainsi que la façon de le réciter.

Quand donc Nous le récitons, suis sa récitation.

A Nous, ensuite incombera son explication. »

Ainsi est posée à la conscience des musulmans la question de la lecture du Coran, non pas dans la méthode de récitation en cherchant par exemple à en accélérer le rythme, mais bien plutôt sur les aptitudes de réception du texte coranique avec l’effort incessant de chercher à s’en éclairer.

Ensuite la sourate 54 La Lune :

« Nous avons rendu le Coran facile, en vue du Rappel. Seulement est-il un homme pour méditer le Rappel ? »

Ce verset revient en refrain pour attester l’unité du Coran fondée sur le lien établi entre méditation et rappel et par voie de conséquence entre foi et raison.

On voit bien que le Coran privilégie la lecture attentionnelle, c’est-à-dire celle qui découle de la faculté d’attention. C’est une invitation à porter son attention sur les milieux naturel et humain en tant que source de connaissance pour rompre définitivement avec les sciences occultes et les mythologies. La nature tout comme la société constituent des bibliothèques inépuisables d’extraction des connaissances. Tel est donc le fondement de base de toute éducation : apprendre à extraire les connaissances pour un meilleur usage et par voie de conséquence à vaincre les lacunes psychologiques et matérielles.

Cette lecture attentionnelle a permis à Malek Bennabi d’aboutir à la conclusion que l’Islam a gardé intact son potentiel de résurgence, sa faculté du retour à l’histoire, sa capacité de reprendre le collier de ses fonctions civilisationnelles, sa force de reconstituer le grand ensemble. C’est l’un des grands mystères de la vie, comme le rappelle le diplomate allemand Murad Wilfried Hofmann, cette « tentative de saisir, de son intérieur, les fondements d’une civilisation, à savoir sa religion ». Mais bien plus, l’Islam décerne au musulman la faculté de l’authenticité, à travers le concept de la communauté médiane (oummatan wassata). Ce qui fera dire à Toynbee au sujet des musulmans : « Il y a quelque chose de primitif et d’indépendant dans leur religion qui les préserve de l’imitation ».

C’est alors que Malek Bennabi est frappé par l’absence d’impact sur les musulmans qui lisent et récitent le Coran, mettant bien en relief l’embarras des exégètes à trouver des solutions adaptées à cette absence d’impact et à susciter un nouveau courant d’exégèse qui intègre les grandes découvertes scientifiques. A la lecture attentionnelle vivement recommandée par le Coran et par laquelle a été suscitée par le passé toute une profusion de sciences, de techniques et d’arts a succédé une lecture rituelle et redondante. Cette dernière émane de la matière inerte qu’est devenu le musulman dont aucune vibration du texte coranique ne parvient à mouvoir son intellect ni à émouvoir son affect. Le musulman n’est plus conscient de ce que le Coran lui révèle sur lui-même, c’est-à-dire son aptitude à opérer son émancipation.

Telle qu’énoncée, cette problématique ne relevait d’aucune science connue. De par sa complexité, elle pourrait même faire appel à plusieurs disciplines. Cette situation est parfaitement expliquée par Albert Einstein : « Si nous ne changeons pas notre façon de penser, nous ne serons pas capables de résoudre les problèmes que nous créons avec nos modes actuels de pensée ». Pour l’étudiant en ingéniorat qu’était encore Malek Bennabi, seules les méthodes mathématiques étaient susceptibles d’offrir l’avantage scientifique de relever le défi de comprendre ce que nous ne voyons pas venir car inscrit dans une vastitude de temps et d’espace. Ainsi il paraît clair que le recours aux mathématiques dans l’étude du milieu humain vise davantage à découvrir ce qui est caché plutôt que chercher ce qui est mesurable ; car tout ce qui est mesurable ne reflète pas forcément l’essentiel des problèmes posés. Comme le précise Claude Lévi-Strauss, les mathématiques, dans l’étude des grands changements de l’humanité, doivent « résolument échapper au désespoir des grands nombres, le radeau où agonisaient les sciences sociales perdues dans un océan de chiffres ». C’est ainsi que Malek Bennabi figure dans le club très restreint des grands noms des sciences humaines qui sont issus des mathématiques. Il a éclairé d’une nouvelle lumière les passerelles entre l’abstraction mathématique d’Al-Khwârizmî et la démarche historico-sociologique d’Ibn Khaldoun. Evitant à la fois les excès de la quantophrénie et les travers de la numérologie, Bennabi est parvenu à réaliser la synthèse et même la réconciliation dans un domaine où les méthodes se sont longtemps opposées entre mathématiciens et spécialistes des sciences humaines. Tout en conservant leur caractère hautement humain, il s’est efforcé à introduire dans les sciences sociales davantage de précision, de clarté et de logique en vue de réduire la confusion des concepts et même les tournures labyrinthiques de certaines analyses. De même que cette démarche permet une vision unifiée des questions que posent à la science les transformations sociales, permettant un grand brassage interdisciplinaire, mettant fin au compartimentage et aux querelles scolastiques, comme il ressort de l’œuvre de Bennabi. Par ailleurs, le progrès des sciences sociales rend nécessaire la mise au point de nouvelles méthodes mathématiques adaptées à l’étude des phénomènes sociaux.

Dans l’introduction du Phénomène coranique, pierre angulaire de son œuvre, Malek Bennabi en précise l’objet : « une méthode analytique dans l’étude du phénomène coranique » et qui constitue l’acte fondateur « d’une réforme opportune dans l’esprit de l’exégèse classique ». En effet, la tradition exégétique ne répond plus ni au gout ni au besoin de l’intellectuel musulman moderne, lequel, pour satisfaire à sa propre culture islamique, reste dépendant des travaux de l’orientalisme avec tout ce qu’ils secrètent en manque de neutralité et de rigueur scientifique.

Le problème de l’exégèse traditionnelle est double, il touche autant l’obsolescence de son objet que l’archaïsme de sa méthode. Pour le musulman moderne, l’exégèse coranique doit lui procurer les éléments de réponse du destin de l’homme dans le mouvement universel ou comme l’explique Malek Bennabi : « En fait, le Musulman ne peut pas rester indifférent devant les changements sociologiques et culturels qu’a connus le monde musulman ».

La mise à jour de l’exégèse coranique aussi bien dans son objet que dans sa méthode contribuerait grandement à permettre au Coran d’atteindre sa finalité et à la société musulmane de réaliser sa vocation, à savoir susciter un impact positif sur le milieu humain. Aussi, l’exégèse coranique doit opérer une rénovation méthodologique pour que le rapport du Musulman moderne à la religion soit fondé sur une « base rationnelle de sa foi ».

En exposant brièvement sa méthodologie dans l’étude de l’impact du Coran sur le milieu humain, Malek Bennabi rappelle qu’il y a lieu d’appréhender le phénomène coranique non pas dans le sens phénoménal mais bien plutôt « du point de vue phénoménologique ». Est-ce à dire que Malek Bennabi a recouru à la modélisation phénoménologique de l’étude de cet impact pour faire valoir le lien dialectique entre le message, le messager et le récepteur ? Car à travers ce modèle, si modèle il y a, car Malek Bennabi ne parle jamais de modélisation pour présenter ses travaux, il apparait que si le Coran, en tant que message divin, a conservé intact toute sa valeur et si le Prophète, en tant que messager, a conservé toute sa crédibilité, en revanche, le Musulman, en tant que récepteur et transmetteur du message, est devenu défaillant. Telle est la loi implacable de ce modèle : la dispersion de l’âme et de l’esprit et l’éloignement de l’essentiel seraient à l’origine de la défaillance historique de la société musulmane. Devenu insensible au message coranique destiné à renforcer son âme et à nourrir son esprit, le Musulman a fini par désactiver ses fonctions intellectuelles et a mis fin à la production des connaissances, provoquant une crise de l’intelligence et de la conscience. Bennabi a bien perçu le grand danger de cette désactivation, il s’est appliqué à échafauder une pensée achevée et il s’est bien gardé de la structurer par tâtonnements. Sans répit, il n’a cessé de faire subir à sa pensée les métamorphoses utiles à opérer un incessant renouvellement scientifique, creusant toujours plus profond pour abolir tout caractère superficiel. C’est ainsi qu’il a porté toute son attention sur la manière dont la société musulmane, ayant perdu le sens de sa vocation, allait se montrer de moins en moins capable à assurer les conditions de son existence.

Les années 1930-50 ont vu une accélération de l’extension du modèle mathématique aux sciences sociales, permettant une meilleure coordination entre les différentes disciplines telles l’histoire, la sociologie, la psychologie, la géographie, l’anthropologie. Le modèle mathématique a ouvert la voie à la démarche interdisciplinaire qui a constitué pour Malek Bennabi un raccourci dans la maitrise des sciences sociales et il est parvenu à dépasser les principaux inconvénients caractéristiques des sciences sociales : les définitions de portée générale et les raisonnements par analogie. En outre, Malek Bennabi n’a pas été indifférent aux conséquences méthodologiques provoquées par la grande crise économique des années 30 où les méthodes alors en vigueur se sont avérées incapables d’anticipation. De nouveaux modèles ont été élaborés sur la base de l’intégration de plusieurs approches pour dépasser l’objet traditionnel et aborder des champs d’études plus complexes et plus dynamiques telles l’approche de simulation et l’étude de comportement.

Le recours à la phénoménologie, qui est fondée sur une vision du monde où la réalité est multiple, a été dicté à Malek Bennabi par la nécessité d’établir un trait d’union entre l’expérience et la théorie. En effet, La modélisation phénoménologique de systèmes dynamiques complexes permet d’élaborer des lois de nature à aider l’homme à maitriser la construction de son avenir, les conditions du passé et du présent doivent être déterminées le plus surement possible. Mais il pourrait y avoir une autre raison, celle de maintenir cette dimension phénoménologique et éviter sa mutation en normatif. Ce qui est sûr, c’est qu’il lui a fallu beaucoup d’ingéniosité dans la fixation des critères rationnels pour opérer la transposition de la notion logique dans le domaine empirique tout en veillant à séparer ce qui est scientifique de ce qui ne l’est pas.

A travers de fastidieux travaux, tout en élargissant son cadre référentiel, Malek Bennabi s’est appliqué à vérifier le degré de convergence de ses raisonnements avec l’état des sciences sociales aux fins de validation de son modèle. Cette recherche de convergences a fait avancer l’œuvre, constituant son corpus, à travers un long cheminement qui est pour le lecteur un voyage initiatique d’une grande valeur pédagogique dans un champ d’investigation inclassable, qui ne relève d’aucune discipline. De même qu’il n’a pas manqué de relever les lacunes et les limites que recelaient les sciences sociales par rapport à son champ d’études. Conscient que son modèle pose des questions de responsabilité et de finalité, il a élaboré une thématique qui lui a permis de réaliser un chef d’œuvre de la construction architectonique de la pensée humaine, sous forme d’une carte de recherches dans l’étude de la condition humaine de l’homme post almohadien et qu’on peut résumer en quatre thèmes :

  • les comportements humains : que vaut l’individu ?
  • les mutations sociales : que vaut la collectivité ?
  • les formes d’organisation : que vaut la politique ?
  • le contexte international : que vaut le positionnement dans le monde ?

Le souci de Malek Bennabi n’est pas de chercher à savoir pourquoi les sociétés musulmanes sont frappées de léthargie. Il est davantage préoccupé à trouver les voies et moyens à faire prendre collectivement conscience aux musulmans de leur vocation. En d’autres termes, quelles sont les conditions de provoquer un mouvement d’ensemble, une dynamique de transformation sociale ?

La réponse tombe comme un verdict : l’accès au monde de la connaissance est le passage obligé du retour à l’histoire. Seule la connaissance permet de vaincre les périls, de relever les défis et de réunir les conditions d’une dynamique de transformation sociale, avec comme crédo le verset 11 sourate 13 (Le tonnerre) : « Dieu ne change pas l’état d’un peuple que celui-ci n’ait changé ce qu’il y a dans son âme ».

Malek Bennabi nous éclaire sur les enjeux et les défis qui se posent aux trois entités, l’individu, la société et l’Etat, qui, tels des organes, ont des fonctions d’entretenir la dynamique sociale en intégrant :

  • la production d’idées dans le sens de l’innovation

  • la créativité culturelle dans le sens de la détermination de la personnalité

  • la finalité de la civilisation dans le sens de la construction d’un grand ensemble

La dynamique est assurée d’une part par l’efficacité en tant qu’unité de mesure de l’accomplissement des fonctions et d’autre part par l’authenticité qui constitue les liens d’appartenance au système des valeurs qui relie les microcosmes au macrocosme.

Mais peut-être que Malek Bennabi était victime de son succès, peut-être que la cause causante de ses tourments était due au fait qu’il a refusé de partager son modèle alors que d’autres à l’ESME et ailleurs le réclamaient. C’est ce qui explique la destruction de la version originale du Phénomène coranique « dans des circonstances particulières ». C’est ainsi qu’il a été privé de diplôme et qu’il est devenu un paria, exclu de toute forme d’emploi, fut-ce bien en-deçà de ses compétences.

Pour les besoins documentaires de son étude sur « L’association des étudiants musulmans nord-africains en France durant l’entre-deux-guerres », Charles-Robert Ageron a été amené à consulter les archives administratives et policières. Les services de police suivaient d’assez près les activités politiques et culturelles des étudiants magrébins, notamment dans le cadre de leur association, l’A.E.M.N.A. On remarque que Malek Bennabi figurait parmi les étudiants les plus surveillés.

La pathologie de la mort noire

On considère que le temps du phénomène social est un temps historique. Malek Bennabi a très tôt pris conscience de l’importance du savoir historisant. Il fallait donc revisiter le passé pour dater le fait générateur par lequel la société musulmane s’est engouffrée dans l’époque de la nuit. C’est au temps d’Ibn Khaldoun que l’homme post-almohadien fit son apparition, celui qui s’est laissé glisser sur la pente de la décadence qui mène à la dépendance et à la colonisation. C’est une époque charnière, comme l’explique Bennabi, qui se situe « juste un siècle après la chute de Bagdad et un siècle avant la chute de Grenade, dernière forteresse des Musulmans en Andalousie ». Une époque chargée d’incertitudes qui a inspiré à Ibn Khaldoun une sentence annonciatrice du chaos : « Je dois supposer que les contrées de l’Orient ont été atteintes des mêmes maux qui frappèrent l’Occident ; ce fléau a dû y exercer ses ravages en proportion de l’étendue des pays et du nombre de la population. Il me semble que la voix de la nature, ayant alors ordonné au monde de s’abaisser et de s’humilier, le monde s’était empressé d’obéir : Dieu est l’héritier de la terre et de ce qu’elle porte. » (Les Prolégomènes – Traduction de W. Mac Guckin de Slane)

C’est d’autant plus frappant de la part d’Ibn Khaldoun d’en arriver à de telles conclusions apocalyptiques que Malek Bennabi s’aperçut qu’un ésotérisme défiait sans cesse l’analyse et qu’il était impérieux, pour bien comprendre les causes et les effets, d’aller scruter les profondeurs des faits historiques. Car en définitive, malgré leur déchéance, les Musulmans, qui d’instinct, qui en toute conscience, n’ont jamais cessé de croire en la force de résurgence spirituelle, culturelle et sociale de l’Islam.

Faisant œuvre de géologue, Malek Bennabi, en étudiant les causes et les effets de la persistance de la décadence de la société musulmane, s’est exercé à séparer les différentes couches sédimentaires de cette problématique :

  • ce qui relève de l’évolution propre des musulmans
  • ce qui relève du choc colonial
  • ce qui relève des dysfonctionnements de l’Etat postcolonial

Dans son diagnostic, Malek Bennabi relève que cette persistance de la décadence, en tant que processus long et complexe, s’apparente à une maladie qu’il a appelée « colonisabilité » que la société musulmane s’est montrée particulièrement incapable d’enrayer, comme si le bacille responsable était devenu mutant, affectant autant la viabilité que l’immunité de la société. D’où l’on se trouve, on ne voit que le bord de l’abime. Sous l’empire de facteurs internes et externes, la société musulmane fait face à quatre périls :

  • les causes de la décadence
  • les effets du colonialisme
  • les menaces du néocolonialisme
  • les distorsions de l’Etat post colonial

Placée dans la perspective du mouvement universel, l’analyse de Malek Bennabi fait apparaitre qu’une nouvelle civilisation nait lorsque la civilisation en vigueur se met sur la voie irréversible de sa désagrégation. L’apparition de l’homme post almohadien a coïncidé avec la découverte de l’Amérique, qu’on ne peut réduire à un simple évènement géographique. Il s’agit d’abord et surtout de la datation de l’émergence d’une civilisation d’un genre inédit, la course à la puissance et à la suprématie, qui donne raison au plus fort, en usant et abusant de machiavélisme et de férocité. Une civilisation, comme l’explique Bertrand de Jouvenel, « dominatrice et conquérante » qui est fondée sur « l’acquisition toujours accélérée de forces nouvelles » et dont la terre ne peut plus supporter aujourd’hui les effets dévastateurs de la surexploitation des ressources et la dégradation de l’environnement.

L’aventure des Européens dans le continent américain allait tourner court lors du dernier voyage de l’explorateur Christophe Colomb en 1504. Alors qu’il se trouvait en Jamaïque manquant de vivres, planait la menace d’une mutinerie de l’équipage. Pire encore, les Indiens, lassées des turpitudes des Européens, refusaient de fournir les vivres maintes fois demandées. Colomb, sans citer ses sources, disposait de plusieurs almanachs, dont les tables de l’astronome-astrologue et mathématicien arabe Al-Battani (858 – 929), qui mit au point les méthodes de calcul des éclipses du soleil et de la lune. C’est ainsi que Colomb s’aperçut qu’une éclipse lunaire allait intervenir le 29 février 1504. Il eut alors l’idée d’annoncer aux Indiens l’éclipse comme un signe de mécontentement du Dieu des chrétiens. Très impressionnés, les Indiens consentent à approvisionner l’expédition.

On connait la suite. Pris d’assaut par les Européens, le continent américain subit un grand nettoyage ethnique, où 68 millions d’Amérindiens périrent par la conquête coloniale, les mauvais traitements, les travaux forcés, les famines, les épidémies importées par les Européens. Il faut ajouter à cette folie meurtrière la dépossession des terres et la destruction des patrimoines matériel et immatériel des Amérindiens.

Manquant de main-d’œuvre à bon marché pour le travail des immenses territoires conquis, un autre massacre allait être commis par la traite atlantique. Plus de 15 millions d’Africains allaient être déportés vers l’Amérique dans des conditions horriblement terrifiantes et réduits à l’état d’infra humanité. S’en est suivi, après l’abolition de l’esclavage, l’enracinement socio-culturel du racisme avec son cortège des crimes raciaux de masse. Car la finalité était l’exploitation et le transfert des richesses qui ont permis l’accumulation du capital fondateur du capitalisme, de la révolution industrielle et de la domination coloniale.

Ainsi est née la civilisation de puissance et de suprématie, qui a utilisé le système de guerre totale pour étendre sa domination politique, économique et culturelle à travers le monde. Le complexe militaro-industriel est parvenu à structurer une économie de la guerre dans le but d’engager le monde entier dans une course à l’armement à travers des dépenses de défense astronomiques. Il s’agit d’un système qui normalise les revenus que peuvent procurer les efforts de guerre. Qu’on en juge, par le budget des Etats-Unis qui s’est élevé en 2017 à 1.700 milliards de dollars soit 36 % de toutes les dépenses militaires de la planète. Ce qui donne une idée de tous ces fabuleux moyens en finances, en technologie et en capacités de production qui ne sont pas consacrés au bien-être et qui compromettent gravement les chances de la paix et du développement dans le monde.

Après avoir largué deux bombes atomiques sur Hiroshima (6 août 1945) et sur Nagasaki (9 août 1945), le général LeMay, commandant des forces aériennes américaines du Pacifique, décide de lancer le plus grand raid aérien de l’histoire en engageant 1.014 bombardiers B-29 contre des objectifs civils japonais. Robert McNamara fait des révélations sur l’esprit polémarque : « Nous avons brûlé à mort 100.000 civils japonais à Tokyo – hommes, femmes et enfants ; quelque 900.000 civils japonais sont morts en tout. LeMay a dit que si nous avions perdu la guerre, nous aurions tous été poursuivis comme des criminels de guerre. Et je pense qu’il a raison. Nous nous comportions comme des criminels de guerre. »

Ce même Robert McNamara a initié les travaux d’analyse de l’efficacité destructrice et meurtrière des bombardiers américains en fonction de leurs coûts d’exploitation, à travers le développement des techniques de recherche opérationnelle et d’analyse de systèmes. Durant la guerre du Vietnam, dont il a été l’architecte, il procéda au calcul du seuil « au-delà duquel les pertes vietnamiennes deviendraient insupportables ». Dans ses mémoires publiées en 1995 sous le titre In Retrospect : The Tragedy and Lessons of Vietnam, il résume le système de guerre totale : « Je n’avais jamais été en Indochine. Je n’en connaissais ni l’histoire, ni la langue, ni la culture, ni les valeurs. Mes collègues et moi décidions du destin d’une région dont nous ignorions tout. (…) Le spectacle de la plus grande puissance du monde tuant 1.000 civils chaque semaine dans un pays minuscule et au nom d’une cause contestable pourrait déformer gravement tant la conscience nationale des Américains que l’image des États-Unis dans le monde. » Devenu président de la Banque mondiale, il ne cessa de répéter : « Cette guerre, nous sommes en train de la gagner. »

C’est ce système que le monde musulman affronte dans sa phase postcoloniale.

Parmi les causes qui ont présidé au déclenchement de la première guerre mondiale, on retrouve les appétits d’expansion territoriale dans les pays musulmans, appétits aiguisés, par l’affaiblissement de l’empire ottoman.

Où donc mènent toutes ces guerres non voulues par les Musulmans, déclenchées en Palestine, en Afghanistan, en Irak, au Soudan, en Libye, en Syrie, en Somalie et ailleurs ? « Cherchez les clefs de la guerre en Méditerranée, et vous détiendrez les secrets d’Israël » lançait en alerte Pierre Rossi au lendemain de la guerre de juin 1967, qui contribua grandement à l’aggravation de la crise de l’Etat postcolonial des pays musulmans. La guerre devait dans un premier temps priver les Palestiniens de toute perspective de devenir une nation. Elle a par la suite faire rentrer toute la région dans une folle spirale de violence. L’Orient arabe est devenu le pivot de la politique étrangère où Israël, surarmé, joue le rôle d’éradicateur de toute forme d’opposition à la stratégie impérialiste. Travaillant à saper les fondements de la société et de l’Etat dans les pays musulmans, la domination américaine favorisa l’émergence et la consolidation de régimes corrompus, collaborateurs et despotiques. Lawrence parlait d’« d’États clients », issus du découpage du monde musulman par le colonialisme occidental, qui se débattent dans d’insolubles problèmes de viabilité et qui s’auto-neutralisent par leur propre frénésie suscitée par les cadeaux empoisonnés du nationalisme et du militarisme.

La stratégie de la guerre totale menée dans le monde musulman consiste à créer toutes les conditions de nature à empêcher la cohésion des pays musulmans et la reconstitution d’un grand ensemble. Comme le rappelle Arnold Toynbee, « c’est par la guerre qu’on réalise la désagrégation des empires », l’impérialisme postcolonial n’a jamais cessé de mener, à titre préventif, sans aucun casus belli, des guerres d’extermination, des guerres féroces, des guerres d’anéantissement. On sait aujourd’hui ce que rapporte la guerre pour l’industrie d’armement, dont l’essentiel est concentré chez le complexe militaro-industriel des Etats-Unis. Selon l’Institut Heidelberg pour la recherche sur les conflits internationaux, l’année 2018 a été le théâtre de 16 guerres et de 173 conflits armés, ce qui a engendré des profits pour le secteur de l’armement de l’ordre de 500% au cours des dix dernières années, soit 50% par an.

On serait tenté de penser que Daech est à a fois la conséquence et le symptôme de l’Etat défaillant dans ses tentatives de défier les frontières établies par le partage de Sykes-Picot. Mais ce qu’il y a encore de pire, c’est l’interventionnisme militaire de l’impérialisme dans sa prétendue lutte contre le terrorisme. Un rapport effrayant a été établi par le colonel François-Régis Legrier, commandant de la Task Force Wagram au Levant depuis octobre 2018, où il démontre le jeu hautement criminel de la coalition militaire en Irak. Le colonel démontre que les frappes aériennes n’ont pas détruit Daech « autant qu’on a bien voulu le faire croire ». Le mouvement terroriste « s’est exfiltré vers des zones refuges pour poursuivre la lutte en mode insurrectionnel ne laissant sur place qu’une poignée de combattants étrangers. »

Mais plus grave encore : la stratégie, fondée sur du zéro perte dans les rangs des militaires, s’est soldée par un vrai carnage des populations civiles pour épargner les militaires. « En refusant l’engagement au sol, nous avons prolongé inutilement le conflit et donc contribué à augmenter le nombre de victimes au sein de la population. Nous avons détruit massivement les infrastructures et donné à la population une détestable image de ce que peut être une libération à l’occidentale laissant derrière nous les germes d’une résurgence prochaine d’un nouvel adversaire. » A la fin, l’officier ne manque pas de s’interroger : « Où est le véritable enjeu ? Détruire Daech ou contenir l’Iran ? (…) Nous n’avons en aucune façon gagné la guerre faute d’une politique réaliste et persévérante et d’une stratégie adéquate. Combien d’Hajin faudra-t-il pour comprendre que nous faisons fausse route. »

On comprend l’angoisse somme toute justifiée de Malek Bennabi et de ses contemporains, une époque marquée par la guerre froide, l’équilibre de la terreur et la crainte atomique. Comment éviter une troisième guerre mondiale devenue de plus en plus inéluctable ? Durant la seconde guerre mondiale, la doctrine des Anglo-Saxons paraissait fort logique mais s’est avérée complètement erronée. En effet on avait estimé qu’il suffisait de vaincre et de désarmer l’Allemagne, pour neutraliser la cause causante de la guerre et garantir une paix durable. Sitôt la guerre terminée, apparait le spectre d’une guerre illimitée, face au péril communiste, où la paix est assimilée à la trahison et seule compte la victoire écrasante. Depuis, l’URSS a disparu en 1991, laissant le bloc occidental, dirigé par les USA, célébrer sa victoire, aux accents de la réflexion de Hegel : « la fin de l’histoire ». Le monde allait rentrer dans un système unipolaire, dominé par la suprématie doctrinale, économique et militaire des Etats-Unis. Convaincus d’avoir vaincu le marxisme et le communisme, les nouveaux maîtres du monde se sont évertués à fabriquer un nouvel ennemi : l’Islam. Sans jamais laisser sa pensée prisonnière de l’actualité, Bennabi était conscient que le monde musulman allait vivre des temps difficiles et que l’émergence d’un nouvel intellectuel était une nécessité impérieuse. Comment donc fonder le savoir par lequel naitra le mouvement nécessaire à relever ce défi sans précédent ?

En décidant de son expédition conquérante de la Palestine, le sionisme était parfaitement conscient de la plus haute importance stratégique de ce trait d’union qui relie les trois continents lourds : l’Asie, l’Afrique et l’Europe. Quand on parcourt l’histoire du sionisme, c’est cette dimension stratégique, telle qu’elle a été définie par les pères fondateurs, qui saute aux yeux : un sionisme stratégique élaboré dans les laboratoires des grandes puissances anglo-saxonnes. C’est dire qu’il n’y avait strictement rien de biblique dans la déclaration de Balfour. L’occupation des territoires de la Palestine visait le contrôle des routes et des ressources pétrolières d’une part et la dislocation définitive du grand ensemble de l’Islam. Il fallait bien qu’un penseur de l’envergure de Malek Bennabi intervienne dans le débat pour pousser les Musulmans à se défaire de leur sentimentalisme à l’égard du drame palestinien et qu’ils se mettent à raisonner en termes réalistes de stratégie, tout comme le font les sionistes, pour mieux combattre le sionisme.

Il ne faut pas oublier le rôle extrêmement important de la propagande. Déjà à la création d’Israël, la propagande développée par les Américains avait pris des proportions spectaculaires. L’Arabe était présenté comme un coupable, car allié des nazis, alors que le juif errant, persécuté, avait bien droit à un pays paisible. Par la suite, Israël développa une très grosse machine de propagande pour bien camoufler ses crimes et qui tombaient pourtant sous le coup du droit international. Cette propagande a été poussée si loin que certains gouvernements d’Occident sont allés jusqu’à créer l’amalgame entre antisémitisme et antisionisme, c’est-à-dire quiconque dénonce le carnage des Palestiniens par la machine de guerre d’Israël est considéré comme antisémite. Voilà donc un permis en bonne et due forme de tuer, tuer et encore tuer. Les dirigeants israéliens savent pertinemment qu’il leur est impossible d’avoir raison sur le plan juridique. Ils cherchent davantage à développer de puissants moyens de mystification de l’opinion publique à l’effet de discréditer la lutte du peuple palestinien et tous les mouvements de solidarité avec les Palestiniens.

Aujourd’hui, le sionisme a réalisé sa mue idéologique, il a définitivement rejoint l’extrême-droite, le courant qui correspond le mieux à sa nature. Considérant que son idéal est accompli, à savoir l’appropriation en toute impunité de la totalité des territoires palestiniens, le nettoyage ethnique et l’affichage au grand jour du mépris des arabes et des musulmans. En bons continuateurs des dispositifs d’anéantissement que les fondateurs d’Israël infligèrent aux populations palestiniennes, les sionistes d’aujourd’hui songent à la solution finale.

Mais la haine fait perdre la raison. Dans l’euphorie de leurs succès, les dirigeants d’Israël ont franchi le cap du delirium tremens en faisant du mufti de Jérusalem, Mohamed Amin El-Husseini, celui qui a suggéré l’option du génocide juif à Adolf Hitler, lequel ne songeait pas à l‘époque, à exterminer les juifs. C’est ainsi que sont absouts les nazis d’être les concepteurs de la shoah et que la responsabilité en incombe aux Arabes et à l’Islam. On se rappelle de cette campagne islamophobe menée dans les grandes villes américaines en 2014. Des affiches étaient placardées partout, même sur les bus, avec une photo de la rencontre de Hitler et le mufti El-Husseini à Berlin le 30 novembre 1941 sur laquelle on avait rajoutée un commentaire hautement islamophobe : « La haine islamique du juif est dans le Coran ». C’était également compter sur la faiblesse des Musulmans qui n’ont pas songé à organiser une contre campagne, malgré une matière abondante, et notamment toute l’histoire de la compromission des magnats de la politique et du capitalisme américains avec les nazis.

Le recours à cette histoire mensongère et falsificatrice a été pour les Israéliens l’occasion d’opérer un rapprochement avec les mouvements fascistes et xénophobes qui fleurissent un peu partout dans les pays démocratiques. Désormais, la démocratie est devenue autoritaire, identitaire, ségrégationniste, et intolérante. En enterrant la hache de l’antisémitisme, Israël travaille à renforcer une sainte alliance contre l’Islam au nom de la lutte contre le terrorisme, c’est-à-dire le combat des Palestiniens. Cette notion de terrorisme concerne également tous les Etats arabes et musulmans qui soutiennent la lutte du peuple palestinien, ils constituent la matrice du terrorisme mondial et contre lesquels il est impératif d’élaborer une stratégie préventive et agressive.

Ce n’est un secret pour personne que l’Occident fait bloc avec Israël. Le cas de José Maria Aznar, l’ancien président du gouvernement espagnol, est très révélateur. Après deux mandats, son parti a subi une lourde défaite lors des élections du 14 mars 2004, en raison certes de la gestion médiatique des attentats de Madrid du 11 mars 2004. Mais il y a des raisons beaucoup plus profondes, l’électorat espagnol voulait surtout sanctionner une politique qui travaillait à détourner l’Espagne de sa vocation et annuler tous les acquis de la transition démocratique postfranquiste. Traitant le système fédéral des Communautés autonomes de « tribalisme provincial des nationalismes périphériques », Aznar était convaincu par la nécessité d’un retour en arrière à travers une réorientation nationaliste de la politique intérieure et atlantique de la politique extérieure.

Aznar a développé une approche sécuritaire fondée principalement sur la menace du terrorisme islamique aux fins d’une part de réduire le champ des libertés dans la conduite de la politique intérieure et d’autre part de renforcer le rapprochement avec les Etats-Unis qui a été poussé jusqu’à la subordination volontaire de l’Espagne à la puissance impériale. Ainsi a été opérée une rupture dans la politique extérieure de l’Espagne avec une réorientation atlantiste qui fait du monde arabo-musulman la plus grande menace de déstabilisation de l’Occident judéo-chrétien.

Ce discours n’a pas manqué de réveiller les vieux démons, dont le principal stigmate reste le génocide des Morisques occulté et refoulé. Assurément, Aznar symbolise ce « temps déraisonnable » où « on prenait les loups pour des chiens », comme l’a chanté dans son poème Louis Aragon. Il faut rappeler que la constitution adoptée en Espagne après la mort de Franco a posé les principes devant régir l’organisation territoriale. Les formes d’organisation retenues ont été largement inspirées des travaux de Blas Infante, un avocat sévillan, assassiné par Franco en 1936, converti à l’Islam qu’il considérait comme la religion de ses ancêtres. Considéré comme le « père de la patrie andalouse » il a très tôt travaillé sur les modalités d’organisation des entités régionales pour renforcer la puissance de l’Espagne, privilégiant une formule à mi-chemin entre État unitaire et État fédéral. C’est ainsi qu’a été adoptée la loi sur les Communautés Autonomes, qui s’inspire de l’« Idéal Andalou » de Blas Infante et un modus vivendi a été obtenu sur le partage des pouvoirs et des ressources entre l’État central et les entités régionales. Il s’agit donc de tout un pan de l’histoire d’Espagne qu’Aznar a voulu perturber.

En quittant le pouvoir, Aznar a aggravé son cas. Tout en rappelant sa filiation spirituelle avec les rois catholiques Fernando et Isabel, il prend position en faveur du pape Benoît XVI dans la polémique qu’il a suscité dans les pays musulmans. Lors d’une conférence, il rapporte des propos attribués à l’empereur byzantin Manuel II Paléologue dans une conversation avec un érudit persan : « Montre-moi donc ce que Mahomet a apporté de nouveau, et tu y trouveras seulement des choses mauvaises et inhumaines, comme son mandat de diffuser par l’épée la foi qu’il prêchait ».

Aznar va plus loin, il considère que l’époque musulmane est la plus sombre de l’histoire de la péninsule ibérique. Tout en exigeant le pardon des Musulmans d’avoir occupé l’Espagne pendant huit siècles, il donne libre cours à sa furie : « Le problème espagnol avec Al-Qaïda et le terrorisme islamique ne commence pas avec la crise irakienne, il n’a en fait rien à voir avec les décisions du gouvernement. Il doit remonter au moins 1.300 ans, au début du 8ème siècle, quand l’Espagne, envahie par les Maures, a refusé de devenir une autre partie du monde islamique et a entamé une longue bataille pour retrouver son identité. »

Incapable de dompter son déchainement, il commet l’irréparable en publiant un article dans le journal londonien Times du 17 juin 2010, au moment où le parlement européen vient de condamner Israël pour ses crimes à Gaza. Il rappelle à ses coreligionnaires : « Abandonner Israël à son sort aujourd’hui serait la plus belle preuve de la profondeur de notre vide, et nous devons à tout prix empêcher que cela arrive. Nous devrions nous inquiéter de notre attitude agressive envers Israël car elle reflète la perte de nos valeurs occidentales. La force d’Israël est la nôtre, sa faiblesse sera la nôtre. (…)

N’abandonnez pas Israël. Car en perdant Israël, vous perdez une partie de vos racines judéo-chrétiennes qui constituent le fondement même de la civilisation occidentale. (…)

Si Israël tombe, nous tomberons tous ! »

Jose Maria Aznar et son think tank auraient mieux fait de lire l’étude d’Ignacio Olague, intitulée justement « Les Arabes n’ont jamais envahi l’Espagne ». De même qu’ils gagneraient à enrichir leur bagage intellectuel en se documentant sur le voyage en Andalousie du peintre français Henri Regnault et particulièrement la visite de l’ancienne capitale des rois nasrides Grenade et son joyau de l’Alhambra. Dans une lettre à un de ses amis, datée de septembre 1869, il relate son ravissement :

« Ah ! mon ami, si tu avais vu l’Alhambra ! Depuis que je l’ai vue, cette féerie, ce rêve, ce…, je ne peux plus que soupirer. Rien n’est beau, rien n’est délirant, rien n’est enivrant comme cela. Nous avions traversé de bien beaux pays pour venir ici. Mais toutes ces émotions précédentes, tous nos anciens enthousiasmes, tout a été effacé par cette Alhambra ! (…) Nous sommes, à côté des artistes qui ont fait cela, des barbares, des sauvages, des monstres. Si tu voyais le palais que Charles-Quint a osé faire construire sur l’emplacement d’une partie du palais arabe ! Tu hausserais les épaules, tu voudrais ressusciter Charles-Quint, lui cracher dans la figure. Il a démoli la moitié de l’Alhambra pour y placer, quoi ? Son ordure, son immondice ! Ah ! Mahomet, mon Dieu, mon prophète, ne lui pardonne pas ! Et fais sur sa sale âme damnée, autant de dessins, de zigzags, d’ornements compliqués que tu en as entassé sur cette merveille, que tu as eu la bonté de nous laisser voir ce matin… »

En toute logique, quand l’homme réalise un progrès dans un domaine, il doit continuer sa progression dans ce domaine. Or, il n’en fut rien dans le processus de décolonisation, il est resté inachevé et s’est même soldé de quelques régressons. Malek Bennabi a très tôt relevé cet aspect en lançant l’écriture de « Vocation de l’Islam » au lendemain de la Nekba de 1948. Il est convaincu qu’il n’y a rien à espérer de l’état actuel du monde musulman pour susciter une dynamique de transformation sociale. C’est aux confins de la physique et à la lisière de la métaphysique, là où se rencontrent les notions de temps, de mouvement et d’évolution qu’il a forgé les outils conceptuels pour l’écriture de son étude dédiée au devenir et à l’avenir de l’Islam. Il précise le sens qu’il donne à la vocation, au-delà de sa signification étymologique : « Le concept de vocation enveloppe ces deux aspects : les conditions d’un mouvement et sa finalisation par la collectivité humaine qui se trouve placée dans ces conditions. » Par extrapolation, Bennabi nous parait se singulariser, ses facultés analytiques l’amènent à considérer que l’ordre religieux renferme la conscience des défis et enjeux. Cette conscience fait cruellement défaut aux Musulmans qui, dévoués à la décrépitude et à la déchéance, ne savent plus comment vouer leur existence à l’accomplissement de leurs fonctions.

Pour Malek Bennabi, ce monde finissant doit finir, aucun reliquat, aucun résidu, aucun substrat, dans les pratiques sociales, ne peut constituer un point d’appui à une renaissance. Les sociétés musulmanes donnent l’impression d’avoir adopté un comportement chaotique. Qui sait si ce chaos ne peut provoquer aucune inversion de comportement ni aucune conversion d’énergie ? Mais ce qu’il y a le plus à craindre, même si les Musulmans parviennent à battre l’impérialisme et le sionisme, et ils finiront par les battre, c’est qu’il y a de grands risques de voir leur système épargné, voire adopté.

Comment donc en finir avec ces deux mondes : celui qui a enfanté la colonisabilité et celui qui a enfanté le colonialisme ? Sans pour autant céder à la culture catastrophiste ou à inciter les Musulmans à se transformer en survivalistes, Malek Bennabi nous offre un voyage au fond de la dépréciation de la vie du musulman. Il nous fait découvrir certes ce qui reste de l’être essentiel à travers son intellect et son affect, juste capable d’« une réponse illusoire à la loi de la vie » selon la formule d’Arnold Toynbee. Mais il nous indique toutes les possibilités d’une vie nouvelle, une autre vie, après l’effondrement de la civilisation musulmane, en raison justement de l’extraordinaire vitalité de l’Islam, qui appelle sans cesse au renouvellement. « C’est qu’il faut que l’histoire finisse quelque part avant qu’elle puisse recommencer. »

Puisse cette épreuve de la guerre rappeler aux Musulmans qu’il ne suffit pas de s’efforcer de rester ce qu’ils sont, c’est-à-dire les dépositaires d’un monde révolu. Pour mettre en échec les stratégies qui travaillent à les rayer de la carte, les Musulmans auraient plutôt intérêt à savoir ce qu’ils doivent devenir, c’est-à-dire des acteurs actifs d’un monde à venir, capables de battre les stratégies génocidaires de l’impérialisme et du sionisme.

La voie alternative

A quoi ressembleraient les sociétés musulmanes une fois transformées ? Voilà une question que rebute la pensée dominante car les seules réponses valables ne peuvent provenir que des analyses alternatives. C’est précisément ce chemin laborieux que Malek Bennabi a emprunté.

« Je crois davantage aux idées du peuple qu’à celles de « l’élite » ». Il faut donc se méfier du côté frauduleux du prêt-à-penser et de la grande farce du suivisme. Autrement, c’est la meilleure façon de maintenir les Etats postcoloniaux du monde musulman dans une léthargie. Avec une telle position, on est tenté de décerner à Malek Bennabi, et il aurait certainement apprécié, le titre d’intellectuel social, intellectuel du peuple algérien.

Abdelkader Ougouag, dans « Les grands procès », publié à Alger en 1993, rapporte une scène émouvante qu’il a vécue durant la campagne électorale pour l’Assemblée Algérienne de 1948 :

« Dans la circonscription de Relizane où j’étais candidat, l’on me conseilla, au cours de ma campagne électorale, d’aller rendre visite à un vieux cheikh qui, m’a-t-on dit, était très influent dans la région ; ce que je fis. Je fus introduit, avec les jeunes qui m’accompagnaient, auprès de lui. Il me reçut couché sur une natte couverte d’un vieux tapis du genre de djebel Amour. Il me souhaita la bienvenue et me demanda l’objet de la visite. Je lui expliquai longuement ce que nous voulons car il ne semblait pas comprendre ce que signifiaient la personnalité algérienne et l’indépendance du pays. Au bout de mes explications, il souleva légèrement la tête, sortit d’un « mezoued » (sac en peau de mouton) qu’il tenait placé sous son oreiller, un vieux livre arabe dont les feuilles jaunies par la vétusté, le feuilleta puis me montra un dessin à l’encre noire qui représentait un drapeau frappé d’un croissant et d’une étoile et me dit :

– « C’est cela, le Sandjak el Athmani que vous voulez rétablir ? »

Je pris un moment de réflexion puis je répondis : « C’est cela, oui ».

Il se souleva encore davantage, ouvrit les yeux, tenus jusque-là mi-clos, et me dit avec une joie non dissimulée «

– « Que Dieu te bénisse, o mon fils et qu’il bénisse ceux qui sont avec toi ! Car j’attends ce moment avec beaucoup de patience et à présent que des gens comme toi poursuivent ce but, je suis certain qu’il ne saurait tarder ».

Puis il se recoucha après avoir soigneusement rangé son vieux livre sous la tête, non sans dire et insister que nous étions ses hôtes pour le déjeuner. »

Comment transformer l’idéal populaire de l’état d’intuition au stade de la conscience, de la volonté et de l’affirmation ? C’est dire que la conscience ne peut être qu’intentionnelle : « Les temps ne sont plus où les sociétés pouvaient vivre en attendant de rencontrer un jour, au hasard, leur vocation historique. Aujourd’hui, dès les premiers pas, on doit savoir vers quel but lointain on est parti ».

L’apport de Malek Bennabi a été déterminant, par son travail, il n’a jamais cherché à théoriser les mécanismes de la dynamique sociale mais bien plutôt à constituer, à partir d’un idéal, une source d’inspiration d’une œuvre fondatrice de la régénération sociale. C’est tout le côté précurseur de son œuvre dans la mesure où il a montré que la politique ne peut se contenter d’idéologie ou de volontarisme, mais elle doit être portée par une pensée pour être revalorisante, se projeter vers l’avenir et préparer les voies du renouveau. Il rappellera à ce sujet : « Je compris sur le champ que la politique qui ne commence pas par la formation de l’homme, le réveil de son intelligence et de sa conscience, n’est qu’un « coup de tête  » contre l’invisible. »

A l’heure où le monde devient multipolaire, il est essentiel pour nous d’écouter Malek Bennabi, qui n’a jamais prêché un retour en arrière en ressuscitant l’épopée d’un monde révolu. La seule voie possible est de construire, sur la base des valeurs et principes, un monde nouveau. Sans se réclamer d’une quelconque discipline, il ouvre la voie à l’exploration d’une pensée que les discours dominants en empêchent l’expression.

L’establishment ne voit jamais d’un bon œil la pensée alternative qui accorde une grande importance à la psychologie humaine pour limiter l’effet manipulateur des schémas dominants et d’entretien du mirage. La vitalité de la société dépend de son niveau de conscience et sa disponibilité au changement, surtout quand la pensée dominante propage l’idée du statu quo et du maintien d’un système de convenance qui entretient de faux espoirs. C’est à juste titre que le professeur à la Faculté de droit de l’Université Harvard, Roberto Mangabeira Unger, parle de « dictature de l’absence d’alternatives ».

Malek Bennabi a démontré que la construction alternative est la voie royale des esprits libres et notamment dans leur capacité à élaborer des modèles intellectuels audacieux qui proposent des refontes de nature à susciter et accompagner les évolutions souhaitables de la société. Seule l’éducation permet de relever les défis du changement en ce qu’elle permet de doter les individus des facultés intellectuelles de pouvoir s’émanciper et de participer librement et volontairement aux changements où la société aura à gagner. Au centre de sa réflexion, il insiste sur le côté pratique de la pensée alternative, en tant qu’innovation intellectuelle, doit s’intéresser aux grandes préoccupations de la société. Le travail de revivification doit être incessant car la décadence résulte du maintien des structures sociales et culturelles pétrifiées.

La démarche alternative est fondamentalement innovante, elle renforce les sentiments de confiance à l’égard des changements imaginatifs des structures sociales. La grande préoccupation tourne toujours autour des chances que doit offrir la société à l’individu pour satisfaire ses besoins d’émancipation et de confiance en soi d’une part et réduire les risques d’asservissement et de dépossession de soi d’autre part.

Incontestablement, c’est la voie royale d’entretien de la dynamique sociale. Pour cette raison, Malek Bennabi est resté très attaché au premier âge de l’Islam, au cours duquel s’est opérée une dynamique de transformation sociale grâce à la valeur pédagogique du texte coranique et à l’exemplarité du Prophète, l’idéal de la sociabilité a été associé avec succès à la perspective de la transformation sociale. Cette success story en matière de dynamique de transformation sociale reste incomparable. Ce qui a donné naissance à une nouvelle société fortifiée et dont le Coran explique le processus en trois principales phases :

  1. la fraternisation : le rapport à l’autre – « Fortifiez-vous du lien de Dieu, collectivement, ne vous divisez pas, rappelez-vous le bienfait que Dieu vous prodigua quand vous étiez ennemis : Il réconcilia vos cœurs et par son bienfait vous devîntes frères ; vous étiez sur la lèvre d’un précipice de feu : Il vous en sauva. C’est ainsi que Dieu explicite pour vos Ses signes, escomptant que vous vous dirigiez. » (Sourate III La famille Imran, verset 103)

  1. la socialisation : le rapport à la collectivité – « Vous aurez été la meilleure communauté jamais produite aux hommes pour ordonner le convenable, proscrire le blâmable et croire en Dieu. » (Sourate III La famille Imran, verset 110)

  1. la consécration : le rapport au monde – « Ainsi vous constituons-Nous communauté médiane, pour que vous témoignez des hommes, et que l’Envoyé témoigne de vous. Nous n’avons institué la direction sur laquelle tu te réglais que pour distinguer qui suivait le Prophète de qui tournait les talons.». (Sourate II La vache (Al baqara), verset 143)

Ce processus mérite d’être étayé par quelques idées fondamentales puisées dans la pensée coranique.

Primo, la réhabilitation de la foi abrahamique ne signifie nullement la restauration de l’ancien monde. Le rappel de cette distanciation se fait à deux reprises : « Cette communauté-là est révolue. A elle ses acquis, à vous les vôtres. Vous n’avez pas à répondre de leurs actions ».
Sourate II La Vache, (Al Baqara) versets 134 et 141

Secundo, toutes les sociétés humaines n’ont pas réussi à construire une civilisation, certaines ayant mené une existence dérisoire ont fini par provoquer leur propre désastre. « Ah ! Si dans les générations d’avant vous les êtres de permanence qui interdisent le dégât sur la terre n’avaient pas été si peu nombreux parmi ceux que Nous avons sauvés, alors que ceux qui commettent l’injustice perpétuaient leur vie de délicatesse en restant criminels.

Il n’était pas de ton Seigneur d’anéantir injustement les cités, si les habitants en eussent accepté la réforme.

Si ton Seigneur l’avait voulu, Il aurait fait de tous les humains une communauté unique, alors qu’ils persistent dans leurs différends. » (Sourate XII Hud, versets 116 à 118)

Tertio, l’abolition de l’uniformité vise à faire prévaloir dans la diversité l’humanisme « avec ses données réelles : la tolérance, l’altruisme, le respect de la personne humaine » comme l’a rappelé Malek Bennabi : « Humains, Nous vous avons créés d’un mâle et d’une femelle. Si Nous avons fait de vous des peuples et des tribus, c’est en vue de votre connaissance mutuelle. Le plus digne au regard de Dieu, c’est celui qui se prémunit davantage. » On peut aussi y lire une affirmation de l’extinction des haines de race. (Sourate XLIX Les appartements, verset 13)

Quarto, une marge de divergence est tolérée : « Les hommes ne formaient qu’une communauté unique. Alors Dieu envoya les envoyés leur porter la bonne nouvelle et leur donner l’alarme. Avec eux Il faisait descendre l’Ecrit porteur de Vérité pour décider entre les hommes sur l’objet de leurs différends. De différends, d’ailleurs, il ne s’en produit que du fait des destinataires de l’Ecrit, une fois qu’ils en avaient reçu les preuves, et par leur réciproque imprudence. Mais Dieu avait guidé les croyants à diverger, avec Son autorisation, sur tels points de la Vérité. » (Sourate II La Vache, verset 213)

Quinto, le lien entre la condition humaine et la responsabilité humaine est clairement établi : « Dieu ne change rien à l’état d’un peuple que celui-ci n’ait auparavant, transformé son âme » (Sourate XIII Le tonnerre, verset 11)

Sexto, l’épreuve de l’alternance constitue une grande éducatrice de la conscience humaine : « Une blessure vous afflige, blessure pareille affligea l’autre peuple : de telles journées, nous en faisons alterner entre les hommes ; c’est façon pour Dieu de reconnaitre les croyants et de se donner parmi vous des martyrs ».

Sourate III La famille Imran, verset 140

Septimo, la légitimité de la défense des causes justes est consacrée en tant qu’interaction humaine à la recherche d’un ordre social idéal : « Si Dieu ne repoussait les humains les uns par les autres, combien ne seraient pas abattus de campaniles, d’églises, de synagogues, de mosquées où résonne sans trêve le rappel du nom de Dieu ! Et que Dieu secourt qui Le secourt ! »

Sourate XXII Le pèlerinage, verset 40

Ce qui a inspiré au poète Djalâlud-Dîn Rûmi ces vers ascensionnels : « Que c’est étrange ! Nous nous heurtons les uns contre les autres comme des barques ; nos yeux sont aveuglés ; l’eau est pourtant claire. Ô toi qui t’es endormi dans le bateau du corps, tu as vu l’eau ; contemple l’eau de l’eau. L’eau a une eau qui la pousse, l’esprit un esprit qui l’appelle. »

Partant de ce corpus des connaissances sur le destin des sociétés humaines, on arrive enfin au cœur du système de pensée de Malek Bennabi. Il nous dévoile le potentiel de l’Islam, où le musulman « a survécu grâce à cette âme qui l’a constamment soutenu au-dessus de l’abîme où se sont engouffrés d’autres peuples qui n’avaient pas leur destin accroché à une pareille force ascensionnelle. » Il nous éclaire sur les impératifs de la dynamique sociale, prélude à la construction de la civilisation ?

1- Mission et non soumission

Ce que les Anglais appellent « Beginnings » ou les commencements, terme qui désigne les premiers stades où l’on perçoit les premiers signes de quelque chose qui commence. Il s’agit d’actes multiples et imbriqués de la volonté d’inaugurer un nouveau cycle, de commencer une nouvelle histoire. L’action dynamique se produit grâce à l’interaction entre l’esprit individuel en tant que microcosme et le contexte social en tant que macrocosme.

La dynamique sociale est un mouvement d’ensemble, le fruit d’une volonté collective, qui n’est pas mue par l’instinct. Elle se distingue de l’auto-organisation où il y a absence totale de volonté d’un projet global. On pourrait à titre d’exemple évoquer le phénomène de « murmuration » qu’on observe juste avant le crépuscule chez les oiseaux qui cherchent un lieu sûr où passer la nuit. C’est un spectacle impressionnant où les oiseaux forment un énorme nuage tourbillonnant. De par la morphologie de l’essaim, les oiseaux sont confrontés à la question cruciale de la survie, aucun ne veut être le premier ni le dernier. D’instinct, la technique consiste pour chacun à voler le plus proche des autres, à la même vitesse et dans la même direction. Cette synchronisation offre un spectacle impressionnant.

La progression des humains dans des systèmes complexes comme la dynamique sociale obéit à d’autres considérations. L’explication de Malek Bennabi : « L’essentiel, c’est de savoir mettre le gigantesque moteur de ces millions de bras et de cerveaux en marche dans les meilleures conditions de durée et de rendement de chaque organe ».

2- Le renouvellement de l’alliance

Il s’agit d’un rappel de l’union de l’âme et de l’esprit, loin de toute forme de byzantinisme. L’accent est surtout mis sur le renforcement des facultés de compréhension de l’intelligible où l’engagement individuel, c’est-à-dire la pensée indépendante, est toujours orienté vers les devoirs collectifs, c’est-à-dire les actions de portée sociale.

C’est une question cruciale de se démarquer de la vision occidentale, marquée par une extrême tension dans la rivalité entre le regnum (pouvoir politique temporel) et le sacerdotium (pouvoir ecclésiastique).

3- Oummatan wassata

Ici réside toute la signification de la voie alternative, comme l’explique Malek Bennabi, la « troisième solution, plus compatible à la fois avec l’esprit de l’Islam et les nécessités de l’époque », celle de l’innovation et de la créativité, d’où émergeront l’homme nouveau et le monde nouveau, au-delà des sentiers battus.

Le Coran a fait de la Mecque non seulement le siège de la postérité abrahamique, mais aussi le centre du monde et de la détermination du temps. C’est d’autant plus frappant que cette attestation figure au milieu numérique de la sourate II La vache. Ce qui a suscité un grand courant d’études orthodromiques pour déterminer la direction de la Mecque à travers tout le globe terrestre. Si certains trouvent intérêt à opposer à la divine proporzioni du mathématicien italien Luca Pacioli, la « divine localisation » de la Mecque, d’autres ne manquent pas de suggérer de remplacer le méridien de Greenwich par le méridien de la Mecque.

Ibn Khaldoun considère les bédouins comme une menace intérieure qui met en péril la communauté du juste milieu. A cause précisément de leur bédouinité, ils transforment cette « Oummatan wassata » en une « Oumma wahshiyya » (une nation sauvage), qui s’avère « munafiya » incompatible et « munâqida » en contradiction avec les impératifs de la civilisation.

C’est ainsi que des bédouins en col blanc ont élaboré une forgerie à travers le concept de « wassatyia » en vue d’un positionnement au centre des différentes fractions musulmanes et dans le but inavoué d’en alimenter les clivages et les tensions. Ce qui est en flagrante contradiction avec l’esprit fédérateur de la profession de la communauté du juste milieu. Cette wassatiya constitue une régression, un retour aux tristes temps des polémiques stériles dont le Coran donne une illustration : « Les Juifs disent : « Les Chrétiens ne se fondent sur rien « . Les Chrétiens disent : « Les Juifs ne se fondent sur rien » ; et cela bien que les uns et les autres récitent l’Ecriture. De même ceux qui n’ont de science aucune tiennent pareil langage. Dieu tranchera entre eux au Jour de la résurrection sur l’objet de leur différend. » Sourate II La vache (Al Baqara) – Verset 113.

Pour le Coran, les musulmans doivent transformer leur capitale devenue le centre du monde, en un havre de paix et un refuge, une source de confort psychologique avec une forte attraction et de médiation grâce à son sens de justesse et à son rayonnement spirituel.

Mais les conditions géopolitiques et économiques exercent leur influence sur les sociétés humaines. Pour une meilleure compréhension de la profession de la communauté du juste milieu, Malek Bennabi a intégré la dimension géostratégique en reliant le champ gravitationnel dont dispose l’Islam au grand potentiel géostratégique des pays musulmans. En plus du renforcement de leur complémentarité culturelle, politique, sécuritaire et économique dans le cadre de construction d’un grand ensemble, les pays musulmans doivent faire valoir leurs énormes possibilités en matière de connectivité civilisationnelle.

Vaincre les problèmes de la colonisabilité et les déficiences de l’homme post almohadien, dépasser les clivages ethniques, confessionnels et culturels, telles sont les premières exigences de résurgence des pays musulmans. Mais il est aussi de toute importance qu’ils cessent de jouer le rôle d’Etat pivot au service de puissances hostiles. L’Islam est en mesure de jouer un rôle clé dans les processus multipolaires qui s’annoncent. Il peut constituer le point de convergence qui manque au monde d’aujourd’hui.

4- Le pouvoir du savoir

On sent une angoisse chez Malek Bennabi, dans ce qu’a pu révéler son modèle, soit dans les enseignements du passé, soit dans les perspectives de l’avenir. Aussi n’a-t-il jamais cessé de le clamer, en dehors de la connaissance, point de salut : « Il ne s’agit donc plus pour le monde musulman de séparer les valeurs mais d’accoupler la science et la conscience, l’éthique et la technique, la physique et la métaphysique, afin de réaliser un monde selon la loi de ses causes et l’impératif de ses fins. Mais pour refaire une jeunesse au monde, il faut un homme nouveau capable d’assumer son existence moralement et matériellement, comme témoin et comme acteur. »

La construction de nouveaux savoirs est le seul chemin qui mène à la construction de « l’homme intégral », celui « qui doit enfanter une civilisation ». Seul l’accès au savoir permet au musulman de tourner la page de l’homme post-almohadien trop compromis par le fourvoiement dans la tradition et trop corrompu par le mimétisme de la modernité. Et en tout cas incapable « de comprendre sainement les causes de son retard, ni celles de l’avance des autres ».

Dans la perspective d’inventer de nouvelles structures qui facilitent les processus de transformation sociale, il est indispensable de construire de nouveaux savoirs à travers une nouvelle démarche d’enseignement. De grands chantiers seront ouverts pour opérer :

  • la rénovation de la recherche dans ses champs et ses méthodes
  • la rénovation de l’éducation dans ses programmes et sa pédagogie

Cette rénovation doit vaincre les obstacles issus des comportements humains et qui se dressent contre la construction des savoirs. Elle est un appel à l’éveil scientifique et une invitation à la découverte du monde. Malek Bennabi le rappelle avec force : « Je compris sur le champ que la politique qui ne commence pas par la formation de l’homme, le réveil de son intelligence et de sa conscience, n’est qu’un « coup de tête » contre l’invisible. »

Le thème de la Journée internationale de la jeunesse pour 2019 « Transformer l’éducation » « met l’accent sur les efforts visant à rendre l’éducation plus inclusive et plus accessible pour tous les jeunes, y compris les efforts des jeunes eux-mêmes ». On peut y lire un bel hommage à Malek Benabi, notamment quand l’Unesco rappelle à cette occasion « le défi de transformer l’éducation afin de donner aux jeunes le pouvoir d’agir pour un monde meilleur ».

5- Le système architectonique

« La civilisation n’est pas un entassement, mais une construction, une architecture. » Pour Malek Bennabi, une construction, ce n’est pas un assemblage d’éléments disparates, anciens et modernes. Par conséquent, il ne s’agit pas de ressusciter l’épopée d’un monde révolu, mais de construire sur la base des valeurs et principes, un monde nouveau.

Le premier acte de cette construction est de prendre conscience des liens d’appartenance à ce grand ensemble qu’est le monde musulman, avec toute sa diversité et en même temps faire sortir les peuples de leur torpeur, de leur enfermement dans les açabyas et les identités meurtrières, de leur isolement du monde et du sens du monde, de la négation du macrocosme par le microcosme. Ainsi ils pourront retrouver leur vitalité, rendre leur milieu viable, se ressourcer pour repousser l’agressivité de l’Occident qui tend à mettre sens dessus dessous l’existence de l’ensemble des peuples pour mieux les assujettir, les aliéner, les déposséder.

Naviguant dans les eaux des traditionnalistes et des modernistes, ou selon la formule de Toynbee des « Zélotes » et des « Hérodiens », ne pourra procurer aux musulmans aucune force créatrice.

« Aujourd’hui, le monde musulman est un produit mixte de résidus hérités de l’époque post-almohadienne et d’apports culturels nouveaux (…). Ce syncrétisme d’éléments de différentes époques, de différentes cultures, sans aucun lien naturel ou dialectique, a engendré un monde qui a la tête en 1949 [calendrier grégorien], les pieds en 1369 [calendrier hégirien] et qui porte dans ses entrailles toutes les époques intermédiaires. »

A quoi bon peut leur servir si les musulmans se contentent d’organiser leur vie autour d’éléments hétéroclites glanés par-ci et par-là, tels l’Etat-nation, la militarisation, le bric-à-brac industriel, les gadgets de la technologie, le tout mêlé à des traditions fossilisées ? Ce défaut de construction homogène et logique risque de provoquer la désagrégation de sociétés extrêmement fragilisées par la longue et fastidieuse résistance au choc colonial, aux convulsions imposées par le néocolonialisme et l’incompétence de l’Etat postcolonial.

Dans l’esprit de Malek Bennabi, la notion de construction recouvre ce « sens  »collectif » à partir duquel commencent l’histoire et la mission d’un peuple. »

6- Finalité : contribuer à la résorption de la crise du monde moderne

La double intuition de Malek Bennabi sonne aujourd’hui tel un oracle.

D’abord à l’égard des musulmans : « L’Islam semble, au contraire, s’ouvrir d’une manière plus consciente sur le monde moderne auquel il veut s’adapter. »

Ensuite à l’égard de l’Occident : « C’est même comme si Dieu avait voulu annuler le rôle du musulman au cours de ce siècle en vue de le reporter au moment plus favorable, à un moment où toutes les expériences des autres auraient échoué. »

L’Islam est en effet capable, de par son universalisme, d’apporter des solutions adaptées de réduire les tensions entre les différents peuples et de combler le vide spirituel creusé par des « sociétés trop civilisées pour être honnêtes », selon la formule de Pierre Rossi.

Un fabuleux héritage

On a dressé un mur de l’incompréhension contre l’œuvre de Malek Bennabi. Cependant, jamais sa pensée n’aura été d’une si brûlante actualité, à l’heure où la science s’est séparée de la conscience et qu’elle est de plus en plus utilisée à des fins de manipulation de l’esprit humain et de contrôle de la volonté humaine.

De grandes menaces pèsent sur les valeurs, les principes, les droits et les libertés, dont on trouve la plus spectaculaire illustration dans la montée en puissance des systèmes de surveillance par des super élites qui contrôlent les réseaux. Ce qui va renforcer les moyens du néocolonialisme et compromettre les chances des pays musulmans à s’affranchir de la dépendance et du sous-développement.

Seule la maitrise de la technologie, couplée aux valeurs, permet de se prémunir des périls à venir. Tel est le principal message qu’on peut retenir de la pensée de Malek Bennabi.

A l’entreprise méthodique de réduire au silence la voix de Malek Bennabi et de le condamner à l’oubli, se joignent les maladresses de ceux qui s’évertuant à étaler au grand jour leur incompréhension de la pensée de Bennabi. Ces « bennabistes », comme ils se plaisant à s’auto proclamer, ont initié un genre littéraire de mauvais aloi, sous prétexte de faire valoir la pensée de Bennabi mais qui s’apparente à un piètre fonds de commerce. Ils ont fini par transformer tout ce système de pensée en une sorte de galimatias. Avec leur esprit superficiel, les tenants de ce courant, à force d’une lecture erronée, de décontextualisation des idées et d’autres mufleries, ont rendu cette pensée confuse, inintelligible, vague et abstraite, tout le contraire de ce qu’en a fait son génie d’auteur.

Comment de tels hurluberlus, juste capables de péroraison, ont-ils osé étaler un charabia qui a gravement nui à l’image de marque du grand penseur, qu’ils ont failli transformer en ectoplasme. Ce qui a poussé Abdelkader Djeghloul à lancer ce cri d’alarme : « Rarement une œuvre et son auteur n’auront été si copieusement trahis, dénaturés aussi bien par ceux qui ont cru bon de s’en démarquer avec une virulence agressive que par ceux qui ont eu l’outrecuidance de tenter de se l’approprier à des fins que Malek Bennabi dénonce de manière drastique. »

C’est aussi l’occasion de dénoncer le scandale des traductions en arabe de l’œuvre de Malek Bennabi, qui parvient au lectorat arabophone inintelligible et repoussante.

L’œuvre de Malek Bennabi doit être considérée comme un précieux héritage, qu’il faut non seulement assumer, mais dont il faut également tirer un maximum de profit.

Malek Bennabi n’était pas un généraliste autodidacte et il ne revient pas aux généralistes autodidactes de s’occuper de la vulgarisation scientifique de sa pensée. Ce travail échoit à des experts, qui sauront transposer, avec compétence et crédibilité, l’œuvre de Bennabi qui relève en réalité de la recherche fondamentale au stade de la recherche appliquée dans les domaines de la psychologie, de la sociologie, de l’histoire, de la pédagogie, de la prospective et de l’analyse stratégique.

Quant aux innommables, alliés objectifs de ceux qui travaillent à diaboliser Malek Bennabi, qu’ils cessent de se considérer comme les exécuteurs testamentaires du grand penseur et qu’ils retournent à l’école pour réapprendre à apprendre et réapprendre à comprendre. Ils répondent parfaitement à cette description succincte et satirique des hypocrites : « Parmi les adeptes du Judaïsme, il en est qui déplacent les mots de leurs lieux : « Entendre, c’est pour nous désobéir », ou bien : « Entendre qui l’on entend pas », « Aie pour nous des égards » ; tout cela par torsion de langue et pour attaquer l’allégeance. S’ils avaient dit : « Entendre, c’est pour nous obéir », ou bien : « Entends-nous, attends-nous », c’eût été assurément pour eux meilleur, et plus correct. Dieu les maudisse pour leur déni : ils sont si peu à croire ». Verset 46 de la Sourate 4 Les Femmes.

Malek Bennabi nous apprend comment construire, partager et utiliser les connaissances dans différents domaines :

  • la rénovation de la pédagogie
  • l’analyse géostratégique
  • l’écriture de l’histoire
  • la perception de la géographie
  • l’assimilation des sciences exactes
  • le regard critique sur les sciences humaines
  • l’intérêt de l’économie de la connaissance
  • la prise de conscience des problèmes de l’environnement
  • le dialogue des civilisations
  • les politiques de développement
  • la refondation des relatons internationales
  • la question de l’éthique
  • les institutions politiques

Bref, tout un regard rénové pour un monde meilleur.

Il s’agit essentiellement de créer un espace d’échanges pluridisciplinaires dans l’étude des dynamiques de transformation sociale dans la perspective d’échafauder des ordres politiques et économiques capables de répondre avec succès aux exigences du développement et aux aspirations des peuples.

Dans sa méthodologie, Malek Bennabi a travaillé à élaborer un nouveau système de pensée, avec de nouveaux instruments intellectuels pour accompagner et comprendre les transitions des sociétés musulmanes dans les processus de décolonisation :

  • la perversion déligitimisante de l’Etat postcolonial : échec d’incarner la souveraineté nationale et de garantir l’intérêt général

  • l’incapacité des courants politiques à concilier accompagnement et transformation : sourde oreille aux attentes sociales en matière de liberté, de justice et de progrès

  • l’aspiration des sociétés à une autonomisation par rapport au pouvoir politique : nouvelles formes de résistance sociale à la domination politique, au défaut de représentativité et de participation

  • le défi du sionisme : le système de guerre totale et le chaos orchestré

On comprend alors que les mouvements sociaux dégénérant ou régénérant, ne sont pas des évènements mais des processus lents et complexes. Pour ce qui nous concerne aujourd’hui, en tant que musulmans, c’est l’éveil à la manière de sortir de la domination de cette globalisation prédatrice. En effet, on observe que l’Occident a fait de la guerre le moyen privilégié du pillage économique du monde musulman. Il a fondé sa stratégie sur sa volonté d’exercer un contrôle absolu et exclusif sur toutes les ressources d’importance économique ou stratégique en usant principalement de l’occupation militaire, de la destruction des capacités de défense, du blocus, d’installation de régimes fantoches.

Par ailleurs, la pensée de Bennabi nous sera d’un grand apport à la démystification des paradigmes conçus spécialement à l’effet de masquer les grandes préoccupations. Ainsi les institutions internationales, les sciences sociales et les médias sont les principaux vecteurs de diffusion de ces paradigmes d’aliénation des populations et d’aggravation de leur ignorance à l’échelle planétaire.

Enfin, Malek Bennabi nous aide à comprendre les modalités selon lesquelles se produisent des changements brutaux qui peuvent affecter les structures sociales ou les systèmes politiques, soit sous l’effet de facteurs externes ou bien sous la pression de facteurs internes. Il s’agit de situations inédites mais pas impossibles, qui se manifestent par un vide institutionnel avec une absence de moyens de contrôle et de régulation, de leader, de centre organisateur et de projet commun. Le changement brutal intervient dans un pareil contexte où un évènement de basse intensité risque de provoquer un état de crise et mener à la catastrophe, c’est-à-dire au point de rupture où les structures sociales ni le système politique ne peuvent plus se maintenir.

Epilogue : Le désir du peuple de ne pas s’oublier

Malek Bennabi aurait tant aimé vivre cette période où les Algériens indignés ont dégagé une énergie de régénération qui contraste avec la dégénérescence du système. Une période où la réalité dépasse en surréalisme la fiction. Pour le peuple algérien, ça pourrait être « le jour de sa mission marqué à l’horloge où sonnent les heures graves de l’histoire ».

Ce qui devait arriver a fini par arriver. On en trouve une parfaite illustration dans ces vers édifiants du poète ascétique irakien du 8è siècle Abû l-‘Atâhiya, qui fut le contemporain de nombreuses révoltes : « La passion d’être chef, fait naître un oppresseur / Sur Terre, c’est à qui tyrannise le mieux.

Dès qu’une dynastie siège en une nation / Le sort vient aussitôt hâter sa destruction. »

On imagine Malek Bennabi, s’adressant aux jeunes du hirak, il leur lancerait cette malédiction chinoise qui sonne comme un espoir et qui explique parfaitement ce que nous vivons actuellement : « Puissiez-vous vivre en des temps intéressants. » Le 22 février 2019, l’Algérie a clôt le cycle d’un régime qui marchait sur la tête et mis en échec sa stratégie diabolique de limitation des aspirations populaires, de propagation de l’incivilité et de la déséducation aux fins de rendre le peuple algérien ramolli et hanté par le manque de confiance en soi. Au-delà du discours dominant de l’antisystème et de la délégitimation des institutions, il manque les clefs pour savoir si ces ruptures représentent des opportunités ou des risques. Avec toutes ces manifestations sans cesse spectaculaires, on se retrouve en présence d’un nexus d’une grande complexité.

Que peut-on alors espérer de ces temps chargés d’incertitudes et de dangers ? Les grands périls qui s’annoncent vont exiger beaucoup d’expertise, d’ingéniosité et de créativité et donc permettre aux jeunes de vivre une vie passionnelle et passionnante. Cependant, le fait d’être témoin de ces bouleversements leur donne l’occasion de vivre réellement des temps intéressants, non pas tant comme candidats à la survie, mais comme observateurs des changements.

Il est frappant de constater que le président déchu, par qui la catastrophe arriva, ait disparu de tous les radars. Nous révèlera-t-on un jour les vraies raisons du rappel aux affaires en 1999 d’un demi homme, frappé d’une double inaptitude mentale et morale ? On ne sait pas comment il s’en est pris en arrachant un deal pour régner sans administrer, avec beaucoup de privilèges et très peu de responsabilités, le tout assorti d’un mandat à vie. Avait-il reçu en héritage le secret de l’ancienne Egypte de percer les âmes tel qu’il est contenu dans le Livre des morts ? Ou alors est-il parvenu à convaincre ses mentors de ses dons surnaturels comme par exemple traverser les murs et se rendre invisible ? La clause de mandat à vie, qu’on peut assimiler à une rétention dolosive, a conservé un caractère intangible malgré la maladie et l’état végétatif qui l’empêchaient d’exercer ses fonctions. Les Algériens se souviendront pendant longtemps de la transformation de l’information institutionnelle en une prosopopée, la seule technique qui permettait de faire parler un président maintenu artificiellement en vie.

On le présente avec la qualité de Moudjahid. Un éclaircissement s’impose, notamment pour les jeunes désireux d’en découdre avec l’histoire mystificatrice. L’ALN disposait de bases-arrières au Maroc et en Tunisie : logistique d’approvisionnement des maquis, prise en charge sanitaire des blessés et centre de repli. Pour cet aventurier, il lui a suffi de traverser une rue d’Oujda pour rejoindre une structure de la base arrière qui ne peut être en aucune manière assimilée à un maquis. Le carriériste de la base arrière est à la guerre de libération ce que le figurant est au cinéma.

Dès son investiture, il jeta les bases de son effroyable régime en opérant une vaste opération de recrutement et de promotion parmi tous les imposteurs déguisés qui en hommes politiques, qui en hommes d’affaires, qui en hommes d’esprit. Il les convertit tous qu’ils étaient en haleurs et en hâbleurs en veillant à développer au maximum leur potentiel criminel et en leur inculquant les fondamentaux de sa grande spécialité, la conspiration contre la souveraineté nationale et la cohésion sociale. De leur côté, ils le lui ont bien rendu, en cultivant une passion obsessionnelle d’allégeance à ce qu’il lui tenait le plus à cœur, à savoir apparaitre le maître incontesté et incontestable de la mangeoire et de l’abreuvoir. En plus ils rivalisaient d’intensité dans le grand mépris du peuple algérien, ne tarissant jamais d’injures et aucune épithète ne pouvait être à leurs yeux trop basse.

Vingt ans déjà. C’est beaucoup dans la vie des hommes. Vingt ans perdus à subir les affres de la plus grande escroquerie historique, politique, culturelle, intellectuelle et financière.

Par conséquent, devant l’impossibilité de trouver une explication rationnelle à cette épouvantable catastrophe, nous ne pouvons que recourir à la symbolique et les temps de révolution y sont tout à fait propices. Pensons à convertir la salle du Conseil des ministres à El Mouradia en musée des horreurs pour que chaque Algérien puisse, du fond de sa conscience, se dire et se redire : « Plus jamais ça ! »

A l’entrée, sera gravée dans la pierre cette citation de Toynbee, parfaitement adaptée au contexte : « Il est sans doute compréhensible qu’une minorité dominante, pour qui l’Etat moribond représentait la dernière œuvre et le dernier espoir, continue, plus ou moins délibérément, à prendre une ombre pour la réalité ».

A l’intérieur, on accrocherait une copie de « La nef des fous », le célèbre tableau du peintre néerlandais Jérôme Bosch. Il met en scène, sous forme d’échantillon de l’élite dépravée, un groupe de gloutons et d’ivrognes réunis dans une barque et voguant à leur perte. Ce qui illustre un monde dissolu, et donc le système dégénéré de Bouteflika, où le ventre prend la place de la tête et où le lien est établi (j’allais dire institutionnalisé) entre le vice et la folie.

Au milieu, à la place des bacs à plantes, on dresserait un sépulcre factice du président déchu, où figurerait une épitaphe qui reprend la formule de Malek Bennabi (Bouteflika le petit) et qui s’inspire de l’inscription sur la pierre tombale du Cardinal Richelieu :

« Ci-git Bouteflika le petit,

Etymologiquement : celui qui fait tout sauter.

Il fit plus de mal que de bien.
Le bien qu’il fit, il le fit mal.
Le mal qu’il fit, il le fit bien.

Sa lumière était ténébreuse,

Mais bien grandes étaient ses ténèbres »

Dans une lumineuse pensée, Charlie Chaplin déclara : « J’ai pardonné des erreurs presque impardonnables… » C’est dire que personne ne peut pardonner des erreurs impardonnables. Les affres de ce régime unique et inique relèvent incontestablement de l’impardonnable.

Comment pardonner l’établissement en Algérie durant les vingt dernières années d’un régime qui s’apparente à la Pornocratie pontificale, qui a marqué la papauté au Xè siècle et que les Allemands désignent par l’expression « Römisches Hurenregiment » qui signifie littéralement « gouvernement romain des prostituées ». Les chroniqueurs du Moyen Âge rapportent les traits caractéristiques de cette période : débauche, actes de cruauté et sacrilèges.

Comment pardonner à ceux qui ont imposé au peuple un président qui n’a pas su devenir le continuateur de la présidence qui l’a précédée ni apprécier à leur juste valeur les efforts de lui avoir transmis le pouvoir rétabli et l’économie sur la voie de la croissance durable ? Violant le serment, il s’est attelé à faire rentrer le pays dans des incertitudes maxima. En partant, après avoir longtemps œuvré à provoquer un désastre national, il laisse l’Algérie défigurée, sans Etat ni économie. Tous ces actes criminels s’apparentent à la baraterie, c’est-à-dire une intention malveillante et une faute volontaire de provoquer le naufrage d’un navire, un crime considéré pendant longtemps par le droit maritime comme passible de la peine de mort.

L’ambiance qui régnait à la veille de sa déchéance ressemble tragiquement à la description naguère faite par Victor Hugo dans son pamphlet Napoléon le petit : « Celui qui aune de l’étoffe n’entend pas que le mètre qu’il a dans la main lui parle et lui dit : « C’est une fausse mesure qui gouverne ». Celui qui pèse une denrée n’entend pas que sa balance élève la voix et lui dit : « C’est un faux poids qui règne ». Ordre étrange que celui-là, ayant pour base le désordre suprême, la négation de tout droit ! L’équilibre fondé sur l’iniquité ! Ajoutons, ce qui, du reste, va de soi, que l’auteur de ce crime est un malfaiteur de la plus cynique et de la plus basse espèce. A l’heure qu’il est, que tous ceux qui servent cet homme le sachent ; s’ils se croient les agents d’un pouvoir, qu’ils se détrompent. Ils sont les camarades d’un pirate. »

Mais déjà dans les années 1970 alors ministre inamovible des Affaires étrangères, son collègue feu Mouloud Kacem le traitait de zanim. Ce terme figure une seule fois dans le Coran, dans la sourate 68 La plume (Al-Qalam), que les exégètes expliquent par celui qui s’identifie à une communauté dont il n’est pas issu. Le Coran recommande au Prophète de ne pas accorder de considération à un personnage bas et vil et présenté sous une cascade de qualificatifs : prêteur de serments, vilain, diffamateur, coureur de médisance, empêcheur du bien, virulent, pêcheur consommé, grossier et par surcroit de souche rapportée (zanim). Le regretté Mouloud Kacem a vu chez son collègue des Affaires étrangères une grande ressemblance avec ce personnage.

Depuis le début des manifestations, le pouvoir n’a cessé d’envoyer des signaux extrêmement négatifs, mettant à nu son impréparation, son incompétence et son isolement. Il peut sembler insolite qu’un régime dégénéré soit si peu attentif à son propre désengagement. Peut-être qu’il préfère perdre le pouvoir lentement plutôt que brutalement. Face à la plus grande crise de l’histoire du pays depuis l’indépendance, il n’a pas trouvé mieux que le recours à l’article 102 de la constitution. Un article scélérat d’une loi fondamentale qui s’apparente plutôt à un règlement intérieur dont la seule fonction est d’empêcher toute forme de contrôle et d’alternance. Il aurait été hautement souhaitable d’appliquer l’article 102 le jour où il est apparu comme un mal élu. Aujourd’hui, il serait plus juste de le soumettre aux dispositions de l’article 177 qui traite de la haute trahison du Président de la République.

« Puissiez-vous vivre en des temps intéressants ». En fait à qui Malek Bennabi aurait-il adressé ce message-avertissement ? C’est là une question judicieuse et pour y répondre, il serait utile de reconstituer la morphologie du hirak en appliquant la méthode d’analyse benabienne qui consiste à distinguer l’essence de l’apparence.

Le mouvement initié le 22 février a déchiré le voile d’un décor en trompe-l’œil derrière lequel se dissimulait la plus grande association de malfaiteurs qui s’est positionnée à l’intérieur de l’édifice institutionnel. Ce mouvement a également fait tomber le mur de la peur et a libéré la parole, jouant le rôle de catalyseur. Considéré de ce point de vue comme une entité pour les besoins de l’analyse, le hirak parait d’abord être constitué d’une partie visible et superficielle, qui s’agite et fait du bruit.

Dans cette partie se sont engouffrés les gens de bien, ceux qui possèdent des biens, qui ont des acquis à préserver et des positions à défendre. Ils ont rejoint le hirak en surfeurs, développant une cacophonie de discours catégoriels. Chacun y va de la portée de sa voix et crie à tous ceux qui veulent bien l’entendre qu’il reflète au mieux les aspirations du mouvement populaire. Cette partie demande d’aller vite dans les ravalements de façade, dans l’illusion de la transformation, où le pouvoir, pour augmenter son rendement, devrait se contenter d’améliorer son aspect sans modifier sa nature despotique, illégitime et prédatrice. Elle a trouvé nombreux porte-paroles parmi les plumitifs, les écrivaillons, les professeurs d’apparence et autres intellectomanes.

Ainsi les canaux de communication ne sont ouverts qu’aux perroquets d’hier et de toujours, qui ont l’oreille à la place du cerveau, tentés presqu’instinctivement par la reproduction du système dans la perspective d’obtenir plus, préoccupés davantage de savoir « comment-faire » sans jamais se poser la question de savoir « quoi-faire ». En bons adeptes du clientélisme, ils savent éviter les questions difficiles d’un contexte complexe, ils répètent à tue-tête que pour sortir de la crise, il suffit d’écarter le compliqué et d’opter pour le plus simple. Et l’on a simplifié la problématique au maximum pour réduire la solution, toute la solution, au dialogue qui mène aux élections. Voilà une sagesse digne de Mizaru l’aveugle, Kikazaru le sourd et Iwazaru le muet, les trois singes de la mythologie asiatique qui mettent les mains sur les oreilles, les yeux, et la bouche. Ne rien voir, ne rien entendre, ne rien dire, n’est-ce pas la meilleure façon de se complaire dans cette attitude de déconnexion des réalités ? C’est aussi l’art des contorsionnistes de rivaliser en flexibilité pour s’attirer les faveurs des dirigeants dont l’univers intellectuel est dominé par un raisonnement d’australopithèque : la meilleure façon d’anéantir les espoirs de changement est de gâcher le hirak.

Cette frange ne saurait intéresser Malek Bennabi, elle est insignifiante tels les flocons de l’écume. Elle n’est pas portée sur les exigences des grands changements qu’elle assimile à des aventures aux issues incertaines.

Et puis il y a la partie invisible et silencieuse du hirak qui, de ses profondeurs, fournit tout le carburant de l’intensité et de la persévérance du mouvement. C’est à ces acteurs anonymes et très nombreux, les gens de rien, les non possédants, que Malek Bennabi s’adresse car on gagnerait à tendre l’oreille pour les écouter et les comprendre. On aura beaucoup de choses à apprendre. C’est tout le sens que revêt la sourate 13 Le Tonnerre dans son verset 17 : « Ainsi Dieu traite-t-il le vrai et le faux ; quant à l’écume elle s’évanouit en déchets, et ce qui est utile aux hommes se dépose sur le terrain ».

Ces acteurs font preuve d’une grande clairvoyance, ils considèrent que le pouvoir est impropre et que l’issue de la crise ne peut revêtir de signification que si ce pouvoir est dépouillé de ses acquis, de ses méthodes et de ses hommes.

Finalement, le hirak est parvenu à faire souffler le vent social qui a réduit en poussière tous les remparts qui cachaient le mal profond du pays : la faillite des institutions et des élites. De ce fait, il a fait franchir à l’Algérie le seuil irréversible et le point de non-retour a été atteint. Désormais, plus rien ne sera comme avant.

Sous l’autorité pédagogique de Malek Bennabi, en tant que sociologue des dynamiques de transformation sociale, nous allons tenter une exploration de la composante de ces acteurs vitaux du hirak.

Un constat préliminaire : la faillite des institutions et des élites a poussé des acteurs, soumis à une forte exaspération, à ignorer les frontières sociales et créer un lieu de socialisation. Trois types d’acteurs, les réprimés, les défavorisés et les étudiants, ont choisi les gradins des stades, le seul espace qui échappe à la répression et à la censure, pour conjuguer leurs talents de pourfendre un système incapable d’incarner leurs aspirations à la liberté, à la justice et au progrès.

Malek Bennabi a très tôt pris conscience du rôle de la musique comme un des « puissants moyens d’éducation populaire ». Mais il constate que la musique arabe n’est pourvue d’aucune valeur éducative : « Est-ce de la musique, tout d’abord, ce quelque chose qui ignore l’espace, le temps et les saisons. Rien ne le rappelle en effet, ni le bruissement léger du printemps dans les bois, ni la chute pathétique de la feuille à l’automne, ni l’ardente pâmoison de l’été, ni le déchaînement d’une tempête, ni le coup de tonnerre, ni l’enfer, ni le paradis ». Depuis, la situation de la musique s’est aggravée et particulièrement en Algérie. Devenue carnavalesque à cause de l’absence d’apprentissage et de formation, la musique a été considérablement dégradée et reléguée au plus bas niveau du divertissement. En fin de compte, on a obtenu une musique qui produit des bruits pour masquer les cris de révolte et contrarier la socialisation.

Autrement dit, tous les sons ne peuvent pas devenir musique et pour être vraie, la musique doit produire non seulement des vibrations mais aussi du sens. Comme le rappelle le maestro Sergiu Celibidache dans son étude sur la phénoménologie musicale, ce qu’il convient d’appeler « musique », c’est celle qui peut révéler à l’homme ce qu’il est lui-même. Pour toutes ces raisons, il est admis que la musique a depuis toujours accompagné les évolutions sociales et parfois même elle a précédés. Ce qui nous intéresse à ce stade de l’analyse, c’est que l’écoute et la pratique de la musique peuvent stimuler l’éveil et la motivation. Certains spécialistes sont allés jusqu’à décerner à la musique une faculté transformationnelle de l’esprit et de renforcement de la cohésion sociale. La musique parfaitement maîtrisée par une société de progrès, en fournit de précieuses indications, une société qui ne se recherche plus car elle a retrouvé en elle-même les ressorts de sa dynamique. La musique est un des reflets de l’état de la société, on y découvre les rythmes de la vie et de ce point de vue la perception privilégierait l’ouïe au regard, l’écoute à la lecture. « Peut-être l’art est-il même un corrélatif nécessaire, un supplément de la science ? » a fini par conclure Nietzsche.

De son côté, Ibn Khaldoun a révélé un autre aspect de la musique : son importance réside dans sa fragilité. Il explique dans la Muqadima : « La musique est le dernier art qui se produit dans les sociétés civilisées. (…) Elle est aussi le premier art à disparaître quand la civilisation est entrée dans son déclin ». Par conséquent, en cessant d’être une musique, le bruit renvoie alors l’image d’une société traversée par le désordre et la violence.

Par ailleurs, Malek Bennabi présente la culture à travers ses trois dimensions : esthétique, technique et éthique. Quand la musique devient simplement « ce quelque chose », elle ne peut être ressuscitée que par sa dimension éthique, pour faire éclater « le coup de tonnerre » qui annonce une vie orientée vers l’avenir et le bien-être. Dans une étude dirigée par Elsa Grassy et Jedediah Sklower et consacrée aux « Politiques des musiques populaires au XXIe siècle », les auteurs constatent : « Penser les politiques des musiques populaires, c’est reconnaître d’abord la puissance des activités souterraines d’association et de partage qu’elles nourrissent, pour mettre au jour les chemins d’émancipation qui mènent de l’activité populaire ordinaire à l’engagement politique militant ».

Il est donc d’autres moments où la société libère une énergie susceptible d’alimenter une dynamique sociale, c’est le moment où la musique se distingue du bruit et du divertissement. En tendant l’oreille à la musique des temps de résurgence, nous découvrons le sens qu’en donne le compositeur russe Dmitri Chostakovitch : « Que pouvait-on opposer au fracas du temps ? Uniquement la musique que nous portons en nous – la musique de notre âme – que certains transforment en véritable musique. Et qui, si elle est assez puissante, vraie et pure pour couvrir le fracas du temps, se transforme au cours des décennies en murmure de l’histoire ».

Dans un pays marqué par un grand désintérêt des intellectuels et du public à l’égard de la musique, rien d’essentiel ne peut se produire, dans n’importe quel domaine de la vie nationale. On peut évoquer à ce sujet l’exemple du West-Eastern Divan Orchestra (Orchestre du Divan occidental-oriental) pour mieux comprendre ce qu’a voulu prouver l’initiateur du projet, Edward Said, à savoir le sens que les usages sociaux et politiques de la musique sont une forme d’élaboration.

L’idée maitresse de la création de cet orchestre symphonique est née suite à la rencontre d’Edward Said avec le maestro Daniel Barenboïm. Il s’agissait de former un orchestre par de jeunes musiciens originaires de Palestine, des pays arabes et d’Israël, rejoints par des musiciens d’Espagne, d’Iran et de Turquie, pour promouvoir par la musique l’esprit de paix et démontrer le caractère frauduleux de la loi « Israël, État-nation du peuple juif », source de l’aggravation du conflit. Les initiateurs du projet ont tenu à décerner à la formation de l’orchestre une charge symbolique : c’est à Weimar en 1999, à l’occasion du 250e anniversaire de la naissance de Goethe, dont l’œuvre a d’ailleurs le nom de l’orchestre, le West-östlicher Divan (Divan occidental-oriental). Depuis 2002, l’orchestre est domicilié à Séville (rassemblement pour les répétitions) et le financement en est assuré principalement par le gouvernement autonome d’Andalousie.

Le chant est art de la confluence où se rencontrent et se mêlent la poésie et la musique. Et c’est précisément par le chant contestataire que les jeunes ont appris que la vie continue malgré les vissicitudes du temps et les affres du système. Plus qu’un genre musical, le chant contestataire semble surgir du fond des âges, une nouvelle façon de faire de la musique qui exprime ce cri du désir de transformation sociale et de changement politique. C’est en Andalousie, la patrie qui a témoigné le plus d’intérêt et le plus d’estime à la musique, qu’on peut dater la naissance du chant contestataire, à l’époque des grandes persécutions des Morisques par les Rois catholiques. Dépossédés de leurs terres, ils sont devenus des paysans sans terre, soit dit en arabe fellah min gheir ard, une expression qui par contraction a donné, selon le père de l’andalousisme Blas Infante, son nom à ce chant de douleur : flamenco. D’autres parias, les gitans d’Espagne, en ont été les principaux héritiers et l’ont fait évoluer vers un chant de première nécessité, el cante jondo, le chant profond.

Un exemple type de la chanson contestataire : en 1931, en réaction à la célébration du centenaire de la colonisation, le chanteur insurgé Houari Hanani composa la fameuse chanson Es’hab el baroud bel karabila, qui ne connut son succès que plus tard. Après l’avoir humilié emprisonné et privé de ses droits, l’administration coloniale déploya les grands moyens pour dénaturer les paroles de sa chanson que l’auteur a voulu un hymne à la lutte armée pour mettre fin à la domination coloniale. Il met toute sa fougue à composer un vrai cri de rage, un appel à la révolte.

Un extrait de cette chanson mythique, o combien éclaireuse :

Balaki ma etjich / Prends garde de ne pas venir
Ouenti ‘andek jich / Alors que tu as une armée
El jayah led’hich / L’incapable pour le peureux
Ibane maqioum / Paraît bien équipé

Esmek Houria / Ton nom est Liberté
Oua ‘aziza ‘alia / Et très chère pour moi
Mommou ‘aïnyia / Prunelle de mes yeux
Ouel kebda meksoum / Et le cœur est brisé

Plus proche de nous, on retrouve les chansons contestataires de Rachid Taha : Barra Barra (dehors, dehors) et Hassbouhoum (demandez-leur des comptes et jugez-les). Il fustige « les hagarine, les oppresseurs, les traîtres, les pourris, les fossoyeurs » et crie tout haut la rage du peuple, comme disait Voltaire, « d’écraser dessous ses pas et les scorpions et les vipères ».

Les jeunes algériens ont trouvé leur voie dans le chant contestataire. Pendant longtemps, dans les gradins des stades, ils ont produit un spectacle dans le spectacle, tonnant leurs chants. Tout en apprenant à chanter ensemble, ils ont enrichi leur répertoire et renforcé leur capacité de résistance. Finalement, ils sont parvenus à poser correctement la problématique algérienne comme pour combler les lacunes des élites dépravées. En criant leur indignation devant la perversion de la minorité dominante, les jeunes ont fait de la contestation un genre d’expression pour réveiller la conscience algérienne. Et puis un jour, ils ont décidé de casser le mur de la peur, ils sont sortis dans les rues de toutes les villes pour susciter un grand courant vivifiant que toute la nation a rejoint. Tel est le sens de ce mouvement : le devoir de sauver l’honneur de la patrie bafouée par un régime antinational. Loin des revendications socioprofessionnelles, ils crient haut et fort leur droit de bannir tout ce qui nuit au pays.

Dans leurs chants et leurs slogans, les jeunes n’ont pas manqué d’ingéniosité, ni d’audace, ni de perspicacité. Par des mots simples et cinglants, ils ont exprimé ce que tous les analystes ont été incapables d’imaginer. Pour eux, tout le problème revient au poids considérable du pouvoir dans la vie nationale qui a provoqué une érosion des libertés et un recul de l’Etat de droit. Ils lui reprochent non seulement la systématisation de la corruption et la généralisation de la fraude électorale, mais aussi et peut-être surtout son inaptitude congénitale à apporter des solutions adaptées et durables aux défis en enjeux. La plongée de l’Etat dans le pillage, le mensonge, l’illégitimité et la répression, a provoqué chez les jeunes une perte de confiance dans les institutions et une inquiétude générale.

Les jeunes sont profondément convaincus qu’un système dégénéré ne peut pas se régénérer tout comme un système corrompu ne peut se contrôler lui-même. Pour eux, il ne peut qu’aggraver l’enténèbrement et perpétuer le mal. Ça serait folle illusion de croire qu’un tel système puisse permettre l’édification d’un Etat capable d’émanciper la société, de mener le développement, de construire une économie performante et de s’insérer sans heurt dans le système complexe des relations internationales.

Les jeunes n’arrivent plus à admettre de vivre sous le dictat d’un pouvoir qui n’est pas améliorable, qui diffuse à grande échelle la médiocrité et l’archaïsme. Ils sont de plus en plus révoltés par l’ampleur de cette régression voulue et entretenue par le pouvoir qui donne l’image d’un pays où « des lions [sont] dirigés par des ânes », comme l’explique l’économiste français Charles Gave. Pour quelle raison la majorité des activités sont prohibées et dans la meilleurs des cas soumises à autorisation ? Comment justifier le maintien de l’internet dans le bas débit, alors que tout l’enjeu est précisément dans le haut et très haut débit ? Quel argument pourrait expliquer le fait d’interdire au grand public les drones caméra et les lunettes astronomiques, qui sont assimilés à des armes de guerre ? Pourquoi cet acharnement à maintenir vaille que vaille le pays en coupe réglée par une camarilla ? Les jeunes constatent avec consternation toute la distance culturelle qui les sépare des jeunes des autres contrées qui disposent des moyens de s’améliorer sans cesse grâce à la liberté d’inventer les modes d’existence compatibles avec leur aspirations.

Le hirak appelle au démontage de ce système et à la construction d’un nouveau cadre institutionnel et organisationnel qui offre toutes les garanties de stimuler et d’accompagner les transformations dont le pays a besoin pour se hisser au rang des nations respectables et renouer avec le développement. La volonté, la détermination et la vigilance des jeunes constituent la garantie de succès d’un tel processus, étant entendu que les textes, aussi parfaits soient-ils, n’ont pas de vertu magique. Même la répression ne parviendra pas à affaiblir la détermination populaire. Même la criminalisation de la contestation ne pourra pas endiguer un mouvement de cette ampleur.

Seul un changement radical est de nature à donner sens à cet éveil salutaire et il est de l’intérêt national que le pouvoir se démarque de son attitude de l’insignifiant et du mensonge et qu’il prête toute son attention aux revendications des jeunes. Le moment est venu d’abolir la subordination, de rendre réelle l’émancipation des citoyens algériens et d’inaugurer enfin l’ère de l’exercice du pouvoir à des fins constructives. Pour y parvenir, les jeunes ont parfaitement raison de demander la limitation du champ d’intervention du pouvoir et de garantir au citoyen sa capacité de s’inventer un destin véritablement alternatif.

Mais on n’en est pas encore là. L’essentiel échappe à l’analyse et les élites ont une perception tronquée des revendications populaires. Quant au pouvoir, il n’a aucun idéal car préoccupé par l’unique question de durer et s’est laissé abandonner à ses propres dévoiements. Il finit par céder à la tentation du diable de défier vainement les lois du temps et du mouvement et s’efforcer, vaille que vaille, de maintenir un monde dérisoire et désespérant. Ce système est indiscutablement dans sa phase dégénérative, plus rien ne peut arrêter sa chute. Mais, profitant du vide institutionnel, les forces démoniaques qui interfèrent dans le processus décisionnel cherchent à créer le chaos pour que le pays cesse d’être gouvernable au cas où le pouvoir se trouverait éjecté par la révolution du peuple.

Face à une situation d’une extrême complexité, comment ose-t-on réduire le débat public à l’organisation au pas de charge d’un simulacre d’élections présidentielles ? Toutes ces structures chargées d’organiser le dialogue et de gérer les élections présentent les signes extérieurs du jeu de ventriloque, une mise en abîme de l’existence de ceux qui privilégient la passion de servitude sur les impératifs de la vie. On choisit une thématique qui occulte complètement les questions qui préoccupent l’opinion publique alors que les temps de décerner une légitimité à la logique de la force sont définitivement révolus. Voyons l’indigence de la mise en scène : on fait parler les personnages de sorte à ce qu’ils fassent croire qu’ils croient au discours qu’on leur demande de répéter auquel personne en définitive ne croit. Or la vérité saute aux yeux, ce petite monde se ment et ment à tout le monde.

S’agissant précisément des élections, le pouvoir fait croire qu’il en fait son cheval de bataille alors qu’il ne fait strictement rien pour créer les conditions favorables à l’organisation d’un scrutin irréprochable. En revanche, les élections constituent l’une des principales revendications du mouvement social, qu’il considère comme le seul moyen de faire évoluer le pays de l’Etat du mensonge, de l’illégitimité et de la violence, vers l’Etat de droit. C’est d’autant plus stratégique que les acteurs du hirak insistent sur l’impérieuse nécessité de réunir les conditions sine qua non à l’organisation d’élections qui permettent la réalisation de ce saut qualitatif. Marquer une rupture avec le système de la fraude électorale et créer un climat d’élections qui ont du sens sont des exigences légitimes et ne peuvent être satisfaites qu’à travers une période de transition. Terme que le pouvoir a banni de son vocabulaire et qu’il assimile à la haute trahison. « Nuestros sueños no caben en sus urnas ! » (Nos rêves ne rentrent pas dans leurs urnes !), scandaient les Indignados lors des manifestations de la Puerta del Sol à Madrid du 15 mai 2011, qui revendiquaient une vraie démocratie. Au-delà de la proximité géographique, on voit surtout les liens de parenté entre les deux mouvements de protestation civile non violents, le hirak algérien et Los Indignados espagnols.

Les prémices de ces élections annoncent déjà une mascarade, à cause surtout des candidats favoris, des canassons rescapés de l’écurie du président déchu. Tout le monde sait de quoi ils sont faits et de quoi ils sont capables. Comme si Ibn Khaldoun les désignait dans son analyse : « Sous leur domination la ruine envahit tout. [Ils] négligent tous les soins du gouvernement ; ils ne cherchent pas à empêcher les crimes ; ils ne veillent pas à la sûreté publique ; leur unique souci c’est de tirer de leurs sujets de l’argent, soit par la violence, soit par des avanies. Pourvu qu’ils parviennent à ce but, nul autre souci ne les occupe. Régulariser l’administration de l’Etat, pourvoir au bien-être du peuple et contenir les malfaiteurs sont des occupations auxquelles ils ne pensent même pas (…) ; aussi les sujets restent à peu près sans gouvernement, et un tel état de choses détruit également la population d’un pays et sa prospérité. »

C’est dire que la gestion d’une transition exige un grand capital de compétence et de crédibilité que le pouvoir est incapable de satisfaire. Passée la période d’euphorie que procure toute accession imméritée au pouvoir, les hommes qui président aux destinées du pays finiront par se rendre compte qu’ils ont dans la main une patate chaude qui risque de les bruler jusqu’à la calcination. En effet, l’économie nationale est dans un tel état d’étiolement que tous les observateurs particulièrement avertis de ces questions trouvent la situation dangereusement préoccupante. Dans son aveuglement, le pouvoir ne sera pas très réactif quant aux réformes profondes qu’il importe de mener et il risque de ce fait d’aggraver la situation par ses maladresses à prétériter la quête des Algériens à renouer avec le développement. Personne ne sait donc pas comment la partie va se jouer.

Vingt ans de pillage et de corruption systémique ont eu raison de l’économie nationale. Près de 1.000 milliards de dollars ont été transférés au reste du monde. L’enchainement des malversations a atteint le paroxysme quand la création monétaire n’obéissait qu’au seul arbitraire des décideurs qui, prenant l’allure de faux-monnayeurs, ont fini par créer des situations dont nous n’avons pas encore épuisé les effets dévastateurs. En Europe du Moyen-âge, ce désordre monétaire était appelé « morbus numericus », soit une pratique funeste comparable à la peste. Voilà à quoi nous a réduit la loi sur le financement non conventionnel. Les sans-têtes qui arpentent les couloirs du pouvoir ont fait croire qu’on pouvait créer la richesse en imprimant du papier-monnaie.

Dans quelle mesure le sursaut national initié le 22 février 2019 peut-il déboucher sur le changement de régime ? Comment tout cela finira ? Il sera très difficile de répondre à ces questions posées à brûle-pourpoint. Malek Bennabi aurait été d’un grand apport dans l’évaluation des chances de finalisation de ce mouvement. Mais dans l’état actuel des choses, contentons-nous de constater que le pouvoir a éprouvé toutes les difficultés à danser au rythme imposé par la rue.

Les acteurs du hirak veulent s’épanouir, se libérer de l’oppression d’un régime infâme et qu’ils veulent jeter à la poubelle de l’histoire. Ils cherchent à changer la nature de l’Etat. Mais en même temps, si le pouvoir reste sourd et muet à leurs aspirations et s’ils sont réduits à ne lutter que pour leur survie, ils ont fait la preuve de leurs capacités d’autonomisation Or c’est là que réside le grand danger en ce sens que les risques de dislocation guettent sérieusement l’intégrité du pays. Il est fort à craindre qu’un processus d’autonomisation transforme le pays en une sorte de Bantoustan qui affecterait considérablement la viabilité et la performance de l’Etat, avec une recrudescence de solutions microcosmiques et le recul de plus en plus criard de la vision macrocosmique. Bien entendu, ce risque n’est pas une simple vue de l’esprit, le pouvoir est devenu structurellement incapable de répondre à la demande sociale et la détérioration des conditions finira par devenir insoutenable.

L’économiste péruvien Hernando de Soto nous donne un exemple des situations anachroniques où les activités humaines s’auto organisent en dehors du cadre normatif. Lors d’un voyage à Bali, il a été frappé par la problématique des droits de propriété au point de ne pas pouvoir déterminer qui possède quoi. Il évoque ce souvenir : « Je me promenais dans les rizières sans savoir où se terminait chaque propriété. Mais les chiens, eux, le savaient. Chaque fois que je pénétrais sur une nouvelle exploitation, un chien différent aboyait. Les chiens indonésiens ignorent le droit, mais ils savent quelles terres appartiennent à leur maître ». On peut généraliser à tous les domaines ce problème qui affecte le système juridique de propriété.

Il serait intéressant de lire le dernier roman du jeune écrivain Zénon « Fin de Règne ». Sur fond de violence de l’Etat, de révolte populaire, de corruption des élites et de crise financière, il fait mouvoir ses personnages face au grand dilemme entre la résistance et la compromission. Alors que la société subit des conséquences désastreuses, se pose la grande question : quel futur probable ? Quel avenir possible ?

Les similitudes avec notre contexte sautent aux yeux. Il laisse ce poème fougueux où les jeunes du hirak pourraient aisément se reconnaitre :

Dis-moi, qu’aurais-je à craindre, l’ami,
Des tenants d’un ordre en décrépitude, déjà au bord du tombeau ;
Car nous étions, sommes et serons unis
Comme au temps de la servitude à l’éclosion du renouveau.

Qu’aurais-je à craindre des colères ou des représailles
D’un ennemi déjà dispersé aux quatre vents de la plaine ;
Alors qu’en nos cœurs, nos âmes et en nos entrailles
Vibre l’aspiration à nous débarrasser de nos chaînes ?

Dis-moi encore le poids des ans à regarder passer les jours,
Et courber l’échine en disant que cela vaut mieux que la rue :
Je te montrerai la façon dont la peur et les beaux discours
T’auront dépossédé jusqu’à ton propre vécu.

J’ignore, mon ami, quelle issue trouvera notre lutte
Ou si le présent idéal verra demain le soleil ;
Mais toute tentative de se prémunir de la chute
Sera vaine, et plus douloureux alors l’éveil.

Je ne sais quand la lumière émergera de l’obscur
Ni l’heure à laquelle accouchera l’être Humain.
Mais ici et maintenant, une chose est sûre :
Aucun d’entre nous ne sera né pour rien.

En guise de conclusion

Malek Bennabi a ouvert pour le musulman moderne une fenêtre sur l’océan du savoir mondial et qui ne se fermera plus jamais. A leur tour, les jeunes de vingt ans, profondément convaincus du pouvoir des connaissances scientifiques en matière d’enrichissement et de progrès, ont indéniablement des questions à poser à Malek Bennabi pour savoir quelles sont les urgences dans les changements à opérer.

Il serait par conséquent de la plus haute importance de se mettre à lire, à relire et à faire lire Malek Bennabi et peut-être même à apprendre à mieux le lire. Le fil conducteur de son œuvre est d’éradiquer la maladie et non pas d’éliminer le malade et que par la guérison, le malade se trouvera transformé et même transfiguré. Le processus de transformation sociale vise fondamentalement à mettre le musulman dans une logique de progrès social. Bien entendu, ce processus ne sera pas improvisé ni conçu ex nihilo. Etant un appel du retour à la vie, il plonge ses racines dans l’appel originel à la vie. A ce propos, aux jeunes de vingt ans avec leur intelligence pleine de promesses mais toujours en quête d’orientation, Malek Bennabi pourrait rappeler les conseils prodigués naguère par l’imam Chafi’i à son élève Younes Ben Abdela’la : « Ne détruis pas les ponts que tu as construits et traversés, tu en auras un jour besoin pour ton retour ».

Dans beaucoup de contrées musulmanes, on a tendance à faire l’apologie de la gestion militaire des affaires de l’Etat et de la militarisation du pays dans l’espoir de susciter les évolutions souhaitables mais qui tardent à se produire. Tous ceux parmi les apparatchiks et les oligarques, tentés par cette éventualité, sont invités à méditer ces propos rapportés par Pierre Rossi dans L’Irak des révoltes, lors de son entretien avec le redoutable Nouri Said.

« Un jour, comme je lui faisais part de mes inquiétudes sur la détérioration sociale de l’Irak et du pressentiment que j’avais d’une crise prochaine, il me répondit : « Peut-être avez-vous raison, mais nous avons l’armée et la police. » »

Pierre Rossi relate la fin tragique de Nouri Said : « Averti de la capture de la station radio, le vieil homme s’était enfui de sa maison vers 4 heures du matin, mais n’avait pas réussi à quitter Bagdad. Fait inexplicable : lui qui, au cours de ses innombrables mésaventures, avait chaque fois trouvé refuge auprès des Britanniques, ne put alors parvenir jusqu’ à eux. De guerre lasse, il se rendit chez le docteur Saleh aI-Bas­sam à qui son sens de l’hospitalité devait coûter par la suite un an de prison ; de là, il gagna le faubourg de Khadimain (il savait par expérience que les sanctuaires chiites étaient des asiles politiques) où il fut hébergé par la famille Isterabadi jusqu’au 15 juillet à midi.

Nouri se décida alors, fort imprudemment, à traverser la ville pour se rendre chez un ami Mohammed Ouraïbi, un des cheikhs d’Amara, qui habitait vers la Porte de l’Est, espérant grâce à lui atteindre les marais méridionaux, et de là l’Iran. Madame Isterabadi l’accompagnait, dans un taxi ; pour échap­per aux regards, il s’était recouvert d’une abaya, lourd voile noir dont s’enveloppent les femmes du peuple. Epuisé par les veilles, malade et malhabile à se diriger, il s’égara à Bab al Chargui sans trouver la maison d’Ouraibi. On le remarqua, on courut avertir la police. Nouri, se sentant découvert, pressa le pas, ayant toujours à ses côtés madame Isterabadi ; son pan­talon de pyjama et ses chaussures masculines apparurent sous le voile; des enfants qui jouaient à la marelle le montrèrent du doigt, crièrent son nom. II se mit alors à courir à toutes jambes, au moment précis où, guidée par les cris, arrivait une jeep de la police ; le sous-officier chef de voiture tira une rafale de mitraillette, tuant net madame Isterabadi. Que se passa-t-il ensuite ? Une seconde rafale atteignit-elle Nouri Saïd ? Ou bien se suicida-t-il d’un coup de revolver ? Quand il s’effondra au milieu de cette ruelle où courait un filet d’eaux usées, il n’était pas encore mort. Le colonel Wasli Taher, qui était naguère encore son propre aide de camp, l’acheva d’une décharge de mitraillette qui lui emporta le visage ; il était une heure de l’après-midi. Geste de miséricorde, ou exécution préméditée ? (…)

Afin d’éviter une émeute, le couvre-feu fut immédiatement décrété ; le corps du Pacha, emporté dans une voiture blindée jusqu’au ministère de la Défense y fut reconnu et abandonné dans un hall. Le directeur de l’Institut médico-légal rédigea le constat d’identification. Son fils Sabah se fit alors conduire en toute hâte à l’immeuble de la Radio pour obtenir des préci­sions et éventuellement le corps de son père : il y fut immé­diatement abattu. Dans le courant de l’après-midi, l’armée enterra secrètement les deux dépouilles. Mais il était écrit que le Pacha ne trouverait jamais ni repos ni asile en cette terre d’Irak qui lui refusa jusqu’à une tombe.

Durant la nuit du 15 au 16 juillet, la foule vint bouleverser le cimetière jusqu’à ce qu’elle découvrît enfin le corps de celui qui symbolisait à ses yeux une ère de tyrannie ; elle l’attacha à une motocyclette qui fit le tour de la ville, en éparpillant çà et là les lambeaux. (…) II ne resta bientôt plus rien de ce qui avait été Nouri Saïd. Les témoins horrifiés de ce supplice mérovingien comprenaient que, plus encore que la haine, c’était la peur qui poussait les Irakiens à venir reconnaître et toucher du doigt ce cadavre pour s’assurer que l’Ennemi était bien mort. Cela semblait trop beau pour être vrai… On avait fini par croire le Pacha protégé par des puissances maléfiques. L’armée laissa faire pour que fût détruite cette légende et littéralement effacée de l’histoire de l’Irak une pesante présence physique. »

Il y a un temps pour tout et d’abord un temps pour rêver. Rêvons du jour où sera inauguré le premier centre des études benabiennes, on lira, gravée sur son fronton, ces paroles attachantes du poète anglais William Blake :

Et juste au moment où quelqu’un près de moi dit :

« Il est parti ! »
Il en est d’autres qui le voyant poindre à l’horizon
Et venir vers eux s’exclament avec joie :
« Le voilà ! »

De cette rencontre avec Malek Bennabi, on perçoit certes sa solitude, qu’on peut relier à la solitude du peuple algérien dans sa volonté de se débarrasser d’un pouvoir illégitime, mais on apprend surtout que l’histoire des hommes, malgré toutes les épreuves endurées dans les conflits armés et les luttes sociales, n’est pas que réfutation. Les Musulmans ont pu façonner une personnalité qui les rend invulnérables aux solutions finales que tentent de leur imposer leurs agresseurs. Malek Bennabi leur demande plus, de faire valoir leur puissance de résurrection.

Cette rencontre a été aussi avec l’art de la transmission où Malek Bennabi s’est particulièrement distingué, il apparait alors un penseur toujours d’actualité.

Que son âme, par la grâce de Dieu, repose en paix.

Commentaires

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  1. Texte trop long, confus, mal structuré, manque de références précises aux travaux de Bennabi, beaucoup d’affirmations non argumentées. Ne sert pas la pensée de Bennabi.Dommage, on a le sentiment que l’auteur n’a pas assez travaillé son texte et s’est empressé de le publier. Tel quel, il n’aurait pas été accepté par une revue académique. Il ne suffit pas de faire l’apologie de la science, encore faut-il en être capable.

  2. Je n’ai rien à ajouter à ce texte brillant sinon qu’il est prodigieux et extraordinairement renseigné.

    A part le roy du riz créole qui croira encore à cette fable que les musulmans ont envahi des territoires entiers en semant le chaos et la destruction alors qu’ils gagnaient le cœur de l’humanité par le verbe de Dieu? A part Cheyenne et l’autre fil o z’oeuf qui se targue d’érudition mais qui ignore tout du genre humain, qui peut bien croire que Charles Martel ait pu stopper les arabes à Poitiers par la guerre alors qu’il n’avait affaire qu’à une bande de hors-la-loi venue commettre quelques larcins ?

    En pour finir merci de dire enfin, moi qui n’ai jamais cessé de le dire ici, que le sionisme et cette fable inventée par Hertzl pour justifier que les juifs recouvrent la terre de Palestine, est une pure invention sortie tout droit des prérogatives occidentales qui au sortir du dernier grand chapitre de l’islam, l’empire ottoman, ont vu se profiler une aubaine qui clouerait au pilori toutes velléités de voir l’islam briller à nouveau sur l’humanité.

    Mais c’était compter sur la grandeur de Dieu et par voie de conséquence sur celle de l’islam à jamais porteur de renouveau en tant que l’homme quand il se libère du carcan qui le maintien dans les profondeurs de l’ignorance, fait rejaillir de ses cendres son message et s’honore de le porter au meilleur d’une espérance qu’en attend l’humanité.

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