in

L’émotionnel est la porte qui mène au spirituel (3/7)

Cet article s’inscrit dans une série de 7 sous parties, constituant un dossier sur le soufisme au XXIème siècle, par Shaykh Hamdi ben Aissa.
Pour accéder aux précédentes parties : https://oumma.com/auteur/shaykh-hamdi-ben-aissa/

Il ne faut surtout pas confondre l’exigence du développement personnel dont il est ici question avec ce que nous venons de dénoncer. Le soufisme compris exclusivement comme quête initiatique, ce soufisme dont la quête initiatique est celle d’une possession, subtile certes mais d’une possession tout de même, est un soufisme qui ne cherche pas à mettre au travail, à nourrir un développement.

Le cheminement spirituel et la connexion à notre dimension intérieure ne peuvent être atteints que si l’on commence par développer un cœur sain, donc un système émotionnel sain. Le cœur en sa vie spirituelle même a besoin d’être investi dans un engagement émotionnel qui le met à l’exercice, le grandit et le nourrit.

Publicité
Publicité
Publicité

Sans cheminement bien mené vers l’épanouissement émotionnel, on ne peut espérer vivre un cheminement spirituel vrai.

Il ne s’agit pas pour nous de chercher à réduire le chemin spirituel à la quête d’un épanouissement émotionnel. En réalité, cette façon-là de vouloir opposer le plan spirituel et le plan émotionnel (sous prétexte d’éviter leur confusion) est caractéristique du soufisme initiatique.

Le mépris ou l’incompréhension pour l’émotionnel est bien souvent l’envers d’une vie émotionnelle non travaillée, exacerbée, non spiritualisée alors qu’il s’agit plutôt de rendre la vie émotionnelle à sa nature profonde, qui est la vie même de l’esprit se développant en nous. Il n’y a pas de vie spirituelle sans une vie émotionnelle qui à la fois nourrit l’esprit et est nourrie par lui.

Publicité
Publicité
Publicité

Pour laisser la vie spirituelle se déployer, il faut au préalable cultiver des savoirs : savoir-aimer, savoir-donner, savoir-pardonner, savoir-sourire, savoir-être, savoir-naître, savoir-renaître…

Nous l’avons vu, le tassawuf a été introduit dans le monde occidental à travers essentiellement le point de vue de l’initiation ésotérique ou comme « initiation à l’ésotérisme ». Ceci est un malentendu et quelque chose de très limitant en comparaison à la définition que nous lui donnons. Le soufisme, selon nous, c’est l’art du développement du cœur, c’est l’art de se préparer à recevoir la lumière du Divin.

L’obsession de l’initiation a fini par véhiculer la représentation du tassawuf comme étant une chose qui serait étrangère et extérieure à l’être humain, comme une pratique occulte, secrète, voire cachée, semblable à de la magie ou de l’occultisme, alors qu’en réalité, le cheminement spirituel doit être pour nous, d’abord et avant tout, un cheminement émotionnel. Car il s’agit d’une transaction nécessaire dans laquelle se trouve la part de l’Homme et la part de Dieu : l’illumination et l’inspiration sont la part de Dieu alors que le cheminement est la part de l’Homme. Et dans ce cheminement, le travail à effectuer consiste à développer ses émotions en vue d’atteindre une certaine maturité émotionnelle.

Comprenons bien que travailler ses émotions, ce n’est pas ici chercher à les supprimer ou à les étouffer au nom d’une lutte contre ce que ce certain soufisme initiatique va trop vite qualifiée de sentimentalisme. Bien au contraire, la maturité émotionnelle est précisément ce qui permet à l’individu de ne pas sombrer dans le sentimentalisme, ou autrement dit, le sentimentalisme est la conséquence de l’immaturité émotionnelle de celui qui n’a pas cheminé.

Voilà un autre malentendu qui s’est répandu en Europe et en Occident, non sans de très profondes conséquences.

Si on veut faire preuve d’honnêteté intellectuelle, il faut admettre avec force combien la modernité a, dans la suite entre autres de Descartes, abaissé et dénigré la valeur de l’émotionnel, élevé contre cet émotionnel le pouvoir de la raison et confondu celui-ci avec l’esprit lui-même. Or, dans la terminologie traditionnelle, l’esprit et la raison sont deux choses bien distinctes. L’esprit, c’est le cœur du cœur, le noyau du cœur. C’est cette semence que Dieu a placé au fond de nous, d’où vient d’ailleurs le mot “spiritualité”.

Publicité
Publicité
Publicité

La raison, quant à elle, est un élément, un serviteur qui doit être mis au service de cet esprit.

En dénigrant l’émotionnel et en lui opposant une raison assimilée à l’esprit, la civilisation moderne n’a fait qu’accroître, par réaction, ce que la vie émotionnelle peut avoir d’obscur. En ne reconnaissant pas la lumière au cœur des émotions, la civilisation moderne n’a fait qu’obscurcir nos émotions.

Certes, la raison humaine peut rire des imperfections et des mesquineries d’un système émotionnel immature, mais il faut comprendre qu’un certain culte de la rationalité est complice de cette immaturité. Au lieu d’opposer émotion et raison, il s’agit, en faisant droit à l’esprit qui n’est pas réductible à la raison, de mettre la raison au service du développement émotionnel.

Le rationnel est là pour nous aider à développer notre émotionnel et pour nous aider à distinguer les émotions saines des émotions malsaines, les émotions pures des émotions impures, les émotions matures des émotions immatures. Il nous permet aussi de faire la différence entre la sensibilité qui est une composante noble de l’humain et ce que nous pourrions définir comme la susceptibilité.

La susceptibilité, c’est cette sensibilité exacerbée, sans retenue, non habitée. C’est elle que la raison des modernes prétend combattre, éclairer. L’erreur, c’est de croire que la sensibilité humaine n’est que cela, n’est que cette susceptibilité qui doit être contrôlée, domestiquée par la raison.

Certes, sans travail, c’est-à-dire sans développement émotionnel, la sensibilité humaine peut se perdre. Il y a un penchant naturel et humain qui conduit la sensibilité non travaillée à devenir susceptibilité aveugle, pure réactivité. C’est alors que l’on est conduit à faire de la raison ce qui seul peut illuminer les ténèbres de la sensibilité.

On occulte complètement alors cette vérité fondamentale qu’il n’y a de lumière véritable que dans le cœur, et que ce cœur, ouvert à l’esprit, demande à vivre une vie émotionnelle. C’est la susceptibilité qui est aveugle, non la sensibilité. Mais il n’y a de sensibilité humaine que dans le travail de cette sensibilité, que dans son développement au sens fort du terme.

A force de négliger, rabaisser et marginaliser le monde émotionnel, le paradigme moderne a maintenu l’individu soit dans une immaturité soit dans une indifférence voire une frigidité émotionnelle. C’est ainsi que tout le champ lexical de l’émotion est devenu péjoratif. 

On dira par exemple d’une personne immature qu’elle est “très émotionnelle”, “sentimentale” ou “émotive”. Alors que ce n’est que de l’immaturité dont il est question, pas de l’émotion noble et mature qui élève l’homme.

En réalité, le système émotionnel de l’être humain doit être placé au-dessus du système rationnel et intellectuel. Certes, un émotionnel immature a besoin de l’aide de la raison, mais la raison est là pour le servir, pas pour régner. Telle une tutrice, la raison est là pour prendre cet émotionnel immature par la main comme on le ferait avec un enfant et pour l’accompagner jusqu’à ce qu’il puisse se développer et prendre sa place de vecteur.

Ce que le cheminant doit rechercher, c’est un alignement de toutes ses composantes intérieures derrière son esprit. Il faut cesser de penser selon le paradigme binaire de l’émotion et de la raison.

Si l’humain est humain, c’est comme esprit, c’est comme cet esprit au plus profond de toutes ses dimensions intérieures. La raison et ses représentations comme le coeur et ses émotions doivent au fil du temps céder à l’esprit les pleins pouvoir, se laisser guider par lui, s’aligner avec l’esprit mohammadien. Une fois que la raison a cédé la place à l’émotionnel qui, en partie avec l’aide de la raison, est à son tour devenu mature, la porte vers le spirituel devient accessible.

Lorsque l’on devient des êtres humains qui savent aimer, pardonner, donner, qui savent sourire, vivre avec les autres, partager la tristesse et la joie, nous devenons ce qu’on appelle “Insan Kamil” : Homme accompli.

Et là, il devient possible de recevoir puis de refléter la lumière.

Par Shaykh Hamdi ben Aissa qui remercie l’ensemble de ses étudiants qui travaillent à la retranscription de ses enseignements. Parmi eux, Thalia Archaoui et Félix Sayd pour leur travail de retranscription et de rédaction, ainsi que Siham Lamti, Raphaël Gély et Mahdi Gabriel Rouani pour leur travail de relecture.

Retrouvez  l’ensemble des enseignements de Shaykh Hamdi ben Aissa en français sur sa page facebook : https://fr-fr.facebook.com/shaykhhamdifr/

Commentaires

Laissez un commentaire

Laisser un commentaire

Chargement…

0

A la rencontre de Malek Bennabi… Précurseur d’un nouveau champ d’étude

Royaume-Uni : une influente organisation islamique nomme sa première femme présidente