Samedi 26 mai 2012
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La France du délit vestimentaire

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Cet article qui est
paru aujourd’hui dans la page Rebond du quotidien Libération
a fait l’objet de quelques modifications. Nous avons donc décidé de
le publier dans son intégralité sur oumma.com .

Près
de quinze ans qu’un débat sur les vêtements
de musulmanes a jailli dans notre société en refaisant surface
très irrégulièrement au gré de la vogue médiatique.
Depuis quelques mois, le niveau de mobilisation autour de l’opportunité d’une
loi à l’école, est allé croissant et a atteint des
sommets dans le débat public. Les motifs nombreux et présentés
comme évidents, pour légiférer ont été réitérés,
sans relâche, sans permettre pour autant, de trancher.

L’argumentation
assommante développée collectionne, sans doute, en son sein,
des assertions très inégalement recevables. Et dans toute démocratie
digne de ce nom, des résistances sérieuses se mettent en place
lorsqu’il s’agit de prendre des décisions potentiellement
contraires aux droits élémentaires des hommes et des femmes,
mais aussi des enfants. Ainsi du CNAL, à la FSU en passant par la FCPE,
c’est le même embarras qui interdit à ces organisations
d’appuyer l’idée d’une loi quand elle n’est
pas plus directement rejetée par la Ligue des Droits de l’Homme,
la Ligue de l’Enseignement ou la défenseure des droits des enfants,
Claire Brisset. Et l’« écrasante majorité de la société [qui]
appelle de ses vœux » (1) une loi est d’abord celle de sondages
qui peinent, quant à eux, à renseigner sur une opinion publique
hésitante sur le sujet. Comment sortir de cette situation troublée,
sans revenir sur toute une série d’idées discutables que
nous avons fini par admettre comme les balises de ce débat ? Comment éviter
un détour théologique pour clarifier les choses alors que de
hauts responsables de la République se sont, eux même, risqués à des
exégèses sur le sujet, en contradiction formelle avec l’impérieuse
laïcité de leur statut ?

Les musulmans se basent sur le
chapitre 24 (« La Lumière »)
du coran où se trouve le principal passage concernant cette prescription
au centre de la polémique. Par une simplification excessive, on parle à tort
de « foulard », de « voile » affublé à l’occasion
du qualificatif « islamique » (voire même « islamiste »...).

Or que dit ce verset et celui qui
le précède ? V.30 « Dis
aux croyants de baisser leurs regards et de préserver leur chasteté.
C’est plus pur pour eux. Dieu est certes parfaitement connaisseur
de ce qu’ils font.
 »


V.31 « Et
dis aux croyantes de baisser leurs regards, de préserver
leur chasteté et ne montrer de leurs atours que ce qui en paraît
et qu’elles rabattent leur voile sur leurs poitrines ;...
 »



La plupart des commentaires théologiques s’accordent sur le sens
premier comme sur les présupposés de ce passage. D’abord
ces versets indiquent clairement que l’islam n’a pas institué le
fait de se couvrir les cheveux pour les femmes, cette disposition existait
donc avant l’islam, et était largement répandue, héritée
notamment du christianisme ou du judaïsme ; ils montrent seulement qu’il
est demandé aux femmes croyantes de rabattre un vêtement qu’elles
portent déjà comme les autres femmes. Cet aspect quasi universel
s’est certes inversé à notre époque mais il est
difficile de l’effacer de l’Histoire. Donc le coran et la tradition
musulmane ne font que conforter cette pratique tout en y apportant des précisions
qui concernent l’ensemble du corps. Réduire ces règles
vestimentaires au « foulard » ou au « voile » et donc à la
seule chevelure nous éloigne déjà d’une compréhension
juste de l’attitude des musulmanes. Mais la construction théorique
qui crée véritablement les conditions d’un malentendu quasi
insurmontable est bien celle qui affecte à cette tenue le caractère
d’un signe religieux. Signe religieux étant entendu comme un élément
d’identification propre et sacré. Or le texte ne fournit pas de
motivations de ce type et il n’existe pas dans l’islam de signes
symboliques comme la croix à laquelle on compare abusivement, à plus
d’un titre, le foulard. Souheib Bencheikh ne dit d’ailleurs pas
autre chose en soulignant que cette prescription est « ...claire
et sans équivoque », il ajoute que « ce n’est pas
un signe religieux...l’islam par nature refuse tout signe...le
voile n’a donc ni mystère ni signification dogmatiques ; il est
une pièce de vêtement profane recommandée pour des raisons
de pudeur... » (2) Les divergences, quand elles existent, portent
plutôt sur la place de cette manière de s’habiller vis à vis
d’autres recommandations. Le choix relève en définitive
de la responsabilité individuelle. Parmi les musulmanes, il en est donc
qui se conforment à cette prescription- une minorité en France-
, ce qui correspond pour elles à une manière particulière
de s’habiller et aucunement d’afficher ostensiblement leurs convictions
voire de provoquer. Les études sociologiques sérieuses (3) confirment
que ces conduites dans leur majorité ne relèvent pas d’une
démarche extrémiste mais s’inscrivent dans une lecture
spirituelle équilibrée et assumée. Force est de constater
dans le même temps que cette « façon » de se vêtir
est à l’évidence regardée comme un indice fort d’islamité.
Cette considération radicalise le jugement de l’observateur et
prend alors les allures d’une nouvelle forme de délit de faciès
. Or la motivation première, pour la musulmane, est bien la pudeur dans
son acception coranique et non pas une volonté de manifester son appartenance.
Il suffit de parcourir le monde pour réaliser la diversité des
vêtements dont se parent les musulmanes respectant ces usages vestimentaires
 ; la coloration locale achevant d’évacuer l’idée
d’un uniforme religieux dont le rôle serait de signifier l’appartenance.
En France, la pluralité des accoutrements dans ce domaine témoigne,
la plupart du temps, d’une recherche d’adéquation avec l’ambiance
culturelle hexagonale. C’est donc bien une manière de se vêtir
qui est aujourd’hui l’objet de tant de positionnements et non un
signe religieux couvrant les cheveux de la musulmane perçue à tort
comme radicale.

Dès lors les limites d’une loi sur les signes religieux apparaissent,
car elle ne devrait concerner en définitive que très peu les
musulmanes. Sauf à introduire différemment la problématique
et à opter clairement, en allant à contre courant des évolutions
du droit sur les libertés individuelles, pour une restriction de la
liberté vestimentaire. Dans l’ensemble des démocraties
la France se singulariserait alors étrangement par une effervescence
médiatique démesurée qui ne viserait à rien d’autre
qu’à aboutir à la reconnaissance d’un délit
vestimentaire.

Que dire du prosélytisme mis en œuvre par cette façon de
s’habiller à l’école publique ? Là encore,
un raccourci dangereux, nous amène d’une situation objective où cette
attitude identifie la personne à l’accusation d’une démarche
prosélyte active voire forcenée. Les élèves concernées
se retrouvent rapidement les otages d’une analyse qui ne correspond pas à la
réalité ou à tout le moins qui ne saurait s’imposer
comme une constante et à priori. Et c’est là qu’apparaît
toute la pertinence de l’arrêt du Conseil d’Etat de 1989,
abondamment critiqué ces derniers temps sans être sérieusement
remis en cause dans le fond. Si aujourd’hui, donner du sens à sa
vie, en puisant chacun dans ses propres références, est considéré de
facto comme du prosélytisme, alors notre société ne fera
que révéler un peu plus encore son absence de sens et la promotion
effrénée de ce néant. De récents développements
tentent de démontrer que le port du foulard islamique est sorti des
frontières de l’école et touche désormais l’administration
ou les services de santé. La laïcité des agents de l’Etat,
la liberté de patients réduite à quelques comportements
problématiques, le fonctionnement serein des services médicaux,
l’ordre public, tout cela trouve irrémédiablement, une
fois de plus, une unité forcée dans le regard - la caméra
 ?- qui se pose sur ses réalités : logique obsessionnelle et confuse
qui faute d’additionner de véritables arguments affiche sa détermination à nous
montrer pour mieux nous démontrer. Et en dépit des précautions
rhétoriques qui limiteraient ces phénomènes à une
minorité chez les musulmans de France, ces derniers se sentent, dans
leur ensemble, copieusement agressés.

Comme souvent dans les discussions
passionnées et passionnelles, la
réalité du contentieux reste, bien sûr, prisonnière
d’un non dit. Lequel finit par se dévoiler pourtant au gré des
emportements : « la contagion possible du voile à l’école » et
du coup dans la société. Et si finalement ce n’était
q’une certaine idée, conservatrice, de la France qui s’exprimait
 ? Développant les pires prophéties et alimentant la radicalisation
de ceux qui se présentent comme les détenteurs exclusifs de l’identité républicaine
française. Dans ce cadre, la pratique de l’islam -ou plutôt
sa visibilité récente- est interprétée comme un
indicateur de l’échec de l’intégration. Peut-on se
satisfaire de cet énoncé mi repentant-mi volontariste ? C’est
non seulement une conception erronée et éculée de la religion
appréhendée comme une pathologie qui toucherait « les plus
faibles, les exclus », mais aussi nier que l’intégration,
en partie, a bel et bien fonctionné. L’islam est présent
sur notre territoire depuis des décennies et n’a pas connu de
véritable rupture, dans son vécu, comme celle qu’on situe
artificiellement à Creil en 1989, tout au plus une évolution
sociologique largement prévisible. Plus surprenantes sont ces résistances
minoritaires, fortement relayées, qui se manifestent aujourd’hui
et qui méconnaissent tant la réalité sociale française
contemporaine. Ces dernières s’arc-boutent sur une définition
ethnique fantasmatique de la citoyenneté française et minent
notablement ce qui a fait de la France une grande nation. Un constat juste
doit conclure à l’inachèvement de cette intégration
qu’il faut plutôt situer dans le déficit de reconnaissance
politique de ces citoyens de confession musulmane. C’est à cela
qu’il faut remédier pour éviter que ne se poursuive un
rapport de domination dont les traits sont dépeints exhaustivement dans
la fable, de La Fontaine, le loup et l’agneau.

L’enjeu est de taille et c’est bien la grandeur de la France qui
se joue ici.

Notes :

(1) F.Khosrokhavar. Une laïcité frileuse, Le Monde, 19/11/2003.

(2) S. Bencheikh. Marianne et le Prophète, Grasset, 1998.

(3) N.B.Weibel Par-delà le voile. Femmes d’islam en Europe, Complexe, Paris, 2000.

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