|
|
Version mobile Newsletter
|
|
| Vendredi 9 Janvier 2009 | ||
|
|
|
|
Articles
La France du délit vestimentaire
vendredi 12 décembre 2003 - par Youcef Mammeri
Cet article qui est paru aujourd’hui dans la page Rebond du quotidien Libération a fait l’objet de quelques modifications. Nous avons donc décidé de le publier dans son intégralité sur oumma.com . Près de quinze ans qu’un débat sur les vêtements de musulmanes a jailli dans notre société en refaisant surface très irrégulièrement au gré de la vogue médiatique. Depuis quelques mois, le niveau de mobilisation autour de l’opportunité d’une loi à l’école, est allé croissant et a atteint des sommets dans le débat public. Les motifs nombreux et présentés comme évidents, pour légiférer ont été réitérés, sans relâche, sans permettre pour autant, de trancher. L’argumentation assommante développée collectionne, sans doute, en son sein, des assertions très inégalement recevables. Et dans toute démocratie digne de ce nom, des résistances sérieuses se mettent en place lorsqu’il s’agit de prendre des décisions potentiellement contraires aux droits élémentaires des hommes et des femmes, mais aussi des enfants. Ainsi du CNAL, à la FSU en passant par la FCPE, c’est le même embarras qui interdit à ces organisations d’appuyer l’idée d’une loi quand elle n’est pas plus directement rejetée par la Ligue des Droits de l’Homme, la Ligue de l’Enseignement ou la défenseure des droits des enfants, Claire Brisset. Et l’« écrasante majorité de la société [qui] appelle de ses vœux » (1) une loi est d’abord celle de sondages qui peinent, quant à eux, à renseigner sur une opinion publique hésitante sur le sujet. Comment sortir de cette situation troublée, sans revenir sur toute une série d’idées discutables que nous avons fini par admettre comme les balises de ce débat ? Comment éviter un détour théologique pour clarifier les choses alors que de hauts responsables de la République se sont, eux même, risqués à des exégèses sur le sujet, en contradiction formelle avec l’impérieuse laïcité de leur statut ? Les musulmans se basent sur le chapitre 24 (« La Lumière ») du coran où se trouve le principal passage concernant cette prescription au centre de la polémique. Par une simplification excessive, on parle à tort de « foulard », de « voile » affublé à l’occasion du qualificatif « islamique » (voire même « islamiste »...). Or que dit ce verset et celui qui
le précède ? V.30 « Dis
aux croyants de baisser leurs regards et de préserver leur chasteté.
C’est plus pur pour eux. Dieu est certes parfaitement connaisseur
de ce qu’ils font. »
Dès lors les limites d’une loi sur les signes religieux apparaissent, car elle ne devrait concerner en définitive que très peu les musulmanes. Sauf à introduire différemment la problématique et à opter clairement, en allant à contre courant des évolutions du droit sur les libertés individuelles, pour une restriction de la liberté vestimentaire. Dans l’ensemble des démocraties la France se singulariserait alors étrangement par une effervescence médiatique démesurée qui ne viserait à rien d’autre qu’à aboutir à la reconnaissance d’un délit vestimentaire. Que dire du prosélytisme mis en œuvre par cette façon de s’habiller à l’école publique ? Là encore, un raccourci dangereux, nous amène d’une situation objective où cette attitude identifie la personne à l’accusation d’une démarche prosélyte active voire forcenée. Les élèves concernées se retrouvent rapidement les otages d’une analyse qui ne correspond pas à la réalité ou à tout le moins qui ne saurait s’imposer comme une constante et à priori. Et c’est là qu’apparaît toute la pertinence de l’arrêt du Conseil d’Etat de 1989, abondamment critiqué ces derniers temps sans être sérieusement remis en cause dans le fond. Si aujourd’hui, donner du sens à sa vie, en puisant chacun dans ses propres références, est considéré de facto comme du prosélytisme, alors notre société ne fera que révéler un peu plus encore son absence de sens et la promotion effrénée de ce néant. De récents développements tentent de démontrer que le port du foulard islamique est sorti des frontières de l’école et touche désormais l’administration ou les services de santé. La laïcité des agents de l’Etat, la liberté de patients réduite à quelques comportements problématiques, le fonctionnement serein des services médicaux, l’ordre public, tout cela trouve irrémédiablement, une fois de plus, une unité forcée dans le regard - la caméra ?- qui se pose sur ses réalités : logique obsessionnelle et confuse qui faute d’additionner de véritables arguments affiche sa détermination à nous montrer pour mieux nous démontrer. Et en dépit des précautions rhétoriques qui limiteraient ces phénomènes à une minorité chez les musulmans de France, ces derniers se sentent, dans leur ensemble, copieusement agressés. Comme souvent dans les discussions passionnées et passionnelles, la réalité du contentieux reste, bien sûr, prisonnière d’un non dit. Lequel finit par se dévoiler pourtant au gré des emportements : « la contagion possible du voile à l’école » et du coup dans la société. Et si finalement ce n’était q’une certaine idée, conservatrice, de la France qui s’exprimait ? Développant les pires prophéties et alimentant la radicalisation de ceux qui se présentent comme les détenteurs exclusifs de l’identité républicaine française. Dans ce cadre, la pratique de l’islam -ou plutôt sa visibilité récente- est interprétée comme un indicateur de l’échec de l’intégration. Peut-on se satisfaire de cet énoncé mi repentant-mi volontariste ? C’est non seulement une conception erronée et éculée de la religion appréhendée comme une pathologie qui toucherait « les plus faibles, les exclus », mais aussi nier que l’intégration, en partie, a bel et bien fonctionné. L’islam est présent sur notre territoire depuis des décennies et n’a pas connu de véritable rupture, dans son vécu, comme celle qu’on situe artificiellement à Creil en 1989, tout au plus une évolution sociologique largement prévisible. Plus surprenantes sont ces résistances minoritaires, fortement relayées, qui se manifestent aujourd’hui et qui méconnaissent tant la réalité sociale française contemporaine. Ces dernières s’arc-boutent sur une définition ethnique fantasmatique de la citoyenneté française et minent notablement ce qui a fait de la France une grande nation. Un constat juste doit conclure à l’inachèvement de cette intégration qu’il faut plutôt situer dans le déficit de reconnaissance politique de ces citoyens de confession musulmane. C’est à cela qu’il faut remédier pour éviter que ne se poursuive un rapport de domination dont les traits sont dépeints exhaustivement dans la fable, de La Fontaine, le loup et l’agneau. L’enjeu est de taille et c’est bien la grandeur de la France qui
se joue ici. Notes : (1) F.Khosrokhavar. Une laïcité frileuse, Le Monde, 19/11/2003. Mots clésYoucef Mammerimembre du CRCM PACA et de la commission « Islam, Laïcité » . Du même auteur, à lire sur oumma.com :
|
|
| » Mentions légales | » Qui sommes-nous ? | » Plan du site | » Agenda | |
| » Nous contacter | » Revue de presse | » Horaires des prières | » Coran | |